L’ORFRAIE
Ordre des oiseaux de proie, famille des diurnes, genre aigle. (Çüvikb,)
L’orfraie, ossi/raf/a, a été appelée par nos nomenclateurs le grand aigle de mer. Elle est en effet à peu près aussi grande que le grand aigle, il parait même qu’elle a le corps plus long à proportion, mais elle a les ailes plus courtes; car l’orfraie a jusqu’à trois pieds et demi de longueur depuis le bout du bec à l'extrémité des ongles, et en même temps il n’a guère que sept pieds de vol ou d’envergure, tandis que le grand aigle, qui n'a eommuuément que trois pieds deux ou trois pouces de longueur de corps, a huit et jusqu’à neuf pieds de vol. Cet oiseau est d’abord très-remarquable par sa grandeur, et il est reconnaissable : 1» par la couleur et la figure de ses ongles, qui sont d’un noir brillant et forment un demi-ccrcle "^entier ; 2° par les jambes, qui sont nues à la partie inférieure, et dont la peau est couverte de petites écailles d’un jaune vif; 3" par une barbe de plumes qui pend sous le menton, ce qui lui a fait donner le nom A’ aigle barbu. L’orfraie se tient volontiers prés des bords de la mer, et assez souvent dans le milieu des terres à portée des lacs, des étangs et des rivières poissonneuses; elle n’enlève que le plus gros poisson, mais cela n’empéchepas qu’elle ne prenne aussi du gibier; et, comme elle est très-grande et très-forte, elle ravit et emporte aisément les oies et les lièvres, et même les agneaux et les ehevreaux. .Aristote assure que non-seulement l’orfraie femelle soigne ses petits avec la plus grande affection, mais que même elle en prend pour lès petits aiglons qui ont été chassés par leurs père et mère, et qu’elle les nourrit comme s’ils lui appartenaient. Je ne trouve pas que ce fait, qui est assez singulier, et qui a été répété par tous les naturalistes, ait été vérifié par aucun; et ce qui m’en ferait douter, c’est que cet oiseau ne pond que deux œufs, et n’élève ordinairement qu'un petit, et que par conséquent on doit présumer qu'il se trouverait très-embarrassé, s'il avait à soigner et nourrir tme nombreuse famille. Cependant il n’y a guère de faits dans l’Iiistoire des animaux d’Aristote qui ne soient vrais, ou du moins qui n’aient un fondement de vérité : j’en ai vériflé moi-mème plusieurs qui me paraissaient aussi suspects que celui-ci, et c’est ce qui me porte à recommander à ceux qui se trouveront à portée d’observer cet oiseau, de tâcher de s’assurer du vrai ou du faux de ce fait. La preuve, sans aller chercher plus loin, qu’Aristote voyait bien et disait vrai presque en tout, c’est un autre fait qui d’abord parait encore plus extraordinaire, et qui demandait également à être constaté. L’orfraie, dit-il, a la vue faible, les yeux lésés et obscurcis par une espèce de nuage : en conséquence, il parait que c'est la princi[>ale raison qui a déterminé Aristote à séparer l’orfraie des aigles et à la mettre avec
* Celte espèce ne diffère pas du pyiyarjjue,
IfHIlf V lll.
4“2 mSTOlKt; NATLKliLLE
In cliouclleel les autres oiseaux qui ne voient pas pciulant le jour. A juger lie ce fait par les résultats, on le croirait non-seulement suspect, mais faux : car tous ceux qui ont observé les allures «le l'orfraie, ont bien remarqué quelle voyait assez pendant la nuit pour prendre du gibier et même du poisson; mais ils ne se sont pas aperçus qu’elle eût la vue faible, ni qu’elle vît mal pendant le jour : au contraire, elle vise d'assez loin le poisson sur lequel elle veut fondre; elle poursuit vivement les oiseaux dont elle veut faire sa proie, et, quoi (u’elle vole moins vite que les aigles, c’est plutôt parce qu’elle a les ailes plus courtes «(ue les yeux plus faibles. Cependant le respect qu’on doit à l’autorité du grand philosophe que je viens de citer a engagé le célèbre Aldrovande à examiner scrupuleusement les yeux de l’orfraie; et il a reconnu que l’ouverture de la pu[)ille, qui d'ordinaire n’est recouverte que par la cornée, l’était encore dans cet oiseau par une membrane extrêmement mince, et qui forme en effet l'apparence d'une petite taie sur le milieu de l’ouverture de la pupille; il a de plus observé que l’inconvénient de celte conformation parait être compensé par la transparence parfaite delà partie circulaire qui environne la pupille, laquelle partie dans les autres oiseaux est opaque et de coideur obscure. Ainsi l’observation d’Aristote est bonne en ce «ju il a très-bien remarqué que l’orfraie avait les yeux couverts d’un petit nuage; mais il ue s'ensuit pas nécessairement qu’elle voie beaucoup moins que les autres, puisque la lumière peut passer aisément et abondamment par le petit cercle, parfaitement transparent, qui environne la pupille. Il doit seulement résulter «le celte conformation que cet oiseau porte sur le milieu de tous les objets qu'il regarde une tache ou un petit nuage obscur, et qu'il voit mieux de côté «pie de face : cependant, comme je viens de le dire, on ne s’aperçoit pas par le résultat de ses actions qu’il voie plus mal que les autres oiseaux. Il est vrai qu il ne s'élève pas à beaucoup près à la hauteur de l’aigle, qu'il n’a pas non plus le vol aussi rapide, qu’il ne vise ni ne poursuit sa proie d'aussi loin ; ainsi il est probable qu’il n'a pas la vue aussi nette, ni aussi perçante (pie les aigles; mais il est sûr en même temps qu’il ne l'a pas, comme les chouettes, olfusquée pendant le jour, puisqu’il cherche et ravit sa proie aussi bien le jour que la nuit, et principalement le malin et le soir. D'ailleurs, en comparant celle conformation de l'ieil de l’orfraie avec celle des yeux de la chouette ou des autres oiseaux de nuit, on verra qu'elle n’est pas la même, et que les résultats doivent en être différents. Ces oiseaux ne voient mal ou point du tout pendant le jour que parce que leurs yeux sont trop sensibles, et qu’il ne leur faut qu'une très-petite quantité de lumière pour bien voir : leur pupille est parfaitement ouverte, et n’a pas la membrane ou petite taie qui se trouve dans l’œil de l’orfraie. La pupille, dans tous les oiseaux de nuit, dans les chats et quelques autres quadrupèdes qui voient dans l’obscurité, est ronde et d'un grand diamètre, lorsqu’elle ne reçoit l'impression que d'une lumière faible comme celle du crépuscule; elle devient, au contraire, perpendiculairement longue dans les cbats, et reste rontle en se rétrécissant concentriquement dans les oiseaux de nuit, dès que l’œil est frappé d’une forte lumière. Cette contraction prouve évidemment que ces animaux ne voient mal que parce «ju ils voient trop bien, puisqu'il ne leur faut qu’une très petite quantité de lumière; au lieu «pie les autres ont besoin de tout 1 éclat du jour, et voient d’autant mieux qu il y a plus de lumière : à plus foi'te raison, l’orfraie avec sa laie sur la pupille aurait besoin de plus de lumière qu’aucun autre, s’d n’y avait pas de compensation à ce défaut. Mais ce qui excuse entièrement Aristote d’avoir placé cet oiseau avec les oiseaux de nuit, c’est qu’en effet il pèche et chasse la nuit comme le jour : il voit
Dli L’ORFRAIE. 43
plus niul que l'iiigle à lu grande' lumière, il voit peul-èlre aussi plus mal que la cliouclle dans ruhseurité; mais il tire plus de parti, plus de produit que l'un ou l'autre de cette conformation singulière de ses yeux, qui n’appartient qu'à lui, et qui est aussi différente de celle des yeux des oiseaux de nuit que des oiseaux de jour.
Autant j’ai trouvé de vérité dans la plupart des faits rapportés par Aristote dans son Histoire des animaux, autant il m'a f)aru d'erreurs de fait dans son Traité de Mirabilibus; souvent même on y trouve énoncés des faits absolument contraires à ceux qu’il rapporte dans scs autres ouvrages : en sorte que je suis porté à croire que ce Traité de Mirabilibus n’est point de cepiulosoptie,etqu’on ne le lui auraitpasattribué, si l’on' se fût donné la peine d’en comparer les opinions, et surtout les faits, avec ceux de son Histoire des animaux. Pline, dont le fond de l’ouvrage sur l'histoire naturelle est en entier tiré d’Aristote, n’a donné tant de faits équivoques ou faux que parce qu'il les a indifféremment puisés dans les différents traités attribués à Aristote, et qu’il a réuni les opinions des auteurs subséquents, la plupart fondées sur des préjugés populaires. Nous pouvons en donner un exemple sans sortir du sujet (|ue nous traitons. 1/on voit qu’Aristote désigne et spécilie parfaitement l’espèce de l’haliœtus ou balbuzard dans son Histoire des animaux, puisqu’il en fait la cinquième espèce de ses aigles, à laquelle il donne des caractères très-distinctifs : et l’on trouve en même temps dans le Traité de Mirabilibus, que Vhaliœtus n’est d'aucune espèce, ou plutôt ne fait pas une espèce; et Pline, amplifiant cette opinion, dit non-seulement que les balbuzards (haliœti) n’ont point d'espèce, et qu'ils proviennent des mélanges des aigles de différentes espèces, mais encore (pu; ce (pii naît des balbuzards ne sont point de petits balbuzards, mais des orfraies, desquels orfraies naissent, dit-il, de petits vautours, lesquels, ajoute-t-il encore, produisent do (jrands vautours qui nonl plus la faculté d’enqendrer. Que de faits incroyables sont compris dans ce passage! que de choses absurdes et contre toute analogie! car, en étendant autant qu’il est permis ou possible bîs limites des variations de la nature, et en donnant à ce passage l’explication la moins défavorable, supposons, pour un instant, que les balbuzards ne soient en effet que des métis provenant de l’union dedeux différentes espèces d’aigles, ils seront féconds, comme le sont les métis de quelques autres oiseaux, et produiront entre eux de seconds métis, qui pourront remonter à l’espèce de l’orfraie, si le premier mélange a été de l'orfraie avec un autre aigle. Jusque-là les lois de la nature ne se trouvent pas entièrement violées : mais dire ensuite que, de ces balbuzards devenus orfraies, il provient de petits vautours qui eu produisent de grands, lesquels ne peuvent plus rien produire, c’est ajouter trois faits absolument incroyables à deuxquisoul déjà difficiles à croire ; et quoiqu’il y ait dans Pline bien des choses écrites légèrement, je ne puis me persuader qu’il soit l’auteur de ces trois assertions, et j'aime mieux croire ([ue la fin de ce passage a été entièrement altérée. Quoi qu’il en soit, il est très-certain que les orfraies n'ont jamais produit de petits vautours, ni ces petits vautours bâtards d’auties grands vautours mulets qui ne produisent plus rien. Chaque espèce, chaque race de vautour engendre son semblable ; il en est de même de chaque espèce d'aigle, et encore de même du balbuzard et de l'orfraie; cl les espèces intermédiaires, qui peuvent avoir été [iroduilcs par le mélange des aigles entre eux, ont formé des races constantes qui se soutiennent et se perpétuent comme les autres par la génération. Nous sommes particulièrement très-assurés que le mâle balbuzard produit avec sa femelle des petits semblables à lui, et que si les balbuzards produisent des orfraies, ce ne peut être par eux-mêmes,
IIISTOIHI!: NATUUELLfc:
mais ()ar leur nu'ilange avec l’orfraie ; il en serait de I union du ludlnizard mâle avec l’orfraie femelle comme de celle du bouc avec la brebis; il en résulte un agneau, parce que la brebis domine dans la génération, et il résulterait de I autre mélange une orfraie, parce qu’en général ce sont les femelles qui dominent, et que d’ordinaire les métis ou mulets féconds remontent à l’espèce de la mère, et que même les vrais mulets, c’est-à-dire les métis inféconds, représentent plus l’espèce de la femelle que celle du mâle.
(le qui rend croyable cette possibililé du mélange et du produit du balbuzard et de l’oi fraie, c est la conformité des appétits, du naturel et même de fa figure de ces oiseaux; car, quoiqu’ils dilfèrent beaucoup par la grandeur, l’orfraie étant de près d’une moitié plus grosse que le balbuzard, ils se ressemblent assez par les proportions, ayant tous deux les ailes et les jambes courtes, en comparaison de la longueur du corps, le bas des jambes et les pieds dénués de plumes. Tous deux ont le vol moins élevé, moins rapide que les aigles; tous deux pèchent beaucoup plus qu’ils ne chassent, et ne se tiennent que dans les lieux voisins des étangs et des eaux abondantes en poisson ; tous deux sont assez communs en France et dans les autres pays tempérés; mais a la vérité l’orfraie, comme plus grande, ne pond que deux œufs, et le balbuzard en produit quatre; celui-ci a la peau qui recouvre la base du bec et les pieds ordinairement bleus, au lien que dans l’orfraie, cette peau de la base du bec et les écailles du bas des jambes et des pieds sont ordinairement d’un jaune vif et foncé. Il y a aussi quelque diversité dans la distribution descouleurs sur le plumage : mais toutes ces petites différences n’empéebent pas que ces oiseaux ne soient d’espèces assez voisines pour pouvoir se mêler; et des raisons d’analogie me persuadent que le mélange est fécond et que le balbuzard mâle produit avec l’orfraie femelle des orfraies, mais que la femelle balbuzard avec l’orfraie mâle produit des balbuzards, et que ces bâtards, soit orfraies, soit balbuzards, tenant presque tout de la nature de leurs mères, ne conservent que quelques caractères de celle de leurs pères, par lesquels caractères ils différent des orfraies ou balbuzards légitimes. Par exemple, on trouve quelquefois des balbuzards à pieds jaunes, et des orfraies à pieds bleus, quoique communément le balbuzard les ail bleus, cl l’orfraie lésait jaunes. Celle variation de couleur peut provenirdumélangedcccsdeuxcspèces. De même on trouve des balbuzards, tels que celui qu’ont décrit MM. de l’Académie, qui sont beaucoup plus grands et plus gros que les autres; et en même temps on voit des orfraies beaucoup moins grandes que les autres, et dont la petitesse ne peut être attribuée ni au sexe ni à l’age, et ne peut dès lors provenir que du mélange d’une plus petite espèce, c’est-à-dire du balbtizard avec l’orfraie.
Comme ccl oiseau est des plus grands, que par celte raison il produit peu, qu il ne pond que deux œufs une fois par an, et que souvent il n’élève qu’un petit, l’espèce n’en est nombreuse nulle part; mais clic est assez répandue ; on la trouve presque partout en Furope, et il parait môme qu’elle est commune aux deux continents, et que ces oiseaux fréquentent les lacs de l'Amérique seitientrionale *.
' Il me parati que c’est à l’orfraie qu’il faut rapporter le passage suivant : i 11 y a encore I quantité d aigles qu’ils appellent eu leur langue svndatjua ; elles font ardinaircmenl > leurs nids sur le bord des eaux ou de quelque autre prciipice, tout au-dessus des plus « haulsarbres ou roeliers, de sorte qu’elles sont fort dilTiclIes à avoir : nous en dénicli.’imes a néanmoins plusieurs nids; mais nous n’y trouvâmes pas plus d’un ou de deux aiglons, a J’en pensais nourrir quelques-uns lorsque nous étions sur le eliemiii des Hiirons à Qué- « bec ; niais tant pour élie trop lourds à porter, que pour ne pouvoir founiir au poisson
f)ll JliAN-LI'MJLAiN'C.
Li: JEAN-LE-BLANC ♦.
Ordre des oiseaux de proie, famille des diurnes, genre aigle. (Cüvieb.)
J'ai en cel oiseau vivant, et je l’ai fait nourrir pendant qnel(|ue temps. Il avait été pris jeune au mois d’août 1768, et il paraissait au mois de janvier 1769 avoir acquis toutes ses dimensions : sa longueur depuis le bout du bec jusqu’à l’exlrémité de la queue était de deux pieds, et jusqu’au bout des ongles d'un pied buil pouces ; le bec, depuis le croebet ji|S(|u’au coin de l'ouverture, avait dix-sept lignes de longueur ; la queue était longue de dix pouces : il avait cinq pieds un pouce de vol ou d'envergure ; ses ailes, lorsqu’elles était pliées, s’étendaient un peu au delà de l’extréniiié de la queue. I.a tête, le dessus du cou, le dos et le croupion, étaient d'un brun cendré. Toutes les plumes qui recouvrent ces parties étaient néanmoins blancbcs à leur origine, mais brunes dans tout le reste de leur étencluc; en sorte que le brun recouvrait le blanc, de manière qu’on ne l’apercevait qu’en relevant les plumes. La gorge, la poitrine, le ventre et les côtés étaient blancs, variés de taches longues, et de couleur d’un brun roux ; il y avait des bandes transversales plus brunes sur la queue. La membrane qui couvre la base du bec est d'un bleu sale ; c’est là que sont placées les narittes. L’iris des yeux est d’un beau jaune citron ou de couleur de topaze d'orient; les pieds étaient couleur de chair livide et terne dans sa jeunesse, et .sont devenus jaunes, ainsi que la membrane du bec, en avançant en âge. I. 'intervalle entre les écailles (pii recouvrent la peau des jambes paraissait rougeâtre, en sorte que l’apparence du tout, vu de loin, semidait être jaune, même dans le premier âge. Cet oiseau pesait trois livres sejit onces après avoir mangé, et trois livres quatre onces, lorsqu’il était à jeun.
I.c jean-le-blanc s’éloigne encore plus des aigles que tous les précédents, et il n’a de rapport au pygargue que par scs jambes dénuées de plumes, et par la blancheur de celle.s’du croupion et de la queue; mais il a le corps tout autrement proportionné, et beaucoup plus gros, relativement à la grandeur, que ne l’est celui de l’aigle ou du pygargue : il n’a, comme je l'ai dit, que deux pieds de longueur,'dcpuis le bout du bec jusqu'à l’extrémité des pieds, et cinq pieds d’envergure, mais avec un diamètre de corps presque aussi grand que celui de l'aigle commun, qui a plus de deux pieds et demi de longueur et plus de sept pieds de vol. Par ces proportions, le jcan-lc-blanc se rapproche du balbuzard, qui a les ailes courtes à proportion du corps ; mais il n’a pas, comme celui-ci, les pieds bleus : il a aussi les jambes bien plus menues et plus longues à proportion qu’aucun des aigles. Ainsi, <|uoiqu’il paraisse tenir quelque chose des aigles, du pygargue et du balbuzard, il n'est pas moins d'une espèce particulière, et très-différente des uns et des autres. Il tient aussi de la buse par la disposition des couleurs du plumage, et par un caractère qui m’a souvent frappé t c’est que, dans certaines attitudes, et surtout vu de face, il ressemblait à l’aigle; et que vu de côté et dans d'autres attitudes, il ressemblait à la buse. Cette même remarque a été faite par mon dessinateur, et par quelques autres personnes; et il est singulier que cette ambiguité de 6gure répondeà l’ambiguité de son naturel, qui tient en effet de celui de l’aigle et de celui de la buse, en sorte qu’on
t qu’il leur fallait, n’ayant autre chose à leur donner, nous en fîmes ehaudière et nous les « trouvâmes fort bons; car ils étaient encore jeunes et tendres. ■ Voyage au pays des Hurons, par Sagar Tbéodat, page 297.
* Daudin réunit ccl oiseau aux buses. Viellot en fait un goure sous le nom de circaète
doit à certains égards regarder le jean-le-blanc comme formant la nuance intermédiaire entre ces deux genres d’oiseaux.
II m’a paru que cet oiseau voyait très-clair pendant le jour, et ne craignait pas la plus forte lumière ; car il tournait volontiers les yeux du côté du plus grand jour, et même vis-à-yis le soleil. Il courait assez vite lorsqu’on l’effrayait, et s’aidait de ses ailes en courant. Quand on le gardait dans la cliambre, il eberebait à s’approeber du feu ; mais cependant le froid ne lui était pas absolument contraire, parce qu’on l’a fait coucher pendant plusieurs nuits à l’air dans un temps de gelée, sans qu’il en ait paru incommodé. On le nourrissait avec de la viande crue et saignante; mais en le faisant jeûner, il mangeait aussi de la viande cuite; il déchirait avec son bec la chair qu’on lui présentait, et il en avalait d'assez gros morceaux. Il ne buvait jamais quand on était auprès de lui, ni même tant qu’il apercevait quelqu’un : mais en se mettant dans un lien couvert, on l’a vu boire et |)rendre pour cela plus de précaution qu’un acte aussi simple ne paraît en exiger. On laissait à sa portée un vase rempli d’eau ; il commençait par regarder de tous côtés fixement et longtemps, comme pour s’assurer s’il était seul; ensuite il s’approchait du vase, et regardait encore autour de lui; enfin, après bien des hésitations, il plongeait son bec jusqu’aux yeux, et à plusieurs reprises, dans l’eau. Il y a apparence que les autres oiseaux de proie se cachent de même pour boire. Cela vient vraisemblablement de ce que ces oiseaux ne peuvent prendre de liquide qu’en enfonçant leur tète jusqu’au delà de l’ouverture du bec, et jusqu’aux yeux; ce qu’ils ne font jamais, tant qu’ils ont quelque raison de crainte. Cependant, le jcan-le-blanc ne montrait de défiance que sur cela seul; car, pour tout le reste, il paraissait indilTérent et même assez stupide. Il n’était point méchant, et se laissait toucher sans s’irriter; il avait même une petite expression de contentement :
Co Co, lorsqu’on lui donnait à manger; mais il n’a pas paru s’attacher à
personne de préférence. Il devient gras en automne, et prend en tout temps plus de chair et d’embonpoint que la plupart des autres oi.seaux de proie.
Il est très commun en France, et, comme le dit Ilclon, il n’y a guère de villageois qui ne le connaissent, et ne le redoutent })Our leurs poules. Ce sont eux qui lui ont donné le nom de jean-le-blanc, parce qu’il est en elfet remarquable par la blancheur du ventre, du dessous des ailes, du croupion et de la queue. 11 est cependant vrai qu’il n’y a que le mâle qui porte évidemment ces caractères; car la femelle est presque toute grise, et n’a que du blanc sale sur les plumes du croupion ; elle est, comme dons les autres oiseaux de proie, plus grande, plus grosse et plus pesante que le mâle. Elle fait son nid presqu’à terre, dans les terrains couverts de bruyères, de fougère, de genêt et de joncs, quchpiefois aussi sur des sapins et sur d’autres arbres élevés. Elle pond ordinairement trois œufs, qui sont d’un gris tirant sur l’ardoise. Le mâle pourvoit abondamment à sa subsistance pendant tout le temps de l’incubation, et même pendant le temps qu’elle soigne et élève ses petits. Il fréquente de près les lieux habités, et surtout les hameaux et les fermes : il saisit et enlève les poules, les jeunes dindons, les canards privés; et lorsque la volaille lui manque, prend des lapereaux, des perdrix, des cailles et d'autres moindres oiseaux : il ne dédaigne pas même les mulots et les lézards. Comme ces oiseaux, et surtout la femelle, ont les ailes courtes et le corps gros, leur vol est pesant, et ils ne s’élèvent jamais à une grande hauteur : on les voit toujours voler bas, et saisir leur proie plutôt à terre que dans l’air. Leur eri est une espèce de sifilement aigu qu ils ne font entendre que rarement ; ils ne chassent guère que le matin et le soir, et ils se reposent dans le milieu du jour.
DU JUAIX LE-nUANC. 47
On pourrait croire qu'il y a vari«'!té dans colle espèce; car Belon donne la description d’un second oiseau qui « est, dit il, encore une autre espèce « d’oiseau saint-inartin, seniblablemeiit nomme blanche queue, de même « espèce que le susdit jean-le-blanc, et qui ressemble au milan royal, de si « près, qu’on n'y trouverait aucune différence, si ce n’était qu’il est plus « petit et plus blanc dessous le venire, ayant les plumes qui loucbcni le ■< croupion et la queue, tant dessus que dessous, de couleur blancbe. » Ces ressemblances, auxquelles on doit eu ajouter encore une plus essentielle, qui est d’avoir les jambes longues, indiquent seulement que cette espèce est voisine de celle ilu jean-le-blanc; mais comme elle en diffère considérablement par la grandeur et par d autres caractères, on ne peut pas ilire que ce soit une variété du jean-le-blanc; et nous avons reconnu que c’est le même oiseau que nos nomcnclateurs ont appelé le laniev ceudte, duquel nous ferons mention dans la suite sous le nom d oiseau saint-niavlin, parce qu’il ne ressemble en rien au lanier .
Au reste, le jean-le-blanc, qui est très-commun en France, est néanmoins assez rare partout ailleurs, puisque aucun des naturalistes d Italie, d Angleterre, d’Allemagne et du i\ord, n’en a fait mention que d’après Belon,; et c’est par celle raison que j ai cru devoir m étendre sur les laits particuliers de rtiisloire de cet oiseau. Je dois aussi observer que .M. Salernc a lait une forte méprise en disant que cet oiseau était le même (|ue le rinqtail ou queue blanche des Angfats, dont ils appellent le mâle henluirrow ou henharrier , c està-dire vavisseuT de f>oulcs. C est ce caractère de la queue blancbe et cette habitude naturelle de prendre les poules, communs au ringtail et au jeanle blanc, qui ont trompé M. Salerne, cl lui ont fait croire que c était le même oiseau; mais il aurait dû comparer les descriptions dos auteurs précédents, , et il aurait aisément reconnu que ce sont des oiseaux d espèces différentes. D’autres naturalistes ont pris l’oiseau appelé par M. Edwards Blue hawk, épervier ou faucon bleu, pour le lienhavrier, ou dechireui de poules, quoit|ue ce soient encore des oiseaux d especes diflerentes. Nous allons laeiici d'éclaircir ce point, qui est un des plus obscurs de l’histoire naturelle des
oiseaux de proie. . ,
On sait qu’on peut les diviser en deux ordres, dont le premier n est composé que des oiseaux guerriers, nobles cl courageux, tels (jue les aigles, les faucons, gerfauts, autours, laniers, éperviers, etc.; cl le seconil contient les oiseaux lâches, ignobles et gourmands, tels que les vautours, les milans, les buses, etc. Entre ces deux ordres si différents par le naturel et les mœurs, il se trouve, comme partout ailleurs, quelques nuances intermédiaires, quelques espèces qui tiennent aux deux ordres ensemble, et qui participent au naturel des oiseaux nobles et des oiseaux ignobles. Ces espèces intermédiaires sont : 1“ celle du jean-le-blanc, dont nous venons de donner 1 histoire et qui. comme nous l avons dit, lient de I aigle et de la buse ; 2“ celle de l’oiseau saint-martin, que MM. Brisson et Frisch ont appelé le lanier cendré et que M. Edw'ards a nommé faucon bleu, mais qui tient plus du jeanle-blanc et de la buse que du faucon ou du lanier; S” celle de la soubnse, dont les An-dais n ont pas bien connu l’espèce, ayant pris un autre oiseau pour le mâle de la soubuse, dont ils ont appelé la femelle rimjlail ( (pieue annelée de blanc) et le prétendu mâle henharrier (dechireur de poules) : ce senties mêmes oiseaux que M. Brisson a iiomuies /-aucons à collier, mais ils tiennent plus de la buse que du iaucon ou de I aigle. Ces trois especes, et surtout la dernière, ont donc été ou méconnues, ou conlonducs, ou trèsmal nommées; car le jean-le-blanc ne doit point entrer dans la liste des aigles. L’oiseau saint-martin n’est ni un faucon, comme le dit M. Edwards,
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ni un lanier, comme le disent MM. Brisson et Frisch, puisqu’il est d’un naturel différent et de mœurs opposées. Il en est de même de la soubuse, qui n’est ni un aigle ni un faucon, puisque ses habitudes sont toutes différentes de celles des oiseaux de ces deux genres : on le reconnaîtra clairement par les faits énoncés dans les articles où il sera question de ces deux oiseaux.
Mais il me paraît qu’on doit joindre à l’espèce du jean-le-blanc, qui nous est bien connue, un oiseau que nous ne connaissons que par les indications d’Aldrovande, sous le nom de laniarius, et de Schwenckl'eld, sous celui de milvus albus. Cet oiseau, que M. Brisson a aussi appelé lanier, me parait encore plus éloigné du vrai lanier que l’oiseau sainl-martin. Aldrovande décrit deux de ces oiseaux, dont l’un est bien plus grand, et a deux pieds depuis le bout du bec jusqu’à celui de la queue : c’est la même grandeur que celle du jeanle-blanc; et, si l’on compare la description d’Aldrovande avec celle que nous avons donnée du jean-le-blanc, je suis persuadé qu’on y trouvera assez de caractères pour présumer que ce laniarius d’Aldrovandê pourrait bien être le jean-le-blanc, d'autant que cet auteur, dont l’ornithologie est bonne et très-complète, surtout pour les oiseaux de nos climats, ne parait pas avoir connu le jean-le-blanc par lui-mèrne, puisqu’il n'a fait que l'indiquer d'après Belon, duquel il a emprunté jusqu'à la figure de cet oiseau.