‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 61 sur 255 · DE LA ROUSSETTE ET DE LA ROUGETTE · texte numérisé non relu

DE LA ROUSSETTE ET DE LA ROUGETTE

ajoute que, prises dans la bonne saison, elles sont bonnes à mangerj que leur goût approche absolument de celui du lièvre, et que leur chair est egalement noire.

Feu M. de la Nux, qui était mon eorrespondant dans eette même île, m’a envoyé, depuis l’impression de mon ouvrage, quelques observations et de très-bonnes réflexions critiques sur ce que j’ai dit de ces animaux. Voici l’extrait d’une très-longue lettre fort instructive qu’il m’a écrite, à ce sujet, de Vile de Bourbon, le 24 octobre 1772.

J’aime également, me dites-vous, monsieur, dans votre lettre du 8 mars 1770, j'aime également quelqu’un qui m’apprend une vérité ou qui me relève d’une erreur; ainsi écrivez-moi, je vous supplie, en toute liberté et toute franchise... Ohl pour le coup, je réponds, monsieur, on no peut pas mieux à votre noble invitation. Je n’ai point hésité de me livrer aux détails, et je ne veux point excuser ma prolixité, bien fâché même de n’en savoir pas plus sur les roussettes, pour avoir à vous en dire davantage. Les preuves ne peuvent être trop multipliées (me semble) quand il s'agit de combattre des erreurs accréditées depuis longtemps. L’on dirait que l’on n’a vu ces animaux qu’avec les yeux de l’effroi; on les a trouvés laids, monstrueux; et, sans autre examen que la première inspection de leur figure, on leur a fait des mœurs, un caractère et des habitudes qu’ils n’ont point dn tout, comme si la méchanceté, la férocité, la malpropreté, étaient inséparables de la laideur.

M. de la Nux observe que, dans ma description, le volume de la roussette est exagéré, ainsi que le nombre de ces animaux; que leur cri n’a rien d’épouvantable. Il ajoute qu’un homme , ouvrant la bouche et rétrécissant le passage de la voix, en aspirant et respirant successivement avec force, donne à peu près le son rauque du cri d’une roussette, et que cela n’est pas fort effrayant. Il dit encore que, quand ces animaux sont tranquilles Sur un grand arbre, ils ont un gazouillement de société léger, et qui n’est point déplaisant.

Pline a eu raison, dit-il, de traiter de fabuleux le récit d'Hérodote : les roussettes, les rougeltes, au moins dans ces îles, ne sc jettent point sur les hommes; elles les fuient, bien loin de les attaquer. Elles mordent et mordent très-dur, mais c’est à leur corps défendant, quand elles sont abattues, soit par le court-bâton, soit par le fusil, ou prises dans des filets ; et quiconque en est mordu o i égratigné, n’a qu’à s’en prendre a sa maladresse et non à une férocité que l’animal n’a point.

Le volume des roussettes est ici plus approchant du vrai... Los chauves-souris volent en plein jour dans le Maluhar. Cela est vrai des roussettes, et non des rougettes. Les autres volent en plein jour : cola veut seulement dire qu’on en voit voler, de temps à autre, dans le cours du jour, mais une à une et point en troupes. Alors elles volent très-haut et assez pour que leur ampleur paraisse moindre de plus de moitié. Elles vont fort loin et à tire-d’ailes, et je crois très-possible qu'elles traversent de celte île de Bourbon à l'ilc de France en assez peu de temps (la distance est au moins de trente lieues). Elles ne planent pas comme l’oiseau de proie, comme la frégate, etc.: mais, dans celte grande élévation au-dessus de la surface de la terre, de cent, peutêtre deux cents toises et plus, le mouvement de leurs bras est lent ; il est prompt quand elles volent bas, et d’autant plus prompt qu'elles sont plus proches de terre.

.4 parler exactement, la roussette ne vit pas en société : le besoin d’aliments, la

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pâture les réunissent en troupes, en compagnies plus ou moins nombreuses. Ces compagnies se forment fortuitement sur les arbres de hautes futaies, ou chargés ou à proximité des Heurs ou des fruits qui leur conviennent. Oh voit les roussettes y arriver successivement, se pendre par les grillés de leurs pattes de derrière, et rester là tranquilles fort longtemps, si rien ne les eirarouchc : il y en a cependant toujours quelques-unes, de temps en temps, qui se détachent et font compagnie. Mais, qu’un oiseau de proie passe au-dessus de l’arbre, que le tonnerre vienne à éclater, qu’il se tire un coup de fusil ou sur elles ou dans le canton, ou que, déjà pourchassées et effarouchées, elles entrevoient au-dessous d'elles quelqu’un , soit chasseur ou autre, elles s’envolent toutes à la fois, et c’est pour lors qu’on voit en plein jour de cescompagnics, qui, quoique bien fournies, n’obscurcissent point l’air; elles ne peuvent voler assez serrées pour cela ; l’expression est au moins hyperbolique. Mais dire, on voit sur les arbres une infinité de grandes chauves-souris qui pendent attachées les unes aux autres sur (es arbres, c'est dire assez mal une fausseté, ou du moins une absurdité. Les rous.scltes sont trop hargneuses pour se tenir ainsi par la main, et, en considérant leur forme, on reconnaît aisément l’impossibilité d’une pareille chaîne. Elles branchent ou au-dessus ou au-dessous, ou à côté les unes des autres, mais toujours une à une.

Je dois placer ici le peu que j’ai à dire des rougettes. On n’en voit point voler de jour. Elles vivent en société dans de grands creux d’arbres pourris, en nombre quelquefois de plus de quatre cents. Elles ne sortent que sur le soir à la grande brune, et rentrent avant l’aube. L’on assure, et il passe en cette île pour constant, que, quelle que soit la quantité d’individus qui composent une de ces sociétés, il ne s’y trouve qu’un seul male : je n'ai pu vérifier le fait. Je dois seulement dire que ces animaux sédentaires parviennent à une haute graisse ; que, dans le commencement de la colonie, nombre de gens peu aisés et point délicats , instruits sans doute par les Madécasses, s’approvisionnaient largement de cette graisse pour en apprêter leur manger. J’ai vu le temps où un bois de chauves-souris (c’est ainsi qu’on appelait les retraites de nos rougettes) était une vraie trouvaille. Il était facile, comme on en peut juger, de défendre la sortie de ces animaux, puis de les tirer en vie un à un, ou de les étouffer par la fumée, et de façon ou d’autre de connaître le nombre de femelles cl de mâles qui composaient la société : je n’en sais pas plus sur cette espèce. Je reviens à la note... Autre hyperbole. Le bruit que ces animaux font pendant la nuit, en dévorant

en grande troupe les fruits mûrs qu'ils savent discerner dans l'épaisseur des bois En

lisant cela , qui n’attribuera ce prétendu bruit à l’acte de mastication? le bruit que l’on entend de fort loin , et de jour comme de nuit, est celui naturel à ces animaux quand ils sont en colère et quand ils se disputent la pâture, et il ne faut pas croire que les roussettes ne mangent que la nuit. Elles ont l’œil bon ainsi que l'odorat, elles voient très-bien le jour : il n’est point merveilleux qu’elles discernent dans l’épaisseur des bois les fruits, les graines mûres ainsi que les fleurs. D’ailleurs, les bananes de toute espèce, dont elles sont très-friandes, les pêches et les autres fruits que les Indiens cultivent, ne sont point dans l'épaisseur des bois... La roussette est un bon gibier... Oui, pour qui peut vaincre la répugnance qu'inspire sa figure. La jeune, surtout de quatre à cinq mois, déjà grasse , e.st en son genre aussi bonne que le pintadeau, que le marcassin dans le leur. Les vieilles sont dures, bien que très-grasses, ilans la saison des fruits qui leur conviennent, c'est-à-dire pendant tout l’été et une bonne partie de l’automne. Les mâles surtout acquièrent en vieillissant un fumet dél>laisant et fort... Il n’est pas autrement exact de dire en général : les Indiens en mangent. On sait que rindicu ne mange d’aucun animal , qu’il n’en tue aucun, t’eutètre bien les Maures, les Malayes en mangent-ils; certainement bien des Européens en mangent : ainsi, dans le vrai, on mange des roussettes dans l’Inde, quoique l’Indien,

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}>roprement dit, n’en mange pas. Dans colle île on mange des rousseltes et des rougetles.

Après l’examen ci-dessus, je viens au corps de 1 histoire ; il a besoin de rectification. Et pour preuve , je n’ai qu’à opposer ce que je connais des roussettes, ce que j'en ai vu, et ce qu’en ont imaginé les autres, d’après lesquels l historien de la nature a parlé.

Les roussettes et les rougetles sont naturelles dans les îles de France, de Bourbon et de Madagascar. Il y a cinquante ans cl plus (en 1772) que j habite ccllede Bourbon. Quand j’y arrivai , en septembre 1722, ces animaux étaient aussi communs, même dans les quartiers déjà établis, qu’ils y sont rares actuellement. La raison en est toute naturelle. 1" La forêt n’était pos encore éloignée des établissements, et il leur faut la forêt; aujourd'hui elle est très-reculée. 2“ La roussette est vivipare, cl ne met au jour qu’un seul petit par an. 3” Elle est chassée pour sa viande, pour sa graisse, pour les jeunes individus , pendant tout l’été, tout l’automne et une partie de 1 hiver, par les blancs au fusil, par les nègres au filet. Il faut que l’espèce diminue beaucoup et en peu de temps ; outre qu’abandonnant les quartiers élàblis pour se retirer dans les lieux qui ne le sont pas encore, cl dans l’intérieur de l’île, les nègres marrons ne les épargnent pas quand ils le peuvent.

Le temps des amours de ces animaux est ici vers le mois de mai, cest-à-dire , en général, dans le milieu de Eiutomne. Celui de la sortie des foetus est environ un moisaprèsl’équinoxedu printemps; ainsi la durée de la gestation est de qiiatreetdcmi à cinq mois. J’ignore celle de l’accroissement des petits ; mais je .sais qu’il paraît fait au solstice d’hiver , c’est-à-dire à peu près au bout de huit mois, depuis la naissance. Je sais de plus qu’on ne voit plus de petites rousseltes, passé avril et mai, temps auquel ou distingue aisément les vieilles des jeunes, par les couleurs plus vives des robes de celles-ci. Les vieilles grisonnent, je ne sais pas au bout de quel temps, et c’est pour lors qu’elles sont très-dures, les mâles surtout : c’est pour lors que ceux-ci sentent très-fort, comme je l’ai déjà dit ; qu’il n’y a que des nègres qui puissent en manger, et qu'il n’y a de bon que leur graisse, dont en général l’espèce est assez bien pourvue depuis la fin du printemps jusqu’au commencement de l'hiver.

Ce n’csl certainement pas la chair, de quelque espèce que ce soit, qui fournil l’embonpoint des roussettes et des roiigettcs, ni même qui fait le raoindremenl partie de leur nourriture ; ce n’est pas de la viande qu’il leur faut. Bref, ces animaux ne sont du tout point carnassiers ; ils sont et ne sont que frugivores. Les bananes, les pêches, les goyaves, bien des sortes de fruits dont nos foièts sont successivement ponrrues, les baies deguy et autres, voilà de quoi ils se nourrissent, cl ils ne se nourrissent que de cela. Ils sont encore très-friands de sucs de certaines fleurs à ombelles, telles entre antres celles de nos bois puants, dont le necCnrcum est très-succin. Ce sont ces fleurs très-abondantes en janvier et février, plus généralement au cœur de l’été, qui attirent vers le bas de notre île les roussettes en grand nombre : elles font pleuvoir à terre les étamines nombreuses de ces fleurs, et il est très-probable que c’est pour la succion du nechu'ÉUW des fleurs à ombelles, peut-être encore de nombre d'autres fleurs de genres différents, que leur langue est telle que l’apprend l’exacte et savante description qu’eu a dotméc SI- Daubenton. J observerai, que la mangue est un fruit dont la peau est résineuse, et que nos animaux n y touchent point. Je sais qu en cage on leur a fait manger du pain, des cannes de sucre, etc. Je n’ai pas su si on leuravait fait manger de la viande, crue surtout, mais en eussent-elles mangé en cage, ce n’csl point dans rétal d'esclavage que je les considère, il change trop les mœurs, les caractères, les habitudes de tous les animaux. Dans le lrc.s-vrai, 1 homme na rien à craindre de ceux-ci (lour lui personiiellcment ni pour sa volaille. Il leur est de toute impossibilité de prendre, je ne dis p.is une poule, mais le moindre petit oiseau. Une

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roussette ne peut pas, comme un faucon, comme un épervier, etc., fondre sur une proie. Si elle approche trop la terre, elle y tombe et ne peut reprendre le vol qu’en grimpant contre quelque appui que ce puisse être, fùl-ce un homme qu’elle rencontrât *. Une fois à terre, elle ne peut que s’y traîner maussadement et assez lentement: aussi ne s’y tient-elle que le moins de temps qu’elle peut ; elle n’est point faite pour la course. Voudrait-elle attraper un oiseau sur une branche, la dégaine avec laquelle elle est souvent obligée d’en parcourir une pour aller vers le bout mettre le vent dans ses voiles, pour aller prendre son vol, montre évidemment que telles tentatives ne lui réussiraient jamais. Et, afin de me mieux faire entendre, je dois dire que, pour s’envoler, ces animaux ne peuvent, comme les oiseaux, s’élancer dans l'air; il faut qu’ils le battent des ailes à plusieurs reprises avant de dépendre les griffes de leurs pattes de l’endroit oi'i ils se sont accroches; et quelque pleines qne soient les voiles en quittant la place, leur poids les abaisse, et pour s’élever, ils parcourent la concavité d’une courbe. Mais la place où ils se trouvent, quand il faut partir, n’est pas toujours commode pour le jeu libre de leurs ailes; il peut se trouver des branches trop proches qui l’empêcheraient; et, dans cette conjoncture, la roussette parcourt la branche jusqu’à ce qu’elle puisse prendre son essor sans risque. Il arrive assez souvent, dans une nombreuse troupe de ces quadrupèdes volants, surprise, ou par un coup de tonnerre, ou un coup de fusil, ou par tel autre épouvantail subit, et surprise sur un arbre de médiocre hauteur, comme de vingt à trente pieds, sous les branches; il arrive, dis-je, assez ordinairement que plusieurs tombent jusqu’à terre avant d’avoir pu prendre l’air nécessaire pour les soutenir , et on les voit incontinent remonter le long des arbres qui se trouvent à leur portée , pour prendre leur vol sitôt qu’elles le peuvent. Que l’on se représente des voyageurs chassant ces animaux qu’ils ne connai.ssenl point, dont la forme et la figure leur causent un certain effroi, entourés tout à coup d'un nombre de roussettes, tombes de leur faite; que quelqu’un de la bande se trouve empêtré d’une ou deux roussettes grimpantes, et que, cherchant .à se débarras.ser et s’y prenant mal, il soit égratigné, même mordu, ne voilà-t-il pas le thème d’une relation qui fera les roussettes féroces , se ruant sur les hommes, cherchant à les blesser au visage, les dévorer, etc.? Et, au bout du compte, cela se réduira à la rencontre fortuite d’animaux d’espèces bien différentes, qui avaient grand’peur les uns des autres. J’ai dit plus haut, qu’il fallait la forêt aux roussettes; on voit bien ici que c’est par instinct de conservation qu'elles la cherchent, et non par caractère sauvage et farouche. A ce que que j’ai déjà fait connaître des rou.ssettes et dos rougettes, si j’ajoute qu’elles ne donnent point sur la charogne, que naturellement elles ne mangent point à terre, qu'il faut qu’elles soient appendues pour prendre leur nourriture, j’aurai, je pense, détruit le préjugé qui les fait carnivores, voraces, méchantes, cruelles, etc. Si je dis de plus que leur vol est aussi lourd, aussi bruyant, surtout proche de terre, que celui des vampires doit l'être peu, doit être léger, j’aurai, par ce dernier caractère, éloigné considérablement encore une espèce de l’autre.

De ce que l’on voit parfois des roussettes raser la surface de l'eau, à peu près comme fait l’iiirondclle, on les fait se nourrir de poisson, on en a fait des pêcheurs, et il le fallait bien, dès qu’on voulait qu’elles mangeassent de tout. Cette chair ne leur convient pas plus que toute autre. Encore une fois, elles ne se nourrissent que do

* J ai vu une roussette, toute jeune encore, entrer au vol dans ma maison à la grande brune, s’abattre cxaeteincnt aux pieds d’une jeune négresse de sept à liiiit ans. et incontinent grimper le long de celte enfant, qui, par bonheur, était proche de moi. .Je la débarrassai assez promptement pour qne les erocliets des ailes n’eussent point encore atteint ou ses

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