LE JAGUAR DE LA GUÎANE
Ordre des carnassiers, famille des carnivores, Irilm des digitigrades, genre chat.
(Cuvier.)
M. Sonini de Manoncourl a fait quelques bonnes observations sur les jaguars de la Guiane, que je crois devoir publier.
« Le jaguar, dit-il, n’a pas le poil crépé lorsqu’il est jeune, comme le « dit M. de Biiffon. J’ai vu de très-jeunes jaguars qui avaient le poil aussi « lisse que les grands. Celle obscrvaiion m’a été confirmée par des cbasseurs « instruits. Quant à la taille des jaguars, j’ose encore assurer qu’elle est « bien au-dessus de celle que letir donne M. de Btilîon, lorsqu’il dit qu’il « est à peine de la taille d un dogue ordinaire ou de moyenne race, quand « il a pris son accroissement entier. J ai eu deux peaux de jaguars, que l’on « m a assuré appartenir à des sujets de deux ou trois ans, dont l’une avait « près de cinq pieds de long, depuis le bout du museau jusqu’à l'origine de a la queue, laquelle a deux pieds de longueur. B y en a de bien plus grands. a J ai vu moi-même, dans les forêts de la Guiane, des traces de ces ani- « maux, qui faisaient juger, ainsi que l’a dit M. de la Condamine, que les « tigres ou les animaux que l’on appelle ainsi en Amérique, ne diffttraient « pas en grandeur de ceux d’Afriipie. Je pense méme(|u’à rexcepiiondu vrai « tigre (le tigre royal), celui de l’Amérique est le plus grand des animaux « auxquels on a donné celte dénomination, puisque, selon M, de Buffon, la c< panthère, qui est le plus grand de ces animaux, n’a que cinq ou six pieds
DtJ J AG LJ Ail.
« de longueur lorsqu’elle a pris son accroissement entier, et que bien eer- « tainement il existe en Amérique des quadrupèdes de ce genre qui fassent « de beaucoup cette dimension. La couleur de la peau du jaguar varie « suivant l’âge : les jeunes l’ont d’un (auve très-foncé, presque roux et « même brun j cette couleur s’éclaircit à mesure que 1 animal vieillit.
« Le jaguar n’est pas aussi indolent ni aussi timide que quelques M voyageurs, et, d'après eux, M. de Bulïon, l’ont écrit : il se jette sur tous (t les chiens qu’il rencontre, loin d’en avoir peur; il fait beaucoup de dégât «t dans les troupeaux : ceux qui habitent dans les déserts de la Guianc sont « même dangereux pour les hommes. Dans un voyage que j’ai fait dans ces « grandes forêts, nous fûmes tourmentés pendant deux nuits de suite par un 0 jaguar, malgré un très-grand feu que l’on avait eu soin d’allumer et d’en- « iretenir. 11 rôdait continuellement autour de nous : il nous fut impossible « de le tirer; car, dès qu’il sc voyait couché en joue, il se glissait d'une ma- « niêre si prompte, qu’il disparaissait pour le moment : il revenait ensuite « d’un autre côté, et nous tenait ainsi continuellement en alerte. Malgré « notre vigilance, nous ne pûmes jamais venir à bout de le tirer. Il con- M tinua son manège durant deux nuits entières; la troisième, il revint; mais. « lassé apparemment de ne pouvoir venir à bout de son projet, et voyant « d’ailleurs que nous avions augmenté le feu, duquel il craignait d’approcher « de trop près, il nous laissa, en hurlant d'une manière elï'royable. Son cri, « hou, hou, a quelque chose de plaintif, et il est grave et fort comme ceci lui du bœuf.
« Quant au goût de préférence que l’on suppose au jaguar pour les natu- « rels du pays plutôt que pour les nègres et les blancs, je présume fort que « c’est un conte. A Cayenne, j’ai trouve cette opinion établie : mais j’ai « voyagé avec les sauvages dans des endroits où les tigres d’une grandeur « démesurée étaient communs; jamais je n’ai remarqué qu’ils aient une « peur bien grande de ces animaux. Ils suspendaient, comme nous, leurs « hamacs à des arbres, s’éloignaient à une certaine distance de nous, et « ne prenaient pas la même précaution que nous d’allumer un grand feu ; ils « se contentaient d’en faire un très-petit, qui, le plus souvent, s’éteignait dans « le cours de la nuit. Ces sauvages étaient cependant habitants de l’inté- « rieur des terres, et connaissaient par conséquent le danger qu’il y avait « pour eux; j’assure qu'ils ne prenaient aucune précaution, et qu’ils parais- « soient fort peu émus, quoique entourés de ces animaux. »
Je ne puis m’empêcher de remarquer ici que ce dernier fait prouve, comme je l’ai dit, que ces animaux ne sont pas fort dangereux, du moins pour les hommes.
« La chair des jaguars n’est pas bonne à manger. Ils font la guerre avec “ le plus grand avantage à toutes les espèces de quadrupèdes du nouveau « continent, qui tous les fuient et les redoutent. Les jaguars n’ont point de « plus cruel ennemi que le fourmilier ou tamanoir, quoiqu’il n’ait point de « dents pour se défendre. Dès qu’il est attaqué par un jaguar, il se couche
« sur le dos, le saisit avec ses griffes, quïl a d’une grandeur prodigieuse, « l’élouffc et le déchire. »
LE JAGLJAR.