‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 4)Chapitre 140 sur 525 · LA BARTAVELLE, OU PERDRIX GRECQUE · texte numérisé non relu

LA BARTAVELLE, OU PERDRIX GRECQUE

Ordre des gallinacés, genre perdrix. (Cüvieb.)

C'c.st aux perdrix rouges, et principalement à la bartavelle, que doit se rapporter tout ce que les anciens ont dit de la pei’drix. Aristote ticvail mieux connaître la perdrix grecque qu’aucune autre, cl ne pouvait guère connaître que des perdrix rouges, puisque ce sont les seules qui se trouvent tlans la Grèce, dans les îles de la .Méditerranée, et, selon toute apparence, dans la partie de l’Asie conquise par Alexandre, laquelle est à peu près située sous le môme climat que la Grèce et la Méditerranée, et qui était probablement celle où Aristote avait scs principales correspondances. A

1 egard (les naliiralistos (]ui sont venus de|>uis, tels que Pline, Athénée, etc., on voit ass(’z clairement que, quoiqu'ils connussent en Italie des perdrix autres que des rouges, ils se sont contentés de copier ce qu'Aristote avait dit des perdrix ronges. Il est vrai (pic ce dernier reconnaît une différence dans le chant des perdrix; mais on ne peut en conclure légitimement une diffélence dans 1 espèce ; car la diversité du chant dépend souvent de celle de 1 âge et du sexe; elle a lieu qnekpielois dans le mémo individu, et elle peut êire l'effet de (pielque cause particulière, et même de rinfluencc du climat selon les anciens eux niênics, puisque Athénée prétend que les perdrix qui passaient de rAltnjuc dans la Béolie se reconnaissaient à ce qu'elles avaient changé de cri. ü ailleurs, Théophraste, qui remarque aussi quelques variétés dans la voix des perdrix, relativement aux pays quelles habitent, suppose expressément que toutes c<'s perdrix ne sont point d'espèces différeiues puisquil parle de leurs différentes voix dans son Viwa de varia voce avium tÿusdcm cjeneris.

En examinant ce que les anciens ont dit ou répété de cet oiseau rv ai trouve un assez grand nombre de faits vjtais et d'observations exactes mêlés d’exagcralmns et de fables , dont quebpics modernes se sont moqués! ce qui n était pas difficile, mais dont je me propose ici de rechercher le fondement dans les mœurs et le naturel même de la perdrix.

Aristote, après avoir dit que c'est un oiseau pulvératcur, qui a un jabot un gésier cl de très-petits cæcum; qui vit quinze ans cl davantage - qui de même que tous les autrivs oiseaux qui ont le vol pesant, ne construit point de nid, mais pond ses œufs à plaie-tcrrc, sur un peu d'herbe ou de feuilles arrangées négligemment, et cependant en un lieu bien exposé et défendu contre les oiseaux de proie; que dans cette espèce, qui est très-lascive lès mâles se baiieni entre eux avec acharnement dans la saison de l'amour, et ont alors les testicules très-apparents, tandis qu’ils sont à peine visibles en hiver; que les femelles pondent des œufs sans avoir eu commerce avec le mâle; que le mâle et la fimiellc s’accouplent en ouvrant le bec et tirant la langue; que leur ponte ordinaire est de douze (>u quinze œufs; qu’elles sont quelquefois si pressées de pondre, ipie leurs œufs leur échappent partout où elles se trouvent : Aristote, dis-jc, après avoir dit toutes ces choses qui sont incontestables et conlirrnées par le témoignage de nos observateurs ajoute plusieurs circonstances où le vrai paraît être mêlé avec le faux et qu’il suffit d’analyser pour en tirer la vérité |iure de tout mélange. ’

Il dit donc : 1" (|ue les perdrix femelles déposent la plus grande partie de leurs œufs dans un lieu caché pour les garantir de la pétulance du mâle qui cherche à les détruire, comme faisant obstacle à scs plaisirs; ce qui â été traité de iable par Willugliby, mais, à mon avis, un peu trop absolument puisque cti distinguant le physique du moral, et séparant le fftit observé dé 1 intention supposée, ce qu'Aristote a dit se trouve vrai à la lettre, et se réduit à ceci, que la perdrix a, comme presque toutes les autres feme’lles parmi les oiseaux, l'instinct de cacher son nid, et que les mâles, surtout les surnuméraires, cherchant à s’accoupler au temps de l’incubation, ont porté plus d une lois un préjudice notable à la couvée, sans autre intention que celle de jouir de la couveuse : c’csl par cette raison que de tout temps on a recommandé la destruction de ces mâles surnuméraires comme un des moyens les plus efficaces de favoriser la multiplication de l'espèce non-seulement des perdrix, mais de plusieurs autres oiseaux sauvages.

Aristote ajoute en second lieu que la perdrix femelle partage les œufs d une seule ponte en deux couvées; qu'elle se charge de l une et le mâle de I autre, jusqu à la lin de l'éducation des petits qui en proviennent; et cela

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coiUretlil positivement I inslinel qu'il suppose .‘in mâle, comme nous venons de le voir, de elicrclier à casser les œufs de sa femelle. Mais en conciliant Ai istote avec lui-mcine et avec la vérité, on peut dire que, cointne la perdrix femelle ne pond pas tous scs œufs dans le même endroit, puis(|u’ils lui échappent souvent malgré elle partout où elle se trouve, comme le mâle partage apparemment dans ectte espèce, ou du moins dans quelques races de cette espèce, ainsi que dans la grise, le soin de l'éducation des petits, on aura pu croire qu'il partageait aussi ceux de rincubation, et qu'il couvait à part tous les œufs qui n'étaient point sous la femelle.

Aristote dit en troisième lieu que les mâles se cochent les uns les autres, et même qu'ds cochent leurs petits aussitôt qu'ils sont en état de marcher, et l'on a mis cette assertion au rang des absurdités : cependant j’ai eu occasion do citer plus d'un exemple avéré de cet excès de nature, par lequel un mâle se sert d'un autre mâle, et même de tout autre meuble, comme d une femelle; et ce désordre doit avoir lieu (à plus forte raison) parmi des oiseaux aussi lascifs que les perdrix, dont les mâles, lorsqu'ils sont bien animés, ne peuvent entendre le cri de leurs femelles sans répandre leur liqueur séminale, et qui sont tellement transportés, et comme enivrés dans cette saison d amour, que, malgré leur naturel sauvage, iis viennent quelquefois se poser jusque sur l'oiseleur : et combien leur ardeur n'est-elle pas plus vive dans un climat aussi chaud que celui de la Grèce, et lorsqu’ils ont été privés longtemps de femelles, comme cela arrive au temps de rincubation!

Aristote dit en quatrième lieu que les perdrix lemelles conçoivent et {)roduisent des œufs lorsqu’elles se trouvent sous le vent de leurs mâles, ou lorsque ceux-ci passent au-dessus d’elles en volant, et même lorsqu'elles entendent leur voix; et on a répandu du ridicule sur les paroles du philosophe grec, comme si elles eussent signifié qu’un courant d'air imprégné par les corpuscules fécondants du mâle, ou seulement tnis en vibration par le son de sa voix, sullisait pour fécondre réellement une femelle, tandis qu elles ne \eulenl dire autre chose, sinon que les perdrix femelles ayant le tempérament assez chaud pour produire des œufs d’elles-mémes, et sans commerce avec le mâle, comme je l'ai remarqué ci-dessus, tout ce qui peut exciter leur tempérament doit augmenter encore en elles cette puissance; et l’on ne niera point que ce qui leur annonce la présence du mâle ne puisse et ne doive avoir cet ell'et, lequel d’ailleurs peut être produit par un simple moyen mécanique qu'Aristote nous enseigne, ou par le seul frottement qu elles éprouvent en se vautrant dans la poussière.

U’après ces faits, il est aisé de concevoir que, quel(|ue passion qu’ait la perdrix pour couver, elle en a quelquefois encore plus pour jouir, et que, dans certaines circonstances, elle préférera le plaisir de se joindre à son mâle, au devoir de faire éclore ses petits; il peut même arriver qu’elle (|uiite la couvée par amour pour la couvée même ; ce sera lorsque, .voyant son mâle attentif à la voix d une autre perdrix (lui le rappelle et pi èi à l aller trouver, elle vient s’oU'rir à ses désirs pour prévenir une inconstance qui serait nuisible à la famille; elle tâche de le rendre fidèle en le rendant heureux.

Élicn a dit encore que, lorsqu’on voulait faire combattre les mâles avec plus d'ardeur, c’était toujours en présence de leurs femelles, parce qu un mâle, ajoute-t-il, aimerait mieux mourir ([ue de montrer de la lâcheté en présence de sa femelle, ou que de paraître devant elle après avoir été vaincu ; mais c est encore ici le cas de séparer le lait de 1 intention. Il est certain que la présence ilc la lemelle anime les mâles au combat, non pas en leur inspiiunt un certain point d honneur, mais parce quelle exalte en eux la

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jalousie, toujours proporliounée dans les animaux au besoin do jouir; et nous venons de voir combien ce besoin est pressant dans les perdrix.

C'est ainsi (lu'en distinguant le physique du moral, et les faits réels des suppositions précaires, on retrouve la vérité trop souvent défigurée dans riiistoire des animaux par les (iclions de l'homme et par la manie qu'il a de prêter à tous les autres êtres sa nature propre et sa manière de voir et de sentir.

Comme les bartavelles ont beaucoup de choses communes avec les [lerdrix grises, il suffira, pour achever leur histoire, d’ajouter ici les principales dilTérenccs par lesquelles elles .se distinguent des dernières. Belon, (jui avait voyagédans leur pays natal, nous apprend qu’elles ont le double de grosseur de nos perdrix; qu’elles sont fort communes, cl plus communes qu’aucun autre oiseau dans la Grèce, les îles Cycladcs, cl principalement sur les côtes de file de Crète ( aujourd'lmi Candie); qu’elles chantent au temps de l'amour; qu’elles prononcent à peu prés le mot chacabis, d’où les Latins ont fait sans doute le mol cacabare pour exprimer ce cri, et qui peut-être a eu quelque influence sur la formation des noms ciibelh, cubata, cubeji, etc., par Icstiucls on a désigné la perdrix rouge dons les langues orientales.

llelon nous apprend encore que les bartavelles se tiennent ordinairement parmi les rochers, mais qu’elles ont l’instinct de descendre dans la plaine pour y faire leur nid, afiti que leurs petits trouvent en naissant une subsistance facile; qu'elles ponilent de huit jusi|u'à seize œufs, de la gro.sseur d'un petit œuf de poule, blancs, marqués de petits points rougeâtres, et dont le jaune, qu’il appelle moyeu, ne se peut durcir. Enfin, ce qui persuade à un observateur que sa perdrix de Grèce est d’autre espèce que notre perdrix rouge, c’est qu’il y a en Italie des lieux où elles sont tonnues l’une et l’autre, et ont chacune un nom différent ; la perdrix de Grèce celui de cothurno, et l'autre celui de perJice ; comme si le peuple, qui impose les noms, n’avait pu se méprendre, ou même distinguer par deux dénominations différentes deux races distinctes, appartenant à une seule et même espèce! Enfin, il conjecture, et non sans fondement, que c’est cette grosse perdrix qui, suivant Aristote, s'est mêlée avec la poule ordinaire, et a produit avec elle des individus féconds; ce qui n’arrive que rarement, selon le philosophe grec, et n’a lieu que dans les espèces les plus lascives, telles que celles du coq et de la perdrix, ou de la bartavelle, qui est la perdrix d’Aristote : celle-ci a encore une nouvelle analogie avec la poule ordinaire : c’est de couver des œufs étrangers à défaut des siens; et il y a longtemps que cette rcmar(|uc a été faite, puisqu il en est question dans les livres sacrés.

Aristote a remarque que les perdrix mâles chantaient ou criaient principalement dans la saison de l’amour, lorsqu’ils se battent entre eux, et même avant de se battre : l’ardeur qu’ils ont pour leur femelle se tourne a ors en rage contre leurs rivaux; et de là tous ces cris, ees combats, cette espèce d ivresse, cet oubli d’eux-mêmes, eci abandon de leur propre conservation qui lésa piècipités plus d’une fois, je ne dis pas dans les pièges, mais jusque dans les mains de l’oiseleur.

On a profité de la connaissance de leur naturel pour les attirer dans le piège, soit en leur présentant une femelle vers laquelle ils accourent pour en jouir, soit en leur présentant un mâle sur lequel ils fondent pour le combattre ; et l’on a encore tiré parti de celte haine violente des mâles contre les mâles pour en faire une sorte de spectacle, où ces animaux, ordinairement si timides et si pacifiques, se batlcnl entre eux avec acharnement; et on n'a pas manqué de les exciter, comme je l'ai dit, par la présence de leurs femelles. Cet usage eslencore très-commun aujourd'hui dans file de Chypre ;

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et nous voyons dans Larnpridius, que l’empereur Alexandre Sévère s’amusait beaucoup de ce genre de combats.

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