‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 4)Chapitre 2 sur 525 · DISCOURS SUR LA NATURE DES OISEAUX · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR LA NATURE DES OISEAUX

Le mot nature a dans notre langue, et dans la plupart des autres idiomes anciens et modernes, deux acceptions très-différentes: l’une suppose un sens actif et général; lorsqu’on nomme la nature purement et simplement, on en fait une espèce d’être idéal, auquel on a coutume de rapporter, comme cause, tous les eff’els constants, tous les phénomènes de 1 univers : I autre acception ne présente qu’un sens passif et particulier. en sorte que, lorsqu’on parle de la nature de l’homme, de celle des animaux, de celle des oiseaux, ce mol signifie, ou plutôt indique et comprend dans sa signification la quantité totale, la .somme des qualités dont la nature, prLse dans la première acception, a doué l’homme, les animaux, les oiseaux, etc. Ainsi la nature active, en produisant les êtres, leur imprime un caractère particulier qui fait leurnaiurc propre et passive, de laquelle dérivent ce qu’on appelle leur naturel, leur instinct et toutes leurs autres habitudes et facultés naturelles. Nous avons déjà traité de la nature de l’homme et de celle des animaux quadrupèdes : la nature des oiseaux demande des considérations particulières; et quoiqu’à certains égards elle nous soit moins connue que celle des quadrupèdes, nous lâcherons néanmoins d’en saisir les principaux attributs, et de la présenter sous son véritable aspect, c’est-à-dire avec les traits caractéristiques et généraux qui la constituent.

Le .sentiment ou plutôt la faculté de sentir, l’instinct, qni n’e.st que le résultat de cette faculté, cl le naturel, qui n’est que l’exercice habituel de l’instinct guidé et même produit par le sentiment, ne sont pas, à beaucoup près, les mêmes dans les différents êtres : ces qualités intérieures dépendent de l’organisation en général, et en particulier de celle des sens; et elles sont relatives, non-seulement à leur plus ou moins grand degré de perfection, mais encore à l’ordre de supériorité que met entre les .sens ce degré de pcrfectinn Dans l'homme, où tout doit être jugement et raison, le sens du toucher est plus parfait que dans l’animal, où il v a moins de jugement que de sentiment; et au contraire l’odorat est plus parfait dans l’animal que dans l’homme parce que le toucher est le sens de la connaissance, et que l’odorat ne peut être que celui du sentiment. Mais comme peu de gens distinguent nettement les nuances qui séparent les idées et les sensations, la connaissance et le sentiment, la raison et l’instinct, nous mettrons à part ce que nous appelons chez nous raisonnement, discerne^ ment, jugement, et nous nous bornerons à comparer les différents produits du simple sentiment, et à rechercher les causes de la diversité de l'instinct qui. quoique varié à l’infini dans le nombre immense des espèces d’animaux, qui tous en sont pourvus paraît néanmoins être plus constant, plus uniforme, plus régulier, moins capricieux’ moins sujet à l’erreur que ne l’est la raison d.ans la seule espèce qui cr..il la posséder.’

En comparant les sens, qui sont les premières puissances motrices de l’instinct dans tous les animaux, nous trouverons d’abord que le sens de la vue est plus étendu, plus vif, plus net et plus distinct dans les oiseaux en général que dans les quadrupèdes : je dis en général, parce qu'il paraît y avoir des exceptions, des oiseaux qui. comme les hiboux, voient moins qu’aucun des quadrupèdes ; mais c’est un effet particulier que nous examinerons à part; d’autant que si ces oiseaux voientinal pendant le jour, ils voient très-bien pendant la nuit, cl que ce n’est que par un excès de sensibilité dans l’organe qu’ils cessent de voir à une grande lumière. Cela même vient a l’appui de noire assertion ; car la perfection d’un sens dépend principalement du degre de sa sensibilité ; et ce qui prouve qu’en effet l’œil est plus parfait dansl’oiseau, cesl que la nature 1 a travaillé davantage. II y a. comme l’on sait, deux membranes

des oiseaux. y

Je plus, l’une extérieure cl l’aulre intérieure, dans les yeux de tous les oiseaux, qui ne se trouvent pas dans l’horame : la première *, c’est-à-dire la plus extérieure de ces membranes, est placée dans le grand angle de l’œil ; c’est une seconde paupière plus transparente que la première, dont les mouvements obéissent également à la voonle, dont 1 usage est de nettoyer et polir la cornée, et qui leur sert aussi à tempérer exeesde ta lumicre. et ménager par conséquent la grande sensibilité de leurs yeuxa secon e est située au fond de l’œil et paraît être un épanouissement du nerf optique, qui, recevant plus immédiatement les impressions de la lumière, doit dès lors elre plus aisément ébranlé, plus sensible qu’il ne l’est dans les autres animaux, et c est cette grande sensibilité qui rend la vue des oiseaux bien plus parfaite et beaucoup plus étendue. Un épervier voit d’en haut, et de vingt fois plus loin une alouette sur une molle de terre qu’un homme ou un chien ne peuvent l’apercevoir. Un milan, qui s elève à une hauteur si grande que nous le perdons de vue, voit de là les petits lézards, les mulots, les oiseaux, et choisit ceux sur lesquels il veut fondre; et cette, P us grande étendue dans le sens de la vue est accompagnée d’une netteté, d’une précision tout aussi grandes, parce que l’organe étant en même temps très-souple et trcs-sensible, l’œil se renfle ou s’aplatit, se couvre ou se découvre, se rétrécit ou s élargit, et prend aisément, promptement et alternativement toutes les formes nécessaires pour agir et voir parfaitement à toutes les lumières cl à toutes les distances.

D ailleurs, le sens de la vue étant le seul qui produise les idées du mouvement, le seul par lequel on puisse comparer immédiatement les espaces parcourus, et les oiseaux étant d,t tous les animaux les plus habiles, les plus propres au mouvement, ■I n est pas étonnant qu’ils aient en môme temps le sens qui le guide plus parfait et plus sûr; Ils peuvent parcourir dans un très-petit temps uu grand espace, il faut donc qu Ils en voient rétendue et même les limites. Si la nature, en leur donnant la rapidité du vol, les eût rendus myopes, ces deux qualités eussent été contraires ; l’oiseau n’aurail jamais osé se servir de sa légèreté, ni prendre un essor rapide ; il n’aurait fait que voltiger lenleinciil, dans la crainte des chocs et des résislances imprévus, l.a seule vitesse avec laquelle on voit voler un oiseau peut indiquer la portée de sa vue; je ne dis pas la portée absolue, mais relative ; un oiseau dont le vol est très-vif, direct et soutenu, voit certainement plus loin qu’un autre de même forme, qui néanmoins se meut plus lentement et plus obliquement ; et si jamais la nature a produit des oiseaux à vue courte et à vol très-rapide, ces espèces auront péri par cette contrariété de qualités, dont l’une non-seulement empêche l’exercice de l'autre, mais expose I individu à des risques sans nombre : d’où l’on doit présumer que les oiseaux dont le vol est le plus court et le plus lent sont ceux aussi dont la vue est la moins étendue ; comme l’on voit, dans les quadrupèdes, ceux qu’on nomme paresseux basL*" lentement, avoir les yeux couverts ci la vue

L’idée du mouvement et toutes les autres idées qui l’accompagnent ou qui en dérivent, telles que celles des vitesses relatives, de la grandeur des espaces de la propor lion des hauteurs, des profondeurs et des inégalités des surfaces, sont donc plus net tes, et tiennent plus de place dans la tète de l’oiseau que dans celle du quadrupède • cl 11 semble que la nature ail voulu nous indiquer celte vérité par la proportion qu’elle a mise entre la grandeur de l’œil et celle de la tète ; car, dans les oiseaux, les yeux sont proportionnellement beaucoup plus grands que dans l’homme et dans les animaux quadrupèdes ; ils sont plus grands, plus organisés, puisqu’il y a deux membranes de plus ; ils sont donc plus sensibles; et dès lors ce sens de la vue, plus

* ma. Cette paupière interne se trouve dans plusieurs animaux quadrupèdes ; mais, dans la plupart, elle n’est pas mobile comme dans les oiseaux.

BUFFON , tome iiii. ^

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élemlii, plus (lislinel et plus vif dans l'oiseau que dans le quadrupède, doil iulluer en même |iroporliiin sur l'organe intérieur du sentimenl, en sorte que l’instinct des oiseaux sera par celte première cause modiiié dilTéremment decclui des quadrupèdes.

Une seconde cause qui vient à l’appui de la première, et qui doit rendre l’instinct de l’oiseau différent de celui du quadrupède, c’est rélcmcnt qu'il habite et qu il peut parcourir sans loucher à la terre. L’oiseau connaît peut-être mieux que l'homme tous les degrés de la résistance de l’air, de sa température à d.ffércnies hauteurs, de sa pesanteur relative, etc. Il prévoit plus que nous, il indiquerait mieux que nos baromètres et nos Ihcrnioniètrcs les variations, les changements qui arrivent à celélémeni mobile; mille et mille fois il a éprouvé ses forces contre celles du vent, el plus souvent encore il s'en est aidé pour voler plus vite et plus loin. L’aigle, en s’élevant audessus des nuages *, pi'ut passer tout à coup de l’orage dans le calme, jouir d’un ciel serein el d’une lumière pure, tandis que les antres animaux dans l’ombre sont battus de la tempête; il peut en vingt-quatre heures changer de climat, cl planant au-dessus de différentes contrées, s'eu former un tableau dont l’homme ne peut avoir d’idée. Nos plans à vue d’oiseau, qui sont si longs, si difficiles h faire avec exactitude, ne nous donnent encore que des notions imparfaites de l’inégalité relative des surfaces qu’ils représentent : l’oiseau, qui a la puissance de se placer dans les vrais points de vue, et de les parcourir promiitement el successivement en tous sens, en voit plus d’un coup d’œil que nous ne pouvons en estimer, en juger par nos raisonnements, même appuyés dé toutes les combinaisons de notre art ; el le quadrupède, borné pour ainsi dire à la molle de terre sur laquelle il est né, ne connaît que sa vallée, sa montagne ou sa plaine ; il n’a nulle idée de l'ensemble des surfaces, nulle notion des grandes distances, nul désir de les parcourir; el c’est par cette raison que les grands voyages cl les migrations sont aussi rares parmi les quadrupèdes, qu’elles sont fréquentes dans les oiseaux ; c’est ce désir, fondé sur la connaissance des lieux éloignés, sur la puissance qu'ils se sentent de s’y rendre en peu de temps, sur la notion anticipée des changements de l’atmosphère, et de l’arrivée des saisons, qni les détermine à partir ensemble el d’un commun accord ; dès que les vivres commencent à leur manquer, dès que le froid ou le chaud les incommode, ils médilent leur relrailc ; d’abord ils semblent se rassembler de concert pour entraîner leurs petits el leur communiquer ce même dc.-ir de changer de climat, que ceux-ci ne peuvent encore avoir acquis par aucune notion, aucune connaissance, aucune expérience précédentes. Les pères et mères rassemblent leur famille pour la guider pendant la traversée, el toutes les familles se réunissent, non-seulement parce que tous les chefs sont animés du même désir, mais parce qu’en augmentant les troupes, ils se trouvent en force pour résister ,n leurs ennemis.

El ce désir de changer de climat, qui communément se renouvelle deux fois [tar an, c’est-à-dire en automne cl au printemps, est une espèce de besoin si pressant,

* On peut démontrer que l’aigle, et les attires oiseaux Je liant VoL s’élèvent à une hauteur supérieure à celle des nuage.s, en partant même du milieu d’ime plaine, et sans supposer qu’ils gagnent les montagnes qni potirraienl leur servir d’ée.liclons, car on les voit s'élever si haut qu’ils disparaissent à notre vue. Or, l’on sait qu’un objet éclairé par la lumière du jour ne disparaît à nos ycu,ï qu’à la distance de trois mille quatre cent trentesix fois son diamilre, el que par conséquent si l’on suppose l’oiseau placé perpendiculairement aii-dessiis de l’honiine qni le regarde, cl que le diamètre du vol on renvcrgiire de cet oiseau soit de cinq pieds, il ne peut disparaître qu'à la dislaiioc de dix-scpl mille cent quatre-vingts pieds ou deux mille huit cent soixante-trois toises, ce qni fait une haiitcui bien pins grande que celle des nuages, surtout de ceux qui produisent les orages.

DES OISEADX. \\

qu’il se manifcsle dans les oiseaux caplils par les iuquiéludes les plus vives. Nous donnerons à l’article de la caille un détail d’observations à ce sujet, par lesquelles on verra que ce désir est l’une des affections les plus fortes de l’insiinctde l’oiseau; qu’il U y a rien qu’il ne tente dans ces deux temps de l’année pour se mettre en liberté, et que souvent il se donne la mort par les efforts qu’il fait pour sortir de sa captivité ; au lieu que dans tous les autres temps il parait la supporter tranquillement, et même chérir sa prison, s'il s’y trouve renfermé avec sa femelle dans la saison des amours : lorsque celle de la migration approche, on voit les oiseaux libres, non-seulement sè rassembler en famille, se réunir en troupes, mais encore s’exercer à faire de longs vols, de grandes tournées, avant que d’entreprendre leur plus grand voyage. Ait reste, les circonstances de ces migrations varient dans les différentes especes : tous es oiseaux voyageurs ne se réunissent pas en troupes, il y en a qui partent seuls, dauties avec leurs femelles et leur famille, d’autres qui marchent par petits détac enicnts, etc. Mais avant d’entrer dans le détail que ce sujet exige, continuons nos recherches sur les causes qui constituent l’instinct et modilient la nature desoiseaux.

J homme, supérieur à tous les êtres organisés, a le sens du toucher, et peut-ctré ce ui du goût plus parfaits qu'aucun des animaux, mais il est inférieur à la plupart enti e eux par les trois autres sens : et, en ne comparant que les animaux entre eux, ■ paraît que la plupart des quadrupèdes ont l'odorat plus vif, plus étendu que ne ont les oiseaux ; car, quoi qu’on dise de l’odorat du corbeau, du vautour,etc.,il est fort iiilérieur a celui du chien, du renard, etc. On peut d’abord en juger par la coriformalion même de l’organe : il y a un grand nombre d’oiseaux qui ii’ont point de narines, cest-à-dire point de conduits ouverts au-dessus du bec, ch sorte qu’ils île peuvent recevoir les odeurs que par la fente intérieure qui est dans la bouehc ; et, dans ceux qui ont des conduits ouverts au-dessus du bec, et qui ont plus d’odorat que les autres, les nerfs ollactifs sont néanmoins bien plus petits proportionnellement et moins nombreux, moins étendus que dans les quadrupèdes : aussi l’odorat ne produit dans 1 oiseau que quelques effets assez peu remarquables, ait lieu que dans le chien cl dans plusieurs autres quadrupèdes ce sens paraît être la source cl la Cause principale de leurs déterminations et de leurs mouvements. Ainsi le toucher dans l’homme, 1 odorat dans le quadrupède et l’œil dans l’oiseau, sont les premiers sens, c’esl-à-diré ceux qui sont les plus parfaits, ceux qui donnent à ces différents êtres les sensations dominanles.

Après la vue, l'ouïe me paraît être le second sens de l’oiseau, c’est-à-dire le second pour la pcrleciion. L’ou'ie est non-seulement plus parfaite que l’odorat, le gofil et le toucher dans 1 oiseau, mais même plus parfaite que l’ouïe des quadrupèdes ; on le voit par la laciliié avec laquelle la plupart des oiseaux retiennent et répètent des sons él des suites de sons, et même la parole ; on le voit par le plaisir qu’ils trouvent à chanter continuellement, à gazouiller sans cesse, surtout lorsqu’ils sont le plus heureux, cest-à-dire dans le temps de leurs amours ; ils ont les organes de l'oreille et de la voix plus souples et plus puissants; ils s’en servent aussi beaucoup plus que les animaux quadrupèdes. La plupart de ceux-ci sont fort silencieux: et leur voix, qu’ils ne font éntendre que rarement, est presque toujours désagréable et rude ; dans celle des oiseaux on trouve de la douceur, de l’agrément, de la mélodie. Il y a quelques espèces dont, à la vérité, la voix paraît insupportable, surtout en la comparant à celle des autres : mais ces espèces sont en assez petit nombre, et ce sont les plug gros oiseaux que la nature semble avoir traités comme les quadrupèdes, en ne hoir donnant pout voix qu’un seul ou plusieurs cris qui paraissent d’autant plus rauque.s, plus perçants et plus forts, qu'ils ont moins de proportion avec la grandeur de ranimai; un paon, qui n'a pas la centième partie du volume d’un bœuf, se fait entendre de plus loin ; un rossignol peut remplir de ses sons tout autant d’e.space qu'une grande voix

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humaine. Celle |irüiligieuse éleiidue, celle force de leur voix dépend en enlier de leur conlormalion, landis que la continuilé de leur clianl ou de leur .“îilence ne dépend que de leurs affeclions intérieures; ce sonl deux choses qu’il faut considérer à part.

L’oiseau a d’abord les muscles pectoraux beaucoup plus charnus et plus forts que l’homme ou tout autre animal, et c’est par cette rai.son qu’il fait agir ses ailes avec beaucoup plus de vitesse et de force que l’homme ne peut remuer scs bras; et en même temps que les puissances qui vont mouvoir les ailes sont plus grandes, le volume des ailes est aussi plus étendu, et la masse plus légère, relativement à la grandeur et au poid.s du corps de l’oiseau : de petits os vides et minces, peu de chair, des tendons fermes el des plumes avec une étendue souvent double, triple et quadruple de celle du diamètre du corps, forment l’aile de l’oiseau qui n’a besoin que de la réaction de 1 air pour soulever le corps, et de légers mouvements pour le soutenir élevé. La plus ou moins grande facilite du vol, scs différents degrés de rapidité, sa direction même de bas en haut et de haut en bas, dépendent de la combinaison de tous les résultats de cette conformation. Les oiseaux dont l’aile et la queue sont plus longues et le corps plus petit, sont ceux qui volent le plus vite et le plus longtemps ; ceux au contraire qui, comme l’outarde, le casnar ou l’autruche, ont les aiîes eflâ queue courtes, avec un grand volume de corps, no s’élèvent qu’avec peine, ou même ne peuvent quitter la terre.

La force des muscles , la conformation des ailes, l’arrangement des plumes et la légèreté des os, sont les causes phy.siqu> s de l’effet du vol, qui paraît fatiguer si peu la poitrine de l’oiseau, que c’est souvent dans ce temps même du vol qu’il fait le plus retentir sa voix par des cris continus : c’est que dans l’oiseau le thorax , avec toutes les parties qui en dépendent ou qu’il contient , est plus fort ou plus étendu à l’intérieur et à l’extérieur qu’il ne l’est dans les autres animaux; de même que les muscles pectoraux placés à l’extérieur sont plus gros, la trachée-artère est plus grande et plus forte ; elle se termine ordinairement au-dessous en une large cavité qui multiplie le volume du son. Les poumons plus grands, plus étendus que ceux des quadrupèdes ont plusieurs appendices qui forment des poches, des espèces de réservoirs d’air qui rendent encore le corps de l’oiseau pluslégei, en même temps qu’ils fournissent aisément et abondamment la substance aérienne qui sert d’aliment à la voix. On a vu dans l’histoire de l’ouarine , qu’une assez légère différence , une extension de plus dans les parties solides de l’organe, donne à ce quadrupède, qui n’est que d’une grandeur méiliocre, une voix si facile et si forte, qu’il la fait retentir, presque continuellement, à plus d’une lieue de distance, quoique les poumons soient conformés comme ceux des autres animaux quadrupèdes ; à plus grande raison ce même effet se trouve dans l’oiseau , où il y a un grand appareil dans les organes qui doivent produire les sons, et où toutes les parties de la poitrine paraissent être formées pour concourir à la force el <à la dufee de la voix.

Il me semble qu’on peut démontrer, par des faits combinés, que la voix des oiseaux est non-seulement plus forte que celle des quadrupèdes, relativement au volume de leur corps, mais même absolument, et sans y faire entrer ce rapport de grandeur : communément les cris de nos quadrupèdes domestiques ou sauvages ne se font pas entendre au delà d’un quart ou d’un tiers de lieue, el ce cri se fait dans la partie de l’aimosphère la plus dense, c’est-à-dire la plus propre à propager le son ; au lieu que la voix des oiseaux, qui nous parvient du haut drs airs, se fait dans un milieu plus rare et où il faut une plus grande force pour produire le même effet. On sait, par des expériences failcsavec la machine pneumatique, que le son diminue à mesure que l’air devient plus rare ; el j’ai reconnu, par une observation que je crois nouvelle, combien la différence de celle raréfaction influe en plein air. J’ai souvent passé des jours entiers dans les forêts, où l’on est obligé de s’appeler de loin, et d’écouler avec

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atlenlioii, pour enlendre le sou du cor el la voix des chiens ou des hommes; j’ai remarqué que. dans le temps de la plus grande chaleur du jour, c’esl-à-dire depuis dix heures jusqu'à quatre, ou ne peut entendre que d’assez, près les mêmes voix, les mêmes sons, que l’on entend de loin le matin, le soir el surtout la nuit dont le silence ne lait rien ici, parce qu’à l’exception des cris de quelques reptiles on de quelques oiseaux nocturnes, il n’y avait pas le moindre bruit dans ces rorels; j’ai de plus observé qu à toutes les heures du jour et de la nuit , on entendait plus loin en hiver par la gelée que par le plus beau temps de toute autre saison. Tout le monde peut s assurer de lu vérité de celte observation, qui ne demande, pour être bien l'aile, que la simple attention de choisir les jours sereins el calmes, pour que le vent ne puisse déranger le rapport que nous venons d’indiquer dans la propagation du son. Il m’a souvent paru que je ne pouvais entendre à midi que de six cents pas de distance la meme voix que j entendais de douze ou quinze cents à six heures du matin ou du soir, sans pouvoir attribuer celte grande dilTérence à d’autre cause qu’à la rarcfaclion air plus grande à midi, el moindre le soir ou le malin; et puisque ce degré de raréfaction fait une différence de plus de moitié sur la distance à laquelle peut 1 T* "ir ®t*rlacc de la terre, c’est-à-dire dans la |iarlie la plus basse et

a p us ense de 1 atmosphère, qu on juge de combien doit être la perle du son dans os parties supérieures où I air devient plus rare à mesure qu’on s’élève, et dans une proportion bien plus grande que celle de la raréfaction causée par la chaleur du jour! es oiseaux dont nous entendons la voix d’en haut, et souvent sans les apercevoir, ont a ors élevés a une hauteur égale à trois mille quatre cent trente-six fois leur • puisque ce n est qu à celle distance que l'œil humain cesse de voir les ob-

jets Supposons donc que l’oiseau avec ses ailes étendues fasse un objet de quatre pieds de diamètre, il ne disparaîtra qu’à la hauteur de treize mille sept cent quarante-quatre pieds ou de plus de deux mille toises ; el si nous supposons une troupe te trois ou quatre cents gros oiseaux , tels que des cigognes, des oies , des canards, ont quelquefois nous entendons la voix avant de les apercevoir, l’on ne pourra nier que la hauteur à laquelle ils s’élèvent ne soit encore plus grande, puisque la troupe, pour peu qu’elle suit serrée , forme un objet dont le diamètre est bien plus grand.

•nsi 1 oiseau en se faisant entendre d'une lieue du haut des airs, et produisant des sons dans un milieu qui en diminue rintensité el en raccourcit de plus de moitié la propagation, a par conséquent la voix quatre fois plus forte que l'homme ou le quarupède, qui ne peut se faire entendre à une demi-lieue sur la surface de la terre : et celte cstinialion est peut-être plus faible que troii forte ; car, indépendamment de ce que nous venons d’exposer, il y a encore une considération qui vient à l’appui de os Conclusions . c est que le son rendu dans le milieu des airs doit en se propageant remplir une sphère dont l'oiseau est le centre, tandis que le son produit à la surface r c •' ‘mre ne remplit qu’une demi-sphère, et que la partie du son qui se réfléchit con re a terre aide et sert à la propagation de celui qui s'étend eu haut et à côté : e est par cette raison qu’on dit que la voix monte, et que de deux personnes qui se parlent du haut d’une tour en bas, celui qui est au-dessus est forcé de crier beaucoup plus haut que l’autre s’il veut s’en faire également entendre.

El à l’égard de la douceur de la voix cl de l’agrément du chant des oiseaux, nous observerons que c’est une qualité en partie naturelle cl en partie acquise ; la grande lacilité qu’ils ont à retenir el répéter les sons fait que non-seulement ils empruntent les uns des autres, mais que souvent ils copient les inflexions, les tons de la voix humaine eide nos instruments. N est-il pas singulier que dans tous les pays peuplés et policés, la plupart des oiseaux aient la voix charinanle et le chant mélodieux, taudis que dans l'imméiise étendue des déserts de l’Afrique el de l’Amérique, où l’on n a Irouve que des hommes .sauvages, il n’existe aussi que des oiseaux criards, el qu’à

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peine ou puisse ciler quelques espèces dont la voix soit douce et le chant agréable ? Doit-on attribuer cette différence à la seule influence du climat? L’excès du froid et du chaud produit, à la vérité, des qualités excessives dans la nature des animaux, et se marque souvent à l'extérieur par des caractères durs et par des couleurs fortes. Les quadrupèdes dont la robe est variée et empreinte de couleurs opposées, semée de taches rondes, ou rayée de bandes longues, tels que les panthères, les léopards, les zèbres, les civettes : sont tous des animaux des climats les plus chauds ; presque tous les oiseaux de ces mêmes climats brillent à nos yeux des plus vives couleurs, au lieu que, dans les pays tempérés, les teintes sont plus faibles, plus nuancées, plus douces : sur trois cents espèces d'oiseaux que nous pouvons compter dans notre climat, le paon, le coq, le loriot, le martin-pêcheur, le chardonneret, sont presque les seuls que 1 on puisse citer pour la variété des couleurs, tandis que la nature semble avoir épuisé ses pinceaux sur le plumage des oiseaux de l’Amérique, de l’Afrique et de 1 Inde. Ces quadrupèdes dont la robe est si belle, ces oiseaux dont le plumage éclate des plus vives couleurs, ont en même temps la voix dure et sans inflexions, les sons rauques et discordants, le cri désagréable et môme effrayant. On ne peut douter que l'influence du climat ne soit la cause principale de ces effets; mais ne doit-on pas y joindre, comme cause .secondaire, l’influence de l’homme? Dans tous les animaux retenus en domesticité ou détenus en captivité, les couleurs naturelles et primitives ne s exallerit jamais , et paraissent ne varier que pour se dégrader , se nuancer et se radoucir ; on en a vu nombre d’exemples dans les quadrupèdes , il en est de môme dans les oiseaux domestiques; les coqs et les pigeons ont encore plus varié pour les couleurs que les chiens ou les chevaux. L’influence de l’homme sur la nature s’étend bien au delà de ce qu’on imagine : il influe directement et presque immédiatement sur le naturel, sur la grandeur et la couleur des animaux qu’il propage et qu’il s’est soumis ; il influe médialcmcnl et de plus loin sur tous les autrc.s qui, quoique libres, habitent le même climat. L’homme a changé, pour sa plus grande utilité, d.ins chaque pays, la surface de la terre : les animaux qui y sont attachés, et qui sont forcés d’y chercher leur subsistance, qui vivent, en un mot, sous ce même climat et sur cette même terre dont l’homme a changé la nature , ont dû changer aussi et se modifier ; ils ont pris par nécessité plusieurs habitudes qui paraissent faire partie de leur nature ; ils en ont pris d’aplres par crainte, qui ont altéré, dégradé leurs mœuis; ils en ont pris par imilation ; enfin ils en ont reçu par l’éducation, à tncsuie qu’ils en étaient plus ou moins su.sceptil)les : le chien s’esl prodigieusement perfectionné par le commerce de l’homme; sa férocité naturelle s’est tempérée, et a cédé à la douceur de la reconnaissance cl de l'attachement , dès qu’en lui donnant sa subsistance l’homme a .satisfait à scs besoins. Dans cet animal, les appétits les plus véhéments dérivent de l’odorat et du goiàt, deux sens qu’on pourrait réunir en un seul, qui produit les sen-sations dominantes du chien et des autres animaux carnassiers, desquels il ne diffère que par un point de .scn.sibilité que nous avons augmenté, une nature moins forte, moins Ocre, moins féroce que celle du tigre, du léopard ou du lion : on naturel dès lors plus flexible, quoique avec des appétits tout aussi véhéments , s’est néanmoins modifié, ramolli par les impressions douces du commerce des hommes dont rinlluence n'est pas aussi grande sur les autres animaux, parce que les uns ont une nature revêche, impénétrable aux affections douces; que les autres sont durs insensibles, ou trop défiants ou trop timides; que tous, jaloux de leur liberté, fuienj l’homme, et ne le voient que comme leur tyran ou leur destructeur.

L’homme a moius d’intluenec sur les oiseaux que sur les quadrupèdes , parce qiic leur nature est plus éloignée, cl qu'ils sont moins susceptibles des sentiments d’atlachemcnl et d’obéissance. Les oiseaux que nous appelons domestiques ne sont cpic prisonniers ; ifs ne nous rondcnl aucun service pendant leur vie , ils ne nous sont utiles

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que imi- leur propagation; e’esl à-tlire par leur niorl : ce soûl des victimes que nous miilliplions sans peine, et que nous immolons sans regret et avec fruit. Comme leur instinct diffère de celui des quadrupèdes, et n’a nul rapport avec le nôtre, nous ne pouvons leur rien inspirer directement, ni même leur communiquer indirectement aucun sentiment relatif; nous ne pouvons influer que sur la machine, et eux aussi ne peuvent nous rendre que machinalement ce qu’ils ont reçu de nous. Un oiseau dont roreillc est assez délicate, assez précise pour saisir et retenir une suite de sons et même de paroles, et dont la voix est assez (lexible pour les répéter distinctement, reçoit ces paroles sans les entendre, et les rend comme il les a reçues ; quoiqu’il articule des mots, il ne parle pas, parce que cette articulation de mots n’émane pas du principe de la parole, et n’en est qu’une imitation qui n’exprime rien de ce qui se passe à l'intérieur de l’animal, et ne représente aucune de scs affections. L’homme a donc moditié dans les oiseaux quelques puissances physiques , quelques qualités extérieures, telles que celles de l’orcillc et de la voix, mais il a moins inOuc sur les qualités intérieures. On en insti uit quelques-uns à chasser, et même à r.apportcr leur gibier; on en apprivoise quelques autres a.ssez pour les rendre familiers; à force d'habitude, on les amène au point de s’attacher à leur prison, de reconnaître aussi la personne qui les soigne : mais tous ces sentiments sont bien légers, bien peu profonds en comparaison de ceux que nous transmettons aux animaux quadrupèdes, et que nous leur communiquons avec plus de succès en moins de temps et en plus grande quantité. Quelle comparaison y a-t-il entre l'attachement d’un chien et la familiarité d’un serin; entre l’intelligence d’un éléphant et celle de l’autruche, qui néanmoins paraît être le plus grave, le plus rclléchi des oiseaux, soit parce que l’autruche est en elTel l'éléphant des oiseaux par la taille, et que le privilège de l’air sensé est, dans les animaux, attaché à la grandeur ; soit qu’étant moins oiseau qu’aucun autre, et ne pouvant quitter la terre, clic tienne en effet de la nature des quadrupèdes?

Maintenant, si l’on considère la voix des oiseaux, indépendamment de l'influence de l’hoinrae ; que l'on sépare dans le perroquet, le serin, le sansonnet, le merle, les sons c|u'ils ont acquis de ceux qui leur sont naturels ; que surtout on observe les oiseaux libres et solitaires, on reconnaîtra que non-seulement leur voix se modifie suivant leurs affections, mais même qu’elle s'étend, se fortifie, s’altère, se change, s’éteint ou se renouvelle selon les circonstances et le temps. Comme la voix est de toutes leurs facultés l’une des plus faciles, et dont l’exercice leur coûte le moins, ils s'en servent au point de paraître en abuser, et ce ne sont pas les femelles qui (comme on pourrait le croire) abusent le plus do cet organe ; elles sont, dans les oiseaux, bien plus silencieuses que les mâles : cl jettent, comme eux, des cris de douleur ou de crainte; elles ont des expressions ou des murmures d’inquiétude ou de solliciliide, surtout pour leurs petits; mais le chant parait être interdit à la plupart d entre elles, tandis que dans le mâle, c’est l’une des qualités (lui fait le plus de sensation. Le chant est le produit naturel d’une douce émotion ; c’est l’expression agréable d'un désir tendre, qui n’est qu'à demi satisfait. Le serin dans sa volière, le verdier dans les plaines , le loriot dans les bois , chantent également leurs amours à voix éclatante, à laquelle la femelle ne répond que par quelques petits sons de pur conscnlemenl. Dans i[Uelques espèces, la femelle applaudit au chant du mâle par un semblable chant, mais loujours moins fort et moins plein. Le rossignol, en arrivant avec les premiers jours du printemps, ne chante point encore; il garde le silence jusqu’à ce qu’il soit apparié : son chant est d’abord assez court, incertain, peu fréquent, comme s’il n’était pas encore sûr de sa conquête, et sa voix ne devient pleine, éclatante et soutenue jour clnuil, que quand il voit déjà sa femelle, chargée du fruit de scs amours , s’occuper d'avance des soins maternels : il s’empresse à les partager, il l’aide h construire le nid; jamais il ne chante avec plus de force et de continuité

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