‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 191 sur 255 · DE L’ÉLÉPHANT · texte numérisé non relu

DE L’ÉLÉPHANT

mais il faut encore qu’elle provoque le mâle par une situation indécente, qu’apparemmcnt elle ne prend jamais que quand elle se croit sans témoins. Ija pudeur n’est-elle donc qu’une vertu physique qui se trouve aussi dans les bêles? elle est au moins, comme la douceur, la modération, la tempérance, raltribul général et le bel apanage de tout sexe féminin.

Ainsi l 'éléphant ne tetc, ne s’accouple, ne mange ni ne boit comme les autres animaux. Le son de sa voix est aussi très-singulier : si l’on en croit les anciens, elle se divise, pour ainsi dire, en deux modes ircs-dilférenls et fort inégaux ; il passe du son par le nez, ainsi que par la bouche; ce son prend des inflexions dans celle longue trompette, il est rauque et filé comme celui d’un instrument d’airain, tandis que la voix qui passe par la bouche est entrecoupée de pauses courtes et de soupirs durs. Ce fait, avancé par Aristote, et ensuite répété par les naturalistes et meme par quelques voyageurs, est vraisemblablement faux, ou du moins n’est pas exact. M. de Bussy assure positivement que l’éléphant ne pousse aucun cri par la trompe : cependant, comme en fermant exactement la bouche, l iiomme même peut rendre quelque son par le nez, il se peut que réicphant, dont le nez est si grand, rende des sons par cette voie lorsque sa bouche est fermée. Quoi qu’il en soit, le cri de l’éléphant se fait entendre de plus d une lieue, et cependant il n’est pas effrayant comme le rugissement du tigre ou du lion.

L’éléphant est encore singulier par la conformation des pieds et par la texture de la peau : il n’est pas revêtu de poil comme les autres quadrupèdes; sa peau est tout à fait rase; il en sort seulement quelques soies dans les gerçures, et ces soies sont trè.s-clair-scmées sur le corps, mais assez nombreuses aux cils des paupières, au derrière de la tète, dans les trous des oreilles et au dedans des cuisses et des jambes. L’épiderme dur et calleux a deux espèces de rides, les unes en creux et les autres en relief; il paraît déchiré par gerçures et ressemble assez bien à l’écorcc d’un vieux chêne. Dans l'homme et dans les animaux, l’épiderme est partout adhérent à la peau; dans réléphant, il est .seulement attaché par quelques points comme le sont deux étoffes piquées l’une sur l’autre. Cet épiderme est naturellement sec et fort sujet à s’épaissir; il ae(|uiert souvent trois ou quatre lignes d’épaisseur par le dessèchement successif des différentes couches qui se régénèrent les unes sous les autres : c’est cet épaississement de l’épiderme qui produit Véléplianliasis ou lèpre sèche, à laquelle l’homme, dont la peau est dénuée de poil, comme celle de l'éléphant, est quelquefois sujet. Celle maladie est très-ordinaire à l’éléphant; et pour la prévenir les Indiens ont soin de le frotter souvent d’huile et d’entretenir par des bains fréquents la souplesse de la peau : elle est très-sensible partout où elle n est pas calleuse, dans les gerçures cl dans les autres endroits où elle ne s est ni desséchée ni durcie. La piqûre des mouches se fait .si bien sentir à 1 éléphant, qu il emploie non-seulement scs mouvements naturels , mais meme les ressources de son intelligence pour s’en délivrer ; il se sert de sa queue, de ses oreilles, de sa trompe pour Icsfrapper; il fronce sa peau partout où elle peut se contracter,

SOS mSÏOIHIi NATLHKIJJÎ

et les écrase entre ses rides; il prend des brandies d’arbres, des rameaux, des poignées de longue paille pour les cbasscr; et lorsque tout cela lui manque, il ramasse de la poussière avec sa trompe et en couvre tous les endroits sensibles; on l’a vu sc poudrer ainsi plusieurs fois par jour et se poudrer à propos, c’est-à-dire en sortant du bain. L’usage de leau est presque aussi nécessaire à ces animaux que celui de l’air et de la terre; lorscju’ils sont libres, ils quittent rarement le bord des rivières ; ils se mettent souvent dans l'eau jusqu’au ventre, et ils y passent quelques beures tous les jours. Aux Indes, où l’on a appris à les traiter de la manière qui convient le mieux à leur naturel et à leur tempérament, on les lave avec soin et on leur donne tout le temps néces.saire cl toutes les facilités possibles pour se laver eux-mêmes ; on nettoie leur |)cau en la frottant avec de la pierre ponce, et ensuite on leur met des essences, de l'builc et des coideurs.

La conformation des pieds et des jambes est encore singulière et différente dans l’élépbanl de ce qu’elle est dans la [iluparl des autres animaux : les jambes de devant paraissent avoir plus de hauteur que celles de derrière; cependant, celles-ci sont un peu [ilus longues; elles ne sont pas pliées en deux endroits comme les jambes de derrière du cheval ou du bœuf, dans lesquels la cuisse est presque entièrement engagée dans la croupe, le genou très-[)rès du ventre, et les os du pied si élevés et si longs qu’ils paraissent faire une grande partie de la jambe : dans l’éléphant, au contraire, celte partie est très-courte et pose à terre; il a le genou comme riiomnie au milieu de la jambe et non pas près du ventre. Ce pied, si court et si petit, est partagé en cinq doigts, qui tous sont recouverts par la peau et dont aucun n’est apparent au dehors. On voit seulement des espèces d’ongles, dont le nombre varie, quoique celui des doigts soit constant; car il y a toujours cinq doigts à chaque pied, et ordinairement aussi cinq ongles; mais quelquefois il ne s’en trouve que quatre, ou même trois; et dans ce cas, ils ne corres- |)ondenl pas exactement à rexlrémité des doigts. Au reste cette variété, qui n’a été observée que sur de jeunes éléphants transportés en Europe, parait être purement accidentelle et dépend vraisemblablement de la manière dont l’élépliant a été traitédans les premiers temps de son accroissement. La plante du pied est revêtue d’une semelle de cuir dur comme de la corne et qui déborde tout autour : c’est de celle même substance dont sont formés les ongles.

Les oreilles de l’éléphant sont très-longues; il s’en sert comme d’un évanlail; il les fait remuer et claquer comme il lui plait. Sa queue n’est pas plus longue que l’oreille, et n’a ordinairement que deux pieds et demi ou trois pieds de longueur : elle est assez menue, pointue et garnie à l’extrémité d’une houppe de gros poils ou plutôt de filets de corne noirs, luisants, cl solides; ce poil ou celte corne est de la grosseur et de la force d’un gros lil de fer, et un homme ne peut le casser en le tirant avec les mains, quoiqu’il soit élastique et pliant. Au reste, cette houppe depoilsest un ornement très-recherché des Négresses, qui yattachent apparemment quelque superstition; une queue

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iréléphant se vetid quelquefois deux ou trois esclaves, elles Nègres hasardent souvent leur vie pour tâcher tic la couper et de l’enlever à l’animal vivant. Outre cette houppe de gros poils qui est a I exlremilc, la queue est couverte, ou plutôt parsemée, dans sa longueur, de soies dures et plus grosses que celles du sanglier 5 il se trouve aussi de ces soies sur la partie convexe de la trompe et aux paupières où elles sont quelquefois longues de plus d un pied : ces soies ou poils aux deux paupières ne se trouvent guère que dans 1 homme, le singe et l’cléphant.

I.e climat, la nourriture et la condition influent heaucoiip sur l’accroissement et la grandeur de l’élèphanl; en général, ceux qui sont pris jeunes et réduits à cet âge en captivité, u’arrivent jamais aux dimensions entières de la nature. Les plus grands éléphants des Indes cl des côtes orientales de l’Afrique ont quatorze pieds de hauteur; les plus petits, qui se trouvent au Sénégal et dans les autres parties de l’Afrique occidentale, n’ont que dix ou onze pieds ; et tous ceux qu’on a amenés jeunes en Europe ne se sont pas élevés à celle hauteur. Celui de la ménagerie de Versailles, qui venait de Congo, n’a\'ait que sept pieds et demi de hauteur à l’âge de dix-sept ans: en treize ans i^u’il vécut, il ne grandit que d’un pied, en sorte qu à quatre ans, lorsqu’il fut envoyé, il n’avait que six pieds et demi de hauteur; et comme l’accroissement va toujours de moins en moins, on ne peut pas supposer que s’il fût arrivé à l'âge de trente ans, qui est le terme ordinaire de l'accroissement entier, il eût acquis plus de huit pieds de hauteur : ainsi la condition ou l'état de domesticité réduit au moins d'un tiers l accroissementdc l'animal, non-seulement en hauteur, mais dans toutes les autres dimensions. La longueur du corps, mesurée depuis 1 œil jusqu a 1 origine de la queue, est à peu près égale à sa hauteur prise au niveau du garrot. Un éléphant des Indes, de quatorze pieds de hauteur, est donc plus de sept fois plus gros et plus pesant que ne l'était l'éléphant de Versailles. En comparant l'accroissement de cet animal à celui de l’homme, nous trouverons que l’enfant ayant communément trente et un pouces, c est-à-dire la moitié de sa hauteur à deux ans, et prenant son accroissement entier en vingt ans, l'éléphant qui ne le prend qu’en trente, doit avoir la moitié de sa hauteur à trois ans; eide même, si l’on veut juger de l'énormité de la masse de l'éléphant, on trouvera le volume du corps d’un homme étant supposé de deux pieds et demi cubiques, que celui du corps d’un éléphant de quatorze pieds de longueur, et auquel on ne supposerait que trois pieds d’épaisseur et de largeur moyenne, serait cinquante fois aussi gros % et que par conséquent un éléphant doit peser autant que cinquante hommes.

• Gassendi, dans la vie de Pcirère, dit qu’il fit peser un éléphant, et qu’il se trouva peser trois mille cinq cents livres. Cet éléphant était apparemment irescpetit, car celui dont nous venons de supputer les dimensions que nous avons peul-elre trop réduites, pèserait au moins huit milliers.

n'FFoa, lütnc VII.

510 IIISTOlUE INATLUELLE

« J’ai vu, dit le P. Vincent Marie, quelques éléphants qui avaient quatorze et quinze pieds de hauteur * avec la longueur et la grosseur proportionnées. Le mâle est toujours plus grand que la Icmelle. Le prix de ces animaux augmente à proportion de la grandeur, qui se mesure depuis l’œil jusqu’à l’extrémité du dos ; et quand cette dimension atteint un certain terme, le prix s’accroît comme celui des pierres précieuses. Les éléphants de Guinée, dit Bosman, ont dix, douze ou treize pieds de haut **; ils sont incomparablement plus petits que ceux des Indes orientales, puisque ceux qui ont écrit l'hisloirc de ces pays-là donnent à ceux-ci plus de coudées de haut que ceux-là n’en ont de pieds. J’ai vu des éléphants de treize pieds de haut, dit pldward Terri, et j’ai trouvé bien des gens qui m’ont dit en avoir vu de quinze pieds de haut *‘*. »

De ces témoignages et de plusieurs autres qu’on pourrait encore rassembler, on doit conclure que la taille la plus ordinaire des élépliants est de dix à otize pieds, que ceux de treize et de quatorze pieds de hauteur sont très-rares, et que les plus petits ont au moins neuf pieds lorsqu'ils ont pris tout leur accroissement dans l'état de liberté. Ces masses énormes de matière ne laissent pas, comme nous l’avons dit, de se mouvoir avec beaucoup de vitesse; elles sont .soutenues par quatre membres qui ressemblent moins à des Jambes qu’à des piliers ou des colonnes massives de quinze ou dixbuil pouces de diamètre, et de cinq ou six pieds de hauteur ; ces jambes sont donc une ou deux fois plus longues que celles de l’homme : ainsi, quand l’éléphant ne ferait qu’un pas tandis qu'un homme en fait deux, il le surpasserait à la course. Au reste, le pas ordinaire de l’éléphant n’est pas plus vite que celui du cheval ; mais quand on le pousse, il prend une espèce d’amble qui, pour la vitesse, équivaut au galop. Il exécute donc avec promptitude et même avec assez de liberté tous les mouvements directs; mais il manque absolument de facilité pour les mouvements obliques ou rétrogrades. C’est ordinairement dans les chemins étroits et creux où il a de la peine à se retourner, que les Nègres l’attaquent et lui coupent la queue, qui pour eux est d'un aussi grand prix que tout le reste de la béte. Il a beaucoup de peine à descendre les pentes trop rapides; il est obligé de plier les jambes de derrière, afin qu’en descendant, le devant du corps conserve le niveau avec la croupe, et que le poids de sa propre masse ne le précipite pas. Il nage aussi très-bien, quoique la forme de ses jambes et de ses pieds paraisse indiquer le contraire; mais, comme la capacité de la poitrine et du ventre est très-grande, que le volume des poumons et des intestins est énorme, et que toutes ces grandes parties sont remplies d’air ou de matières plus légères que l’eau, il enfonce moins qu’un autre; il a dès lors moins de résistance à vaincre, et peut par conséquent nager plus vite, en faisant moins d’efforts et moins de mouvement des

* Nota. Ces pieds sont probahlemeni des pieds romains.

** Nota. Ce sont prohahlement des pieds du Rhin.

'** Nota. Ce sont pcuL-êIre des pieds anglais.

DE LEIÆPiiAiNT. 31 i

jambes que les autres. Aussi s’en sert-on très-utilement pour le passage des rivières; outre deux pièces de canon de trois ou quatre livres de balles, dont on le charge dans ces occasions, on lui met encore sur le corps une infinité d’équipages, indépendamment de quantité de personnes qui s’aitaebent à ses oreilles et à sa queue pour passer l'eau ; lorsqu’il est ainsi chargé, il nage entre deux eaux, et on ne lui voit que la trompe qu’il tient élevée pour respirer.

Quoique l'éléphant ne se nourrisse ordinairement que d’herbes et de bois tendre, et qu’il lui faille un prodigieux volume de cette espèce d'aliment pour pouvoir en tirer la quantité de molécules organiques nécessaire à la nutrition d’un aussi vaste corps, il n'a cependant pas plusieurs estomacs comme la plupart de.s animaux qui se nourrissent de même ; il n'a qu’un estomac ; il ne rumine pas : il est plutèt conformé comme le cheval que comme le bœuf ou les autres animaux ruminants ; la panse qui lui manque est suppléée par la grosseur et l'étendue des intestins et surtout du colon, qui a deux ou trois pieds de diamètre sur quinze ou vingt de longueur; l’estomac est en tout bien plus petit que le colon, n’ayant que trois pieds et demi ou quatre pieds de longueur, sur un pied ou un pied et demi dans sa plus grande largeur. Pour remplir d’aussi grandes capacités, il faut que l’animal mange, pour ainsi dire, conlinuellemenl, surtout lorsqu’il n’a pas de nourriture plus substantielle que l'herbe : aussi les éléphants sauvages sont presque toujours occupés à arracher des herbes, cueillir des feuilles ou casser du jeune bois; et les domestiques auxquels on donne une grande quantité de riz, ne laissent pas encore de cueillir des herbes dès qu ils se trouvent à portée de le faire. Quelque grand que soit l’appétit de l'éléphant, il mange avec modération, et son goût pour la propreté l’emporte sur le sentiment du besoin ; son adresse h séparer avec sa trompe les bonnes feuilles d’avee les mauvaises, et le soin qu il a de les bien secouer pour qu’il n’y reste point d'insectes ni de sable, sont des choses agréables à voir. Il aime beaucoup le vin, les liqueurs spiritueuses, l’eau-de-vie, l’arac, etc. On lui fait faire les corvées les plus pénibles et les entreprises les plus fortes, en lui montrant un vase rempli de ces li(pieurs, et en le lui promettant pour prix de ses travaux. Il paraît aimer aussi la fumée du tabac; mais elle l'étourdit et l’enivre. Il craint toutes les mauvaises odeurs, et il a une horreur si grande pour le cochon, que le seul cri de cet animal l’émeut et le fait fuir.

Pour achever de donner une idée du naturel et de l'intelligence de ce singulier animal, nous croyons devoir dotmer ici des notes qui nous ont été communiquées par le M, le marquis de Montmirail, lequel non-seulement a bien voulu les demander et les recueillir, mais s est aussi donné la peine de traduire de l’italien et de l’allemand tout ce qui a rapport à I histoire des animaux dans quelques livres qui métaimit inconnus ; son goût pour les arts et les sciences, son zèle pour leur avancement, sont fondés sur un discernement exquis et sur des connaissances très-étendues dans

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loiites les parties de l’iiistoire naturelle. Nous publierons donc, avec autant de plaisir que de reconnaissance, les bontés dont il nous honore et les lumières que nous lui devons : l’on verra dans la suite de cet ouvrage, combien nous aurons d’occasions de rappeler son nom.

« On se sert de l’éléphant pour le transport de l’artillerie sur les montagnes, et c’est là où son intelligence se fait mieux sentir. Voici comme il s’y prend : pendant que les bœufs attelés à la pièce de canon font effort pour la traîner en haut, l’éléphartt pousse la culasse avec son front, et à chaque effort qu’il fait, il soutient l’affût avec son genou qu’il place à la roue : il semble qu’il comprenne ce qu’on lui dit. Son conducteur veut-il lui faire faire quelque corvée pénible, il lui explique de quoi il est question, et lui détaille les raisons qui doivent l’engager à obéir : si l’éléphant marque de la répugnance à ce qu’il exige de lui, le cornac 'c’est ainsi qu’on appelle son conducteur) promet de lui donner de l’arac ou quelque chose qu’il aime ; alors l’animal se prête à tout. Mais il est dangereux de lui manquer de parole; pins d’un cornac en a été la victime. Il s’est passé û ce sujet, dans le Dckan, un trait qui mérite d’être rapporté, et qui, tout incroyable qu’il paraît, est cependant exactement vrai. Un éléphant venait de se venger de son cornac en le tuant ; sa femme, témoin de ce spectacle, prit ses deux enfants cl les jeta aux pieds de l’animal encore tout furieux, en lui disant : Puisque, tu, as tué mon mari, ôte-moi aussi la vie, ainsi qu'à mes enfants. T.’éléplianl s'arrêta tout court, s’adoucit, cl comme s’il eût été louché de regret, prit avec sa trompe le plus grand de ces deux enfants, le mil sur son cou, l’adopta pour son cornac et n’en voulut point souffrir d’autre.

O Si l’éléphant est vindicatif, il n’est pas moins reconnaissant. Un soldat de Pondichéri, qui avait coutume de porter à un de ces animaux une certaine mesure d’arac chaque fois qu’il touchait son prêt, ayant un jour bu plus que de raison, et se voyant poursuivi par la garde qui le voulait conduire en prison, se réfugia sous l’éléphant et s’y endormit. Ce fut en vain que la garde tenta de l’arracher de cet asile; l’éléphant le défendit avec sa trompe. Le lendemain le soldat, revenu de son ivresse, frémit à son réveil de se trouver couché sous un animal d'une grosseur si énorme. L’éléphant, qui sans doute s’aperçut de son effroi, le caressa avec sa trompe pour le rassurer, et lui fit entendre qu'il pouvait s’en aller.

« L’éléphant tombe quelquefois dans une espece de folie qui lui ôte sa docilité et le rend même très-redoutable : on est alors obligé de le tuer. On se contente quelquefois de l’attacher avee de grosses chaincs de fer dans l’espérance qu’il viendra à résipiscence. Mais quand il est dans son état naturel, les douleurs les plus aiguës ne peuvent l’engager à faire du mal à qui ne lui en a pas fait. Un éléphant, furieux des blessures qu'il avait reçues à la bataille d’Hambour, courait à travers champs et poussait des cris affreux ; un soldat qui, malgré les avertissements de ses camarades, n’avait pu fuir, peut-être parce qu’il était blessé, sc trouva à sa rencontre : l’éléphant craignit de le fouler aux pieds, le prit avec sa trompe, le plaça doucement de côté, et continua sa route. »

Je n’ai pas ertt devoir rien retrancher de ces notes, que je viens de transcrire ; elles ont été données à M. le marquis de Montmirail par M. de Bussy, qui a demeuré dix ans dans l’Inde, et qui pendant ce long séjour y a servi très-utilement l'Etal et la nation. Il avait plusieurs éléphants à son service; il les montait très-souvent, les voyait tous les jours et était à portée d en voir beaucoup d autres et de les observer. Ainsi ces notes et toutes les

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autres que j’ai bitécs, avec le nom <le M. de Bussy, me paraissent mériter une égale conlîance. MM. de l’Académie des sciences noos ont aussi laissé quelques faits qu’ils avaient appris de ceux qui gouvernaient l’éléphant à la ménagerie de Versailles, et ces faits me paraissent aussi mériter de trouver

place ici :

« L’éléphant semblait connaître quand on se moquait de lin, et s en souvenir pour s’en venger quand il en trouvait l’occasion. A un homme qui l’avait trompé, faisant semblant de lui jeter quelque chose dans la gueule, il lui donna un coup de trompe qui le renversa et lui rompit deux côtes; ensuite de quoi il le foula aux pieds et lui rompit une jambe, et s’étant agenouillé, lui voulut enfoncer ses défenses dans le ventre, lesquelles n’entrèrcnlquedans la terre aux deux côtés de la cuisse, qui ne fut point blessée. Il écrasa un autre homme, le froissant contre une muraille pour le même sujet. Un peintre le voulait dessiner en une attitude extraordinaire, qui était de tenir sa trompe levée et la gueule ouverte; le valet du peintre, pour le faire demeurer en cet état, lui jetait des fruits dans la gueule, et le plus souvent faisait semblant d’en jeter : il en fut indigné, et comme s’il eût connu que l’envie que le peintre avait de le dessiner était la cause de cet importunité, au lieu de s’en prendre au valet, il s adressa au maître, et lui jeta par sa trompe une quantité d eau, dont il gâta le papier sur lequel le peintre dessinait,

« Il se servait ordinairement bien moins de sa torce que de son adresse, laquelle était telle qu’il s’ôtait avec beaucoup de facilité une grosse double courroie dont il avait la jambe attachée, la défaisant de la boucle et de l’ardillon ; et comme on eut entortillé cette bôucle d’une petite corde renouée à beaucoup de nœuds, il dénouait tout sans rien rompre. Une nuit, après s’être ainsi dépêtré de sa courroie, il rompit la porte de sa loge si adroitement que son gouverneur n’en fut point éveillé ; de là il passa dans plusieurs cours de la ménagerie, brisant les portes fermées, et abattant la maçonnerie quand elles étaient trop petites pour le laisser passer, et il alla ainsi dans les loges des autres animaux, ce qui les épouvanta tellement qu ils s enfuirent tous se cacher dans les lieux les plus reculés du parc, o

Enfin, pour ne rien omettre de ce qui peut contrilnier à faire connaîtie toutes les facultés naturelles et toutes les qualités acquises d un animal si supérieur aux autres, nous ajouterons encore quelques faits que nous avons tirés des voyageurs les moins suspects.

<( L’éléphant, même sauvage (dit le P. Vincent Marie) no laisse pas d avoir des vertus : il est généreux et tempérant; ut quand il est domestique on l’estime par sa douceur et sa fidélité envers son maître, son amitié pour celui qui le gouverne, etc. S'il est destiné à servir immédiatement les princes, il connaît sa fortune et conserve une gravité convenable à son emploi; si au contraire on le destine à des travaux moins honorables,il s’allriste,sc trouble et laisse voir clairement qu .1 saba.sse malgré lui. A la guerre, dans le premier choc, il est impétueux et fier; .1 est le uterae quand il est enveloppé par les chasseurs, mais il perd le courage lorsqu .lest vaincu... 11 combat avec scs défenses, et ne craint rien tant que de perdre sa trompe qui par sa consistance est facile à couper Au reste, il est natundlemeut doux ; .1 n atta-

que personne h moins qu’on ne l’offense; il semble meme se plaire en compagnie, et il aime surtout les enfants, il les caresse et paraît reconnaître en eux leur

iimucence.

SI* FIISTOIKE NATURELLE

« L’elephaul (dil François Pyrard) est l'animal qui a le plus de jugement et de connaissance, de sorte qu’on le dirait avoir quelque usage de raison, outre qu'il est infiniment profitable et de service à l’homme. S’il est question de monter dessus, il est tellement souple, obéissant, et dressé pour se ranger à la commodité de l’homme et qualité de la personne qui s’en veut servir, que, se pliant bas, il aide lui-même à celui qui veut monter dessus et le soulage avec sa trompe... Il est si obéissant, qu'on lui fait faire tout ce que l’on veut, pourvu qu’on le prenne de douceur... Il fait tout ce qu’on lui dit, il caresse ceux qu’on lui montre, etc.

« En donnant aux éléphants ( disent les voyageurs hollandais) tout ce qui peut leur plaire, on les rend aussi prives et aussi soumis que le sont les hommes. L’on peut dire qu’il ne leur manque que la parole... Ils sont orgueilleux et ambitieux; mais ils se souviennent du bien qu’ou leur a fait et ont de la reconnaissance, jusquelà qu’ils ne manquent point de baisser la tète pour marque de respect en passant devant les maisons où ils ont été bien traités... Ils se laissent conduire et commander par un enfant ; mais ils veulent etre loués et chéris. On ne saurait se moquer d’eux, ni les injurier, qu ils ne 1 entendent; et ceux quile font doivent bien prendre garde à eux, car ils seront bien heureux s’ils s’empêchent d’étre arrosés de l’eau des trompes de ces animaux, ou d’être jetés par terre, le visage contre la poussière.

« Les éléphants ( dit le P. Philippe) approchent beaucoup du jugement et du raisonnement des hommes... Si on compare les singes aux éléphants, ils ne sembleront que des animaux très-lourds et très-brutaux; et en effet, les éléphants sont si honnêtes, qu ils ne sauraient souffrir qu’on les voie lorsqu’ils s’accouplent; et si de hasard quelqu’un les avait vus en cette action, iiss’en vengeraient infailliblement, etc.... Ils saluent en nêchissaiil les genoux et en liaissaiil la tête; et lorsque leur maître veut les monter, ils lui présenlent si adroileraenl le pied qu'il s'en peut servir comme d’un degré. Lorsqu'on a pris un éléphant sauvage et qu’on lui a lié les pieds, le chasseur

I aborde, le salue, lui fait des excuses de ce qu'il l’a lié, lui proteste que ce n'est pas pour lui faire injui c. .., lui expose que la plupart du temps il avait faute de nourriture dans son premier état, au Heu que désormais il sera parfailenicnl bien traité, qu'il lui en fait la promesse, etc. Le chasseur n'a pas plutôt achevé ce discours obligeant, que l’éléphant le suit comme ferait un trè.s-doux agneau. Il ne faut pas pourlant conclure de là que l'éléphant ait l’intelligence des langues; mais seulement qu’ayant une trèsparfaite estimative, il corinail les divers mouvemenls d’estime ou de mépris, d’amitié ou de haine, et tous les autres dont les hommes sont agités envers lui, et pour cette cause il est plus aisé à dompter par les raisons que par les coups et par les verges...

II jette des pierres fort loiii et fort droit avec sa trompe, et il s’en sert pour verser de l’eau avec laquelle il se lave le corps.

« De cinq éléphants (dit ïavernier) que les chasseurs avaient pris, trois se sauvèrent, qiioiqn’ils eussent des chaînes et des cordes autour de leur corps et même de leurs jambes, (ajs geiis-là nous dirent une chose surprenante et qui est tout à fait admirable, si on peut la croire : c'est que ces éléphants ayant été une fois attrapés et étant sortis du piège, si on les lait entrer dans les bois, ils sont dans la défiance et arrachent avec leur trompe une grosse branche dont ils vont sondant partout, avant que d’asseoir leur pied, s’il n’y a point de trous à leur pa.ssage pour n’être pas attrapés nue sei-onde fois; ce qui faisait désc.spèrer aux chasseurs, qui nous contaient cette histoire, de pouvoir reprendre aisément les trois éléphaiitsqui leiirétaientédliappés... Nous vîmes les deux autres clépbanls qu’on avait pris. Chacun de ces éléphants sauvages était entre deux éléphants privés; et autour des sauvages il y avait six hommes tenant des lances à feu, qui parlaient à ces animaux, en leur présentant a manger, et disant en leur langage : Prends cela et le mange. C’étaient dé petites hottes de foin, des morceaux de sucre noir et du riz cuit avec de l'eau et force grains

DK LKLKPliAMT.

de poivre Quand 1 elépl.anl sauvage ne voulait pas faire ce qu’on loi commandait, les hommes ordonnaient aux éléphants privés de le battre, ce qu’ils faisaient aussitôt, l’un le frappant sur le front et sur la tête avec sa trompe, et lorsqu'il faisait mine de se revancher contre celui-là, l’autre le frappait de son côté; de sorte que le pauvre éléphant sauvage ne savait plus où il en était, ce qui lui apprenait a obéir.- »

B J’ai plusieurs fois observé (dit Edward Terri) que l’éléphant fait plusieurs choses qui tiennent plus du raisonnement que du simple instinct naturel qu on lui allribnc. Il fait tout ce que son maître lui commande. S'il veut qu’il fasse peur à quelqu un, il s’avance vers lui avec la même fureur que s’il le voulait mettre en pièces, et lorsqu’il en est tout proche, il s’arrête tout court sans lui faire aucun mal. Si le mailre veut faire affront à un autre, il parle à l’éléphant, qui prendra avec sa Iromiic de 1 eau do ruisseau et de la bouc, et la lui jettera au nez. Sa trompe est faite d’un cartilage; elle pend entre les deut.s. Quelques-uns l’appellent sa main, h cause qu’en plusieurs occasions elle lui rend le même .service que la main fait aux hommes... Le Mogol en a qui servent de bourre'àux aux criminels condamnés à mort. Si leur conducteur leur commande de dépêcher promptement ces misérables , il les mettent en pièces en un moment avec leurs pieds ; et au contraire, s’il leur commande de les faire languir, ils leur rompent les os les uns après les autres, et leur font souffrir un supplice aussi cruel que celui de la roue. »

Nous pourrions ciior encore plusieurs outres faits nussi cuiicux et aussi intéressants que ceux qu’on vient de lirej mais nous aurions bientôt excédé les limites que nous avons tâché de nous prescrire dans cet ouvrage : nous ne serions pas même entrés dans un si grand détail, si 1 éléphant n était de tous les animaux le premier à tous égards, celui par conséquent qui méritait le plus d’attention. Nous n’avons rien dit de la production de son ivoire, parce que M. Daubenton nous paraît avoir épuisé ce sujet dans sa description, des différentes parties de I cléphant. On verra combien d’observations utiles et nouvelles il a faites sur la nature et la qualité de livoiie dans ses différents états, et en même temps on sera bien aise de savoir qu il a rendu à l’élépbant les défenses et les os prodigieux qu’on attribuait au mammouth. .J’avoue que j'étais moi-même dans 1 incertitude à cet égard . j’avais plusieurs fois considéré ces ossements énormes et je les avais comparés avec le squelette d’éléphant que nous avons au Cabinet du Roi, que je savais être le squelette d’un éléphant presque adulte; et comme avant d’avoir fait l'histoire de ces animaux, je ne me persuadais pas qu’il pùt exister des éléphants six ou sept fois plus gros que celui dont je voyais le squelette ; que d’ailleurs les gros ossements n'avaient pas les mêmes proportions que les os correspondants dans le squelette de l’éléphant, j’avais cru, comme le vulgaire des naturalistes, que ces grands ossements avaient appartenu a un «nimal b^ucoup plus grand, et dont l'cspèee s'élail perdue ou avait cle détruite. Mais il est eertain, comme on l’a vu dans celte l.tstotre, <|u ,1 ettisle des éléphants qui ont jusqu’à quatorze pieds de hauteur, eesl-à dire des éléphants six ou sept fois plus gros (car les masses sont comme les cubes de la hauteur) que celui dont nous avons le squelette, et qui n avau que sept pieds et demi de hauteur : il est certain d ailleurs, par les obseï valions de

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M. Daubenton, que l’âge change la proporiion des os, et que lorsque l’aiiinial est adulte ils grossissent considérablement quoiqu’ils aient cessé de grandir; enOn, il est encore certain, par le témoignage des voyageurs, qu’il y a des défenses d’éléphants qui pèsent chacune plus de cent vingt livres. Tout cela réuni fait que nous ne doutons plus que ces défenses et ces ossements ne soient en effet des défenses et des ossements d’éléphant. M. Sloane l’avait dit, mais ne l'avait pas prouvé ; M. Gnielin l a dit encore plus affirmativement * J et il nous a donné sur cela des faits curieux, et que nous

* La quantité prodigieuse d’os qn’on trouve par-ci par-là, sous terre, dans la Sibérie, sont surtout une chose de tant d’importance, que je crois faire plaisir à bien des lecteurs de leur procurer l’avantage de trouver ici rassemblé tout ce qui manquait jusqu’à présent à l'histoire naturelle de ces os. Pierre le Grand s’est surtout rendu recommandable à ce sujet aux naturalistes, et comme il cherchait en tout à suivre la nature dans ses routes les plus cachées, il ordonna entre autres, en 1722, à tous ceux qui rencontreraient quelque part des cornes de mammouth, de s’attacher singulièrement à ramasser tous les autres os appartenant à cet animal, sans en c.xcepter un seul, cl de les envoyer à Pélersbourg. Ces ordres furent publiés dans toutes les villes de Sibérie, et entre autres à Jahulzk, ofi d’abord, après la publication , un sluschewoi, appelé Wasilci Otlasow, s’engagea par écrit devant Michaële Petrowitsch Ismailow, capitaine-lieutenant de la garde et woywode de l’endroit, à se transporter dans les cantons inférieurs de la Léna pour chercher des os de mammouth, et il y fut dépêché la même année 23 avril. L’année d’après, un autre .s’adressa à la chancellerie de Jakutzk , et lui représenta qu’il s’ était transporté avec son fils, vers la mer, pour chercher des os de mammouth, ol que vis-à-vis Surjaloi- Noss, à environ deux cents verstes de ce lieu cl de la mer , il avait trouvé, dans uit terrain de tourbe, qui est le terrain ordinaire de ces districts, une tète de mammouth à laquelle tenait une corne, et auprès de laquelle il y avait une autre corne du même animal , qui l’avait peut-être perdue de son vivant ; qu’à peu de distance de là , ils avaient tiré de la terre une autre tête avec des cornes d’un animal qui leur était inconnu, que cette tête ressemblait assez à une tête de bœuf, mais qu’elle avait les cornes au-dessus du nez, cl que par rapport à un accident qui lui était arrivé à ses yeux, il avait été obligé de laisser ces tètes sur les lieux; qu’ayant appris l’ordonnance de Sa Majesté, il suppliait de détacher son fils avec lui vers Vst-Janskoje, Simowie et vers la mer; le woywode lui accorda sa demande et le fit partir sur-lechamp. Un troisième sluschewoi de Jakutzk représenta à la chancellerie, en 1724 qu’il avait fait un voyage sur la rivière de Jclon, et qu’il avait eu te bonheur dé trouver sur celte rivière, dans un rivage escarpé, une tête de mammouth fraîche, avec cornes et toutes ses parties, qu’il l’avait tirée de terre et laissée dans un endroit oïl il saurait la retrouver , qu’il priait qu’on le détachât avec deux hommes accoutumés à chercher de pareilles choses ; le woywode y consentit pareillement. Le Cosaque se mit bientôt après en roule, il retrouva la tète cl toutes ses parties, à l’exception des cornes; il n’y avait plus que la moitié d’une corne qu’il apporta avec la tête à la chancellerie de Jakutzk. Il apporta quelque temps après deux cornes de mammouth qu’il avait trouvées aussi sur la rivière de Jelon.

Les Cosaques de Jakutzk furent charmes, sous prétexte d’aller chercher des cornes de mammouth, de trouver moyen de faire d’aussi beaux voyages. On leur accordait cinq ou six chevaux de poste, pendant qu’un seul aurait sulli, et ils pouvaient employer les autres au transport de leurs propres marchandises. Un pareil avantage

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