‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 29 sur 255 · DU RAT. 7?J · texte numérisé non relu

DU RAT. 7?J

venail à manquer, le ville en ce genre serait à peine sensible : c’est ce grand nombre d’espèces voisines qui a donné I idée des genres aux naturalistes; idée que l’on ne peut employer qu’en ce sens, lorsqu’on ne voit les objets qu’en gros, mais qui s’évanouit dès qu’on l’applique à la réalité, et qu’on vient à considérer la nature en détail.

Les hommes ont commencé par donner différents noms aux choses qui leur ont paru distinctement différentes, et en même temps ils ont fait des dénominations générales pour tout ce qui leur paraissait à peu près semblable. Chez les peuples grossiers et dans toutes les langues naissantes, il n’y a presque que des noms généraux, c’est-à-dire des expressions vagues et informes de choses du même ordre, et cependant très-différentes entre elles ; uu chêne, un hêtre, un tilleul, un sapin, un if, un pin, n’auront d’abord eu d’autre nom que celui A'arbre; ensuite le chêne, le hêtre, le tilleul se seront tous trois appelés chênes, lorsqu’on les aura distingués du sapin, du pin, de l’if, qui tous trois se seront appelés sapin. Les noms particuliers ne sont venus qu’à la suite de la comparaison et de l’examen détaillé qu’on a fait de chaque espèce de choses. On a augmenté le nombre de ces noms à mesure qu’on a plus étudié et mieux connu la nature : plus on l’examinera, plus on la comparera, plus il y aura de noms propres et de dénominations particulières. Lorsqu’on nous la présente donc aujourd’hui par des dénominations générales, c’est-à-dire par des genres, c’est nous renvoyer à l’ABC de toute connaissance, et rappeler les ténèbres de l’enfance des hommes: l’ignorance a fait les genres, la science a fait et fera les noms propres, et nous ne craindrons pas d’augmenter le nombre des dénominations particulières, toutes les fois que nous voudrons désigner des espèces différentes.

L’on a compris et confondu sous ce nom générique de rat, plusieurs espèces de petits animaux : nous ne donnerons ce nom qu’au rat commun, qui est noirâtre et qui habile dans les maisons : chacune des autres espèces aura sa dénomination particulière, parce que ne se mêlant point ensemble, chacune est différente de toutes les autres. Le rat est assez connu par l’incommodité qu’il nous cause ; il habite ordinairement les greniers où l’on serre les fruits, et de là descend et se répand dans la maison. 11 est carnassier et même omnivore ; il semble seulement préférer les choses dures aux ()lus tendres; il ronge la laine, les étoffes, les meubles, perce les bois, fait des trous dans les murs, et se loge dans l’épaisseur des planchers, dans les vides de la charpente ou de la boiserie, il en sort pour chercher sa subsistance, et souvent il y transporte tout ce qu’il peut traîner; il y fait même quelquefois magasin, surtout lorsqu’il a des petits. Il produit plusieurs fois par an, presque toujours en été; les portées ordinaires sont de cinq ou six. 11 cherche les lieux chauds, et se niche en hiver auprès des cheminées, ou dans le foin, dans la paille. Malgré les chats, le poison, les pièges, les appâts, ces animaux pullulent si fort qu’ils causent souvent de grands dommages; c’est surtout dans les vieilles maisons à la campagne, où l’on garde du blé dans les greniers, et où le voisinage des granges et des magasins à

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loin facilite leur retraite et leur multiplication, qu’ils sont en si i^rand nombre qu’on serait obligé de démeubler, de déserter, s’ils ne se détruisaient eux-mêmes ; mais nous avons vu par expérience qu'ils se tuent, qu'ils se mangent entre eux, pour peu que la faim les presse; en sorte que quand il y a disette à cause du trop grand nombre, les plus forts se jettent sur les plus faibles, leur ouvrent la tète et mangent d’abord la cervelle, et ensuite le reste du cadavre : le lendemain la guerre recommence, et dure ainsi jusqu’à la destruction du plus grand nombre; c’est par cette raison qu’il ai rive ordinairement qu’apres avoir été infesté de ces animaux pendant un temps, ils semblent souvent disparaître tout à coup, et quelquefois pour longtemps. Il en est de même des mulots, dont la pullulation prodigieuse n’csl arrètée’que par les cruautés qu ils exercent entre eux, dès (jue les vivres commencent à leur manquer. Aristote a attribué cette destruction subite à l’effet des pluies; mais les rats n y sont point exposés, et les mulots savent s’en garantir, car les trous qu’ils babitent sous terre ne sont pas meme humides.

Les rats sont aussi lascifs que voraces; ils glapissent dans leurs amours, et crient quand ils se battent. Ils préparent un lit à leurs petits, et leur apportent bientôt à manger : lorsqu’ils commencent à sortir de leur trou, la mère les veille, les défend, et se bat même contre les chats pour les sauver. Un gros rat est plus méchant, et presque aussi fort qu’un jeune chat; il a les dents de devant longues et fortes. Le chat mord mal, et comme il ne se sert guère que de ses griffes, il faut qu’il soit non-seulement vigoureux, mais aguerri. La belette, quoique plus petite, est un ennemi plus dangereux, et que le rat redoute parce qu elle le suit dans .son trou : le combat dure quelquefois longtemps; la force est au moins égale, mais l’emploi des armes est différent : le rat ne peut blesser qu’à plusieurs reprises et par les dents de devant, les(]uclles sont plutôt faites pour ronger que pour mordre, et qui, étant posées à l’extrémité du levier de la mâchoire, ont peu de force; tandis que la belette mord de toute la mâchoire avec acharnement, et qu’au lieu de démordre, elle suce le sang de l’endroit entamé; atissi le rat succombe-t-il toujours.

On trouve des variétés dans cette e.spèce, comme dans toutes celles qui sont très-nombreuses en individus : outre les rats ordinaires, qui sont noirâtres, il y en a de bruns, de presque noirs, d’autre d un gris plus blancs ou plus roux, et d autics tout a fait blancs : ces rats blancs ont les yeux rouges comme le lapin blanc, la souris blanche, et comme tous les autres animaux qui sont tout à fait blancs. L espèce entière, avec ses variétés, parait être naturelle aux climats tempérés de notre continent, et s’est beaucoup plus répandue dans les pays chauds que dans les pays froids. 11 n’y en avait point en Amérique, et ceux qui y sont aujourd’hui, et en très-grand nombre, y ont débarqué avec les Européens : iis multiplièrent d’abord si prodigieusement, qu’ils ont été pendant longtemps le fléau des colonies, où ils n’avaient guèi'e d’autres ennemis que les grosses couleuvres qui les avalent tout vivants. Les navires les ont aussi portés aux Indes orientales, et dans toutes les îles de

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