‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 3)Chapitre 74 sur 255 · LE LOIR · texte numérisé non relu

LE LOIR

Famille des rongeurs, genre rat. (Cuvier.)

Nous connaissons trois espèces de loirs, qui, comme la marmotte, dorment pendant l’hiver ; le loir, le lérol et le muscardin. Le loir est le plus gros des trois, le muscardin est le plus petit. Plusieurs auteurs ont confondu l’une de ces espèces^ avec les deux autres, quoiqu’elles soient toutes trois très-distinctes, et par conséquent très-aisées à reconnaître et à distinguer. Le loir est à peu près de la grandeur de l’écureuil ; il a, comme lui, la queue couverte de longs poils : le lérot n’est pas si gros que le rat; il a la queue couverte de poils très-courts, avec un bouquet de poils longs à rextrémité : le muscardin n’est pas plus gros que la souris; il a la queue couverte de poils plus longs que le lérot, mais plus courts que le loir, avec un gros bouquet de longs poils à l’extrémité. Le lérot diffère des deux autres par les marques noires qu’il a près des yeux; et le muscardin, par la couleur blonde de son poil sur le dos. Tous trois sont blancs ou blanchâtres sous la gorge et le ventre : mais le lérot est d’un assez Ifcau blanc, le loir n’est que blanchâtre, et le muscardin est plutôt jaunâtre que blanc dans toutes les parties inférieures.

C’est improprement que l’on dit que ces animaux dorment pendant rinvcr : leur état n’est point celui d’un sommeil naturel; c’est une torpeur, un engourdissement des membres et des sens, et cet engourdissement est produit par le refroidissement du sang. Ces animaux ont si peu de chaleur intérieure, qu’elle n’excède guère celle de la température de l’air. Lorsque la chaleur de l’air est, au thermomètre, de dix degrés au-dessus de la congélation, celle de ces animaux n’est aussi que de dix degrés. Nous avons plongé la boule d’un petit thermomètre dans le corps de plusieurs lérots vivants; la chaleur de l’intérieur de leur corps était à peu près égale à la température de l’air; quelquefois même le thermomètre plongé, et, pour ainsi dire, appliqué sur le cœur, a baissé d’un demi degré ou d’un degré, la température de l’air étant à onze. Or, l’on sait que la chaleur de l'homme, et de la plupart des animaux qui ont de la chair et du sang, excède en tout temps trente degrés : il n’est donc pas étonnant que ces animaux, qui ont si peu de chaleur en comparaison des autres, tombent dans 1 engouidis.semcnt dès que celte petite quantité de chaleur intérieure cesse d être aidée par la chaleur extérieure de l’air; et cela ari’ive lorsque le thermomètre ncslplusquà dix ou onze degrés au-dessus de la congélation. Cest là la vi'aie cause de rengourdisseraent de ces animaux; cause que l’on ignorait, et qui cependant s’étend généralement sur tous les animaux qui dorment pendant 1 hiver :

m HISTOIRE NATURELLE

car nous l’avons reconnue dans les loirs, dans les hérissons, dans les chauvessouris ; et, quoique nous n’ayons pas eu occasion de l’éprouver sur la marmotte, Je suis persuadé qu’elle a le sang froid, cnmme les autres, puisqu’elle est, comme eux, sujette à l’engourdissement pendant l’iiiver.

Cet engourdissement dure autant que la cause qui le produit, et cesse avec le froid : quelques degrés de chaleur au-dessus de dix ou onze sulîisent pour ranimer ces animaux; et, si on les tient pendant Thiver dans un lieu bien chaud, ils ne s’engourdissent point du tout ; ils vont et viennent, ils mangent et dorment seulement de temps en temps, comme tous les autres animaux. Lorsqu’ils sentent le froid, ils se serrent et se mettent en boule pour offrir moins de surface à l’air et se conserver un peu de chaleur : c’est ainsi qu’on les trouve en hiver dans les arbres creux, dans les trous des murs exposés au midi; ils y gisent en boule, et sans aucun mouvement, sur de la mousse et des feuilles. On les prend, on les tient, on les roule sans qu’ils remuent, sans qu’ils s’étendent; rien ne peut les faire sortir de leur engourdissement qu’une chaleur douce et gradué*e : ils meurent lorsqu’on les met tout à coup près du feu ; il faut, pour les dégourdir, les en approcher par degrés. Quoique dans cet état ils soient sans aucun mouvement, qu’ils aient les yeux fermés, et qu’ils paraissent privés de tout usage des sens, ils sentent cependant la douleur lorsqu’elle est très-vive ; une blessure, une brûlure leur fait faire un mouvement de contraction et un petit cri sourd, qu’ils répètent même plusieurs fois : la sensibilité intérieure subsiste donc aussi bien que l’action du cœur et des poumons. Cependant il est à présumer que ces mouvements vitaux ne s’exercent pas dans cet état de torpeur avec la même force, et n’agissent pas avec la même puissance que dans l’état ordinaire; la circulation ne se fait probablement que dans les plus gros vaisseaux, la respiration est faible et lente, les sécrétions sont très-peu abondantes, les déjections nulles : la transpiration est presque nulle aussi, puisqu’ils passent plusieurs mois sans manger, ce qui ne pourrait être, si dans ce temps de diète ils perdaient de leur substance autant, à proportion, que dans les autres temps où ils la réparent en prenant de la nourriture. Ils en perdent cependant, puisque dans les hivers trop longs ils meurent dans leurs trous. Peut-être aussi n’est-ce pas la durée, mais la rigueur du froid qui les fait périr; car, lorsqu’on les expose à une forte gelée, ils meurent en peu de temps. Ce qui me fait croire que ce n’est pas la trop grande déperdition de substance qui les fait mourir dans les grands hivers, c’est qu’en automne ils sont excessivement gras, et qu’ils le sont encore lorsqu’ils se raniment au printemps : cette abondance de graisse est une nourriture intérieure, qui suffît pour les entretenir et pour suppléer à ce qu’ils perdent par la transpiration.

Au reste, comme le froid est la seule cause de leur engourdissement, et qu'ils ne tombent dans cet état que quand la température de l'air est au-dessous de dix ou onze degrés, il arrive souvent qu’ils se raniment même pendant riiiver; car il y a des heures, des jours, et meme des suites de jours,

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dans cette saison, ovi la liqueur du tliermornètre se soutient à douze, treize, quatorze, etc., dégrés; et, pendant ce temps doux les loirs sortent de leurs trous pour chercher à vivre, ou plutôt ds mangent les provisions qu ils ont ramassées pendant l’automne, et qu ils y ont transportées. Aristote a dit, et tous les naturalistes ont dit après Aristote, que les loirs passent tout l’hivor sans manger, et que, dans ce temps même de diète, ils deviennent extrêmement gras, que le sommeil seul les nourrit plus que les aliments ne nourrissent les autres animaux. Le fait non-seulement n est pas vrai, mais la supposition mêmedu fait n’est pas possible. Le loir, engourdi pendant quatre ou cinq mois, ne pourrait s’engraisser que de l’air qu il respire. Accordons, si l’on veut ( et c’est beaucoup trop accorder ), qu’une partie de cet air se tourne en nourriture : en résultera-t-il une augmentation si considérable ? cette nourriture si légère pourra-t-elle même suffire à la déperdition continuelle qui se fait par la transpiration ? ce qui a pu faire tomber Aristote dans cette erreur, c’est qu’en Grèce, où les hivers sont tempérés, les loirs ne dorment pas continuellement, et que, prenant de la nourriture, peut-être abondamment, toutes les fois que la chaleur les raminc, il les aura trouvés très-gras, quoique engourdis. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’ils sont gras en tout temps, et plus gras en automne qu’en été : leur chair est assez semblable à celle du cochon d Inde. Les loirs faisaient partie de la bonne chère chez les Romains; ils en élevaient en quantité. Varron donne la manière de faire des garennes de loirs, et Apicius celle d’en faire des ragoûts. Cet usage n’a point été suivi, soit qu’on ait eu du dégoût pour ces animaux, parce qu’ils ressemblent aux rats, soit qu’en effet leur chair ne soit pas de bien bon goût. J’ai ouï dire à des paysans qui en avaient mangé, qu’elle n’était guère meilleure que celle du rat d’eau. Au reste, il n’y a que le loir qui soit mangeable; le lérot a la chair mauvaise et d’une odeur désagréable.

Le loir ressemble assez à l’écureuil par les habitudes naturelles; il habite, comme lui, les forêts; il grimpe sur les arbres, saute de branche en branche, moins légèrement à la vérité que l’écureuil, qui a les jambes plus longues, le ventre bien moins gros, et qui est aussi maigre que le loir est gras : cependant ils vivent tous deux des mêmes aliments; de la faine, des noisettes, de la châtaigne, d’autres fruits sauvages, font leur nourriture ordinaire. Le loir mange aussi de petits oiseaux qu il prend dans les nids. Il ne fait point de bauge au-dessus des arbres comme récurcuil, mais il se fait un lit de mousse dans le tronc de ceux qui sont creux; il se gîte aussi dans les fentes des rochers élevés, et toujours dans des lieux secs ; il craint l’humidité, boit peu, et descend rarement à terre ; il diffère encore de l’écurcuil en ce que celui-ci s’apprivoise, et que l’autre demeure toujours sauvage. Les loirs s’accouplent sur la fin du printemps ; ils font leurs petits en été ; les portées sont ordinairement de quatre ou de cinq : ils croissent vite, et l’on assure qu’ils ne vivent que six ans. En Italie, où l’on est encore dans l’usage de les manger, on fait des fosses dans les bois, que l'on tapisse de mousse, qu’on recouvre de paille, et où l’on jette de la faîne : on choisit un

lieu sec à l’abri d’un rocher exposé au midi ; les loirs s’y rendent en nombre, et on les y trouve engourdis vers la fin de l’automne; c’est le temps où ils sont les meilleurs à manger. Ces petits animaux sont courageux et défendent leur vie jusqu’à la dernière extrémité : ils ont les dents de devant trèslongues et très-fortes ; aussi mordent-ils violemment : ils ne craignent ni la belette ni les petits oiseaux de proie; ils échappent au renard, qui ne peut les suivre au-dessus des arbres : leurs plus grands ennemis sont les chats sauvages et les martes.

Celte espèce n’est pas extrêmement répandue : on ne la trouve point dans les climats très-froids, comme la Laponie, la Suède; du moins les natura listes du nord n’en parlent point; l’espèce de loir qu’ils indiquent est le muscardin, la plus petite des trois. Je présume aussi qu’on ne les trouve pas dans les climats très-chauds, puisque les voyageurs n’en font aucune mention. Il n’y a que peu ou point de loirs dans les pays découverts, comme l’Angleterre; il leur faut un climat tempéré et un pays couvert de bois : on en trouve en Espagne, en Erance, en Grèce, en Italie, en Allemagne, en Suisse, où ils habitent dans les forêts, sur les collines, et non pas au-dessus des hautes montagnes, comme les marmottes, qui, quoique sujettes à s’engourdir par le froid, semblent chercher la neige et les frimas.

LE LÉROT.

(le loir LÉROT.)

Famille des rongeurs, genre rat. (Cuvier.)

Le loir demeure dans les forêts, et semble fuir nos habitations; le lérot au contraire habite nos jardins, et se trouve quelquefois dans nos maisons; l’espèce en est aussi plus nombreuse, plus généralement répandue, et il y a peu de jardins qui n’en soient infestés. Ils se nichent dans les* trous des murailles ; ils courent sur les arbres en espalier, choisissent les meilleurs fruits, et les entament tous dans le temps qu’ils commencent à mûrir : ils semblent aimer les pêches de préférence; et, si l’on veut en conserver, il faut avoir grand soin de détruire les lérols. Ils grimpent aussi sur les poiriers, les abricotiers, les pruniers; et, si les fruits doux leur manquent, ils mangent des amandes, des noisettes, des noix, et même des graines légumineuses : ils en transportent en grande quantité dans leurs retraites, qu’ils pratiquent

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en terre, surtout dans les jardins soignés, car dans les anciens vergers on les trouve souvent dans de vieux arbres creux; ils se font un lit d’herbes, de mousse et de feuilles. Le froid les engourdit, et la chaleur les ranime. On en trouve quelquefois huit ou dix dans le même lieu, tous engourdis, tous resserrés en boule au milieu de leurs provisions de noix et de noisettes.

Ils s’accouplent au printemps, produisent en été, et font cinq ou six petits qui croissent promptement, mais qui cependant ne produisent eux-mêmes que dans l’année suivante. Leur chair n’est pas mangeable comme celle du loir; ils ont même la mauvaise odeur du rat domestique, au lieu que le loir ne sent rien ; ils ne deviennent pas aussi gras, et manquent des feuillets graisseux qui se trouvent dans le loir, et qui enveloppent la masse entière des intestins. On trouve des lérots, dans tous les climats tempérés de l’Europe, et même en Pologne, en Prusse ; mais il ne parait pas qu’il y en ait en Suède, ni dans les pays septentrionaux.

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