‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 215 sur 255 · DU LAMA ET DU PACO · texte numérisé non relu

DU LAMA ET DU PACO

vivre de respirer un air plus vif et plus léger que celui de nos plus hautes montagnes.

Il est assez singulier que, quoique le lama et le paco soient domestiques au Pérou, au Mexique, au Chili, comme les chevaux le sont en Europe ou les chameaux en Arabie, nous les connaissions à peine, et que depuis plus de deux siècles que les Espagnols régnent dans ces vastes contrées, aucun de leurs auteurs ne nous ait donné Thistoire détaillée et la description exacte de ces animaux dont on se sert tous les jours : iis prétendent à la vérité qu’on ne peut les transporter en Europe, ni même les descendre de leurs hauteurs, sans les perdre, oti du moins sans risquer de les voir périr au bout d’un petit temps; mais à Quito, à Lima, et dans beaucoup d’autres villes où il y a des gens lettrés, on aurait pu les dessiner, décrire et disséquer. Herrera dit peu de chose de ces animaux; Carcilasso n’en parle que d’après les autres; Acosta et Grégoire de Bolivar sont ceux qui ont rassemblé le plus de faits sur l’utilité et les services qu’on tire des lamas et sur leur naturel : mais on ignore encore comment ils sont conformés intérieurement, combien de temps ils portent leurs petits; l’on ignore si ces deux espèces sont absolument séparées l’ime de l’autre, si elles ne peuvent se mêler, s’il n’y a point entre elles de races intermédiaires, et beaucoup d’autres faits qui seraient nécessaires pour rendre leur histoire complète.

Quoiqu’on prétende qu’ils périssent lorsqu’on les éloigne de leur pays natal, il est pourtant certain que dans les premiers temps après la conquête du Pérou, et même encore longtemps après, l’on a transporté quelques lamas en Europe. L’animal dont Gessner parle, sous le nom ù’allocamélus, et dont il donne la figure, est un lama qui fut amené vivant du Pérou en Hollande, en lSo8: c’est le même dont Malthiole fait mention sous le nom A'élaphocamelus, et la description qu'il en donne est faite avec soin. On a transporté plus d’une fois des vigognes, et peut-être aussi des lamas, en Espagne, pour tâcher de les y naturaliser : on devrait donc être mieux instruit qu’on ne l’est sur la nature de ces animaux qui pourraient nous devenir utiles; car il est probable qu’ils réussiraient aussi bien sur nos Pyrénées et sur nos Alpes que sur les Cordilières.

Le Pérou, selon Grégoire de Bolivar, est le pays natal, la vraie patrie des lamas. On les conduit, à la vérité, dans d’autres provinces, comme à la Nouvelle-Espagne, mais c’est plutôt pour la curiosité que pour l’utilité; au lieu que dans toute l’étendue du Pérou depuis Polosi jusqu’à Caracas, ces animaux sont en très-grand nombre. Ils sont aussi de la plus grande nécessité ; ils font seuls toute la richesse des Indiens, et contribuent beaucoup à celle des Espagnols. Leur chair est bonne à manger, leur poil est une laine fine d’un excellent usage, et pendant toute leur vie ils servent constamment à transporter toutes les denrées du pays; leur charge ordinaire est de cent einquante livres, et les plus forts en portent jusqu’à deux cent cinquante; ils font des voyages assez longs dans des pays impraticables pour tous les autres animaux; ils marchent assez lentement, et ne font que quatre ou cinq

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lieues par jour; leur démarche est grave et ferme, leur pas assuré; ils descendent des ravines précipitées, et surmontent des rochers escarpés, où les hommes même ne peuvent les accompagner; ordinairement ils marchent quatre ou cinq jours de suite, après quoi ils veulent du repos, et prennent d'eux-mèmes un séjour de vingt-quatre ou trente heures avant de se remettre en marche. On les occupe beaucoup au transport des riches matières que l’on tire des mines du Potosi : Bolivar dit que de son temps on employait à ce travail trois cent mille de ces animaux.

Leur accroessement est assez prompt et leur vie n’est pas bien longue; ils sont en état de produire à trois ans, en pleine vigueur jusqu’à douze, et ils commencent ensuite à dépérir, en sorte qu’à quinze ils sont entièrement usés.. Leur naturel parait être modelé sur celui des Américains; ils sont doux et flegmatiques, et font tout avec poids et mesure. Lorsqu’ils voyagent et qu'ils veulent s’arrêter pour quelques instants, ils plient les genoux avec la plus grande précaution, et baissent le corps en proportion, afin d'empèeher leur charge de tomber ou de se déranger; et dès qu’ils entendent le coup de sifflet de leur conducteur, ils se relèvent avec les mêmes précautions et se remettent en marche. Ils broutent chemin faisant et pai tout où ils trouvent de l’herbe : mais jamais ils ne mangent la nuit, quand même ils auraient jeûné pendant le jour; ils emploient ce temps à ruminer. Ils dorment appuyés sur la poitrine, les pieds repliés sous le ventre, et ruminent aussi dans cette situation. Lorsqu’on les excède de travail et qu'ils succombent une fois sous le faix, il n'y a nul moyen de les faire relever, on les frappe inutilement : la dernière ressource pour les aiguillonner est de leur serrer les testicules, et souvent cela est inutile; ils s’obstinent à demeurer au lieu même où ils sont tombés, et .si l’on continue de les maltraiter, ils se désespèrent et se tuent, en battant la terre à droite et à gauche avec leur tète. Ils ne se défendent ni des pieds ni des dents, et n’ont pour ainsi dire d’autres armes que celles de l’indignation ; ils crachent à la face de ceux qui les insultent, et l’on prétend que cette salive, qu’ils lancent dans la colère, est âcre et mordicante, au point de faire lever des ampoules sur la peau.

Le lama est haut d'environ quatre pieds, et son corps, y compris le cou et la tète, en a cinq ou six de longueur; le cou .seul a près de trois pieds de long. Cet animal a la tête bien faite, les yeux grands, le museau un peu allongé, les lèvres épaisses, la supérieure fendue et l’inférieure un peu pendante; il manque de dents incisives et canines à la mâchoire supérieure. Les oreilles sont longues de quatre pouces; il les porte en avant, les dresse et les remue avec facilité. La queue n’a guère que huit pouces de long; elle est droite, menue et un peu relevée. I^es pieds sont fourchus comme ceux du bœuf, mais ils sont surmontés d'un é()eron en arrière, qui aide à l’animal à se retenir et à s’accrocher dans les pas difliciles. Il est couvert d’une laine courte sur le dos, la croupe et la queue, mais fort longue sur les flancs et sous le ventre. Du reste, les lamas varient par les couleurs : il y en a de

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blancs, de noirs et de mêlés. Leur fiente ressemble à celle des ehèvres. Le mâle a le membre génital menu et recourbé, en sorte qu’il pisse en arrière. C’est un animal très-lascif, et qui cependant a beaucoup de peine à s’accoupler. La femelle a l’orifice des parties de la génération très-petit; elle se prosterne pour attendre le mâle, cl l’invite par ses soupirs: mais il se passe toujours plusieurs heures et quelquefois un jour entier avant qu’ils puissent jouir l'un de l’autre, et tout ce temps se passe à gémir, à gronder, et surtout à se conspuer; et comme ces longs préludes les fatiguent plus (|ue la chose même, on leur prête la main pour abréger, et on les aide à s’arranger. Us ne produisent ordinairement qu’un petit, et très-rarement deux. La mère n’a aussi que deux mamelles, et le petit la suit au moment qu’il est né. La chair des jeunes est très-bonne à manger, celle des vieux est sèche et trop dure; en général, celle des lamas domesthjues est bien meilleure que celle des sauvages, et leur laine est aussi beaucoup plus douce. Leur peau est assez ferme; les Indiens en faisaient leur chaussure, et les Espagnols l’emploient pour faire des harnais. Ces animaux si utiles, cl même si nécessaires dans le pays qu’ils habitent, ne coulent ni entretien ni nourriture : comme ils ont le pied fourchu, il n’est pas néees.saire de les ferrer; la laine épaisse dont ils sont couverts dispense de les bâter : ils n’ont besoin ni de grain, ni d’avoine, ni de foin ; riierbe verte qu’ils broutent eux-mêmes leur suffit, et ils n’en prennent qu'en petite quantité; ils sont encore plus sobres sur la boisson : ils s’abreuvent de leur salive, qui, dans cet animal, est plus abondante que dans aucun autre.

Le huanacus ou lama, dans l’état de nature, est plus fort, plus vif, et plus léger que le lama domestique; il court comme un cerf et grimpe comme le chamois sur les rochers les plus escarpés ; sa laine est moins longue, et toute de couleur fauve. Quoique en pleine liberté, ces animaux se rassemblent en troupes, et sont quelquefois deux ou trois cents ensemble ; lorsqu’ils aperçoivent quelqu’un, ils regardent avec étonnement, sans marquer d’abord ni crainte ni plaisir; ensuite ils soufflent des narines et hennissent à peu près comme les chevaux, et enfin ils prennent la fuite tous ensemble vers le sommet des montagnes. Us cherchent de préférence le côté du nord et la région froide; ils grimpent ci séjournent souvent au-dessus de la ligne de neige : voyageant dans les glaces, et couverts de frimas, ils se portent mieux que dans la région tempérée; autant ils sont nombreux et vigoureux dans les Sierras, qui sont les parties élevées des Cordilières, autant ils sont rares et chétifs dans les Lanos, qui sont au-dessous. On chasse ces lamas sauvages pour en avoir la toison : les chiens ont beaucoup de peine à les suivre; et si on leur donne le temps de gagner leurs rochers, le chasseur et les chiens sont contraints de les abandonner. Ils paraissent craindre la pesanteur de l’air autant que la chaleur; on ne les trouve jamais dans les terres basses ; et comme la chaîne des Cordilières, qui est élevée de plus de trois mille toises au-dessus du niveau de la mer, au Pérou, se soutient à peu près à cette même élévation au Chili et jusqu’aux terres Magellaniques, on y trouve des

huanacus ou lamas sauvages en grand nombre; au lieu que du côté de la Nouvelle-Espagne où cette chaîne de montagnes se rabaisse considérablement, on n’en trouve plus, et l’on n’y voit que des lamas domestiques, qu’on prend la peine d’y conduire.

Les pacos ou vigognes sont aux lamas une espece succursale, à peu près comme 1 âne I est au cheval : ils sont plus petits et moins propres au service, mais plus utiles par leur dépouille; la longue et fine laine dont ils sont couverts est une marchandise de luxe aussi chère, aussi précieuse que la soie. Les pacos que I on appelle aussi alpaques, et qui sont les vigognes domestiques, sont souvent toutes noires et quelquefois d'un brun mêlé de fauve. Les vigognes ou pacos sauvages sont de couleur de rose sèche, et cette couleur naturelle est si fixe qu’elle ne s’altère point sous la main de l’ouvrier : on fait de très-beaux gants, de très-bons bas avec cette laine de vigogne ; l’on en fait d’excellentes couvertures et des tapis d’un très-grand prix. Cette denrée seule forme une branche dans le commerce des Indes espagnoles : le castor du Canada, la brebis de Kalmouquie, la chèvre de Syrie ne fournissent pas un plus beau poil ; celui de la vigogne est aussi cher que la soie. Cet animal a beaucoup de choses communes avec le lama : il est du même pays, et comme lui il en est -exclusivement, car on ne le trouve nulle part ailleurs que sur les Cordillères; il a aussi le même naturel et à peu près les mêmes mœurs, le même tempérament. Cependant, comme sa laine est beaucoup plus longue et plus touffue que celle du lama, il parait craindre encore moins le froid ; il se tient plus volontiers dans la neige, sur les glaces, et dans les contrées les plus froides ; on le trouve en grande quantité dans les terres Magellaniques.

Les vigognes ressemblent aussi par la figure aux lamas; mais elles sont plus petites, leurs jambes sont plus courtes et leur mufle plus ramassé : elles ont la laine de couleur de rose sèche un peu claire; elles n’ont point de cornes. Elles habitent et paissent dans les endroits les plus élevés des montagnes; la neige et la glace semblent plutôt les récréer que les incommoder. Elles vont en troupes et coureirt très- légèrement : elles sont timides, et dès qu’elles aperçoivent quelqu’un, elles s’enfuient en chassant leurs petits devant elles. Les anciens rois du Pérou en avaient rigoureusement défendu la chasse, parce qu’elles ne multiplient pas beaucoup; et aujourd’hui il y en a infiniment moins que dans le temps de l'arrivée des Espagnols. La chair de ces animaux n’est pas si bonne que celle des huanacus; on ne les recherche que pour leur toison et pour les bézoards qu’ils produisent. La manière dont on les prend prouve leur extrême timidité, ou, si l’on veut, leur imbécillité. Plusieurs hommes s’assemblent pour les faire fuir et les engager dans quelques pasages étroits où l'on a tendu des cordes à trois ou quatre pieds de haut, le long desquelles on laisse pendre des morceaux de linge ou de drap ; les vigognes qui arrivent à ces passages sont tellement intimidées par le mouvement de ces lambeaux agités par le vent, qu’elles n’osent passer au delà, et qu’elles s’attroupent et demeurent en foule, en sorte qu'il est facile

DU LAMA ET DU PACO, de les tuer en grand nombre : mais s’il se trouve dans la troupe quelques liuanacus, comme ils sont plus hauts de corps et moins timides que les vigognes, ils sautent par-dessus les cordes, et dès qu ils ont donne l’exemple, les vigognes sautent de même et échappent aux chasseurs,

A l’égard des vigognes domestiques ou paco», on s’en sert comme des lamas pour porter des fardeaux : mais indépendamment de ce que, étant plus petits ou plus faibles, ils portent beaucoup moins, ils sont encore plus sujets à des caprices d'obstination ; lorsqu’une fois ils se couchent avec leur charge, ils se laisseraient plutôt hacher que de se relever. Les Indiens n’ont jamais fait usage du lait de ces animaux, parce qu’ils n’en ont qu’autanl qu’il en faut pour nourrir leurs petits. Le grand profit que l’on tire de leur laine avait engagé les Espagnols à tâcher de les naturaliser en Europe ; ils en ont transporté en Espagne pour les faire peupler, mais le climat se trouva si peu convenable qu'ilsy périrent tous. Cependant, comme je l’ai déjà dit, je suis persuadé que ces animaux, plus précieux encore que les lamas, pourraient réussir dans nos montagnes, et surtout dans les Pyrénées : céux qui les ont transportés en Espagne n’ont pas fait attention qu’au Pérou même ils ne subsistent que dans la région froide, c’est-à-dire dans la partie la plus élevée des montagnes; ils n’ont pas fait attention qu’on ne les trouve jamais dans les terres basses, et qu’ils meurent dans les pays chauds; qu’au contraire, ils sont encore aujourd'hui très-nombreux dans les terres voisines du détroit de Magellan, où le froid est beaucoup plus grand que dans notre Europe méridionale, et que par conséquent il fallait, pour les conserver, les débarquer non pas en Espagne, mais en Écosse ou même en Norwége, et plus sûrement encore aux pieds des Pyrénées, des Alpes, etc., où elles eussent pu grimper et atteindre la région qui leur convient. Je n’insiste sur cela que parce que j’imagine que ces animaux seraient une excellente acquisition pour l’Europe, et produiraient plus de biens réels que tout le métal du Nouveau Monde, qui n’a servi qu’à nous charger d un poids inutile, puisqu on avait auparavant pourungros d’oroud’argentee qui nous coûte une once de ces mêmes métaux.

Les animaux qui se nourrissent d herbes et qui habitent les hautes montagnes de l’Asie, et même de l’Afrique, donnent les bézoardsque l'on appelle orientaux, dont les vertus sont les plus exaltées ; ceux des montagnes de l’Europe, où la (lualilé des plantes et des herbes est plus tempérée, ne produisent que des pelotes sans vertu qu’on appelle égagropites-, et dans l’Amérique méridionale, tous les animaux qui fréquentent les montagnes sous la zone torride donnent d'autres bézoards que l’on appelle occidentaux, qui sont encore plus solides, et peut-être aussi qualifiés que les orientaux, La vigogne surtout en lournit en grand nombre; le huanacus en donne aussi, et l’on en tire des cerfs et des chevreuils dans les montagnes de la Nouvelle- Espagne. Les lamas et les pacos ne donnent de beaux bézoards (pi’autaut qu’ils sont huanacus et vigognes, c'est-à-dire dans leur étal de liberté; ceux qu ils produisent dans leur condition de servitude, sont petits, noirs, et sans vertu ; les meilleurs sont ceux qui ont une couleur de vert obscur, et ils

viennent ordinairement des vigognes, surtout de celles qui habitent les parties les plus élevées de la montagne, et qui paissent habituellement dans les neiges ; de ces vigognes montagnardes, les femelles comme les mâles produisent des bézoards, et ces bézoards du Pérou tiennent le premier rang après les bézoards orientaux, qui sont beaucoup plus estimés que les bézoards de la Nouvelle-Espagne, qui viennent des eerfs, et sont les moins efficaces de tous.

ADDITION A l’article DU LAMA.

Nous donnons la description d im lama qui est encore actuellement vivant ( août 1777) à l’école vétérinaire au château d’Alfort. Cet animal, amené des Indes espagnoles en Angleterre, nous fut envoyé au mois de novembre 1773 : il était jeune alors, et sa mère qui était avec lui est morte presque en arrivant; on en peut voir la peau bourrée et le corps injecté sous la peau, dans le beau cabinet anatomique de M. Bourgelat.

Quoique ce lama fût encore jeune, et que le transport et la domesticité eussent sans doute inllué sur son accroissement et l'eussent en partie retardé, il avait néanmoins près de cinq pieds de hauteur, en le mesurant en ligne droite, depuis le sommet de la tête jusqu’aux pieds de devant, et dans son état de liberté il devient considérablement plus grand et plus épais de corps. Cet animal est, dans le nouveau continent, le représentant du chameau dans l’ancien : il semble en être un beau diminutif, car sa figure est élégante, et sans avoir aucune des difformités du chameau, il lui tient néanmoins par plusieurs rapports et lui ressemble à plusieurs égards. Comme le chameau, il est propre à porter des fardeaux; il a le poil laineux, les jambes assez minces, les pieds courts et conformés à peu près comme les jambes et les pieds du chameau : mais il en diffère en ce qu’il n’a point de bosse, qu’il a la queue courte, les oreilles longues, et qu’en général il est beaucoup mieux fait et d'une forme plus agréable par les proportions du corps. Son cou long, bien couvert de laine, et sa tête qu’il tient toujours haute, lui donnent un air de noblesse et de légèreté que la nature a refusé au chameau. Ses oreilles longues de sept pouces, sur deux pouces dans leur plus grande largeur, se terminent en pointe et se tiennent toujours droites en avant; elles sont garnies d un poil ras et noirâtre. La tète est longue, légère, et d’une forme élégante. Les yeux sont grands, noirs et ornés dans les angles internes de grands poils noirs : le nez est plat et les narines sont écartées ; la lèvre supérieure est fendue et tellement séparée au-deyant des mâchoires, qu’elle laisse paraître les deux dents incisives du milieu, qui sont longues et plates, et au nombre de quatre à la mâchoire inférieure : ces dents incisives manquent à la mâchoire supérieure, comme dans les autres animaux ruminants : il y a seulement cinq rnàchelièrcs en haut comme en bas de chaque côté.

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ce qui fait en tout vingt dents mâchelières et quatre incisives. La tète, le dessus du corps, de la croupe, de la queue et des jambes, sont couverts d’un poil laineux couleur de musc un peu vineux, plus clair sur les joues, sous le cou et sur la poitrine, et plus foncé sur les cuisses et les jambes, où cette couleur devient brune et presque noire. Le sommet de la tète est aussi noirâtre, et c’est de là que part le noir qui se voit sur le front, le tour des yeux, le nez, les narines, la lèvre supérieure et la moitié des joues. La laine qui est sur le cou est d’un brun foncé, et forme comme une crinière qui prend du sommet de la tête et va se perdre sur le garrot : cette même couleur brune s’étend, mais en diminuant de teinte, sur le dos, et y forme une bande d’un brun faible. Les cuisses sont couvertes d’une grande laine sur les parties postérieures, et cette longue laine est en assez gros flocons; les jambes ne sont garnies que d’un poil ras d’un brun noirâtre. Les genoux de devant sont remarquables par leur grosseur, au lieu que dans les jambes de derrière il se trouve vers le milieu un espace sous la peau qui est enfoncé d’environ deux pouces. Les pieds sont séparés en deux doigts; la eorne du sabot de chaque doigt est longue de plus d’un pouce et denn, et celte corne est noire, lisse, plate sur sa face interne, et arrondie sur sa face externe ; les cornes du sabot des pieds de derrière sont singulières en ce qu’elles forment un crochet à leurs extrémités. Le tronçon de la queue a plus d’un pied de longueur; il est couvert d’une laine assez courte ; cette queue ressemble à une houppe; l’animal la porte droite, soit en marchant, soit en courant, et même lorsqu’il est en repos et couché.

Longueur du lama 544

Hauteur du train de devant 3 3 0

Hauteur du train de derrière 360

Hauteur du ventre au-dessus de terre ..... .. .. 192

l.ongueur de la tète, du bout des lèvres jusqu’à l’oceipul 0 11 0

Cet animal est fort doux, il n’a ni colère ni méchanceté, il est même caressant; il se laisse monter par celui qui le nourrit, et ne refuserait pas le même service à d’autres ; il marche au pas, trotte et prend même une espèce de galop. Lorsqu’il est en liberté, il bondit et se roule surl hcrbc. Ce lama que je décris était un mâle : on a observé qu'il paraît souvent être excité par le besoin d’amour. Il urineen arrière, et la verge est petite pour la grosseur de son corps. Il avait passé plus de dix-huit mois sans boire, au mois de mai dernier (1782); et il me paraît que la boisson ne lui est pas nécessaire, attendu la grande abondance de salive dont l’intérieur de sa bouche est continuellement humecté.

On lit dans le Voyage du commodore Byron, qu'on trouve des guanaques, c’est-à dire des lamas, à l'îlc des Pingouins, et dans l’intérieur des terres jusqu’au cap des Vierges, qui forme au Nord 1 entrée du détroit de Magellan. Ainsi ces animaux ne craignent nullement le froid. Dans leur état de nature et de liberté, ils marchent ordinairement par troupes de soixante ou

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(juatro-vingts, el ne se laissent point approcher : cependant ils sont très-aisés à apprivoiser; car les gens de l’équipage du vaisseau de Byron, s’étant saisis d un jeune lama, dont on admirait la jolie figure, ils l’apprivoisèrent au point qu’il venait leur lécher les mains. Le commodore Byron et le capitaine Wallis comparent cet animal au daim pour la grandeur, la forme el la couleur : mais Wallis est tombé dans l’erreur en disant qu’il a une bosse sur le dos.

Orilre des ruminants sans cornes, genre chameau. (Cuvier.)

La figure d une vigogne male a ete dessinee vivante à l’école vétérinaire en 1774 ; la dépouille empaillée se voit dans le cabinet de M. Bourgelat ; cet animal est plus petit que le lama, et voici se^ dimensions :

Longueur du corps ni. sure en ligne droile, depuis le bout du nez jusqu'à

I origine de la queue ....

Hauteur du train de devant

Hauteur du train de derrière

Hauteur du ventre au dessus de terre . . . .......

Longueur de la tête 1 . ! . ! ! ' ' '

Longueur des oreilles ! ! * " ' '

Largeur des oreilles

(Irandeur de l’œil

Distance entre l'œil elle bout du museau. ..........

Longueur de la queue avec sa laine ....!'

La vigogne a beaucoup de rapport et même de ressemblance avec le lama, mais elle est d une forme plus légère; ses jambes sont plus longues à proportion du corps, plus menues et mieux faites que celles du lama. Sa tète, qu’elle porte droite et haute sur un cou long et délié, lui donne un air de légèreté, même dans létal de repos; elle est aussi plus courte à proportion que la tète du lama ; elle est large au front et étroite à l’ouverture de la bouche, ce qui rend la physionomie de cet animal fine et vive; et cette vivacité de physionomie est encore fort augmentée par ses beaux yeux noirs, dont l’orbite est fort grand, ayant seize lignes de longueur; l’os supérieur de l’orbite est fort relevé, et la paupière inférieure est blanche. Le nez est aplati, et les naseaux qui sont écartés l’un de l’autre sont, comme les lèvres, d’une couleur brune, mêlée de gris; la lèvre supérieure est fendue comme celle du lama.

et cette séparation est assez grande pour laisser voir dans la mâchoire inférieure deux dents incisives longues et plates.

La vigogne porte aussi les oreilles droites, longues et se terminant en pointe; elles sont nues en dedans et couvertes en dehors dun poil court. La plus grande partie du corps de l’animal est d’un brun rougeâtre tirant sur le vineux, et le reste est de couleur Isabelle; le dessous de la mâchoire est d'un blanc jaune ; la poitrine, le dessous du ventre, le dedans des euisses et le dessous de la queue sont blancs. La laine qui pend sous la poitrine a trois pouces de longueur, et celle qui couvre le corps n’a guère qii un pouce; l’extrémité de la queue est garnie de longue laine. Cet animal a le pied fourchu, séparé en deux doigts qui s'écartent lorsqu’il marche; les .sabots sont noirs, minces, plats par-dessous et convexes par-dessus; ils ont un pouce de longueur sur neuf lignes de hauteur, et cinq lignes de largeur ou d'empattement.

Cette vigogne a vécu quatorze mois à l’école vétérinaire, et avait passé peut-être autant de temps en Angleterre; cependant elle ii était pas à beaucoup près aussi privée que le lama ; elle nous a aussi paru d un naturel moins sensible, car elle ne donnait nulle marque d’attachement à la personne qui la soignait; elle cherchait môme à mordre lorsqu'on voulait la contraindre, et elle soufflait ou crachait continuellement au visage de ceux qui 1 approchaient. On lui donnait du son sec et (|uelquelois détrempé dans leau; elle n’a jamais bu d’eau pure ni d’aucune autre liqueur, et il parait que la vigogne a, comme le lama, une si grande abondance de salive, qu ils nont nul besoin de boire. Enfin elle jette, comme le lama, son urine en arrière; et par toutes ces ressemblances de nature, on peut regarder ces deux animaux comme des espèces du même genre, mais non pas assez voisines pour se mêler ensemble.

Lorsque j’ai écrit, en 1766, l histoire du lama et de la vigogne, je croyais qu’il n’y avait dans ce genre que ces deux espèces , et je pensais que 1 alpaco ou alpaca était le même animal que la vigogne sous un nom différent; 1 examen que j ai fait de ces deux animaux, et dont je viens de rendre compte , m’avait encore confirmé dans cette idée ; mais j'ai été récemment informé que l’alpaca on paeo forme une troisième espèce qu’on peut regarder comme intermédiaire entre le lama et la vigogne. C’est à M. le marquis de Nesie que je dois ces connaissances nouvelles. Ce seigneur, aussi zélé pour l avancement des sciences que pour le bien public, a même formé le projet de faire venir des Indes espagnoles un certain nombre de ces animaux, lamas, alpacas et vigognes, pour tâcher de les naturaliser et multipliei en L rance, et il serait très à désirer que le gouvernement voulût seconder scs vues, la laine de ces animaux étant, comme 1 on sait, d un prix inestimable. Les avantages et les difficultés de ce projet sont présentés dans le mémoire suivant, (|ui a été donné à M. le marquis de Nesie par M. lahbé Beliardy, dont le mérite est bien connu, et qui s’est trouve à portée, par son long séjour en lüspagne, d'être bien informé.

tlISTOlUE NATURELLE

«Le nom de lama, dil-il, est un mot générique que les Indiens du Péiou donnent inditleremment à toutes sortes de bêtes à laine. Avant la conquête des Espagnols, il n y avait point de brebis en Amérique; ces conquérants les y ont introduites, et les indiens du Pérou les ont appelées lamas, parce qu’apparemraent, dans leur langue, c est le mot pour désigner tout animal laineux ; cependant, dans les provinces de Lusco, Potosi et Tucuman, on distingue trois espèces de lamas, dont les variétés leur ont fait assigner des noms différents.

« Le lama, dans son état de nature et de liberté, est un animal qui a la forme d un petit chameau. Il est de la hauteur d’im gros âne, mais beaucoup plus long: il a le pied fourchu comme les bœufs : son cou a trente à quarante pouces de long : sa tête, qu 11 porte toujours haute, ressemble assez à celle du poulain : une longue laine lui couvre tout le corps ; celle du cou et du ventre est beaucoup plus courte.

« Cet animal est originairement sauvage ; on en trouve encore en petites troupes sur des montages élevées et froides. Les naturels du pays l’ont réduit à l’état de domesticité, et on a remarqué qu’il vit également dans les climats chauds comme dans les plus froids; il produit aussi dans cet étal. La femelle ne fait qu’un petit à chaque portée, et on n’a pu me dire de combien de temps est la gestation.

« Depuis que les Espagnols ont introduit dans le royaume du Pérou les chevaux et les mulets, l’usage des lamas a fort diminué ; cependant on ne laisse pas de s’en servir encore, surtout pour les ouvrages de la campagne. On le charge comme nous chargeons nos ânes, il porte de soixante-quinze à cent livres sur le dos. Il ne trotte ni ne galope, mais son pas ordinaire est si doux, que les femmes s’en servent de préférence à toute autre monture. On les envoie paître dans les campagnes en toute liberté, sans qu’ils cherchent à s’enfuir. Outre le service domestique qu’on en tire, on a l’avantage de profiter de leur laine. On les tond une fois l’an, ordinairement à la fin de juin ; on emploie dans ces contrées leur laine aux mêmes usages que nous employons le crin, quoique celte laine soit aussi douce que notre soie, et plus belle que celle de notre brebis.

« Le lama de la seconde espèce est Valpaca. Cet animal ressemble en général au lama ; mais il en diffère en ce qu’il est plus bas de jambes et beaucoup plus large de corps. L’alpaca est absolument sauvage et se trouve en compagnie des vigognes. Sa laine est plus fournie et beaucoup plus fine que celle du lama ; aussi est-elle plus estimée.

« La troisième espèce est la vigogne, qui est encore semblable au lama, à la réserve qu’elle est bien plus petite ; elle est comme l’alpaca tout à fait sauvage. Quelques personnes de Lima en nourrissent par rareté et par pure curiosité (mais on ignore si dans cet état ces animaux se multiplient et même s’ils s’accouplent). Les vigognes, dans cet état de captivité, mangent à peu près de tout ce qu’on leur présente, du maïs ou blé de Turquie, du pain et toutes sortes d’herbes.

« La laine de la vigogne est encore plus fine que celle de l’alpaca, et ce n’est que pour avoir sa dépouille qu’on lui fait la guerre. Il y a dans sa toison trois sortes de laine : celle du dos, plus foncee et plus fine), est la plus estimée; ensuite celle des flancs, qui est d une couleur plus claire ; et la moins appréciée est celle du ventre, qui est argentée. On distingue dans le commerce ces trois sortes de laine par la différence de leur prix.

« Les vigognes vont toujours par troupes assez nombreuses ; elles se tiennent sur la croupe des montagnes de Cusco, de Potosi et du Tucuman, dans des rochers âpres et des lieux sauvages; elles descendent dans les vallons pour paître. Lorsqu’on veut les chasser, on recherche leurs pas ou leurs crottes qui indiquent les endroits où on peut les trouver , car ces animaux ont la propreté et l’instinct d'aller déposer leur

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crullin dans le même tas... On commence par tendre des cordes dans les endroits par où elles pourraient s’échapper ; on attache de distance en distance à ces cordes des chifTons d’étoffes de différentes couleurs : cet animal est si timide qu’il n’ose franchir celte faible barrière. Les chasseurs font grand bruit et tâchent de pousser les vigognes contre quelques rochers qu’elles ne puissent surmonter : re.vlrémc timidité de cet animal l’empêche de tourner la tête vers ceux qui le poursuivent ; dans cet état il se laisse prendre par les jambes de derrière, cl l'on est sûr de n’en pas manquer un : on a la cruauté de massacrer la troupe entière sur le lieu. Il y a des ordonnances qui défendent ces tueries, mais elles ne sont pas observées. Il serait cependant aisé de les tondre lorsqu’ils sont pris, et de se ménager une nouvelle laine pour l'année suivante. Ces chasses produisent ordinairement de cinq cents à mille peaux de vigognes. Quand les chasseurs ont le malheur de trouver quelque alpaca dans leur battue, leur chasse est perdue : cet animal plus hardi sauve immanquablement les vigognes; il franchit la corde sans s’effrayer ni s’embarrasser des chiffons qui flottent, rompt l’enceinte, et les vigognes le suivent.

« Dans toutes les Cordillères du nord de Lima, en se rapprochant de Quito, on ne trouve plus ni lamas, ni alpacas, ni vigognes dans l’état sauvage; cependant le lama domestique est fort commun à Quito , où on le charge et on l’emploie pour tous les ouvrages de la campagne.

« Si on voulait se procurer des vigognes en vie de la côte du sud du Pérou', il faudrait les faire descendre des provinces de Cusco ou Polosi au port d’Arica ; là, on les embarquerait pour l’Europe : mais la navigation, depuis la mer du Sud par le cap de Horn, est si longue et sujette à tant d’événements, qu’il serait peut-être très-diflicile de les conserver pendant la traversée. Le meilleur expédient et le plus sûr serait d'envoyer un bâtiment exprès dans la rivière de la Plata ; les vigognes qu’on aurait fait prendre, sans les maltraiter, dans la province |de Tucuman , se trouveraient très à portée de descendre à Buenos-Ayrcs, et d’y être embarquées. Mais il serait difficile de trouver à Buenos-Ayres un bâtiment de retour préparé et arrangé pour le transport de trois ou quatre douzaines de vigognes : il n’en coûterait pas davantage pour l’armement en Europe d’un bâtiment destiné tout exprès pour celle commission, que pour le fret d’un navire trouvé par hasard à Buenos-Ayres.

« Il faudrait en conséquence charger une maison de commerce de Cadix, de faire armer un bâtiment espagnol pour la rivière de la Plata : ce bâtiment, qui serait chargé en marchandises permises pour le compte du commerce, ne ferait aucun tort aux linanccs d’Espagne ; on demanderait seulement la permission d’y mettre à bord un ou deux hommes chargés de la commission des vigognes pour te retour ; ces hommes seront munis de passe-ports et de recommandations efficaces du ministère d’Espagne, pour les gouverneurs du pays, afin qu’ils soient aidés dans l’objet et pour le succès de leur commission. Il faut nécessairement que de Buenos-Ayres on donne ordre à Sanla-Cruz de la Sierra, pour que des montagnes de Tucuman on y amène en \ie trois ou quatre douzaines de vigognes femelles, avec une demi-douzaine de mâles, quelques alpacas et quelques lamas, moitié mâles et moitié femelles. Le bâtiment sera arrangé de manière à les y recevoir et à les y placer commodément; c’est pour cela qu’il faudrait lui défendre de prendre aucune autre marchandise en retour, et lui ordonner de se rendre d’abord à Cadix , où les vigognes se reposeraient, et où l’on pourrait ensuite les transporter en France... Une pareille expédition, dans les termes qu’on vient de la projeter, ne saurait être fort coûteuse. On pourrait mênie donner ordre aux officiers de la marine du roi, ainsi qu’à tous les bâtiments qui reviennent de l’Ile-de-France et de l’Inde, que si par hasard ils sont jetés sur les côtes de l’Amérique et obligés d’y chercher un abri, de préférer la relâche dans la rivière

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de la Plala. Peiidanl qu’on sérail occupé aux réparations du vaisseau, il faudrait ne rien épargner, avec les gens du pays, pour obtenir quelques vigognes en vie, mâles et femelles, ainsi que quelques lamas et quelques alpacas. On trouvera à Montevideo dt s Indiens qui font trente à quarante lieues par jour, qui iront à Santa-Cruz de la Sierra, et qui s’acquitteront fort bien de la commission... Cela serait d’autant plus facile, que les vaisseaux français qui reviennent de l’Ile-de-France ou de l’Inde, peuvent relâcher à Montevideo, au lieu d’aller à Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, comme il leur arrive très-souvent. Le ministre qui aurait contribué à enrichir le royaume d’un animal aussi utile , pourrait s’en applaudir comme de la conquête la plus importante. Il est surprenant que les jésuites n’aient jamais songé à essayer de naturaliser les vigognes en Europe, eux qui, maitres du Tucuman et du Paraguai, possédaient ce trésor au milieu de leurs missions et de leurs plus beaux établissements. a

Ce mémoire intéressant de M. l’abbé Béliardy, m’ayant été communiqué, j’en fis part à mon digne et respectable ami, iVl. de Tolozan, intendant du commerce, qui dans toutes les occasions agit avec zèle pour le bien public. Il a donc cru devoir consulter, sur ce mémoire et sur le projet qu’il contient, un bornme intelligent (M. de La F’olie, inspecteur général des manufactures), et voici les observations qu’il a faites à ce sujet :

« L’auteur du mémoire, animé d’un zèle trè.s-looable, dit M. de La Folie, propose comme une grande conquête à faire par un ministre, la population des lamas, alpacas et vigognes en France-, mais il me permettra les réflexions suivantes :

« Les lamas, ainsi nommés par les Péruviens, et garneros de la terra par les Espagnols, sont de bons animaux domestiques, tels que l’auteur l’annonce. On observe seulement qu’ils ne peuvent point marcher pendant la nuit avec leurs charges : c'est la raison qui détermina les Espagnols à se servir de mulets cl de chevaux. Au reste, ne considérons point ces animaux comme bêtes de charge (nos ânes de France sont bien préférables); le point essentiel est leur toison: non-seulement leur laine est très-inférieure à celle des vigognes, comme l'observe l'auteur, mais elle a une odeur forte et désagréable qu'il est diflicile d’enlever.

« La laine de l'alpaca est en efl’et, comme il le dit, bien supérieure à celle du lama; on la confond tous les jours avec celle de la vigogne, et il est rare que celte dernière n’en soit pa.s mêlée.

« Le lama s apprivoise très-bien, comme l’observe l'auteur; mais on lui objecte que les Espagnols ont fait beaucoup d’essais chez eux pour y naturaliser les alpacas et les vigognes. L’auteur, qui prétend le contraire, n’a pas eu à cet égard des éclaircissements fidèles. Plusieurs fois on a fait venir en Espagne une quantité de ces animaux, et on a tenté de les faire peupler; les épreuves qu’on a multipliées à cet égard ont été absolument infructueuses : ces animaux sont tous morts, et c’est ce qui est cause qu on a depuis longtemps abandonné ces expériences.

O II y aurait donc bien â craindre que ces animaux n'éprouvassent le même sort en France. Ils sont accoutumés dans leur pays à une nourriture particulière : celte nourriture est une espèce de jonc très-fin, appelé ycho, et peut-être nos herbes de pâturages n’ont-clles pas les mêmes qualités, les mêmes principes nutritifs en plus ou en moins.

« La lame de vigogne fait de belles étoffes, mais qui ne durent pas autant que celb s qui sont faites avec de la laine de brebis. »

Ayant reçu celte réponse satisfaisante à plusieurs éganis, et qui confirme l'existence réelle d’une troisième espèce, c'est-à-dire de l’alpaca, dans le genre du lama, mais qui semble fonder quelques doutes sur la possibilité d'élever ces animaux, ainsi que la vigogne, en Europe, je 1 ai communiquée avec le mémoire précédent de M. Béliardy à plusieurs personnes instruites, et particulièrement à 31. l’abbé Bexon, qui a fait sur cela les observations suivantes :

O Je remarque, dit-il, que le lama vit dans les vallées basses et chaudes du Pérou, aussi bien que dans la partie la plus froide de la Sierra, et que par conséquent ce n'est pas la température de notre climat qui pourrait faire obstacle et l’empêcher de s'y habituer. (Page 269.)

« A le considérer comme animal de monture, son pas es! si doux que l’on s’en sert de préférence au cheval et à l’âne ; il paraît de plus qu’il vit aussi durement que l’âne, d une manière aussi agreste et sans exiger plus de soins.

B 11 semble que les Espagnols eux-mêmes ne savent pas faire le meilleur ou le plus bel emploi de la laine du lama, puisqu'il est dit que quoique celte laine soit plus belle que celle de nos brebis et aussi douce que la soie^ on l emploie aux mêmes usages aux^ quels nous employons le crin. (Page 269.)

« l.’alpaca, espèce intermédiaire entre le lama et la vigogne, el jusqu’ici peu connue, même des naturalistes, est encore entièrement sauvage: néanmoins c’est peut-être, des trois animaux péruviens, celui dont la conquête serait la plus intéressante, puisque avec une laine plus fournie el beaucoup plus fine que celle du lama, l’alpaca parait avoir une constitution plus forte et plus robuste que celle de la vigogne. [Ibid.)

« La facilité avec laquelle se sont nourries les vigognes privées que l’on a eues par curiosité à Lima, mangeant du maïs, du pain el de toutes soi tes d’herbes, garantit celle qu’on trouverait à faire en grand l’éducation do ces animaux. Une négligence inconcevable nous laisse ignorer si les vigognes privées que l’on a eues jusqu’ici, ont produit en domesticité ; mais je ne fais aucun doute que cet animal, sociable par instinct, faible par nature, et doué, comme le mouton, d’une timidité douce, ne se plût en troupeaux rassemblés, et ne se propageât volontiers dans 1 asile d un parc ou dans la paix d’une étable , el bien mieux que dans les vallons sauvages , où leurs troupes fugitives tremblent sous la serre de l’oiseau de proie ou à 1 aspect du chasseur. { V. page 274.)

« La cruauté avec laquelle on nous dit que se font au Pérou les gr.'indes chasses , ou plutôt les grandes tueries de vigognes, est une raison de plus de se hâter dé sauver, dans l’asile domestique, une espèce précieuse que ces massacres auront bientôt détruite ou du moins affaiblie au dernier point.

« Les dangers et les longueurs de la navigation par le cap Horn me semblent, comme à M. Béliardy, être un grand obstacle à tirer les vigognes de la côte du Sud par Arica, Ciisco , ou Polosi; el la véritable route pour amener ces animaux précieux serait en effet de les faire descendre du Tucuman par Rio de la Plala, jusqu’à Buenos-Ayres, où un bâtiment , frété exprès el monté de gens entendus aux soins délicats qu’exigeraient ces animaux dans la traversée, les amènerait à Cadix, oumieux encore dans quelques-uns de nos ports les plus voisins des Pyrénées ou des Cévennes, où il serait le plus convenable de commencer l éducation de ces animaux dans une région de l'air analogue à celle des Sierras, d’où on les a tait descendre.

« Il me reste quelques remarques à faire sur la lettre de M. de La Folie, qui ne me parait offrir que des doutes assez peu fondes el des difficultés assez légères.

OôG HISTOIRE NATURELLE

« 1° On a vu que si le cheval el l’âne l'emportent par la constance du service sur le lama, celui-ci à son tour leur est préférable à d’autres égards ; et d’ailleurs l’objet est bien moins ici de considérer le lama comme bête de somme , que de le regarder, conjointement avec la vigogne et l’alpaca, comme bétail à toison.

« 2° Qui peut nous assurer qu’on ait fait en Espagne beaucoup d’essais pour naturaliser ces animaux? et les essais supposés faits l’ont-ils été avec intelligence? Ce n’est point dans une plaine chaude, mais, comme nous venons de l’insinuer, sur des croupes de montagnes voisines de la région, des neiges qu’il faut faire retrouver aux vigognes un climat analogue à leur climat natal.

a 3* C’est moins des vigognes venues du Pérou que l’on pourrait espérer de former des troupeaux , que de leur race née en Europe ; et c’est à obtenir celte race et à ta multiplier qu’il faudrait diriger les premiers soins, qui sans doute devraient être grands et continuels pour des animaux délicats et ainsi dépaysés.

« 4” Quant à l’herbe ycho, il est difficile de croire qu’elle ne puisse pas être remplacée par quelques-uns de nos gramens ou de nos joncs : mais s’il le fallait absolument, je proposerais de transporter l'herbe ycho elle-même ; il ne serait probablement pas plus difficile d’en faire le semis que tout autre semis d’herbage, et il serait heureux d’acquérir une nouvelle espèce de prairie artificielle avec une nouvelle espèce de troupeaux.

« S° Et pour la crainte de voir dégénérer la toison de la vigogne transplantée, elle paraît peu fondée : il n’en est pas de la vigogne comme d’une race domestique et factice perfectionnée, ou, si l’on veut, dégénérée tant qu’elle peut l’être, telle que la chèvre d’Angora, qui en effet, quand on la transporte hors de la Syrie, perd en peu de temps sa beauté : la vigogne est dans l’étal sauvage; elle ne possède que ce que lui a donné la nature, et que la domesticité pourrait sans doute, comme dans toute autre espèce, perfectionner pour notre usage. »

J’adopte entièrement ces réflexions très-justes de M. l’abbé Bexon, et je persiste à croire qu’il est aussi pos'sible qu’il serait important de naturaliser chez nous ees trois espèces d’animaux si utiles au Pérou, et qui paraissent si disposés à la domesticité.

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