HISTOIRE NATURELLE DE UÉLÉPIIANT
l’altraction muliielle qui réunit les parties. Le ressort ne peut donc s’exercer qu’autant que les parties de la matière ont de la cohérence, c’est-à-dire autant qu’elles sont unies par la force de leur attraction mutuelle ; et par conséquent le ressort en général qui seul peut produire l’impulsion, et l’impulsion elle-même, se rapportent à la force d’attraction et en dépendent comme des effets particuliers d’un effet général.
Quelque nettes que me paraissent ces idées , quelque fondées que soient CCS vues, je ne m’attends pas à les voir adopter ; le peuple ne raisonnera jamais que d’après ses sensations, et le vulgaire des physiciens d’après des préjugés : or, il faut mettre à part les unes et renoncer aux autres pour juger de ce que nous proposons. Peu de gens en jugeront donc, et c’est le lot de la vérité; mais aussi très-peu de gens lui suffisent, elle se perd dans la foule ; et quoique toujours auguste et majestueuse, elle est souvent obscurcie par de vieux fantômes, ou totalement effacée par des chimères brillantes. Quoi qu’il en soit, c’est ainsi que je vois, que j’entends la Nature (et peut-être estelle encore plus simple que ma vue) : une seule force est la cause de tous les phénomènes de la matière brute ; et cette force, réunie avec celle de la chaleur, produit les molécules xdvantes desquelles dépendent tous les effets des substances organisées.
L’ÉLÉPHÂNT.
(Él.l'iPIIANT d'aSIE. — ÉLÉPHANT 1) AERIQUE.)
Ordre des paciiydermcs, famille des proboscidiens, genre éléphant. (Cuvier.)
L’éléphant est, si nous voulons ne nous pas compter, l’étre le plus considérable de ce monde : il surpasse tous les animaux terrestres en grandeur, et il approche de l’homme, par l’intelligence, autant au moins que la matière peut approcher de l’esprit. L’éléphant, le chien, le castor et le singe, sont, de tous les êtres animés, ceux dont l’instinct est le plus admirable : mais cct instinct, qui n’est que le produit de toutes les facultés tant intérieures qu’extérieures de l’animal, se manifeste par des résultats bien différents dans chacune de ces espèces. Le chien est naturellement, et lorsqu il est livré à lui seul, aussi cruel, aussi sanguinaire que le loup; seulement, il s’est trouvé dans cette nature féroce un point flexible, sur lequel nous avons appuyé : le naturel du chien ne diffère donc de celui des autres animaux de
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proie, que par ce poinl sensible qui le rend susceptible d'affection et capable d altciclieincnt ; cest de la nature qu’il lient le germe de ce sentiment, que^ riiomme ensuite a cultivé, nourri, développe par une ancienne et constante' société avec cet animal, qui seul en était digne : qui, plus susceptible, plus capable qu'un autre des impressions étrangères, a perfectionné dans le commerce toutes ses facultés relatives. Sa sensibilité, sa docilité, son courage, ses talents, tout, jusqu’à ses manières, s’est modifié par l’exemple et modelé sur les qualités de son maitre : l'on ne doit donc pas lui accorder en propre tout ce qu’il parait avoir; ses qualités les plus relevées, les plus frappantes, sont empruntées de nous; il a plus d'acquis que les autres animaux, parce qu il est plus à portée d’acquérir; que loin d’avoir comme eux de la répugnance pour l’homme, il a pour lui du penchant; que ce sentiment doux, qui n’est jamais muet, s’est annoncé par l'envie de plaire, et a produit la docilité, la fidélité, la soumission constante, et en même temps, le degré d’attention nécessaire pour agir en conséquence et toujours obéir à propos.
Le singe, au contraire, est indocile autant qu’extravagant; sa nature est en tout point également revêche : nulle sensibilité relative, nulle connaissance des bons traitements, nulle mémoire des bienfaits; de réloigncment pour la société de l'homme, de l'horreur pour la contrainte, du penchant à toute espèce de mal, ou, pour mieux dire, une forte propension à faire tout ce qui peut nuire ou déplaire. Mais ces défauts réels sont compensés par des perfections apparentes; il est extérieurement conformé comme l’homme; il a des bras, des mains, des doigts; l’usage seul de ces parties le rend supérieur pour l’adresse aux autres animaux, et les rapports qu’elles lui donnent avec nous par la similitude des mouvements et par la conformité des actions nous plaisent, nous déçoivent et nous font attribuer à des qualités intérieures ce qui ne dépend que de la forme des membres.
Le castor, qui [)arait cire fort au-dessous <Iu chien et du singe par les facultés individuelles, a cependant reçu de la nature un don presque équivalent à celui de la parole ; il se fait entendre à ceux de son espèce, et si bien entendre qu’ils sc réunissent en société, qu’ils agissent de concert ([U ils entreprennent et exécutent de grands et longs travaux en commun,- ' et cet amour social, aussi bien que le [iroduit de leur intelligence réciproque, ont plus de droit à notre admiration que l’adresse du singe et la fidélité du chien.
Le chien n a donc que de l esprit (qu’on me permelle, faute de termes, de profaner ce nom), le chien, dis-jc, n’a donc que de l’esprit d’emprunt ; le singe n’en a que l’apparence, et le castor n’a du sens que pour lui seul et les siens. L’éléphant leur est supérieur à tous trois ; il réunit leurs qualités les plus éminentes. La main est le principal organe de l’adresse du singe ; l’éléphant au moyen de sa trompe, qui lui sert de bras et de main et avec laquelle il peut enlever et saisir les plus jietiics choses comme les plus grandes, les porter à sa bouche, les poser sur son dos, les tenir embrassées, ouïes lancer au loin, a donc le même moyen d’adresse que le singe-
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et en iiiènic temps il a la docililc du eliicn, il est comme lui susceptible de recomiaissance et capal)le d'un l’ort attaeliement; il s'accoutume aisément à riiomme, se soumet moins parla force que par les bons traitements, le sert îivee zèle, avec fidélité, avec intelligence, etc. Enfin l’élépbant, comme le castor, aime la société de scs semblables, il s’en fait entendre; on les voit souvent se rassembler, se disperser, agir de concert, et s’ils n édifient rien, s'ils UC travaillent point en commun, ce n’est peut-être que faute d’assez d'espace et de tranquillité, car les hommes se sont très-anciennement multipliés dans toutes les terres qu'habite l'éléphant : il vit donc dans l’inqiiié tilde, et n’est nulle part paisible possesseur d’un espace assez grand, assez libre pour s'y établir à demeure. INous avons vu qu’il faut toutes ces conditions et tous ces avantages jiour que les talents du castor sc manifestent, et que partout où les hommes sc sont habitués, il perd son industrie et cesse d'édifier. Chaque être dans la nature a son prix réel et sa valeur relative : si l'on veut juger au juste de l'un et de l’autre dans l'éléphant, il faut lui accorder au moins l'intelligence du castor, l'adresse du singe, le sentiment du chien, et y ajouter ensuite les avantages particuliers, uniques de la force, de la grandeur et de la longue durée de la vie; il ne faut pas oublier ses armes ou ses défenses, avec lesquelles il peut percer et vaincre le lion ; il faulse représenter que, sous ses pas, il ébranle la terre; que de sa main il arrache les arbres; que d'un coup de son corps il fuit brèche dans un mur; que terrible par la force, il est encore invincible par la seule résistance de sa masse, par l’épaisseur du cuir qui le couvre ; qu’il peut porter
sur son dos une tour armée en guerre et chargée de plusieurs hommes ; que seul, il fait mouvoir des machines cl transporte des fardeaux que six chevaux ne pouri aient remuer; qu’à celle force prodigieuse il joint encore le coura-’C, la prudence, le sang-froid, l'obéissancc exacte; qu il conserve de la modération, même dans scs passions les plus vives; qu il est plus constant qu impétueux en amour; que dans la colère, il ne méconnaît pas ses amis; qu'il n'atlaquc jamais que ceux qui l’ont offensé; qu’il se souvient des bienfaits aussi longtemps que des injures; que n’ayant nul goût pour la chair et ne sc nourrissant que de végétaux, il n'est pas né l’ennemi des autres animaux ; qu’enfin, il est aimé de tous, puisque tous le respectent et n’ont nulle raison de le craindre.
Aussi les hommes ont-ils eu dans tous les temps |)our ce grand, pour ce premier animal une espèce de vénération. Les anciens le regardaient comme un prodige, un miracle de la nature (et c’est en effet son dernier effort); ils ont beaucoup exagéré ses facultés naturelles ; ils lui ont attribué sans hésiter des qualités intellectuelles et des vertus morales. Pline, Ælien, Solin, Plutarque et d’autres auteurs plus modernes n'ont pas craint de donner à ces animaux des moeurs raisonnées, une religion naturelle et innée, l’observance d un culte, l’adoration quotidienne du soleil et de la lune, 1 usage de l ablution avant l'adoration, l'esprit de divination, la piété envers le ciel et pour leurs semblables qu'ils assistent à la mort, et qu’après leur décès ils
arrosent de leurs larmes et recouvrent de terre, etc. Les Indiens, prévenus de l'idée de métempsycose, sont encore persuadés aujourd’hui, qu’un corps aussi majestueux que celui de l'éléphant ne peut être animé que par l'âme d’un grand homme ou d’un roi. On respecte à Siam, à Laos, à Pegu, etc., les éléphants blancs, comme les mânes vivatiis des empereurs de l'Inde; ils ont chacun un palais, une maison composée d’un nombreux domestique, une vaisselle d’or, des mets choisis, des vêtements magnifiques, et sont dispensés de tout travail, de toute obéissance; l’empereur vivant est le seul devant lequel ils fléchissent les genoux, et ce salut leur est rendu par le monarque; cependant les attentions, les respects, les offrandes les flattent sans les corrompre; ils n’ont donc pas une âme humaine; cela seul devrait suffire pour le démontrer aux Indiens.
En écartant les fables de la crédule antiquité, en rejetant aussi les fictions puériles de la superstition toujours subsistante, il reste encore assez à l’éléphant, aux yeux mêmes du philosophe, pour qu’il doive le regarder comme un être de la première distinction; il est digne d’être connu, d'être observé; nous lâcherons donc d’en écrire l'iiisloire sans partialité, c’est-àdire sans admiration ni mépris; nous le considérerons d’abord dans son état de nature lorsqu'il est indépendant et libre, et ensuite dans sa condition de servitude ou de domesticité, où la volonté de son maître est en partie le mobile de la sienne.
Dans l’état de sauvage, l’éléphant n’est ni sanguinaire, ni féroce : il est d’un naturel doux, et jamais il ne fait abus de ses armes ou de sa force; il ne les emploie, il ne les exerce que pour se défendre lui-même ou pour protéger ses semblables. Il a les mœurs sociales; on le voit rarement errant ou solitaire. Il marche ordinairement de compagnie; le plus âgé conduit la troupe, le second d’àgc la fait aller et marche le dernier; les jeunes et les faibles sont au milieu des autres; les mères portent leurs petits et les tiennent embrassés de leur trompe. Ils ne gardent cet ordre que dans les marches périlleuses, lorsqu’ils vont paître sur des terres cultivées; ils se promènent ou voyagent avec moins de précaution dans les forêts et dans les solitudes, sans cependant se séparer absolument ni même s’écarter assez loin pour être hors de portée des secours et des avertissements : il y en a néanmoins quelques-uns qui s’égarent ou qui traînent après les autres, et ce sont les seuls que les chasseurs osent attaquer ; car il faudrait une petite armée pour assaillir la troupe entière, et l’on ne pourrait la vaincre sans perdre beaucoup de monde : il serait même dangereux de leur faire la moindre injure; ils vont droit à l’offenseur, et quoique la masse de leur corps soit très-pesante, leur pas est si grand qu’ils atteignent aisément l'homme le plus léger à la course; ils le percent de leurs défenses, ou, le saisissant avec la trompe, le lancent comme une pierre et achèvent de le tuer en le foulant aux pieds. Mais ce n’est que lorsqu’ils sont provoqués qu’ils font ainsi main-basse sur les hommes; ils ne font aucun mal à ceux qui ne les cherchent pas : eependanl, comme ils sont susceptibles et délicats sur le fait des injures, il est
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bon tl éviler leur rencontre, et les voyageurs qui fréquentent leur pays allument de grands feux la nuit et battent de la caisse pour les empêcher d ap^ procher. On prétend que lorsqu'ils ont une fois été attaqués par les hommes, ou qu'ils sont tombés dans quelque embûche, ils ne l’oublient jamais et qu'ils cherchent à se venger en toute occasion. Comme ils ont l’odorat excellent cl peut-être plus parfait qu’aucun des animaux, à cause de la grapde étendue de leur nez, l’odeur de l’homme les frappe de très-loin ; ils pourraient aisément le suivre à la piste. Les anciens ont écrit que les éléphants arrachent l'herbe des endroits où le chasseur a passé, et qu'ils .se la donnent de main en main, pour que tous soient informés du passage et de la marche de rennemi. Ces animaux aiment le bord des lletives, les [U'ofondes vallées, les lieux ombragés et les terrains humides j ils ne peuvent se passer d'eau et la troublent avant que delà boire : ils en reinpli.ssent souvent leur trompe, soit pour la porter à leur bouche ou seidemcnt pour se lafruîchir le nez et s’amuser en la répandant à Ilot ou l’aspergeant à la rondes Ils ne peuvent supporter le froid et soulirent aussi de 1 excès de la chalcui j cai , poui éviter la trop grande ardeur du soleil, ils s’enfoncent autant (jii’ils peuvent dans la profondeur des forêts les plus sombres ; ils se mettent aussi assez souvent dans l’eau : le volume énorme de leur corps leur nuit moins qu'il ne leur aide à nager; ils enfoncent moins dans l’eau que les autres animaux, et d’ailleurs la longueur de leur trompe qu’ils redressent en haut et par laquelle ils respirent, leur ôte toute crainte d’être submergés.
Leurs aliments ordinaires sont des racines, des herbesj des feuilles et du bois tendre : ils mangent aussi des fruits et des grains ; mais ils dédaignent la chair et le poisson. Lorsque l’im d’entre eux trouve quelque part un pâturage abondant, il appelle les autres et les invite à venir manger avec lui. Comme il leur faut une grande quantité de fourrage, ils changent souvent de lieu, et lorsqu'ils arrivent à des terres ensemencées, ils y font un dégât prodigieux; leur corps étant d’un poids énorme, ils écrasent et détiuisent dix fois plus de plantes avec leurs pieds qu’ils n’en consomment par leur nourriture, laquelle peut monter à cent cinquante livres d'herbes par jour : n’arrivant jamais qu’en nombre, ils dévastent donc une campagne en une heure. Aussi, les Indiens et les ÎSègres cherchcnltous les moyens de prévenir leur visite et de les détourner, en faisant de grands bruits, de grands feux autour de leurs terres cultivées ; souvent, malgré ces précautions, les éléphants viennent s’en emparer, en chassent le bétail domestique, font fuir les hommes et quelquefois renversent de fond en comble leurs minces habitations. Il est difficile de les épouvanter, et ils ne sont guère susceptibles de crainte - la seule chose qui les surprenne et puisse les arrêter, sont les feux d’artiüce, les pétards qu’on leur lance, eldonl l'effet subit et promptement renouvelé les saisit et leur fait quelquefois rebrousser chemin. On vient très-iaremcnt à bout de les séparer les uns des autres , car ordinaiiement ils prennent tous ensemble le même parti d attaquer, de passeï indifféremment ou de fuir.
BiTFFON. lüine Vîl.
Lorsque les femelles eiiirent en chaleur, ce grand attachement pour la société cède à un sentiment plus vif : la troupe se sépare par couples que le désir avait formés d’avance; ils se prennent par choix, se dérobent, et dans leur marelle l’amour parait les précéder et la pudeur les suivre; car le mystère accompagne leurs plaisirs. On ne les a jamais vus s’accoupler ; ils craignent surtout les regards de leurs semblables, et connaissent peut-être mieux que nous celle volupté pure de jouir dans le silence, et de ne s’occuper que de l'objet aimé. Ils cherchent les bois les plus épais; ils gagnent les solitudes les plus profondes pour se livrer, sans témoins, sans trouble et sans réserve, à toutes les impulsions de la nature : elles sont d’autant plus vives et plus durables, qu’elles sont plus rares et plus longtemps attendues. La femelle porte deux ans ; lorsiiu'elle est pleine, le mâle s’en abstient, et ce n’est qu’à la troisième année que renait la saison des amours. Ils ne produisent qu'un petit, lequel au moment de sa naissance a des dents, et est déjà plus gros (pi’un sanglier; cependant les défenses ne sont pas encore apparentes ; elles commencent à percer peu de temps après; cl à l’àge de six mois elles sont de quelques pouces de longueur; l’éléphant à six mois est déjà plus gros qu’un bœuf, et les défenses continuent de grandir et décroître jusqu'à l’agc avancé, pourvu que l’animal sc porte bien et soit en liberté; car on n’imagine pas à quel point l'esclavage cl les aliments apprêtés détériorent le tempérament et changent les habitudes naturelles de l’éléphant. On vient à bout de le dompter, de le soumettre, de rinslriiirc; et comme il est plus fort cl plus intelligent qu’un autre, il sert plus à propos, plus puissamment et plus utilement : mais apparemment le dégoût de sa situation lui reste au fond du cœur ; car quoiqu'il ressente de temps en temps les plus vives atteintes de l’amour, il ne produit ni ne s'accouple dans l’état de domesticité. Sa passion contrainte dégénère en fureur : ne pouvant se satisfaire sans témoins, il s’indigne, il s’irrite, il devient insensé, violent, et l’on a besoin des chaînes les plus fortes et d’entraves de toute espèce pour arrêter ses mouvements et briser sa colère. Il diffère donc de tous les animaux domestiques que l’homme traite ou manie comme des êtres sans volonté; il n’est pas du nombre de ces csclaves-nés que nous propageons, mutilons ou multiplions pour notre utilité : ici l’individu seul est esclave, l’espèce demeure indépendante et refuse constamment d’accroître au profil du tyran. Cela seul suppose dans l’éléphant des sentiments élevés au-dessus de la nature commune des bêles ; ressentir les ardeurs les plus vives et refuser en môme temps de se satisfaire, entrer en fureur d’amour et conserver la pudeur, sont peut-être le dernier effort des vertus humaines, et ne sont dans ce majestueux animal que des actes ordinaires, auxquels il n’a jamais manqué; l'indignation de ne pouvoir s'accoupler sans témoins, plus forte que la passion même, en suspend, en détruit les effets, excite en même temps la colère, et fait que dons ces moments il est plus dangereux que tout autre animal indompté.
Nous voudrions, s’il était possible, douter de ce fait; mais les naturalistes,
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les historiens, les voyageurs, assurent tous de concert que les éléphants n’ont jamais produit dans l’état de domesticité. Les rois des Indes en nourrissent en grand nombre j et après avoir inutilement tenté de les multiplier comme les autres animaux domestiques, ils ont pris le parti de séparer les mâles des femelles, afin de rendre moins fréquents les accès d'une chaleur stérile qu’accompagne la fureur. Il ny a donc aucun éléphant domestique qui n’ait été sauvage auparavant, et la manière de les prendre, de les dompter, de les soumettre, mérite une attention particulière. Au milieu des forêts et dans un lieu voisin de ceux qu’ils fréquentent , on choisit un espace qu’on environne d’une forte palissade; les plus gros arbres de la forêt servent de pieux principaux contre lesquels on attache les traverses de charpente qui Lutiennent les autres pieux ; cette palissade est faite à claire-voie, en sorte uun homme peut y passer aisément; on y laisse une autre grande ouverture, ^ar laquelle l'éléphant peut entrer, et cette baie est surmontée d’une trappe suInènVie ou bien elle reçoit une barrière qu’on ferme derrière lui. Pour l’attirer jusque dans cette enceinte, il faut l’aller chercher; on conduit une femelle en chaleur et privée, dans la forêt, et lorsqu’on imagine être à portée de la faire entendre, son gouverneur l’oblige à faire le en d amour; le mâle sauvage y répond à l’instant et se met en marche pour la joindre ; on la f ût marcher elle-mérac en lui faisant de temps en temps répéter l’anoel- elle arrive la première à l’enccinle où le mâle, la suivant à la piste, entre par la meme porte ; dès qu'il se voit enfermé, son ardeur s’évanouit; et lorsqu il aperçoit les chasseurs, elle se change en fureur : on lui jette des cordes à nœuds coulants pour l’arrêter; ou lui met des entraves aux jambes et â h trompe; on amène deux ou trois éléphants privés et conduits par des hommes adroits; on essaie de les attacher avec l’éléphant sauvage ; enfin l’on vient à bout par adresse, par tourment et par caresse, de le dompter en peu de jours. Je n’entrerai pas à cet égard dans un plus grand detail, et je me contenterai de renvoyer aux voyageurs qui ont été témoins oculaires de la chasse des éléphants; elle est différente, suivant les différents pays, et suivant la puissance et les facultés de ceux qui leur font la guerre; car au lieu de construire, comme les rois de Siam, des murailles, des terrasses, ou de faire des palissades, des parcs et de vastes enceintes, les pauvres Nègres se contentent des pièges les plus simples, en creusant sur leur passage des fosses assez profondes pour qu’ils ne puissent en sortir lorsqu ils y sont
“'lÆbI,,,.., une fois dompté, dcieul le plus dous, le plus obéissant de tu.,, les «nimeux t il sutteelte 1. celui qui le soigne, il le csresse, le prevtenl et semble deviner toul ce qui peul lui pburc; eu peu de temps il vient à eomprendre les signes e. même i cnlendre rcxpress.nn des sons; ,1 dtslingue le ton impérotlf, cêini de b eolére ou de b s,,t,sfaet,on, et ,1 »g, en eonsequenee. Il ne se trompe point à b parole de son maure ; il rcçotl ses oidres avec allcnlion, les «écule avec prudence, avec cinptessement, sans piecipilalion; car ses nionvements sonl loujonrs mesntes, cl son caiactere parai.
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tenir de ia gravité de sa masse. On lui apprend aisément à (lécliir les genoux pour donner plus de facilité à ceux qui veulent le monter j il caresse ses amis avec sa trompe, en salue les gens qu'on lui fait remarquer; il s’en sert pour enlever des fardeaux et aide lui-même à se charger; il se laisse vêtir et semble prendre plaisir à se voir couvert de harnais dorés et de housses brillantes. On l’attelle, on l’attache par des traits à des chariots, des charrues, des navires, des cabestans; il tire également, continûment et sans se rebuter, pourvu qu’on ne rinsulte pas par des coups donnés mal à propos, et qu’on ait l’air de lui savoir gré de la bonne volonté avec laquelle il emploie ses forces. Celui qui le conduit ordinairement est monté sur son cou et sc sert d’uue verge de fer, dont l’extrémité fait le crochet, ou qui est armée d’un poinçon avec lequel on le pique sur la tête, à côté des oreilles pour l’avertir, le détourner ou le presser; mais souvent la parole suHit, surtout s’il a eu le tem[)s de faire connaissance coiiqrlète avec son conducteur et de prendre en lui une entière conliance : son attachement devient quelquefois si fort, si durable, et son affection si profonde, qu'il refuse ordinairement de servir sous tout autre, et qu’on l’a quelquefois vu mourir de regret d’avoir, dans un accès de colère, tué son gouverneur.
L’espèce de réléphant ne laisse pas d etre nombreuse, quoiqu’il ne produise qu’une fois et un seul petit tous les deux ou irois ans : plus la vie des animaux est courte, et plus leur production est nombreuse. Dans l’éléphant la durée de la vie compense le petit nombre, et s’il est vrai, comme on l’assure, qu’il vive deux siècles et qu’il engendre jusqu’à cent vingt ans, chaque couple produit quarante petits dans cet espace de temps : d’ailleurs, n’ayant rien à craindre des autres animaux, et les hommes même ne les prenant qu’avec beaucoup de peine, l’espèce se soutient et se trouve généralement répandue dans tous les pays méridionaux de l’Afrique et de l'Asie; il y en a beaucoup à Ccylan, au Mogol, à Bengale, à Siam, à Pégu, et dans toutes les autres parties de l’Inde; il y en a éussi, et peut-être en plus grand nombre, dans toutes les provinces de l’Afrique méridionale, à l'exception de certains cantons qu’ils ont abandonnés, parce que riionime s’en est absolument emparé. Ils sont fidèles à leur patrie et constants pour leur climat ; car, quoiqu’ils puissent vivre dans les régions tempérées, il ne parait pas qu’ils aient jamais tenté de s’y établir ni même d’y voyager; ils étaient jadis inconnus dans nos climats. Il ne paraît pas qu’IIomère, qui parle de l'ivoire, connût l’animal qui le porte. Alexandre est le premier qui ail montré l'éléphant à l’Europe; il fit passer en Grèce ceux qu’il avait conquis sur Porus, et ce furent peut-être les mêmes que Pyrrhus, plusieurs années après, employa contre les Romains dans la guerre de Tarente, et avec lesquels Curius vint triompher à Rome. Annibal ensuite en amena d’Afrique, leur fit passer la Méditerranée, les Alpes, et les conduisit, pour ainsi dire, jusqu’aux portes de Rome.
Do temps immémorial les Indiens se sont servis d éléphants à la guerre : chez ces nations mal disciplinées, c’était la meilleure troupe de l’armée, et
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lanl <|iic l’on rra coiiiballii ((ii’avec le fer, celle (jui décidait ordinairement dn sort des batailles. Cependant l’on voit par l'histoire, que les Grces et les Romains s’accoutumèrent bientôt à ces monstres de guerre; ils ouvraient leurs rangs pour les laisser passer; ils ne cherchaient point à les blesser, mais lançaient tous leurs traits contre les conducteurs qui se pressaient de sc rendre, et de calmer les éléphants dès qu’ils étaient séparés de leurs troupes ; et maintenant que le feu est devenu l’élément de la guerre et le principal instrument de la mort, les éléphants qui en craignent et le bruit et la flamme, seraient plus embarrassants, plus dangereux qu'utiles dans nos combats. Les rois des Indes font encore armer des éléphants en guerre, mais c’est plutôt pour la représcntaiion que pour l’eflét : ils en tirent cependant l'utilité qu’on tire de tous les militaires, qui est d’asservir leurs semblables; ils s’en servent pour dompter des éléphants sauvages. Le plus puissant des monarques de l'Inde n’a pas aujourd’hui deux cents éléphants de guerre; ils en ont beaucoup d’autres pour le service et pour porter les grandes cages de treillage, dans lesquelles ils font voyager leurs femmes : c’est une monture très-sûre, car l’éléphant ne bronche jamais; mais elle nest pas douce, et il faut du temps pour s’accoutumer au mouvement brusque et au balancement continuel de son pas ; la meilleure place est sur le cou ; les secousses y sont moins dures que sur les épaules, le dos ou la croupe. Mais dès qu’il s’agit de quelque expédition de chasse ou de guerre, chaque éléphant est toujours monté de plusieurs hommes. Le conducteur se met à califourchon sur le cou; les chasseurs ou les combattants sont assis ou debout sur les autres parties du corps.
Dans les pays heureux où notre canon et nos arts meurtriers ne sont qu’imparfaitement connus, on combat encore avec des éléphants ; à Cochin et dans le reste du Malabar on ne se sert point de chevaux, et tous ceux qui ne combattent pas à pied sont montés sur des éléphants. 11 en est à peu près de même au Tonquin, à Siam, à Pegu, où le roi et tous les grands seigneurs ne sont jamais montés que sur des éléphants : les jours de fête, ils sont précédés et suivis d’un nombreux cortège de ces animaux pompeusement parés de plaques de métal brillantes, et couverts des plus riches étoffes. On environne leur ivoire d’anneaux d’or et d’argent ; on leur peint les oreilles et les joues; on les couronne de guirlandes; on leur attache des sonnettes; ils semblent se complaire à la parure, et plus on leur met d’ornements, plus ils sont caressants et joyeux. Au reste, l'Inde méridionale est le seul pays où les éléphants soient policés à ce point : en Afrique on sait à peine les dompter. Les Asiati(iues, très-anciennement civilisés, se sont fait une espèce d'art de l’éducation de l’éléphant, et l’ont instruit et modifié selon leurs moeurs. Mais de tous les Africains les seuls Caithaginois ontauttefois dressé des éléphants pour la guerre, parce que dans le temps de la splendeur de leur république, ils étaient peut être encore plus civilisés que. les Orientaux. Aujourd'hui, il n'y a point d’éléphants sauvages dans toute la partie de l’Afrique qui est en deçà «lu mont Allas ; il y en a même peu au
delà de ces montagnes jusqu’au fleuve du Sénégal; mais il s’en trouve déjà beaucoup au Sénégal même, en Guinée, au Congo, à la côte des Dents, au pays d’Ante, d’Acra, de Bénin et dans toutes les autres terres du sud de l’Afl'ique, jusqu’à celles qui sont terminées par le cap de Bonne-Espérance ; à l’exception de quelques provinces très-peuplées, telles que Fida, Ardra, etc. On en trouve de même en Abyssinie, en Éthiopie, en Nigritie, sur les côtes orientales de l’Afrique et dans l’intérieur des terres de toute celte partie du monde. Il y en aussi dans les grandes îles de l’Inde et de l’Afrique, comme à Madagascar, à .Java, et jusquesaux Philippines.
Après avoir conféré les témoignages des historiens et des voyageurs, il nous a paru que les éléphants sont actuellement plus nombreux, plus fréquents en Afrique qu en .Asie; ils y sont aussi moins défiants, moins sauvages, moins retirés dans les solitudes : il semble qu’ils connaissent l’impéritie et le peu de puissance des hommes auxquels ils ont affaire dans cette partie du monde; ils viennent tous les jours et sans aucune crainte jusqu’à leurs habitations; ils traitent les Nègres avec celle indifférence naturelle et dédaigneuse qu ils ont pour tous les animaux ; ils ne les regardent pas comme des êtres puissants, forts et redoutables, mais comme une espèce cauteleuse, qui ne sait que dresser des embûches , qui n’ose les attaquer en face et qui ignore 1 art de les réduire en servitude. C’est en effet par cet art connu de tout temps des Oiientaux, que ces animaux ont été réduits à un moindre nombre : les éléphants sauvages, qu ils rendent domestiques, deviennent par la captivité autant d eunuques volontaires dans lesquels se tarit chaque jour la source des générations ; au lieu qu’en Afrique, où ils sont tous libres, l’espèce se soutient et pourrait meme augmenter en perdant davantage, parce que tous les individus travaillent constamment à sa réparation. Je ne vois pas qu’on puisse attribuer à une autre cause cette différence de nombre dans l’espèce : car en considérant les autres effets , il paraît que le climat de l’Inde méridionale et de l’Afrique orientale est la vraie patrie, le pays naturel et le séjour le plus convenable à l’éléphant; il y est beaucoup plus grand, beaucoup plus fort qu’en Guinée et dans toutes les autres parties de l’Afrique occidentale. L’Inde méridionale et l’Afrique orientale sont donc les contrées dont la terre et le ciel lui conviennent le mieux; et en effet, il craint l’excessive chaleur; il n’habite jamais dans les sables brûlants; et il ne se trouve en grand nombre dans le pays des Nègres, que le long des rivières et non dans les terres élevées; au lieu qu’aux Indes, les plus puissants, les plus courageux de l’espèce et dont les armes sont les plus fortes et les plus grandes, s’appellent éléphants de montagne, et habitent en effet les hauteurs où l’air étant plus tempéré, les eaux moins impures, les aliments plus sains, leur nature arrive à son plein développement cl acquiert toute son étendue, toute sa perfection.
Ehi général les éléphants d’Asie l’emportent par la taille, par la force, etc., sur ceux de l’Afrique; et en particulier ceux de Ceylan sont encore supérieurs à tous ceux de l’Asie, non par la grandeur, mais par le courage et par
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rintelligence : probablement ils ne doivent ces qualités qu i leur éducation plus perfectionnée à Ceylan qu’ailleurs; mais tous les voyageurs ont célébré les éléphants de cette ile, où comme Ton sait le terrain est groupé par montagnes, qui vont en s’élevant à mesure qu’on avance vers le centre, et où la chaleur, quoique très-grande, n’est pas aussi excessive qu au Sénégal, en Guinée et dans toutes les autres parties occidentales de 1 Afrique. Les anciens, qui ne connaissaient de celte partie du monde que les len es situées entre le mont Atlas et la Méditerranée, avaient remarqué que les éléphants de la Lybie étaient bien plus petits que ceux des Indes : il n y en a plus aujourd'hui dans cette partie de l’Afrique, et cela prouve encore, comme nous l’avons dit à l’article du Lion , que les homipes y sont plus nombreux de nos jours qu’ils ne l’etaient dans le siecle de Caithage. Les éléphants se sont retirés à mesure que les hommes les ont inquiètes j mais en voyageant sous le ciel de l’Afrique, ils n’ont pas changé de nature ; car ceux du Sénégal, de la Guinée, etc., sont, comme l’étaient ceux de la Lybie, beaucoup
plus petits que ceux des grandes Indes. ^
La force de ces animaux est proportionnelle à leur grandeur : les éléphants des Indes portent aisément trois ou quatre milliers j les plus petits, c est-àdire ceux d’Afrique, enlèvent librement un poids de deux cents livies avec leur trompe et le placent eux-mèmes sur leurs épaules; ils prennent dans cette trompe une grande quantité d’eau qu ils rejettent en haut ou à la londe, à une ou deux toises de distance ; ils peuvent porter plus d’un millier pesant sur leurs défenses : la trompe leur sert à casser les branches des arbres, et les défenses à arracher les arbres memes. On peut encore juger de leur force par la vitesse de leur mouvement, comparée à la masse de leur corps ; ils font au pas ordinaire à peu près autant de chemin qu un cheval en fait au petit trot et autant qu’un cheval au galop lorsqu’ils courent, ce qui dans l’état de liberté ne leur arrive guère que quand ils sont animés de colère oli poussés par la crainte. On mène ordinairement au pas les éléphants domestiques : ils font aisément et sans fatigue quinze ou vingt lieues par jour, et ((uand on veut les presser, ils peuvent en taire jusqu à trente-cinq ou quarante. On les entend marcher de très-loin, et l’on peut aussi les suivre de très-près à la piste; car les traces qu’ils laissent sur la terre ne sont pas équivoques, et dans les terrains où le pied marque, elles ont quinze ou di.\-huit pouces de diamètre.
Du éléphant domestique rend peut-être à son maître plus de services que cinq ou six chevaux, mais il lui faut du soin et une nourriture abondante et choisie; il coûte environ quatre francs ou cent sous par jour à nourrir.
On lui donne ordinairement du riz cru ou cuit, mele avec de 1 eau, et on prétend qu’il faut cent livres de riz par jour pour qu’il s’entretienne dans sa pleine vigueur; on lui donne aussi de l’herbe pour le rafraîchir, car il est sujet à s’échaulfer; et il faut le mener à l’eau et le laisser baigner deux ou trois fois par jour. Il apprend aisément à sc laver lui-même; .1 prend de 1 eau dans sa trompe, il la porte à sa bouche pour boire, et ensuite en relournaiu
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sa trompe, il en laisse couler le reste à flot sur toutes les parties de son corps. Pour donner une idée des services (|u il peut rendre, il sullira de dire (|ue tous les tonneaux, sacs, paquets, qui se transportent d’un lieu à un autre dans les Indes, sont voilures par des éléphants; qu'ils peuvent porter des fardeaux sur leur corps, sur leur cou, sur leurs défenses, et même avec leur gueule, en leur présentant le bout dune corde qu ils serrent avec les dents; que joignant rinlelligence à la force, ils ne cassent ni n’endommagent rien de ce qu’on leur confie; qu’ils font tourner et passer ces paquets du bord des eaux dans un bateau sans les laisser mouiller, les posant doucement et les arrangeant où I on veut les placer ; que, quand ils les ont déposés dans 1 endroit qu on leur montre, ils essaient avec leur trompe s’ils sont bien situés, et que, quand c’est un tonneau qui roule, ils vont d eux-mêmes chercher des pierres pour le caler et l’établir solidement, etc.
Lors(|ue I éléphant est bien soigné, il vit longtemps, quoi(|UC en captivité, et l’on doit présumer que dans l’état de liberté sa vie est encore plus longue. Quehjucs auteurs ont écrit qu il vivait quatre ou cinq cents ans; d’autres, deux ou trois cents, et d’autres enlin, cent vingt, cent trente ou cent cinquante ans. .le crois que le terme moyen est le vrai, et que si l’on s’est assuré que des éléphants captifs vivent cent vingt ou cent trente ans, ceux qui sont libres et qui jouissent de toutes les aisances de la vie et de tous les droits de la nature doivent vivre au moins deux cents ans; de meme si la durée de la gestation est de deux ans, et s il leur faut trente ans pour prendre tout leur accroissement, on peut encore être assuré que leur vie s’étend au moins au terme que nous venons d’indiquer. Au reste, la captivité abrège moins leur vie que la disconvcnancc du climat; quelque soin qu’on en prenne, I éléphant ne vit pas longtemps dans les pays tempérés, et encore moins dans les climats Iroids : celui que le roi de Portugal envoya à Louis XIV en 1(U)8, et qui n’avait alors (pie quatre ans, mourut à dix-sept ans, au mois de janvier lf>81, et ne subsista que treize ans dans la ménagerie de Versailles, on cependant, il était traité soigneusement et nourri largement : on lui donnait tous les jours quatre-vingts livres <lc pain, douze pintes de vin et deux seaux de potage, où il entrait encore quatre ou cim| livres de jiain, et de deux jours fun, au lieu do potage, deux seaux de riz cuit dans l’eau, sans compter ce qui lui était donné par ceux qui le visitaient ; il avait encore tous les jours une gerbe de blé poui' s’amuser, car après avoir mangé le grain des épis, il faisait des poignées de la paille, et il s’en servait pour chasser les mouches; il prenait plaisir à la rompre par petits morceaux, ce qu’il faisait fort adroitement avec sa trompe, et comme on le menait promener presque tous les jours, il arrachait de l’herbe et la mangeait. L’éléphant qui était dernièrement à Naples, où, comme l’on sait, la chaleur est plus grande qu’à Paris, n’y a cependant vécu qu’un petit nombre d’années ; ceux qu’on a transportés vivants jusqu’à Pétersbourg périssent successivement, malgré l’abri, les couvertures, les poêles. Ainsi, l’on peut assurer que cet animal ne peut subsister de lui-même nulle part en Europe,
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el encore moins s'y mulliplier. Mais je suis étonné que les Portugais, qui ont connu, pour ainsi dire les premiers, le prix et Tutilité de ces animaux dans les Indes orientales, n’en aient pas transporté dans le climat chaud du Brésil, où peut-être, en les laissant libres, ils auraient peuplé. La couleur ordinaire des éléphants est un gris cendré au noirâtre : les blancs, comme nous l'avons dit, sont extrêmement rares, et on cite ceux qu’on a vus en différents temps dans quelques endroits des Indes, où il s’en trouve aussi quelques-uns qui sont roux, et ces éléphants blancs et rouges sont très-estimés. Au reste, ces variétés sont si rares qu’on ne doit pas les regarder comme subsistantes par des races distinctes dans l’espèce, mais plutôt comme des qualités accidentelles et purement individuelles; car s il en était autrement, on connaîtrait le pays des éléphants blancs, celui des rouges et celui des noirs, comme l’on connaît les climats des hommes blancs, rouges et noirs. « On « trouve aux Indes des éléphants de trois sortes (dit le P. Vincent Marie) :
« les blancs, qui sont les plus grands, les plus doux, les plus paisibles, sont « estimés et adorés par plusieurs nations comme des dieux; les roux, tels « que ceux de Ccylan, quoiqu'ils soient les plus petits de corsage, sont les « plus valeureux, les plus forts, les plus nerveux, les meilleurs pour la « guerre; les autres, soit par inclination naturelle, soit parce qu’ils recon- « naissent en eux quelque chose de plus excellent, leur portent un grand « respect; la troisième espèce est celle des noirs, qui sont les plus communs « et les moins estimés. » Cet auteur est le seul qui paraisse indi(|uer que le climat particulier des éléphants roux ou rouges est Ceylan ; les autres voyageurs n’en font aucune mention. Il assure aussi que les éléphants de Ceylan sont plus petits que les autres; Thévenot dit la même chose dans la relation de son Voyage, fag. 2G0, mais d’autres disent ou indiquent le contraire. Enfin, le P. Vincent Marie est encore le seul qui ait écrit que les éléphants blancs sont les plus grands : le P. Tachard assure au contraire que l'éléphant blanc du roi de Siam était assez petit, quoiqu il fût très-vieux. Après avoir comparé les témoignages des voyageurs au sujet de la grandeur des éléphants dans les différents pays, et réduit les différentes mesures dont ils se sont servis, il me paraît que les plus petits éléphants sont ceux de l’Afrique occidentale et septentrionale, el que les anciens, qui ne connaissaient que celte partie septentrionale de l’Afrique, ont eu raison de dire qu en général les éléphants des Indes étaient beaucoup plus grands que ceux de l'Afrique. Mais dans les terres orientales de eette partie du monde qui étaient inconnues des anciens, les éléphants se sont trouvés aussi grands, et peut-être même plus grands qu'aux Indes; et dans celte dernière région, il parait que ceux de Siam, de Pègu, etc., l’emportent par la taille sur ceux de Ceylan, qui cependant, de l’aveu unanime de tous les voyageurs, sont
les plus courageux cl les plus intelligents.
Après avoir indiqué les principaux faits au sujet de 1 espèce, examinons en détail les facultés de l'individu, les sens, les mouvements, la giandeui, la force, l’adresse, l'intelligence, etc. L éléphant a les yeux très-petits
relalivemenlau volume de son corps, mais ils sont brillants et spirituels; et ce qui les distingue de ceux de tous les autres animaux, c’est l’expression patliétique du sentiment et la conduite presque réflécliie de tous leurs mouvements : il les tourne lentement et avec douceur vers son maître; il a pour lui le regard de l'amitié, celui de l’attention lorsqu’il parle, le coup d'œil de 1 imelligence quand il-l’a écouté, celui de la pénétration lorsqu’il veut le piévenii ; il semble réfléchir, délibérer, penser et ne se déterminer (|u’aprcB avoir examiné et regardé à plusieurs fois et sans précipitation, sans passion, les signes auxquels il doit obéir. Les chiens, dont les yeux ont beaucoup d expression, sont des animaux trop vifs pour (|u’on puisse distinguer aisément les nuances successives de leurs sensations ; mais comme l'éléphant est naturellement grave et modéré, on lit, pour ainsi dire, dans scs yeux, dont les mouvements se succèdent lentement, l'ordre et la suite de ses alfcctions intérieures.
Il a I ou'ie très-bonne, et cet organe est à l’extérieur, comme celui de l’odorat, plus marqué dans l’éléphant que dans aucun autre animal ; ses oreilles sont très-grandes, beaucoup plus longues, même à proportion du corps, que celles de làne, et aplaties contre la téic, comme celles de 1 homme : elles sont ordinairement pendantes; mais il les relève cl les lemue avec une grande facilité : elles lui servent à essuyer ses yeux, à les préserver de 1 incommodité de la poussière et des mouches. Il se délecte au son des instruments et parait aimer la musique : il apprend aisément à marquer la mesure, à se remuer en cadence et à joindre à propos (juclqucs accents au bruit des tambours et au son des trompettes. Sou odorat est exquis et il aime avec passion les parfums de toute espèce et surtout les fleurs odorantes; il les choisit, il les cueille une à une, il en fait des bouquets, et après en avoir savouré l’odeur, il les porte à sa bouche et semble les goûter : la fleur d orange est un de ses mets les plus délicieux; il dépouille avec sa trompe un oranger de toute sa verdure, et en man^'c les Iruits, les fleurs, les feuilles et jusqu’au jeune bois. Il choisit dans les prairies les plantes odoriférantes, et dans les bois il préfère les cocotiers, les bananiers, les palmiers, les sagous; et comme ces arbres sont moelleux et tendres, il en mange non-seulement les feuilles et les fruits, mais même les branches, le tronc et les racines ; car quand il ne peut arracher ces arbres avec sa trompe, il les déracine avec ses défenses.
A 1 égard du sens du toucher, il ne l’a pour ainsi dire que dans la trompe; mais il est aussi délicat, aussi distinct dans cette espèce de main que dans celle de 1 homme. Celle trompe, composée de membranes, de nerfs et de muscles, est en même temps un membre capable de mouvement et un organe de sentiment : l'animal peut non-seulement la remuer, la fléchir, mais il peut la raccourcir, l’allonger, la courber et la tourner en tous sens. L’extrémité de la trompe est terminée par un rebord qui s’allonge par le dessus en forme de doigt; c’est par le moyen de ce rebord et de cette espèce de doigt que réléphant fait tout ce que nous faisons, avec les doigts; il
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ramasse à terre les plus petites pièces de monnaie; il cueille les herbes et les fleurs en les choisissant une à une; il dénoue les cordes, ouvre et ferme les portes en tournant les clefs et poussant les verrous ; il apprend à tracer des caractères réguliers avec un instrument aussi petit qu’une plume. On ne peut même disconvenir que cette main de l’éléphant n’ait plusieurs avantages sur la nôtre : elle est d’abord, comme on vient de le voir, également flexible et tout aussi adroite potir saisir, palper en gros et loucher en détail. Toutes ces opérations se font par le moyen de I appendice en manière de doigt situé à la partie supérieure du rebord qui environne l’extrémité de la trompe, et laisse dans le milieu une concavité faite en forme de tasse, au fond de laquelle se trouvent les deux orifices des conduits communs de l’odorat et de la respiration. L’éléphant à donc le nez dans la main, et il est le maître de joindre la puissance de ses poumons à l’action de ses doigts, et d’attirer par une forte succion les liquides, ou d’enlever des corps solides très-pesants en appliquant à leur surface le rebord de sa trompe, et faisant un vide au dedans par aspiration.
La délicatesse du loucher,la finesse de 1 odorat, la facilité du mouvement et la puissance de succion se trouvent donc à 1 extrémité du nez de 1 éléphant. De tous les instruments dont la nature a si libéralement muni ses productions chéries, la trompe est peut-être le plus 'complet et le plus admirable; c’est non-seulement un instrument organique, mais un triple sens, dont les fonctions réunies et combinées sont en môme temps la cause et produisent les effets de celte intelligence et de ces facultés qui distinguent l’éléphant et l’élèvent au-dessus de tous les animaux. Il est moins sujelqu’aucun autre aux erreurs du sens de la vue, parce qu’il les rectifie promptement par le sens du toucher, et que, se servant de sa trompe comme d’un long bras pour toucher les corps au loin, il prend, comme nous, des idées nettes de la distance par ce moyen ; au lieu que les autres animaux ( à l’exception du singe cl de quelques autres, qui ont des espèces de bras et de mains ) ne peuvent acquérir ces mêmes idées qu’en parcourant l espace avec leur corps. Le toucher est de tous les sens celui qui est le plus relatif à la connaissance; la délicatesse du toucher donne I idée de la substance des corps; la flexibilité dans les parties de cet organe donne 1 idée de leur forme extérieure, la puissance de succion celle de leur pesanteur, l’odorat celle de leurs qualités, et la longueur du bras celle de leur distance ; ainsi, par un seul et meme membre, et pour ainsi dire par un acte unique ou simultané, l’éléphant sent, aperçoit et juge plusieurs choses à la fois :or, une sensation multiple équivaut en quelque sorte à la réflexion : donc, quoique cet animal soit, ainsi que tous les autres, privé de la puissance de réfléchir, comme ses sensations se trouvent combinées dans l organe même, qu elles sont contemporaines, et pour ainsi dire indivises les unes avec les aulies, il n’est pas étonnant qu’il ait de lui-même des espèces d idées et qu il acquière en peu de temps celles qu’on veut lui transmettre. La réminiscence doit être ici plus parfaite que dans aucune autre espèce d animal; car la
mémoire lient beaucoup aux circonstances des actes, et toute sensation isolée, quoique très-vive, ne laisse aucune trace distincte ni durable; mais plusieurs sensations combinées et contemporaines font des impressions profondes et des empreintes étendues : en sorte que si l’éléphant ne peut se rappeler une idée par le seul louclicr, les sensations voisines et accessoires de l’odorat et de la force de succion, qui ont agi en même temps que le toucher, lui aident à s’en rappeler le souvenir. Dans nous-mêmes, la meilleure manière de rendre la mémoire fidèle est de se servir successivement de tous nos sens pour considérer un objet, et c’est faute de cct usage combiné des sens que l'homme oublie plus de eboses qu’il n’en relient.
Au reste, quoique l’éléphant ail plus de mémoire et plus d’intelligence qu’aucun des animaux, il a cependant le cerveau plus petit que la plupart d’entre eux, relativement au volume de son corf)s ; ce que je ne rapporte que comme une preuve particulière que le cerveau n’est point le siège des sensations, le sensorium commun, lequel réside au contraire dans les nerfs des sens et dans les membranes de la tète; aussi les nerfs qui s’étendent dans la trompe de l’éléphant sont en si grande quantité, qu’ils équivalent pour le nombre à tous ceux qui se distribuent dans le reste du corps. C'est donc en vertu de cette combinaison singulière des sens et des facultés uniques de la trompe, que cet animal est supérieur aux autres par l’intelligence, malgré l'énormité de sa masse, malgré la disproportion de sa forme; car l’éléphant est en même temps un miracle d'intelligence cl un monstre de matière : le corps très-épais et sans aucune souplesse; le cou court et presque inflexible; la tète petite et difforme; les oreilles excessives et le nez encore beaucoup plus excessif, les yeux trop petits, ainsi que la gueule, le membre génital et la queue; les jambes massives, droites et peu flexibles ; le pied si court et si petit qu’il parait être nul ; la peau dure, épaisse et calleuse : toutes ces difformités paraissent d’autant plus, que toutes sont modelées en grand ; toutes d’autant plus désagréables à l’œil, que la plupart n’ont point d’exemple dans le reste de la nature, aucun animal n’ayant ni la tète, ni les pieds, ni le nez, ni les oreilles, ni les défenses faites ou placées comme celles de l’éléphant.
Il résulte pour l’animal plusieurs inconvénients de celle conformation bizarre; il peut à peine tourner la tète; il ne peut sc tourner lui-mème, pour rétrograder, qu’en faisant un circuit. Les chasseurs, qui l'attaquent par derrière ou par le flanc, évitent les effets de sa vengeance par des mouvements circulaires; ils ont le temps de lui porter de nouvelles atteintes pendant qu’il fait effort pour se tourner contre eux. Les jambes, dont la rigidité n est pas aussi grande que celle du cou et du corps, ne fléchissent néanmoins que lentement et difficilement, elles sont fortement articulées avec les cuisses. Il a le genou comme l’homme, et le pied aussi bas : mais ce pied sans étendue, est aussi sans ressort et sans force, et le genou est dur et sans souplesse : cependant, tant que l’éléphant est jeune cl qu il se porte bien, il le fléchit pour se coucher, pour sc laisser ou monter ou charger; mais dès qu’il est vieux ou
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malade, ce mouvcinciU devienl si difficile qu’il aime mieux dormir debout, et que si ou le fait coucher par force, il faut ensuite des machines pour le relever et le remettre en pied. Ses défenses, qui deviennent avec l’ùge d’un poids éporme, n’étant pas situées dans une position Verticale, comme les cornes des autres animaux, forment deux longs leviers qui, dans cette position presque horizontale, fatiguent prodigieusement la tète et la tirent en bas; en sorte que l’animal est quelquefois oblige de faire des trous dans le mur de sa loge pour les soutenir et se soulager de leur poids. 11 a le désavantage d’avoir l’organe de l’odorat trcs-éloigné de celui du goût, 1 incommodité de ne pouvoir rien saisir à terre avec sa bouclie, parce que son cou court ne peut plier pour laisser baisser assez la tète; il faut (pi'il prenne sa nourriture, et même sa boisson, avec le nez; il la porte ensuite non pas à l'entrée de la gueule, mais jusqu’à son gosier; et lorsque sa trompe est remplie d’eau, il en fourre l'extrémité jusqu’à la racine de la langue, apparemment pour rabaisser l’épiglotte et pour empêcher la liciueur, qui passe avec impétuosité, d'entrer dans le larynx; car il pousse cette eau par la force de la même baleine qu’il avait em|)loyée pour la pomper : elle sort de la trompe avec bruit et entre dans le gosier avec précipitation; la langue, la bouche, ni les lèvres ne lui servent pas, comme aux autres animaux, à sucer ou laper sa boisson.
De là paraît résulter une conséquence singulière, c’est que le petit éléphant doit teter avec le nez et porter ensuite à son gosier le lait qu’il a pompé; cependant les anciens ont écrit qu’il tétait avec la gueule et non avec la trompe; mais il y a toute aj)parencc qu’ils n’avaient pas été témoins du fait et qu’ils ne l’ont fondé que sur l'analogie, tous les animaux n ayant pas d’autre manière de teter. Mais si le jeune éléphant avait une fois pris 1 usage ou l’habitude de pomper avec la bouche en suçant la mamelle de sa mère, |)ourquoi la perdrait-il pour tout le reste de sa vie? pourquoi ne se sert-il jamais de cette partie pour ponqier l’eau lorsqu’il est à portée i pourquoi ferait-il toujours une action double, tandis qu’une simple suffirait? pourquoi ne lui voit-on jamais rien prendre avec sa gueule que ce qu’on jette dedans lorsqu’elle est ouverte? etc. 11 parait donc très-vraisemblable que le petit éléphant ne tete qu’avec la trompe. Cette présonq)tion est non-seulement prouvée par les faits subséquents, mais elle est encore fondée sur une meilleure analogie que celle qui a décidé les anciens. Nous avons dit qu’en général les animaux, au moment de leur naissance, ne peuvent être avertis de la présence de l’aliment dont ils ont besoin, par aucun autre sens que par celui de l’odorat. L’oreille est certainement très-inutile à cet effet ; l’œil l'est également et très-évidemment, puisque la plupart des animaux n ont pas les yeux ouverts lorsqu’ils commencent à teter; le toucher ne peut que leur indiquer vaguement et également toutes les parties du corps de la mère, ou plutôt il ne leur indique rien de relatif à 1 appétit; 1 odorat seul doit 1 avertir, c’est non-seulement une espèce de goût, mais un avant-goût qui précède, accompagne et détermine l’autre. L éléphant est donc averti, comme
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tous les autres animaux, par cet avant-goût, de la présence de l’aliment; et comme le siège de l’odorat se trouve ici réuni avec la puissance de succion à l’extrémité de sa trompe, il l’applique à la mamelle, en pompe le lait et le porte ensuite à sa bouche pour satisfaire son appétit. D’ailleurs, les deux mamelles étant situées sur la poitrine, comme aux femmes, et n’ayant que de petits mamelons très-disproportionnés à la grandeur de la gueule du pétit, duquel aussi le cou ne peut plier, il faudrait que la mère se renversât sur le dos ou sur le côté, pour qu’il pût saisir la mamelle avec la bouche, et il aurait encore beaucoup de peine à en tirer le lait à cause de la disproportion énorme qui résulte de la grandeur de la gueule et de la petitesse du mamelon : le rebord de la trompe que l’éléphant contracte autant qu’il lui plaît, se trouve au contraire proportionné au mamelon, et le petit éléphant peut aisément par son moyen teter sa mère, .soit debout ou couchée sur le côté. Ainsi, tout s’accorde pour infirmer le témoignage des anciens sur ce fait, qu’ils ont avancé sans l’avoir vérifié, car aucun d’entre eux, ni môme aucun des modernes que je connaisse, ne dit avoir vu Icter l’éléphant; et je crois pouvoir assurer que si quelqu’un vient dans la suite à l’observer, on verra qu’il ne tcle point avec la gueule, mais avec le nez. Je crois de même que les anciens se sont trompés en nous disant que les éléphants s’accouplent à la manière des autres animaux ; que la femelle abaisse seulement sa croupe pour recevoir plus aisément le mâle : la position des parties paraît rendre impossible cette situation d’accouplement; l’éléphante n’a pas, comme les autres femelles, l’orifice de la vulve au bas du ventre et voisin de l'anus : cet orifice en est à deux pieds et demi ou trois pieds de distance, il est situé presque au milieu du ventre : d'autre côté, le mâle n’a pas le membre génital proportionné à la grandeur de son corps, non plus qu’à celle de ce long intervalle, qui, dans la situation supposée, serait en pure perte. Les naturalistes et les voyageurs s’accordent à dire que l’éléphant n’a pas le membre génital plus gros ni guère plus long que le cheval; il ne lui serait donc pas possible d’atteindre au but dans la situation ordinaire aux quadrupèdes; il faut que la femelle en prenne une autre et se renverse sur le dos. De Feynes et favernicr I ont dit positivement; mais j avoue que j’aurais fait peu d’attention à leurs témoignages, si cela ne s’accordait pas avec la position des parties, qui ne permet pas à ces animaux de se joindre autrement *. Il leur faut donc pour cette opération plus de temps, plus d’aisance, plus de commodités qu aux autres, et c’est peut-être par cette raison qu’ils ne s’accouplent que quand ils sont en pleine liberté et lorsqu’ils ont en effet toutes les facilités qui leur sont nécessaires. La femelle doit non-seulement consentir,
* J avais écrit cet article lorsque j’ai reçu lies notes de M. de Bussy sur l'élcpiiant ; ce fait, que la position des pariies m’avait indiqué, se trouve pleinement confirmé par son témoignage, h L’éléphunt (dit M. de Bussy) s'accouple d’une façon singulière; la femelle se couche sur le dos, et le mâle s’appuyant sur scs jambes antérieures, et fléchissant en arrière, les postérieures ne louchent à la femelle qu’autant qu’il en a besoin pour le coït. »