‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 59 sur 255 · LA ROUGETTE* ** ET LE VAMPIRE · texte numérisé non relu

LA ROUGETTE* ** ET LE VAMPIRE

Ordre des carnassiers, famille des chéiroptères, genre chauve-souris. (Cumeb.)

La roussette et la rougette nous paraissent faire deux espèces distinctes, mais qui sont si voisines l’une de l’autre, et qui se ressemblent à tant d'égards, que nous croyons devoir les présenter ensemble : la seconde ne diffère de la première que par la grandeur du corps et les couleurs du poil. La rousselte, dont le poil est d’un roux brun, a neuf pouces de longueur, depuis le bout du museau jusqu’à l’extrémité du corps, et trois pieds d’envergure lorsque les membranes qui lui servent d’ailes sont étendues. La rougette, dont le poil est cendré brun, n’a guère (jue cinq pouces et demi de longueur, et deux pieds d’envergure; elle porte sur le cou un demi-collier d'un rouge vif, mêlé d'orangé, dont on n’aperçoit aucun vestige sur le cou de la rou.ssette. Elles sont toutes deux à peu près des mêmes climats cbaiids de l'ancien continent; on les trouve à Madagascar, à l’ile de Bourbon, à Ternatc, aux Pbilippines et dans les autres lies de rarchipcl Indien, où il parait qu elles sont plus communes que dans la terre ferme des continents voisins.

On trouve aussi dans les pays les plus cbauds du Nouveau-Monde, un autre quadrupède volant, dont on ne nous a pas transmis le nom américain, et que nous appellerons vampire, parce qu’il suce le sang des hommes et des animaux qui dorment, sans leur causer assez de doideur pour les éveiller. Cet animal d’Amérique est d’une espèce différente de celles de la roussette et de la rougette, qui, toutes deux, ne se trouvent qu’en .Vfi ique et dans l'Asie méridionale. Le vampire est plus petit que la rougette, qui est plus petite elle-même que la roussette. Le premier, lorsqu’il vole, parait être de la grosseur d'un pigeon, la seconde, de la grandeur d’un corbeau ; cl la troisième, de celle d’une grosse poule. La rougette et la roussette ont toutes deux la tête assez bien faite, les oreilles courtes, le museau bien arrondi, et à peu près de la forme de celui d’un ebien : le vampire, au contraire, a le

* La roussette, vulgairement le chien-volant.

La rougette. I.c chien-volant à col rouge.

’** Le vampire, animal de rAniériqiic, qui n’a été indiqué que par les noms vagues de grande chauve souris d’.Vinérique, ou de chien-volant de la Nouvelle-Espagne.

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museau plus aliongé; il a l’aspect hideux comme les plus laides chauvessouris, la tête informe et surmontée de grandes oreilles fort ouvertes et fort droites ; il a le nez contrefait, les narines en entonnoir, avec une membrane au-dessus, qui s’élève en forme de corne ou de crête pointue, et qui augmente de beaucoup la difformitc de la face. Ainsi, l’on ne peut douter que cette espèce ne soit tout autre que celles de la roussette et de la rougette. Le vampire est aussi malfaisant que difforme : il inquiète l’homme, tourmente et détruit les animaux. Nous ne pouvons citer un témoignage plus authentique et plus récent que celui de M. de la Condaminc : «Les chauves-souris, « dit-il, qui sucent le sang des chevaux, des mulets, et même des hommes, « quand ils ne s’en garantissent pas en dormant à l’abri d’un pavillon, sont « un fléau commun à la plupart des pays chauds de l’Amérique, il y en a de U monstrueuses pour la grosseur ; elles ont entièrement détruit à Borga, et « en divers autres endroits, le gros bétail que les missionnaires y avaient in- « trodnit, et qui commençait à s’y multiplier. » Ces faits sont confirmés par plusieurs autres historiens et voyageurs. Pierre Martyr, qui a écrit assez peu de temps après la conquête de l’Amérique méridionale, dit qu’il y a dans les terres de l’isthme de Darien des chauves-souris qui sucent le sang des hommes et des animaux pendant qu’ils dorment, jusqu’à les épuiser, et même au point de les faire mourir. .lumilla * assure la même chose, aussi bien que Dom George Juan et Dom Antoine de Ulloa. Il paraît, en conférant ces témoignages, que l’espèce de ces chauves-souris qui sucent le sang est très-nombreuse et très-commune dans toute rAmérique méridionale : néanmoins, nous n’avons pu jusqu’ici nous en procurer un seul individu : mais on peut voir dans Seba la figure et la description de cet animal, dont le nez est si extraordinaire, que je suis trés-étonné que les voyageurs ne l’aient pas remarqué et ne se soient point écriés sur cette difformité, qui saute aux yeux, et de laquelle cependant ils n’ont fait aucune mention. Il se pourrait donc que l’animal étrange dont Seba nous a donné la figure, ne fût pas

" Dans l’Amérique méridionale les chauves-souris sont encore un fléau si cruel et si funeste, qu’il faut l’avoir éprouvé pour le croire; il y en a de deux sortes, les unes sont de la grosseur de celles que nous voyons en Espagne, les autres sont si grosses qu’elles ont trois quarts d’aune de longueur d’un bout de l’aile à l’autre. Les unes et les autres sont d’adroites sangsues s’il en fut jamais, qui rôdent toute la nuit pour boire le sang des hommes et des bêtes : si ceux que leur état oblige de dormir par terre n’ont pas soin de se couvrir depuis les pieds jusqu’à la tête, ce qui est extrêmement incommode dans les pays aussi chauds, ils doivent s’attendre à être piqués des chauves-souris : à l'égard de ceux qui dorment dans des maisons, sous des mosquiteros, quand ils n’auraient que le front découvert, ils en sont infailliblement mordus; et si par malheur ces oiseaux leur piquent une veine, ils passent des bras du sommeil dans ceux de la mort, à cause de la quantité de sang qu’ils perdent sans s’en apercevoir, tant leur piqûre est subtile, outre que, battant l’air avec leurs ailes, elles rafraîchissent le dormeur auquel elles ont dessein d’ôter la vie. Histoire naturelle de rOrénoque, par le père Jiimilla, traduite de l’cspagncd, par M. Eidous; Avignon, 1'768, I. Ml, p. 100,

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