‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 44 sur 255 · LA TAUPE · texte numérisé non relu

LA TAUPE

Ordre des carnassiers, famille des insectivores, genre taupe. (Cuvier.)

La taupe, sans être aveugle, a les yeux si petits, si couverts, qu'elle ne peut faire grand usage du sens de la vue : en dédommagement la nature lui a donné avec magnificence l'usage du sixième sens, un appareil remarquable de réservoirs et de vaisseaux, une quantité prodigieuse de liqueur séminale, des testicules énormes, le membre génital excessivement long ; tout cela secrètement caché à l’intérieur, et par conséquent plus actif et plus chaud. La taupe, à cet égard,, est de tous les animaux le plus avantageusement doué, le mieux pourvu d'organes, et par conséquent de sensations qui y sont relatives : elle a de plus le toucher délicat, son poil est doux comme de la soie; elle a l'ouïe très-line, et de petites mains à cinq doigts, bien dififérentes de l’extrémité des pieds des autres animaux, et presque semblables aux mains de I homme; beaucoup de force pour le volume de son corps, le cuir ferme, un embonpoint constant, un attachement vif et réciproque du mâle et de la femelle, de la crainte ou du dégoût pour toute autre société, les douces habitudes du repos cl de la solitude, l’art de se mettre en sûreté, de se faire en un instant un asile, un domicile, la facilité de l’étendre et d’y trouver, sans en sortir, une abondante subsistance. Voilà sa nature, ses moeurs et ses talents, sans doute préférables à des qualités

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plus brillanles et plus incompatibles avec le bonheur, que l’obscurité la plus profonde.

Elle ferme l’entrée de sa retraite, n’en sort presque jamais qu’elle n’y soit forcée par l’abondance des pluies d’été, lorsque l’eau la remplit ou lorsque le pied du jardinier en affaisse le dôme. Elle se pratique une voûte en rond dans les prairies, et assez ordinairement un boyau long dans les jardins, parce qu’il y a plus de facilité à diviser et à soulever une terre meuble et cultivée qu’un gazon ferme et tissu de racines : elle ne demeure ni dans la fange ni dans les terrains durs, trop compactes ou trop pierreux; il lui faut une terre douce, fournie de racines esculenles, et surtout bien peuplée d’insectes et de vers, dont elle fait sa principale nourriture.

Comme les taupes ne sortent que rarement de leur domicile souterrain, elles ont peu d’ennemis, et échappent aisément aux animaux carnassiers ; leur plus grand fléau est le débordement des rivières; on les voit, dans les inondations, fuir en nombre à la nage, et faire tous leurs efforts pour gagner les terres plus élevées ; mais la plupart périssent aussi bien que leurs petits (jui restent dans les trous; sans cela, les grands talents qu’elles ont pour la multiplication nous deviendraient trop incommodes. Elles s’accouplent vers la fin de I biver; elles ne poi tent pas longtemps, car on trouve déjà beaucoup de petits au mois de mai : il y en a ordinairement quatre ou cinq dans chaque portée; et il est aisé de distinguer, parmi les mottes qu'elles élèvent, celles sous lesquelles elles mettent bas : ces mottes sont faites avec beaucoup d’art, et sont ordinairement plus grosses et plus élevées que les autres. Je crois que ces animaux produisent plus d’une fois par an, mais je ne puis l’assurer; ce qu’il y a de certain, c’est qu'on trouve des petits depuis le mois d’avril jusqu’au mois d'août : peut-être aussi que les unes s’accouplent plus tard que les autres.

Le domicile où elles font leurs petits mériterait une description particu lière. 11 est fait avec une intelligence singulière : elles commencent par pousser, par élever la terre et former une voûte assez élevée; elles laissent des cloisons, des espèces de piliers de distance en distance; elles pressent et battent la teri e, la mêlent avec des racines et des herbes, et la rendent si dure et si solide par-dessous, que l’eau ne peut pénétrer la voûte à cause de sa convexité et de sa solidité; elles élèvent ensuite un tertre par-dessus, au sommet duquel elles apportent de l’herbe et des feuilles pour faire un lit à leurs petits : dans cette situation ils se trouvent au-dessus du niveau du terrain, et par conséquent à l’abri des inondations ordinaires, et en meme temps à couvert de la pluie par la voûte qui recouvre le tertre sur lequel ils reposent. Ce tertre est percé tout autour de plusieurs trous en jientc, qui desceridenl plus bas, cl s’étendent de tous côtés, comme autant de routes souterraines par où la mère taupe peut sortir et aller chercher la subsistance nécessaire à ses petits; ces sentiers souterrains sont fermes et battus, s’étendent à douze ou quinze pas, et parlent tous du domicile eoinine des rayons d'un centre. On y trouve, aussi bien que sous la voûte, des débris d’oignons

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