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DES MUÏ.ETS. 599
Voilà l’ordre dans lequel la nature nous présente les différents degrés de la fécondité des animaux quadrupèdes. On voit que cette fécondité est d’autant plus petite que l’animal est plus grand. En général, cette même échelle inverse de la fécondité relativement à la grandeur se trouve dans tous les autres ordres de la nature vivante; les petits oiseaux produisent en plus grand nombre que les grands : il en est de même des poissons, et peut-être aussi des insectes. Mais, en ne considérant ici que les animaux quadrupèdes, on voit dans la table qu’il n’y a guère que le cochon qui fasse une exception bien marquée à cette espèce de règle : car il devrait se trouver, par la grandeur de son corps, dans le nombre des animaux qui ne produisent que deux ou trois petits une seule fois par an, au lieu (ju'il se trouve être en effet aussi fécond que les petits animaux.
Cette table contient tout ce que nous savons sur la fécondité des animaux dans les es|)èces pures. Mais la fécondité dans les animaux d’espèces mixtes demande des considérations particulières; cette lécondité est, comme je l’ai dit, tou|Ours moindre que dans les espèces pures. On en verra clairement la raison par une simple sup|)osilion. Que l’on supprime, par exemple, tous les mâles dans l’espèce du cheval , et toutes les femelles dans celle de 1 âne, ou bien tous les mâles dans l’espèce de l’àne, et toutes les femelles dans celle du cheval, il ne naîtra plus que des animaux mixtes, que nous avons appelés mukls et bardeaux, et ils naîtront en moindre nombre que les chevaux ou les ânes, puisqu’il y a moins de convenances, moins de rapports de nature entre le cheval et l’ànesse ou l'àne et la jument, qu’entre I âne et l ànesse ou le cheval et la jument. Dans le réel, c’est le nombre des convenances ou des disconvenances qui constitue ou sépare les espèces; et puisque celle de l’âne se trouve de tout temps séparée de celle du cheval, il est clair qu'en mêlant ces deux espèces, soit par les mâles, soit par les femelles, on diminue le nombre des convenances qui constituent l’espèce. Donc les mâles engendreront et les femelles produiront plus difficilement, plus rarement en conséquence de leur mélange; et même ces espèces mélangées ne produiraient point du tout si leurs disconvenances étaient un peu plus grandes. Les mulets de toute sorte seront donc toujours rares dans l’état de nature; car ce n'est qu’au défaut de sa femelle naturelle, qu’un animal, de quelque espèce qu’il soit, recherchera une autre femelle moins convenable pour lui, et à laquelle il conviendrait moins aussi que son mâle naturel. Et quand même ces deux animaux d’espèces différentes s’approcheraient sans répugnance, et se joindraient avec quelque empressement dans les temps du besoin de l’amour, leur produit ne sera ni aussi certain ni aussi fréquent que dans l'espèce pure, où le nombre beaucoup plus grand de ces mêmes convenances fonde les rapports de l’appétit physique et en multiplie toutes les sensations. Or, ce produit sera d’autant moins fréquent dans 1 espèce mêlée que la fécondité sera moindre dans les deux espèces pures dont on fera le mélange ; et le produit ultérieur de ces animaux mixtes provenus des espèces mêlées sera encore beaucoup plus rare que le premier, parce que 1 animal
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mixte, héritier, pour ainsi dire, de la disconvenance dénaturé qui se trouve entre ses père et mère, et n’étant lui-méme d’aucune espèce, n’a parfaite convenance de nature avec aucun. Par exemple, je suis persuadé que le bardeau couvrirait en vain sa femelle bardeau et qu’il ne résulterait rien de cet accouplement : d abord par la raison générale que je viens d’exposer, ensuite par la raison particulière du peu de fécondité dans les deux espèces dont cet animal mixte provient, et enfin par la raison encore plus particulière des causes qui empêchent souvent l’ânesse de concevoir avec son mâle, et à plus forte raison avec un mâle d’une autre espèce : je ne crois donc pas que ces petits mulets provenant du cheval et de l’ànesse puissent produire entre eux, ni qu ils aient jamais formé lignée, parce qu’ils me paraissent réunir toutes les disconvenances qui doivent amener l'infécondité. Mais je ne prononcerai pas aussi affirmativement sur la nullité du produit de la mule et du mulet, parce que des trois causes d’infécondité que nous venons d’exposer, la dernière n’a pas ici tout son effet : car la jument concevant plus facilement que 1 ànesse, et 1 âne étant plus ardent, plus chaud que le cheval, leur puissance respective de fécondité est plus grande, et leur produit moins rare que celui de l’ànesse et du cheval ; par conséquent le mulet sera moins infécond que le bardeau : néanmoins je doute beaucoup que le mulet ait jamais engendré avec la mule, et je présume d’après les exemples mêmes des mules qui ont mis bas, qu’elles devaient leur imprégnation à l’âne plutôt quau midet. Car on ne doit pas regarder le mulet comme le mâle naturel de la mule, quoique tous deux portent le même nom, ou plutôt n’en diffèrent que du masculin au féminin.
Pour me faire mieux entendre, établissons pour un moment un ordre de parenté dans les espèces, comme nous en admettons un dans la parenté des familles. Le cheval et la juirient seront frère et sœur d’cs[)ècc, et parents au premier degré. Il en est de même de l àne et de l’ànesse. Mais si l’on donne I âne à la jument, ce sera tout au plus comme son cousin d’espèce, et cette parenté sera déjà du second degréj le mulet qui en résultera, participant par moitié de l'espèce du père et de celle de la mère, ne sera qu’au troisième degré de parenté d espèce avec l’un et l’autre. Dés lors le mulet et la mule, quoique issus des mêmes père et mère, au lieu d’être frère et sœur d espèce, ne seront parents qu’au quatrième degré, et par conséquent produiront plus difficilement entre eux que l'âne et la jument qui sont parents d espèce au second degré. El par la même raison le mulet et la mule produiront moins aisément entre eux qu’avec la jument ou avec l’âne, parce que leur parenté d espèce n’est qu’au troisième degré, tandis qu’entre eux elle est au quatrième; l’infécondité qui commence à se manifester ici dès le second degré doit être plus marquée au troisième, et si grande au quatrième qu elle est peut-être absolue.
En général, la parenté d'espèce est un de ces mystères profonds de la nature que l’homme ne pourra sonder qu’à force d’expériences aussi réitérées que longues et difficiles. Comment pourra-t-on connaître autrement
que par les résultats de l’union mille et mille fois tentée des animaux d’espèces différentes, leur degré de parenté? l’àne est-il parent plus proche du cheval que du zèbre? le loup est-il plus près du chien que le renard ou le chacal? A quelle distance de l’homme mettrons-nous les grands singes, qui lui ressemblent si parfaitement par la conformation du corps? Toutes les espèces d’animaux étaient-elles autrefois ce qu’elles sont aujourd’hui? leur nombre n’a t-il pas augmenté ou plutôt diminué? les espèces faibles n’ontelles pas été détruites par les plus fortes, ou par la tyrannie de l’homme, dont le nombre est devenu mille fois plus grand que celui d'aucune autre espèce d’animaux puissants? quels rapports pourrions-nous établir entre cette parenté des espèces et une autre parenté mieux connue, qui est celle des différentes races dans la même espèce? la race en général ne provient-elle pas, comme l’espèce mixte, d’une clisconvenance à l’espèce pure <lans les individus qui ont formé la première souche de la race? Il y a peut-être, dans l’espèce du chien, telle race si rare qu’elle est plus difficile à procréer que l’espèce mixte provenant de l'âne et de la jument. Combien d’autres questions à faire sur cette seule matière, et qu’il y en a peu que nous puissions résoudre! que de faits nous seraient nécessaires pour pouvoir prononcer et même conjecturer! que d'expériences à tenter pour découvrir ces faits, les reconnaître ou même les prévenir par de.s conjectures fondées! Cependant, loin de se décourager, le philosophe doit applaudir à la nature, lors même qu’elle lui paraît avare ou trop mystérieuse, et se féliciter de ce qu’à mesure qu'il lève une partie de son voile, elle lui laisse entrevoir une immensité d’autres objets tous dignes de scs recherches. Car ce que nous connaissons déjà doit nous fairejuger de ce que nous pourronc connaître; l’esprit humaiti n’a point de bornes, il s'étend à mesure que l'univers se déploie; l’homme peut donc et doit tout tenter, il ne lui faut que du temps pour tout savoir. Il pourrait même en multipliant ses observations, voir et prévoir tous les phénomènes, tous les événements de la nature avec autant de vérité et de certitude que s’il les déduisait immédiatement des causes : et quel enthousiasme plus pardonnable ou même plus noble que celui de croire l’homme capable de reconnaître toutes les puissances et de découvrir par ses travaux tous les secrets de la nature !
Ces travaux consistent principalement en observations suivies sur les différents sujets qu’on veut approfondir, et en expériences raisonnées, dont le succès nous apprendrait de nouvelles vérités ; par exemple, l’union des animaux d’espèces différentes, par laquelle seule on peut reconnaître leur parenté, n’a pas été assez tentée. Les faits que nous avons pu recueillir, au sujet de cette union volontaire ou forcée, se réduisent à si peu de chose, que nous ne sommes pas en état de prononcer sur 1 existence réelle des jumarls.
On a donné ce nom jumart. d’abord aux animaux mulets ou métis, qu’on a prétendu provenir du taureau et de la jument; mais on a aussi appelé jumart le produit réel ou prétendu de l'âne et de la vache. Le docteur Shaw
dit que dans les provinces de Tunis et d’Alger il y a une espèce de mulet nommé Kumrach, qui vient d’un àne et d'une vache; que c’est une bête de charge, petite à la vérité, mais de fort grand usage; que ceux qu’il a vus n’avaient qu’une corne au pied comme l’âne, mais qu’ils étaient fort différents à tous égards, ayant le poil lisse, et la queue et la tête de vache, excepté qu’ils n’avaient point de cornes. »
Voilà donc déjà deux sortes de jumarts : le premier qu’on dit provenir du taureau et de la jument, et le second de l'âne et de la vache. Et il est encore question d'un troisième jumart, qu’on prétend provenir du taureau et de l’ànesse. Il est dit dans le Voyage de Mérolle, que, dans l ile de Corse, il y avait un animal, portant des bagages, qui provient du taureau et de l ânesse, et que pour se le procurer on couvre l'ânesse avec une peau de vache fraîche afin de tromper le taureau.
Mais je doute également de l’existence réelle de ces trois sortes dejumarts, sans cependant vouloir la nier absolument. Je vais même citer quelques faits particuliers qui prouvent la réalité d’un amour mutuel et d’un accouplement réel entre des animaux d’espèces fort différentes, mais dont néanmoins il n’est rien résulté. Rien ne parait plus éloigné de l’aimable caractère du chien que le gros instinct brut du cochon, et la forme du corps dans ces deux animaux est aussi différente que leur naturel; cependant j’ai deux exemples d’un amour violent entre le chien et la truie : cette année même, 1774, dans le courant de l’été, un chien épagneul de la plus grande taille, voisin de l’habitation d'une truie en chaleur, parut la prendre en grande passion; on les enferma ensemble pendant plusieurs jours, et tous les domestiques de la maison furent témoins de l'ardeur mutuelle de ces deux animaux; le chien fit même des efforts prodigieux et Irès-réitérés pour s’accoupler avec la truie, mais la disconvenance dans les parties de la génération empêcha leur union. La même chose est arrivée plusieurs années auparavant dans un lieu voisin, de manière que le fait ne parut pas nouveau à la plupart de ceux qui en étaient témoins. Les animaux, quoique d’espèces très-différentes, se prennent donc souvent en affection, et peuvent par conséquent dans de certaines circonstances se prendre entre eux d’une forte passion; car il est certain que la seule chose qui ait empêché, dans ces deux exemples, l’union du chien avec la truie, ne vient que de la conformation des parties qui ne peuvent aller ensemble; mais il n’est pas également certain que quand il y aurait eu intromission, et même accouplement consommé, la production eût suivi. Il est souvent arrivé que plusieurs animaux d espèces différentes se sont accouplés librement et sans y être forcés ; ces unions volontaires devraient être prolifi(|ues, puisqu’elles supposent les plus grands obstacles levés, la répugnance naturelle surmontée, et assez de convenance entre les parties de la génération. Cependant ces accouplements, quoique volontaires, et qui sembleraient annoncer du produit, n’en donnent aucun; je puis en citer un exemple récent, et qui s’est pour ainsi dire passé sous mes yeux. En 1767 et années suivantes, dans ma terre de