HISTOIRK NATURELLE DU HÉRISSON
se défentire sans combattre, et blesser sans attaquer : n’ayant que peu de force et nulle agilité pour fuir, il a reçu de la nature une armure épineuse, avec la facilité de se resserrer en boule et de présenter de tous côtés des armes défensives, poignantes et qui rebutent ses ennemis; plus ils le tourmentent, plus il se hérisse et se resserre. Il se défend encore par reffel même de la peur, il lâche son urine dont l'odeur et riiumidité se répandant sur tout son corps, achèvent de les dégoûter. Aussi la plupart des chiens se contentent de l'aboyer et ne se soucient pas de le saisir : cependant il y en a quelques-uns qui trouvent moyen, comme le renard, d'en venir à bout en se piquant les pieds et se mettant la gueule en sang ; mais il ne craint ni la fouine, ni la marte, ni le putois, ni le furet, ni la belette, ni les oiseaux de proie. La femelle et le mâle sont également couverts d'épines depuis la tête jusqu’à la queue, et il n’y a que le dessous du corps qui soit garni de poils : ainsi ces mêmes armes, qui leur sont si utiles contre les autres, leur deviennent très-incommodes lorsqu’ils veulent s’unir : ils ne peuvent s’accoupler à la manière des autres quadrupèdes; il faut qu’ils soient faceà face, debout ou couchés. C’est au printemps qu'ils se cherchent, et ils produisent au commencement de l'été. On m’a souvent apporté la mère et les petits au mois de juin : il y en a ordinairement trois ou quatre, et quelquefois cinq; ils sont blancs dans ce premier temps, et l’on voit seulement sur leur peau la naissance des épines. J’ai voulu en élever quelques-uns : on a mis plus d’une fois la mère et les petits dans un tonneau avec une abondante provision, mais au lieu de les allaiter, elle les a dévorés les uns après les autres. Ce n’était pas par le besoin de nourriture, car elle mangeait de la viande, du pain, du son, des fruits ; et l’on n’aurait pas imaginé (lu’uti animal aussi lent, aussi paresseux, auquel il ne manquait rien que la liberté, fût de si mauvaise humeur et si fâché d’ètre en prison : il a même de la malice et de la même sorte que celle du singe. Un hérisson qui s’était glissé dans la cuisine découvrit une petite marmite, en tira la viande, et y lit ses ordures. J’ai gardé des mâles et des femelles ensemble dans une chambre : ils ont vécu, mais ils ne se sont point accouplés. J’en ai lâché plusieurs dans mes jardins; ils n’y font pas grand mal, et à peine s’aperçoit-on qu’ils y habitent : ils vivent de fruits tombés; ils fouillent la terre avec le nez à une petite profondeur ; ils mangent les hannetons, les scarabée.s, les grillons, les vers et quelques racines; ils sont aussi très-avides de viande, cl la mangent cuite ou crue. A la campagne, on les trouve fréquemment dans les. bois, sous les troncs des vieux arbres, et aussi dans les fentes de rochers, et surtout dans les monceaux de pierres qu’on amasse dans les champs et dans les vignes. Je tie crois pas qu’ils montent sur les arbres, comme le disent les naturalistes, ni qu’ils se servent de leurs épines pour emporter des fruits ou des grains de raisin; c'est avec la gueule qu'ils prennent ce qu'ils veulent saisir; et quoiqu’il y en ait un grand nombre dans nos forêts, nous n’en avons jamais vu sur les arbres; ils se tiennent toujours au pied, dans un creux ou sous la mousse. Ils ne bougent pas tant qu'il est jour; mais ils courent, ou plutôt ils marchent
92 JIISTOIHE iNATURELLE
pendant toute la nuit : ils approehent rarement des habitations; ils préfèrent les lieux élevés et secs, quoiqu’ils se trouvent aussi quelquefois dans les prés. On les prend à la main, ils ne fuient pas, ils ne se défendent ni des pieds ni des dents, mais ils se mettent en boule dès qu'on les touche; et pour les faire étendre, il faut les plonger dans l’eau. Ils dorment pendant riiiver; ainsi les provisions qu’on dit qu’ils font pendant l’été leur seraient bien inutiles. Ils ne mangent pas beaucoup, et peuvent se passer assez longtemps de nourriture. Ils ont le sang froid à peu près comme les autres animaux qui dorment en hiver. Leur chair n’est pas bonne à manger, et leur peau, dont on ne fait maintenant aucun usage, servait autrefois de vergette et de frottoir pour serancer le chanvre.
Il en est des deux espèces de hérisson, l’un à groin de cochon, et l’autre à museau de chien, dont parlent quelques auteurs, comme des deux espèces de blaireau; nous n’en connaissons qu’une seule, et qui n’a même aucune variété dans ces climats ; elle est assez généralement répandue; on en trouve partout en Europe, à l'exception des pays les plus froids, comme la Laponie, la Norwége, etc. Il y a, dit Flaccourt, des hérissons à Madagascar comme en France, et on les appelle sora. Le hérisson de Siam, dont parle le P. Tachard, nous paraît être un autre animal ; et le hérisson d’Amérique, le hérisson de Sibérie, sont les espèces les plus voisines du hérisson commun; enfin le hérisson de Malaca semble plus approcher de l’espèce du porc-épic que de celle du hérisson.
ADDITION A l’article DU HÉRISSON.
J’ai dit ci-dessus que je doutais que le hérisson montât sur les arbres, et qu’il emportât des fruits sur ses piquants. Cependant quelques chasseur.'' m’ont assuré avoir vu des hérissons monter sur des arbres, et emporter des fruits à la pointe de leurs piquants.
Ils m’ont dit aussi qu’ils avaient vu des hérissons nager, et traverser même de grands espaces d'eau avec assez de vitesse. Dans quelques campagnes, on est dans l’usage de prendre une peau de hérisson, et d’en couvrir la tête d'un veau lorsqu’on veut le sevrer; la mère se sentant piquée lui refuse le pis et s’éloigne.
Voici quelques observations sur des hérissons que j ai fait élever en domesticité.
Le 4 juin 1781, on m’apporta quatre jeunes hérissons avec la mère. Leurs pointes ou épines étaient bien formées, ce qui paraît indiquer qu'ils avaient plusieurs semaines d'âge. Je les fis mettre ensemble dans une grande volière de fil de fer, pour les observer commodément; et l’on garnit de branches
Dl) IIÉHlSSOi\. 95
el (le feuillages le Ibiul de cette volière, afin de procurer à ces animaux une petite retraite poufdormir.
Pendant les deux premiers jours, on ne leur donna pour nourriture que quelques morceaux de bœuf bouilli, qu’ils ne mangèrent pas : ils en sucèrent seulement toute la partie succulente, sans manger les fibres de la chair. Le troisième jour, on leur donna plusieurs sortes d'herbes, telles que du seneçon, du liseron, etc. j ils n’en mangèrent pas. Ainsi on peut dire qu’ils jeûnèrent <à peu près pendant ces trois [)remiers jours : cependant la mère n’en parut pas affaiblie, et donna souvent à teter à ses petits.
Les jours suivants, ils eurent des cerises, du pain, du foie de bœuf cru. Ils suçaient ce dernier mets avec avidité, et la mère et les petits ne le quittaient pas, qu'ils ne parussent rassasiés. Ils mangèrent aussi un peu de pain, mais ils ne touchèrent pas aux cerises : ils montrèrent beaucoup d’appétit pour les intestins crus de la volaille, de même que pour les pois et les herbes cuites; mais quelque chose qu’ils aient pu manger, il n’a pas été possible de voir leurs excréments, et il est à présumer qu’ils les mangent, comme font quelques autres animaux.
Il paraît qu'ils peuvent se passer d’eau , ou du moins que la boisson ne leur est pas plus nécessaire qu’aux lapins, aux lièvres, etc. Ils n’ont rien eu à boire pendant tout le temps qu’on les a conservés, et néanmoins ils ont toujours été fort gras et bien portants.
Lorsque les jeunes hérissons voulaient prendre la mamelle, la mère se eoueliait sur le côté, comme pour les mettre plus à leur aise. Ces animaux ont les jambes si courtes, que les petits avaient peine à se mettre sous le ventre de leur mère, si elle se tenait sur ses pieds; ils s’endormaient à la mamelle : la mère ne les réveillait pas; elle semblait même n’oser se remuer dans la crainte de troubler leur sommeil. Voulant reconnaître si cette espèce d’attention de la mère pour ses petits était un effet de son attachement pour eux, ou si elle-même n’était pas intéressée à les laisser tranquilles, on s’aperçut bientôt que quelque amour qu’elle eût pour eux, elle en avait encore plus |)our la liberté. On ouvrit la volière pendant que ses petits dormaient; dès qu elle s’en aperçut, elle se leva doucement, sortit dans le jardin, cl s’éloigna du plus vile qu’elle put de sa cage, où elle ne revint pas d elle-même, mais où il fallut la rapporter. On a souvent remarqué que, lorsqu'elle était renfermée avec ses petits, elle employait ordinairement tout le temps de leur sommeil à rôder autour de la volière, pour tâcher, selon toute apparence, de trouver une issue propre à s’échapper, et qu’elle ne cessait ses manœuvres et ses mouvements inquiets que lorsque les petits venaient à s’éveiller. Dès lors il fut facile de juger que celte mère aurait quitté volontiers sa petite famille, et que, si elle semblait craindre de l’éveiller, c'était seulement pour se ineltre à l'abri de ses importunités; car les jeunes hérissons étaient si avides de la mamelle, qu’ils y restaient attachés souvent pendant plusieurs heures de suite. C’est peut-être ce grand appétit
Bi'H'oi», tnnie vu. 7