L’OURS
( l’ours brun u’europe- )
Ordre des carnassiers, famille des carnivores, tribu des plantigrades, genre ours.
(CüVlER.)
Il n’y a aucun animal, du moins de ceux qui sont assez généralement connus, sur lequel les auteurs d’bistoire naturelle aient autant varié que sur l’ours : leurs incertitudes, et même leurs contradictions sur la nature et les mœurs de cet animal, m’ont paru venir de ce qu’ils n’en ont pas distingué les espèces, et qu’ils rapportent quebiuefois de l’une ce qui appartient à l’autre. D'abord, il ne faut pas confondre l’ours de terre avec l’ours de mer, appelé communément ours blanc, ours de la mer Glaciale; ce sont deux animaux très-différents, tant pour la forme du corps, que pour les habitudes naturelles; ensuite il faut distinguer deux espèces dans les ours terrestres, les bruns et les noirs *, lesquels, n’ayant pas les mêmes inclinations, les mêmes appétits naturels, ne peuvent pas être regardés comme des variétés d’une seule et même espèce, mais doivent être considérés comme deux espèces distinctes et séparées. De plus, il y a encore des ours de terre qui sont blancs ** , et qui, quoique ressemblants par la couleur aux ours de mer, en diffèrent par tout le reste autant qne les autres ours. On trouve ces ours blancs terrestres dans la grande Tartarie, en Moscovie, en Lithuanie et dans les autres provinces du nord. Ce n’est pas la rigueur du climat qui les fait blanchir pendant Ihiver, comme les hermines ou les lièvres; ces ours naissent blancs, et demeurent blancs en tout temps : il faudrait donc encore les regarder comme une quatrième espèce, s’il ne se trouvait aussi des ours à poil mêlé de brun et de blanc, ce qui désigne une race intermédiaire entre cet ours blanc terrestre et 1 ours brun ou noir; pai conséquent 1 ours blanc
* Nous comprenons ici sons la dciioininalion d ours bruns ceux qui sont l)ruris, fauves, roux, rougeâtres; cl par celle d’ours noirs, ceux qui sont noirâtres, aussi bien que tout à fait noirs.
‘‘ L’our.s blanc d’Europe ; c’est une variété albine de 1 ours brun.
JliSTOiHE JNATEUELLE
terrestre n’est qu'une variété de l une ou de l aulre de ces espèces.
On trouve dans les Alpes Tours brun assez communément et rarement ours noir, qui se trouve au contraii e en grand nombre dans les forêts des pays septentrionaux de l’Europe et de TAinérique. I.e brun est féroce et carnassier, le noir n est que farouche, et refuse constamment de manger de a chair. j\ous ne pouvons pas en donner un témoignage plus net et plus récent que celui de M. du Pratz. Voici ce qu’il en dit dans son Histoire de la Louisiane : « L’ours paraît* Thiver dans la Louisiane, parce que les neiges « qui couvrent les terres du nord, Tempêehant de trouver sa nourriture, le « chassent des pays septentrionaux; il vit de fruits, entre autres de glands et « de racines, et ses mets les plus délicieux sont le miel et le lait : lorsqu'il « en rencontre, il se laisserait plutôt tuer que de quitter prise. xMalgré la V prévention où 1 on est que 1 ours est carnassier, je prétends, avec tous ceux « de cette province et des pays circonvoisins, qu'il ne Test nullement. Il « n est jamais arrivé que ces animaux aient dévoré des hommes, malgré « leur multitude et la faim extrême qu’ils souffrent quelquefois, puisque « même, dans ce cas, ils ne mangent point la viande de boucherie qu’ils « rencontrent. Dans le temps que je demeurais aux Natchés, il y eut un « hiver si rude dans les terres du nord, que ces animaux descendirent en « grande quantité ; ils étaient si communs, qu’ils s’affamaient les uns les « autres, et étaient très-maigres ; la grande faim les faisait sortir des bois qui « bordent le fleuve; on les voyait courir la nuit dans les habitations, et en- « Irer dans les cours qui n’étaient pas bien fermées; ils y trouvaient des « viandes exposées au frais, ils n y touchaient point, et mangeaient seule- « ment les grains qu ils pouvaient rencontrer. C était assurément dans une « pareille occasion, et dans un besoin aussi pressant, qu’ils auraient dû ma- « nifester leur fureur carnassière, si peu qu'ils eussent été de cette nature.
« Ils n ont jamais tué d’animaux pour les dévorer; et pour peu qu’ils fussent « carnassiers, ils n’abandonneraient pas les pays couverts de neige, où ils « trouveraient des hommes et des animaux à discrétion, pour aller au loin « chercher des fruits et des racines, nourriture que les bêtes carnassières « refusent de manger. » M. du Pratz ajoute dans une note que, depuis qu’il a écrit cet article, il a appris avec certitude que, dans les montagnes de Savoie, il y a deux sortes d ours : les uns noirs, comme ceux de la Louisiane, qui ne sont point carnassiers; les autres rouges, qui sont aussi carnassiers que les loups. Le baron de la Horitan dit que les ours du Canada sont extrêmement noirs et peu dangereux ; qu’ils n’attaquent jamais les hommes, à moins qu’on ne tire dessus et qu’on ne les blesse. Et il dit aussi que les ours rougeâtres sont méchants, qu’ils viennent effrontément attaquer les chasseurs, au lieu que les noirs s’enfuient.
Wormius a écrit qu’on connaît trois ours en IVorwége : le premier {liressdiur), très-grand, qui n'est pas tout à fait noir, mais brun, et qui n'est
* 11 s agit ici de l’ours noir, cl non de l’uurs brun.
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pns si nuisible que les autres, ne vivant que d’Iierbes et de feuilles d’arbres; le seennd (ildgiersdiur), plus petit, plus noir, carnassier, et attaquant souvent les ebevaux et les autres animaux, surtout en automne; le troisième (myrebiorn) qui est le plus petit de tous, et qui ne laisse pas d’étre nuisible. Il se nourrit, dit-il, de fourmis, et se plaît à renverser les fourmilières. On a remarqué (ajoute-t-il sans preuve) que ces trois espèces se mêlent, et produisent ensemble des espèces intermédiaires; que ceux qui sont carnassiers attaquent les troupeaux, foulent toutes les bêtes comme le loup, et n’en dévorent qu’une ou deux; que, quoique carnassiers, ils mangent des fruits .sauvages; et que, quand il y a une grande quantité de sorbes, ils sont plus à craindre que jamais, parce que ce fruit acerbe leur agace si fort les denus, qu’il n’y a que le sang et la graisse qui puissent leur ôter cet agacement qui les empêche de manger. Mais la plupart de ces faits rapportés par Wormius me paraissent fort équivoques; car il n’y a point d’exemple que des animaux dont les appétits sont constamment différents, comme dans les deux premières espèces, dont les uns ne mangent que l’herbe et des feuilles, et les autres de la chair et du sang, se mêlent ensemble et produisent une espèce intermédiaire. D'ailleurs, ce sont ici les ours noirs qui sont carnassiers, et les bruns qui sont frugivores; ce qui est absolument contraire à la vérité. De plus, le père Rzaczynski, Polonais, et M. Klein, de Dantzick, qui ont parlé des ours de leur pays, n’en admettent que deux espèces, les noirs et les bruns ou roux; et parmi ces derniers, des grands et des petits. Ils «lisent que les ours noirs sont les plus rares, que les bruns sont au contraire fort communs; que ce sont les ours noirs qui sont les plus grands et qui mangent les fourmis, et enfin que les grands ours bruns ou roux sont les plus nuisibles et les plus carnassiers. Ces témoignages, aussi bien que ceux de M. du Pratz et du baron de la Ilontan, sont, comme l’on voit, tout à fait opposés à celui de 'Wormius i|ue je viens de citer. En effet, il parait certain que les ours rouges, roux ou bruns, qui se trouvent nori-seidement ên Savoie, mais dans les hautes montagnes, dans les vastes forêts, et dans presque tous les déserts de la terre, dévorent les animaux vivants, et mangent même les voiries les plus infectes. Les ours noirs n'habitent guère que les pays froids ; mais on trouve des ours bruns ou roux dans les climats froids et tempérés, et môme dans les régions du midi. Ils étaient communs chez les Grecs; les Romains. en faisaient venir de Libye pour servir à leurs spectacles : il s’en trouveà la Chine, au Japon, en Arabie, en Egypte, et ju.sque dans l’îlc de Java. .Aristote parle aussi des ours blancs terrestres, et regarde cette différence de couleur comme accidentelle, et provenant, dit-il, d’un défaut dans la génération. Il y a donc des ours dans tous les pays déserts, escarpés ou couverts; mais on n en trouve point dans les royaumes bien peuplés, ni dans les terres découvertes et cultivées : il n'y en a point en France, non plus qu'en Angleterre, si ce n’est peut-être quelques-uns dans les montagnes les moins fréquentées.
L'ours est non-seidement sauvage, mais solitaire; il fuit par instinct toute
ts-i IIISTOÏKK NATURELLE
société; il s éloigne des lieux où les hommes ont accès; il ne se trouve à son aise que dans les endroits qui appariiennerit encore à la vieille nature : une caverne antique dans des rochers inaccessibles, uue grotte formée par le temps dans le tronc d’un vieux arbre, au milieu d’une épaisse forêt, lui servent de domicile : il s'y retire seul, y passe une partie de l’hiver sans provisions, sans en sortir pendant plusieurs semaines. Cependant, il n’est point engourdi ni privé de sentiment, cornn)e le loir ou la marmotte ; mais, comme il est naturellement gras, et qu’il l'est excessivement sur la lin de l’automne, temps auquel il se recèle, cette abondance de graisse lui fait supporter l’abstinence, et il ne sort de sa bauge que lorsqu’il se sent affamé. On prétend que c’est au bout d’environ quarante jours que les mâles sortent de leurs retraites, mais que les femelles y restent quatre mois, parce qu’elles y font leurs petits. J’ai peine à croire qu’elles puissent non-seulement subsister, mais encore nourrir leurs petits sans prendre elles-mêmes aucune nourriture pendant un aussi long espace de temps. On convient qu’elles sont excessivement grasses lorsqu’elles sont pleines; que d’ailleurs, étant vêtues d’un poil très-épais, dormant la plus grande partie du temps, et ne se donnant aucun mouvement, elles doivent perdre Irés-peu par la transpiration : mais, s’il est vrai que les mâles sortent au bout de quarante jours, pressés par le besoin de prendre de la nourriture, il n’est pas naturel d’imaginer que les femelles ne soient [tas encore plus pressées du même besoin après qti elles ont mis bas, et lorsque, allaitant leurs petits, elles se trouvent doublement épuisées, à moins que I on ne veuille supposer qu'elles en dévorent quelques-uns avec les enveloppes et tout le reste du produit superflu de leur accouchement : ce qui ne me paraît pas vraisemblable, malgré l’exemple des chattes, qui mangent quelquefois leurs petits. Au reste, nous ne parlons ici que de l'espèce des ours bruns, dont les mâles dévorent en effet les oursons nouveau-nés, lorsqu’ils les trouvent dans leurs nids; mais les femelles, au contraire, semblent les aimer jusqu’à la fureur : elles sont, lorsqu elles ont mis bas, plus féroces, plus dangereuses que les mâles; elles combattent et s’exposent à tout pour sauver leurs petits, qui ne sont point informes en naissant, comme l’ont dit les anciens, et qui, lors(|u’ils sont nés, croissent à peu près aussi vite que les autres animaux : ils sont parfaitement formés dans le sein de leur mère; et si les fœtus ou les jeunes oursons ont paru inlormes.au premier coup d’œil, c’est que l’ours adulte 1 est lui-méme par la masse, la grosseur et la disproportion du corps et des membres; et l’on sait que, dans toutes les espèces, le fœtus ou le petit nouveau-né est plus disproportionné que l’animal adulte.
Les ours se recherchent en automne : la femelle est, dit-on, plus ardente que le mâle; on prétend qu’elle se couche sur le dos ttoiir le recevoir, qu’elle I embrasse étroitement, qu'elle le retient longtemps, etc. : mais il est plus certain qu’ils s’aeouplent à la manière des quadrupèdes. L’on a vu des ours captifs s’accoupler et produire : seulement on n’a pas observé combien dure le temps de la gestation. Aristote dit qu’il n’est que de trente jours. Comme