‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 4)Chapitre 106 sur 525 · LE PAON · texte numérisé non relu

LE PAON

DU PAOlN. ^51

«Jeux suiviiiitcs de pnrt et d'îiutre, et ainsi de suite, (ks oiseaux se trouvent aussi en Virginie, dans les bois et les lieux inhabités.

LE PAOlN.

(le l'AOiN DOMESTIQUE.)

Ordre des gallinacés, genre tétras. (Cuvirii.)

Si l'einpirc appartenait à la beauté et non à la force, le paon serait, sans contredit, le roi des oiseaux; il n'en est point sur qui la nature ait versé scs trésors avec plus de. profusion ; la taille grande, le port imposant, la démarclie (ière, la figure noble, les proportions du corps élégantes et sveltes, tout ce qui annonce un être de distinction lui a été donné. Une aigrette mobile et légère, peinte des plus riches couleurs, orne sa ictc et l'élève sans la charger ; son incomparable plumage semble réunir tout ce qui (latte nos yeux dans le coloris tendre et frais des plus belles fleurs, tout ce qui les éblouit dans les reflets pétillants des pierreries, tout ce qui les étonne dans léclat majestueux de l’arc en ciel; non-seulement la nature |a réuni sur le plumage du paon toutes les couleurs du ciel et de la terre pour en faire le chef-d'œuvre de sa magniücence, elle les a encore mêlées, assorties, nuancées, fondues de son inimitable pinceau, et en a fait un tableau unique, où elles tirent de leur mélange avec des nuances plus sombres, et de leurs oppositions entre elles, un nouveau lustre et des effets de lumière si sublimes, que notre art ne peut ni les imiter ni les décrire.

Tel parait à nos yeux le plumage du paon, lorsqu'il se promène paisible et seul dans un beau jour de printemps : mais, si sa femelle vient tout à coup à paraître, si les feux de l’amour, se joignant aux secrètes inlliiences de la saison, le tirent de son repo.s, lui inspirent une nouvelle ardeur et de nouveaux désirs, alors toutes ses beautés se multiplient, ses yeux s’animent et prennent de l'expression, son aigrette s’agite sur sa tète et annonce l'émotion intérieure; les longues plumes de sa queue déploient, en se relevant, leurs richesses éblouissantes ; sa tète et son cou, se renversant noblement en arrière, se dessinent av( c grâce sur ce fond radieux, où la lumière du soleil se joue en mille manières, se perd et se reproduit sans cesse, et semble prendre un nouvel éclat plus doux et plus moelleux, de nouvelles couleurs plus variées et plus harmonieuses ; chaque mouvement de l’oiseau produit des milliers de nuances nouvelles, des gerbes de reflets ondoyants et fugitifs, sans cesse remplacés par d’autres reflets et d’autres nuances toujours diverses et toujours admirables.

Le paon ne semble alors connaître ses avantages que pour en faire hommage à sa compagne, qui en est privée, sans en être moins chérie; et la vivacité (|uc l’ardeur de l’amour mêle à son action ne fait qu’ajouter de nouvelles grâces à ses mouvements, qui sont tiaturelleinent nobles, fiers et majestueux, et qui, dans ces moments, sont accompagnés d’un murmure énergique et sourd qui exprime le désir.

Mais CCS plumes brillantes, qui surpassent en éclat les pins belles fleurs, se flétrissent aussi comme elles, et tombent chaque année. Le paon, comme s’il sentait la honte de sa perte, craint de se faire voir dans cet état humiliant, et cherche les retraites les plus sombres pour s'y cacher à tous les yeux, jusqu'à ce qu’un nouveau printemps, lui rendant sa parure accoutumée, le ramène sur la scène pour y jouir des hommages dus à sa beauté :

2S2 inSTOIRK NATURELLE

car on prétend qu’il en jouit en effet; qu’il est sensible à l’admiration ; que le vrai moyen de l’engager à étaler ses belles plumes, c’est de lui donner des regards d’atteniion et des louanges, et qu’au contraire, lorsqu’on parait le regarder froidement et sans beaucoup d’intérêt, il replie tous ses trésors et les cache à qui ne sait point les admirer.

Quoique le paon soit depuis longtemps comme naturalisé en Europe, cependant il n’en est pas plus originaire : ce sont les Indes orientales, c’est le climat qui produit le sapbir, le rubis, la topaze, qui doit être regardé comme son pays natal; c'est de là qu’il a passé dans la partie occidentale de l’Asie, où, selon le témoignage positif de Théophraste cité par Pline, il avait été apporté d’ailleurs; au lieu qu’il ne parait pas avoir passé de la partie la plus orientale de l’Asie, qui est la Chine, dans les Indes ; car les voyageurs s’accordent à dire que, quoique les paons soient fort communs aux Indes orientales, on ne voit à la Chine que ceux qu’on y transporte des autres pays ; ce qui prouve au moins qu’ils sont très-rares à la Chine.

Élicn assure que ce sont les barbares qui ont fait présent à la Grèce de ce bel oiseau; et ces barbares ne peuvent guère être que les Indiens, puisque c'est aux Indes qu’Alexandre, qui avait parcouru l’Asie, et qui connaissait bien la Grèce, en a vu pour la première fois : d’ailleurs, il n'est point de pays où ils soient plus généralement répandus, et en aussi grande abondance que dans les Indes. Mandeslo et Thévenot en ont trouvé en grand nombre dans la province de Guzarate ; Tavernier, dans toutes les Indes, mais particulièrement dans les territoires de Baroche, de Cambaya et de Broudra; François Pyrard, aux environs de Calicut ; les Hollandais, sur toute la cèle de Malabar ; Lintscot, dans l’ilede Ceylan; rauleur du Second voyage de Siam, dans les forêts sur les frontières de ce royaume du côté de Carnboge et aux environs de la rivière de Meinam; Le Gentil, à Java; Gemclli Carreri dans les Iles Calamianes, situées entre les Philippines et Bornéo. Si on .ajoute à cela que, dans presque toutes ces contrées, les paons vivent dans l'état de sauvages, qu'ils ne sont nulle part ni si grands, ni si féconds, on ne pourra s’empêcher de regarder les Indes comme leur climat naturel; et en effet, un si bel oiseau ne pouvait guère manquer d’appartenir à ce ()ays si riche, si abondant en choses précieuses, où se trouvent la beauté, la richesse en tout genre, l or, les perles, les pierreries, et qui doit être regardé comme le climat du luxe de la nature. Cette opinion est confirmée en quelque sorte par le texte sacré; car nous voyons que les paons sont comptés parmi les choses précieuses que la flotte de Salomon rapportait tous les trois ans : et il est clair que c’est ou des Indes, ou de la côte d'Afri(|ue la plus voisine des Indes, que cette flotte, formée et équipée sur la mer Rouge, et qui ne pouvait s’éloigner des côtes, tirait ses richesses : or, il y a de fortes raisons de croire que ce n’était point des côtes d’Afrique, car jamais voyageur n’a dit avoir aperçu dans toute l Afrique, ni même dans les îles adjacentes, des paons sauvages qui pussent être regardés comme propres et naturels à ces pays, si ce n’est dans l’ile de Sainte-Hélène, où l’amiral V’erhowcn trouva des paons qu'on ne pouvait prendre qu'en les tuant à coups de fusil : mais on ne se persuadera pas apparemment que la flotte de Salomon, qui n’avait point de boussole, se rendît tous les trois ans à l île de Sainte-Hélène, où, d aillcnrs, elle n'aurait trouve ni or, ni argent, ni ivoire, ni presque rien de tout ce qu’elle chercliail. De plus, il me paraît vraisemblable que cette île, éloignée de plus de trois cents lieues dü continent, n’avait pas même de paons du temps de Salomon, mais que ceux qu’y trouvèrent les Hollandais y avaient été lâcbés par les Portugais, à qui elle avait appartenu, ou par d'autres, et qu’ils s’y étaient multipliés d’autant

Page 1