‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 113 sur 255 · DU LYNX OU LOUP-CIÎIIVFKU · texte numérisé non relu

DU LYNX OU LOUP-CIÎIIVFKU

qui l’oiit pris pour le thos d’Arislote. Celte tiiscussioii est inclce d’observations et de réflexions qui sont intéressantes et solides. En général, la description de cet animal est une des mieux faites de tout l’ouvrage; on ne peut même les blâmer de ce (ju’après avoir prouvé que cet animal est le hjnx d’Ælien et non pas le t/ms d’Aristote, ils ne lui aient pas conservé son vrai nom lynx, et qu’ils lui aient donné en français le même nom que Gaza a donné en latin au thos d'Aristote. Gaza est en effet le premier qui, dans sa traduction de riiistoire des animaux d’Aristote, ait traduit par lupuscervarius ; ils auraient dû seulement avertir que, par le nom de loup-cervier, ils n’entendaient pas le lupus-cervarius de Gaza ou le thos d’Aristote, mais ]e lupus-cervarius ou le clutus de Pline. 11 nous a aussi paru qii’après avoir très-bien indiqué, d'après Oppicn, qu’il y avait deux espèces ou deux races de loups-cerviers, les uns plus grands qui chassent et attaquent les daims et les cerfs, les autres plus petits qui ne chassent guère qu’au lièvre, ils ont mis ensemble deux especes réellement différentes; savoir ; le lynx marqué de taches, qui se trouve communément dans les pays septentrionaux, et le lynx du Levant ou de la Barbarie, dont le poil est sans taches et de couleur uniforme. Nous avons vu ces deux animaux vivants : ils se ressemblent à bien des égards; ils ont tous deux un long pinceau de poil noir au bout des oreilles : ce caractère particulier, par lequel Ælien a le premier indiqué le lynx, n'appartient en effet qu'à ces deux animaux; et c’est probablement ce qui a déterminé MM. de l’Académie à les regarder tous deux comme ne faisant qu’un. Mais, indépendamment de la différence de la couleur et des taches du poil, on verra, par l’histoire et la description suivantes, que trèsvraisemblablement ce sont des animaux d’espèces différentes.

M. Klein dit que les plus beaux lynx sont en Afrique et en Asie, principalement en Perse; qu’il en a vu un à Dresde qui venait d’Afrique, qui était bien moucheté et qui était haut sur scs jambes; que ceux d’Europe, et notamment ceux qui viennent de Prusse et des autres pays septentrionaux, sont moins beaux; qu’ils n’ont que peu ou point de blanc, qu’ils sont plutôt roux avec des taches brouillées ou cumulées {maculis confluenlibus, etc.). Sans vouloir nier absolument ce que dit ici M, Klein, j’avoue que je n’ai trouvé nulle partailleurs que le lynx habitât les |)ays chauds de l’Afriqucetdc l’Asie. Kolbe est le seul qui dise qu’il est commun nu cap de Bonne-Espérance, et qu’il ressemble parfaitement à celui du Brandebourg en Allemagne; mais j’ai reconnu tant d'autres méprises dans les Mémoires de cet auteur, que je n’ajoute presque aucune foi à son témoignage, à moins qu'il ne s’accorde avec celui des autres. Or, tous les voyageurs disent avoir vu des lynx ou loups-ccrcicrs à peau tachée dans le nord de l’Allemagne, en Lituanie, en Moscovie, en Sibérie, au Canada et dans les autres parties septentrionales de l’un et de l'autre continent; mais aucun, du moins de tous ceux que j’ai lus, ne dit avoir rencontré cet animal dans les climats chauds de rAfri(|ue et de l'Asie. Les lynx du Levant, de la Barbarie, de l’Arabie et des autres pays chauds, sont, comme nous l'avons dit ci-dessus, d’une couleur

uniforme et sans taches : ce ne sont donc pas ceux dont parle M. Klein, qui, selon lui, sont bien mouchetés, ni ceux de Kolbe, qui ressemblent, dit-il, parfaitement à ceux du Brandebourg. Il serait dilïieile de concilier ces témoignages avec ce que nous savons d’ailleurs ; le lynx est certainement un animal plus commun dans les pays froids que dans les pays tempérés, et il est au moins très-rare dans les pays chauds. Il était, à la vérité, connu des Grecs et des Latins; mais cela ne suppose pas qu’il vînt de l'Afrique ou des provinces méridionales de l’Asie : Pline dit, au contraire, que les premiers qu’on vit à Rome du temps de Pompée, avaient été envoyés des Gaules. Maintenant, il n’y en a plus en France, si ce n’est peut-être quelques-uns dans les Pyrénées et les Alpes; mais aussi, sous le nom de Gaules, les Romains comprenaient beaucoup de pays septentrionaux, et d’ailleurs tout le monde sait qu’aujourd’bui la France est bien moins froide que ne l’était la Gaule. Les plus belles peaux de lynx viennent de Sibérie, sous le nom de loup-cervier, et de Canada, sous celui de ebat-eervier, parce que, ces animaux étant, comme tous les autres, plus petits dans le nouveau que dans l’ancien continent, on les a comparés au loup pour la grandeur en Europe, et au chat sauvage en Amérique.

Ce qui paraît avor déçu M. Klein, et qui pourrait encore en tromper beaucoup d’autres moins habiles quelui, c’est : 1” que les anciens ont dit que l’Inde avait fourni des lynx au dieu Bacebus ; 2“ que Pline a mis des lynx en Éthiopie, et a dit qu’on en préparait le cuir et les ongles à Carpathos, aujourd’hui Scarpanlho ou Zerpantho, île de la Méditerranée, entre Rhodes et Candie; 3° que Gessner a fait un article particulier du lynx d'Asie ou d’Afrique, lequel article contient l’extrait d’une lettre d’un baron <le Balicze : « Vous n’avez pas fait mention, dit-il à Gessner, dans votre livre « des animaux, du lynx indien, ou africain : comme Pline en a parlé, l’au- « loritc de ce grand homme m’a engagé à vous envoyer le dessin de cet « animal, afin que vous en parliez. 11 a été dessiné à Constantinople : il « est fort durèrent du loup-cervier (l’Allemagne, il est beaucoup plus « grand; il a le poil beaucoup plus rude et plus court, etc. » Gessner, sans faire d’autres réflexions sur cette lettre, se contente d’en rapporter la substance, et de dire, par une parenthèse, que le dessin de l’animal ne lui est pas parvenu.

Pour que Ion ne tombe plus dans la même méprise, nous observerons : 1“ que les poètes et les peintres ont attelé le char de Bacebus de tigres, de panthères et de lynx, selon leur caprice, ou plutôt parce que toutes ces bêtes féroces, à peau tachée, étaient également consacrées à ce dieu; 2'’(iuc c'est le mot lynx qui fait ici toute l’équivoque, puisqu’il est évident, en comparant Pline avec lui-même, que l'animal qu'il appelle lynx, et qu’il dit être en Ethiopie, n’est nullement celui qu’il appelle cfiam ou lupus cervarius , qui venait des |)ays septentrionaux; que c’est par ce mèmè nom, mal appli- (pié, que le baron de Balicze a été troini)é, quoicpi’il regarde le lynx indien comme un animal différent du luc/ts d'Allemagne, c’est-à-dire de notre lynx

Page 1