Oeuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier
Nous n entreprenons pas de donriei' ici une liistuire des oiseaux aussi complète, aussi détaillée que l'est celle des animaux quadrupèdes: celle première tâche, quoique longue et difficile à remplir, n'élart pas impossible, parce que le nombre des quadrupèdes n étant guère que de deux cents espèces, dont plus du tiers se trouve dans nos contrées on dans les climats voisins, il était possible d’abord de donner l’histoire de cenx-ci d’après nos propres observations ; que dans le nombre des quadrupèdes etrangers, il y en a plusieurs de bien connus des voyageurs d’après lesquels nous pouvions écrire ; qu’enfin nous devions espérer, avec des soins et du temps, de nous les procurer presque tous pour les examiner: et l'on voit que nos espérances ont été remplies, puisqu’à l'exception d’un très-petit nombre d’animaux qui nous sont arrives depuis, et que nous donnerons par supplément, nous avons fait l’histoire et la description de lous les quadrupèdes. Cet ouvrage est le fruit de près de vingt ans d étude et de recherches; et quoique pendant ce même temps nous n’ayons rien négligé pour nous instruire sur les oiseaux, et pour nous en procurer toutes les espèces rares; que nous ayons même réussi à rendre cette partie du Cabinet du Roi plus nombreuse et plus complète qu’aucune autre collection du même genre qui soit en Europe, nous devons cependant convenir qu’il nous en manque encore un assez grand nom re. A la vérité, la plupart des espèces qui nous manquent, manquent également partout ailleurs; mais ce qui nous prouve que nous sommes encore bien loin d’être soTvent i’l plus de sept ou huit cents espèces, c’est que
.... oiseaux qui ne sont décrits nulle part, et que d’un
re CO e I y en a plusieurs qui ont été indiqués par nos ornithologistes modernes qui nous manquent encore, et que nous n’avons pu nous procurer.il exi.ste peut-être quinze cents, peut-être deux mille espèces d’oiseaux. Pouvons-nous espérer de les rassembler toutes? Et cela n’est encoreque l’une des moindres difficullésque l’on pourra lever avec le temps ; il y a plusieurs autres obstacles dont nous avons surmonté quelques-uns, cl dont les autres nous paraissent invincibles. Il faut qu’on me permette d entre ici dans le détail de toutes ces difficultés : celte exposition est d’autant plus nécessaire, que sans elle on ne concevrait pas les raisons du plan et de la forme de mon ouvrage.
Les espèces dans les oiseaux sont non-seulement en beaucoup plus grand nombre que dans les animaux quadrupèdes, mais elles sont aussi sujettes .i beaucoup plus de Variétés; c’est une suite nécessaire de la loi des combinaisons où le nombre des
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résiillats migmontfen liion phingratKir raison que celui des éléinenis : c’csl aussi une règle que la nalure semble s’être prescrite à mesure qu’elle se multiplie ; car les grands animaux qui ne produisent que rarement et en petit nombre n’ont que peu d’espèces voisines, et point de variétés, tandis que les petits tiennent à un grand nombre d’autres familles, et sont sujets, dans chaque espèce, à varier beaucoup ; et les oiseaux paraissent varier encore beaucoup plus que les petits animaux quadrupèdes, parce qu’en général les oiseaux sont plus nombreux, plus petits, et qu’ils produisent en plus grand nombre. Indépendamment de cette cause générale, il y en a de particulières pour les variétés dans plusieurs espèces d’oiseaux. Le mâle et la femelle n’ont, dans les quadrupèdes, que des différences assez légères; elles sont bien plus grandes et bien plus apparentes dans les oiseaux : souvent la femelle est si différente du mâle par la grandeur et les couleurs, qu’on les croirait chacun d’une espèce diverse. Plusieurs de nos naturalistes, même des plus habiles, s’y sont mépris, et ont donné le mâle et la femelle d'une même espèce comme deux espèces distinctes et séparées : aussi le premier trait de la description d’un oiseau doit être l’indication de la ressemblance ou de la différence du mâle et de la femelle.
Ainsi, pour connaître exactement tous les oiseaux, un seul individu de chaque espèce ne suffit pas; il en faut deux, un mâle et une femelle : il en faudrait même trois ou quatre, car les jeunes oiseaux sont encore très-différents des adultes et des vieux. Qu’on se représente donc que s’il existe deux mille espèces d’oiseaux, il faudrait en rassembler huit mille individus pour les bien connaître, et l'on jugera facilement de l'impossibilité de faire une telle collection qui augmenterait encore de plus du double, si l’on voulait la rendre complète en y ajoutant les variétés de chaque espèce, dont quelques-unes, comme celle du coq ou du pigeon, sont si fort multipliées qu’il est même difficile d'en faire l’entière énumération.
Le grand nombre des espèces, le nombre encore plus grand des variéiés, les différences de forme, de grandeur, de couleur entre les mâles et les femelles, entre les jeunes, les adultes et les vieux, les diversités qui résultent de l’inQuence du climat et de la nourriture, celles que produit la domesticité, la captivité, le Iransport, les migrations naturelles et forcées; toutes les causes, en un mol, de changement, d’altération, de dégénération, en se réunissant ici et se multipliant, multiplient les obstacles et les difficultés de l’onnlhologie, à ne la considérer même que du côté de la nomenclature, c’est-à-dire de la simple connaissance des objels : et combien ces difficultés n’augmcnlenl-elles pas encore, dès qu’il s'agit d’en donner la description et i’bisloireî Ces deux partie.s, bien plus essentielles que la nomem ialure, et que l’on ne doit jamais sé; arcr en histoire naturelle, se trouvent ici Irès-difficilcs à réunir, et chacune a de plus des difficultés particulières que nous n’avons que trop senties, par le désir que nous avions de les surmonter. L'une des principales est de donner, par le discours, une idée des couleurs; car malheureusement les différences lesplusapparentes entre les oiseaux portent sur les couleurs encore plus que sur les formes. Dans les animaux quadrupèdes, un bon dessin rendu par une gravure noire suffît pour la connaissance distincte de chacun, parce que les couleurs des quadrupèdes n’ctanl qu’en petit nombre et assez uniformes, on peut aisément les dénommer et les indiquer parle discours; mais cela serait impossible, ou du moins supposerait une immensité de paroles, et de paroles très-ennuyeuses pour la description des couleurs dans les oiseaux; il n’y a pas meme de termes en aucune langue pour en exprimer les nuances, les teintes, les reflets et les mélanges; et néanmoins les couleurs soûl ici des caractères essentiels, et souvent les seuls par lesquels on puisse reconnaître un oiseau et le distinguer de tous les autres. J’ai donc pris le parti de faire non-seulement graver, mais peindre les oiseaux à mesure que j’ai pu me les procurer vivants; et ces portraits d’oiseaux, représentes avec leurs couleurs, les font connaître mieux
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<l'un seul coup d'oeil que ne pourrait le faire une longue description aussi fastidieusa que difficile, et toujours très -imparfaite cl très-obscure.
Nous aurons donc, au moyen de ces gravures enluminées, non-seulement la représentation exacte d'un très-grand nombre d'oiseaux, mais encore les indications de leur grandeur et de leur grosseur réelle et relative; nous aurons, au moyen des couleurs, une description, aux yeux, plus parfaite et plus agréable qu’il Vie serait possible de le faire par le discours, et nous renverrons souvent dans tout le cours de cet ouvrage à ces figures coloriées, dès qu’il s’agira de description, de variétés et de différences de grandeur, de couleur, etc. Dans le vrai, les planches enluminées sont faites pour cet ouvrage, et l’ouvrage pour ces planches ; mais, comme il n’est pas possible d’en multiplier assez les exemplaires, que leur nombre ne suffit pas à beaucoup près à ceux qui se sont procuré les volumes précédents de l'Histoire naturelle, nous avons pensé que ce plus grand nombre qui fait proprement le public nous saurait gré de faire aussi graver d'autres planches noires, qui pourront se multiplier autant qu’il sera necessaire; et nousavons choisi pour cela un ou deux oiseaux de chaque genre, afin de donner au moins une idée de leur forme et de leurs principales différences. J’ai fait faire, autant qu’il a été possible, les dessins de ces gravures d’après les oiseaux vivants ; ce ne sont pas les mêmes que ceux des planches enluminées, et je suis persuadé que le public verra avec plaisir qu’on a mis autant de soin à ces dernières qn aux premières.
Par CCS moyens et ces attentions, nous avons surmonté les premières difficultés de la description des oiseaux : nous ne comptons pas donner absolument tous ceux qui nous sont connus, parce que le nombre de nos planches enluminées eût été trop considérable; nous avons même supprimé à dessein la plupart dos variétés; sans cela ce recueil deviendrait immense. Nous avons pensé qu'il fallait nous borner à six ou sept cents planches, qui contiendront près de huit ou neuf cents espèces d oiseaux différents : ce n’est pas avoir tout fait, mais c'est déjà beaucoup ; d’autres, dans daiitres temps, pourront nous compléter, ou faire encore plusel peut-être mieux.
Après les difficultés que nous venons d’exposer sur la nomenclature et sur la desciiption des oiseaux, il s’en présente d'autres encore plus grande.s sur leur histoire. Nous avons donné celle de chaque espèce d'animal quadrupède dans tout le détail que le sujet exige ; il ne nous est pas possible de faire ici de même : car, quoiqu'on ail avant nous beaucoup plus écrit sur les oiseaux que sur les animaux quadrupèdes, leur histoire n’en est pas plus avancée. La plus grande partie des ouvrages de nos orniihologues ne contiennent que des descriplions, cl souvent se réduisent à une 'impie nomenclature; et dans le Irès-pctii nombre de ceux qui ont joint quelques faits historiques à leur description, on ne trouve guère que des choses communes, ai.sées à observer sur les oiseaux de chasse cl de basse-cour. Nous ne connaissons que res *îDparfaUement les habitudes naturelles des autres oiseaux de notre pays, et point du tout celles desoiseaux étrangers. A force d’études et de comparaisons, nous avons au moins trouvé dans les animaux quadrupèdes des faits généraux et des points (ixes, sur lesquels nous nous sommes fondés pour faire leur histoire particulière : la division des animaux nalurels el propres à chaque coni inent a souvent été nuire boussole dans celle mer d'obscurité qui semblait environner celle belle el première partie dcrHisloirenatiirelle,-cnsnitc les climats dans chaque continent que les animaux quadrupèdes alTectent de préférence ou de nécessité, et les lieux où ils paraissent constamment allachés, nous ont fourni des moyens d’être mieux informes et des renseignements pour être plus instruits. Tout cela nous manque dans les oiseaux : ils voyagent avec tant de facilité de province en province, et se Iransporlenl en si peu de temps de climat en climat, qu’à l’exccplion de quelques espèces d’uiseaiix pesants ou sédentaires, il est à croire que les autres peuvent passer d’un continent à.
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l'autre ; de sorte qu’il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de reconnaître les oiseaux propres et naturels à chaque continent, et que la plupart doivent se trouver également dans tous deux; au lieu qu’il n’existe aucun quadrupède des parties méridionales d’un conlinent dans l’autre. Le quadrupède est forcé de subir les lois du climat sous lequel il est né : l’oiseau s’y soustrait et en devient indépendant par la faculté de pouvoir parcourir en peu de temps des espaces très-grands; il n’obéit qu à la saison ; et cette saison qui lui convient se retrouvant successivement la même dans les différents climats, il les parcourt aussi successivement; en sorte que pour savoir leur histoire entière, il faudrait les suivre partout, elcommencer par s’assurer des principales circonstances de leurs voyages ; connaître les routes qu’ilspratiquent, les lieux de repos où ils gîtent, leur séjour dans chaque climat, et les observer dans tous ces endroits éloignés. Ce n’est donc qu’avec le temps, et je puis dire dans la suite des siècles, que l'on pourra donner l'histoire des oiseaux aussi complètement que nous avons donné celle des animaux quadrupèdes. Pour le prouver, prenons un seul oiseau, par exemple, l'hirondelle, celle que tout le monde connaît, qui paraît au printemps, disparait en automne, et fait son nid avec de la terre contre les fenêtres ou dans les rheminées : nous pourrons, en les observant, rendre un compte fidèle et assez exact de leurs mœurs, de leurs habitudes naturelles, et de tout ce qu’elles font pendant les cinq ou six mois de leur séjour dans notre pays; maison ignore tout ce qui leur arrive pendant leur absence; on ne sait ni où elles vont ni d’où elles viennent ; il y a des témoignages pour et contre au sujet de leurs migrations ; les uns assurent qu'elles voyagent et se transportent dans les pays chauds pour y passer le temps de notre hiver; les autres prétendent qu'elles y demeurent engourdies jusqu’au retour du printemps; et ces faits, quoique directement opposés, paraissent néanmoins également appuyés par des observations réitérées. Comment tirer la vérité du sein de ces contradictions? comment la trouver au milieu de ces incertitudes ? J’ai fait ce que j'ai pu pour la démêler; et l'on jugera par les soins qu’il faudrait sc donner et les recherches qu'il faudrait faire pour éclaircir ce seul fait, combien il serait difficile d'acquérir tous ceux dont on aurait besoin pour faire l’histoire complète d'un seul oiseau de passage, et à plus forte raison l’histoire générale des voyages de tous.
Comme j’ai trouvé que dans les quadrupèdes il y a des espèces dont le sang se refroidit et prend à peu près le degré de la température de l’air, et que c’est ce refroi-^ dissement de leur sang qui cause l’état de torpeur et d’engourdissement où ils tombent et demeurent pendant l’hiver, je n’ai pas eu de peine à me per.suader qu'il devait aussi se trouver parmi les oiseaux quelques espèces sujettes à ce même état d’engourdissement causé par le froid : il me paraissait seulement que cela devait être plus rare parmi les oiseaux, parce qu’en général le degré de chaleur de leur corps est un peu plus grand que celui du corps de l’homme et des animaux quadrupèdes. J’ai donc fait des recherches pour connaître quelles peuvent être ces espèces sujettes à l’engourdissement: et pour savoir si l’hirondelle était du nombre, j’en ai fait enfermer quelques-unes dans une glacière où je les ai tenues plus ou moins de temps : elles ne s’y sont point engourdies; la plupart y sont mortes, et aucune n’a repris de mouvement aux rayons du soleil; les autres, qui n’avaient souffert le froid de la glacière que pendant peu de temps, ont conservé leur mouvement et en sont sorties bien vivantes. J’ai cru devoir conclure de cette expérience que celte espèce d’hirondelle n’est point sujette à l’état de torpeur et d’engourdissement que suppose néanmoins et très-nécessairement le fait de leur séjour au fond de l'eau pendant l’hiver. D’ailleurs m’étant infoyné auprès de quelques voyageurs dignes de foi, je les ai trouvés d’accord sur le passage des hirondelles au delà delà Méditerranée; etM.Adan.son m'a positivement assuré que, pendant le séjour assez long qu'il a fait au Sénégal, il
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avait vu coiislamment les hirondelles à longue queue, c’est-à-dire nos hirondelles de cheminée, dont il est ici question, arriver au Sénégal dans la saison même où elles parlent de France, et quilter les terres du Sénégal au printemps. On ne peut donc guère douter que cette espèce d’hirondelle ne passe en effet d'Europe en Afrique en automne, et d’Afrique en Europe au printemps : par con.séquent, elle ne s’engourdit pas ni ne se cache dans des trous, ni ne se jette dans l’eau à l’approche de l’hiver ; d’autant qu’il y a un autre fait, dont je me suis assuré, qui vient à l’appui des précédents, et prouve encore que cette hirondelle n’est point sujette à l’engourdissement par le froid, et qu’elle en peut supporter la rigueur jusqu’à un certain degré au delà duquel elle périt ; car si l’on observe ces oiseaux quelque temps avant leur départ, on les voit d’abord vers la fin de la belle saison voler en famille, le père, la mère et les petits ; ensuite plusieurs familles se réunir et former successivement des troupes d’autant plus nombreuses que le temps du départ est plus prochain ; par- ■ tir enfin presque toutes ensemble en trois ou quatre jours à la fin de septembre ou au commencement d’octobre : mais il en reste quelques-unes, qui ne partent que huit jours, quinze jours, trois semaines après les autres, et quelques-unes encore qui ne parlent point et meurent aux premiers grands froids; ces hirondelles qui retardent leur voyage sont celles dont les petits ne sont pas encore assez forts pour les suivre. Celles dont on a détruit plusieurs fois les nids après la ponte, et qui ont perdu du temps à les reconstruire et à pondre une seconde ou une troisième fois, demeurent par amour pour leurs petits, et aiment mieux souffrir l'intempérie de la saison que de les abandonner : ainsi elles ne partent qu’après les autres, ne pouvant emmener plus tôt leurs petits, ou même elles restent au pays pour y mourir avec eux.
Il paraît donc bien démontré par ces faits que les hirondelles de cheminée passent successivement et alternativement de notre climat dans un climat plus chaud ; dans celui-ci, pour y demeurer pendant l’été, et dans l'autre pour y passer l’hiver ; et que par conséquent elles ne s'engourdissent pas. Mais, d’un autre coté, que peut-on opposer aux témoignages assez précis des gens qui ont vu des hiromicllcs s’attrouper et se jeter dans les eaux à l’approche de l’hiver; qui non-seulement les ont vues s'y jeter, mais en ont vu tirer de l’eau, et même de dessous la glace avec des filets? que répondre à ceux qui les ont vues, dans cet étal de torpeur, reprendre peu h peu le mouvement et la vie en les mettant dans un lieu chaud, et en les approchant du feu avec précaution? Je ne trouve qu'un moyen de concilier ces faits : c’est de dire que l’hirondelle qui s’engourdit n’csl pas la même que celle qui voyage ; que ce sont deux espèces différentes, que l’on n’a pas distinguées faute de les avoir soigneusement comparées. Si les rats cl les loirs étaient des animaux aussi fugitifs et aussi difficiles a observer que les hirondelles, et que, faute de les avoir regardés d’assez près, l’on prit les loirs pour les rats, il se trouverait la même contradiction entre ceux qui assureraient que les rats s’engourdissent et ceux qui soutiendraient qu’ils ne s’engourdissent pas. Celle erreur est assez naturelle, et doit être d’autant plus fréquente que les choses sont moins connues, plus éloignées, plus difficiles à observer. Je présume donc qu'il y a en effet une espèce d’oiseau, voisine rie celle de l'hirondelle, et peutêtre aussi ressemblante à l’hirondelle que le loir l’est au rat, qui s’engourdit en effet; et c’est vraisemblablement le petit martinet ou peul-êlre l’hirondelle de rivage. Il faudrait donc faire sur ces espèces, pour reconnaître si leur sang se refroidit, les mêmes expériences que j’ai faites sur riiirondclle de cheminée. Ces recherches ne demandent, à la vérité, que des soins et du temps ; mais malheureusement le temps est de toutes les choses celle qui nous appartient le moins et nous manque le plus. Quelqu’un qui s’appliquerait uniquement à observer les oiseaux, et qui se dévouerait même à ne faire que l’histoire d’un seul genre, serait forcé d’employer plusieurs années à celte espèce de travail, dont le résultat ne serait encore qu’une très-petite
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partie de l’I.istüirc générale des oiseaux : car, pour ne pas perdre de vue l'exemple que nous venons de donner, supposons qu’il soit bien certain que l’hirondelle voyageuse passe d'Europe en Afrique; et posons en même temps que nous ayons bien observe tout ce qu’elle fait pendant son séjour dans notre climat, que nous en ayons bien rédigé les faits, il nous manquera encore tous ceux qui se passent dans le climat éloigné : nous ignorons si ces oiseaux y nichent et pondent comme en Europe; nous ne savons pas s'ils arrivent en plus ou moins grand nombre qu’ils en sont parties ; nous ne connaissons pas quels sont les insectes sur lesquels ils vivent dans cetle terré étrangère ; les autres circonstances de leur voyage, de leur repos en route, de leur séjour, sont également ignorées; en sorte que l'histoire naturelle des oiscau’x, donnée avec autant de détail que nous avons donné l’Iiistoire des animaux quadrupèdes, ne peut être l'ouvrage d’un seul homme, ni même celui de plusieurs hommes dans lé même temps, parce que, non-seulement le nombre des choses qu’on ignore est bien plus grand que celui des choses que l'un sait, mais encore parce que ces mêmes choses qu’on ignore sont presque impossibles ou du moins très-dilTiciles à savoir; et que, d’ailleurs, comme la plupart sont petites, inutiles ou de peu de conséquence, les bons esprits ne peuvent manquer de les dédaigner, et cherchent à s’occuper d’objets plus grands ou plus utiles. ^
G est par toutes ces considérations que j’ai cru devoir me former un plan différent pour 1 histoire des oiseaux de celui que je me suis proposé, cl que j’ai tâché de remplir pour l’histoire des quadrupèdes. Au lieu de traiter les oiseaux un à un, c’est-àdire par espèces distinctes et séparées, je les réunirai plusieurs ensemble sous un même genre, sans cependant les conlondrc et renoncer à les distinguer lorsqu’elles pourront 1 être ; par ce moyen, j’ai beaucoup abrégé, et j'ai réduit à une assez petite étendue cette histoire des oiseaux qui serait devenue trop volumineuse, si d’un côté j eusse traité de chaque espèce en particulier en me livrant aux discussions de la nomenclature, et que d’autre côté je n’eusse pas supprimé, par le moyen des couleurs, la plus grande partie du long discours qui eût été nécessaire pour chaque description. Il n y aura donc guère que les oiseaux domestiques et quelques espèces majeures, ou particulièrement remarquables, que je traiterai par articles séparés. Tous les autres oiseaux, surtout les plus petits, seront réunis avec les espèces voisines, et présentés ensemble comme étant à peu près du même naturel eide la môme làmille; le nombre des affinités, comme celui des variétés, est toujours d’autant plus grand que les espèces sont plus petites. Un moineau, une fauvette ont peut-être chacun vingt fuis plus de parenis que non ont I autruche ou le dindon : j’entends par le nombre de parents, le nombre des espèces voisines et assez ressemblantes pour pouvoir être regardées comme des branches collatérales d’une même tige, ou d’une lige si voisine d une autre, qu on peut leur supposer une souche commune et présumer que toutes sont originaircmenl issues de celte mémo souche à laquelle elles tiennent encore par ce grand nombre de ressemblances communes entre elles; et ces espèces voisines ne se sont probablement séparées les unes des autres que par les iniluerices du climat, de la nourriture, et par la succession du temps qui amène toutes les combinaisons possibles, et met au jour tous les moyens de variété, de perfection, d’allération et de dégénération.
Ce n’est pas que nous prétendions que chacun de nos articles ne contiendra réellement et exclusivcrnenl que les espèces qui ont en effet le degré de parenté dont nous parlons : il faudrait être plu.s instruit que nous ne le sommes et que nous ne pouvons l'être, sur les effets du mélange des espèces et sur leur produit dans les oiseaux ; car, indépendamment des varicics naturelles et accidentelles qui, comme nous l’avons' dit, sont plus nombreuses, plus multipliées dans les oiseaux que dans les quadrupèdes, il y a encore une autre cause qui concourt avec ces variétés pour augmenter, eu
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apparem e, la quanlilé des especes. Les oiseaux sont, en général, plus chauds et plus prolifi(|ues que les animaux quadrupèdes; ils s’unissent plus fréquemment, et lorsqu’ils manquent de femelles de leur espèce, ils se mêlent plus volontiers que les quadrupèdes avec les espèces voisines, et produisent ordinairement des métis féconds et non pas des mulets stériles : on le voit par les exemples du chardonneret, du tarin et du serin; les métis qu'ils produisent peuvent, en s’unissant, produire d’autres individus semblables à eux, et former par conséquent de nouvelles espèces intermédiaires et plus ou moins ressemblantes à celles dont elles tirent leur origine. Or, tout ce que nous faisons par art peut se faire, et s'est fait mille et mille fois par la nature : il est donc souvent arrivé des mélanges fortuits et volontaires entre les animaux, et surtout parmi les oiseaux qui souvent, faute de leur femelle, se servent du premier mâle qu'ils rencontrent ou du premier oiseau qui se présente : le besoin de s’unir est chez eux d’une nécessité si pressante, que la plupart sont malades et meurent lorsqu on les empêche d y satisfaire. On voit souvent dans les basses-cours un coq sevré de poules se servir d'un autre coq, d’un chapon, d’un dindon, d’un canard; on voit le faisan se servir de la poule ; on voit dans les volières le serin et le chardonneret, le tarin et le serin, le linol rouge et la linotte commune se chercher pour s’unir : et qui sait tout ce qui se passe en amour au fond des bois? ([iii peut uombrer les jouissances illégitimes entre gens d’espèces différentes? qui pourra jamais séparer toutes les branches bâtardes des tiges légitimes , assigner le temps de leur première origine, déterminer, en un mol, tous les ellets des puis.sanccs de la nature pour la multiplication, toutes ses ressources dans le besoin, tous les suppléments qui en résultent, et qu’elle sait employer pour augmenter le nombre des espèces en remplissant les intervalles qui semblent les séparer?
Notre ouvrage contiendra à peu près tout ce qu’on sait des oiseaux, et néanmoins ce ne sera, comme l’on voit, qu’un sommaire ou plutôt une esquisse de leur histoire : senlemeni cette esquisse sera la première qu’un ait faite en ce genre ; car les ouvrages anciens et nouveaux auxquels on a donné le titre A’Histoire des Oiseaux ne contiennent presque rien d’historique. Tout imparfaite que sera notre histoire, elle pourra servir à la postérité pour en faire une plus complète et meilleure ; je dis à la postérité, car je vois clairement qu’il se passera bien des années avant que nous .soyons aussi instruits sur les oiseaux que nous le sommes aujourd’hui sur les quadrupèdes. Le seul moyen d’avancer l’ornithologie historique serait de faire l'histoire particulière des oiseaux de chaque pays ; d’abord de ceux d’une seule province, ensuite de ceux d’une province voisine, puis de ceux d’une autre plus éloignée ; réunir, après cela, ces hisloires particulières pour composer celle de tous les oiseaux d'un même climat; faire la même chose dans tous les pays et dans tous les différents climats ; comparer ensuite ces histoires particulières, les combiner, pour en tirer les faits et former un corps entier de toutes ces parties séparées. Or.qiii ne voit que cet ouvrage ne peut être que le produit du temps? Quand y aura-t-il des observateurs qui nous rendront compte de ce que foui nos hirondelles au Sénégal et nos cailles en Barbarie? qui seront ceux qui nous informeront des mœurs des oiseaux de la Chine ou du .Monomotapa? et, commeje l’ai déjà fait sentir, cela est-il assez important, assez utile, pour que bien des gens s’en inquiètent ou s’en occupent? Ce que nous donnons ici servira donc longtemps comme une base ou comme un point de ralliement auquel on pourra rapporter les faits nouveaux que le temps amènera. Si l’on continue d’étudier et de cultiver l'histoire naturelle, les faits sc multiplieront, les connaissances augmenteront ; notre esquisse historique, dont nous n’avons pu tracer que les premiers traits, se remplira peu à peu et prendra plus de corps; c’est tout ce que nous pouvons attendre du produit de notre travail, et c'est peut-être trop espérer encore, et en même temps trop nous étendre sur son peu de valeur.
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