‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 4)Chapitre 141 sur 525 · LA PERDRIX ROUGE D’EUROPE · texte numérisé non relu

LA PERDRIX ROUGE D’EUROPE

Ordre des gallinacés, genre tétras, sous-genre perdrix. (Covieu.)

Celle perdrix lient le milieu pour la grosseur entre la bartavelle et la perdrix grise ; elle n’est pas aussi répandue que cette dernière, et tout climat ne lui est pas bon. On la trouve dans la pbqrart des pays montagneux et tempérés de l’Europe, de l'Asie et de l’Afrique; maiselle est rare dans les Pays-Bas, dans plusieurs parties de r.'VIleinagne et de la Bohême, où l'on a tenté inutilement de la multiplier, quoique les faisans y eussent bien réussi. On n’en voit point du tout en Angleterre, ni dans certaines îles des environs de Lemnos ; tandis qu’une seule paire portée dans la petite ile d'Anaplie (aujourd’hui Nanfio) y pullula tellement, que les babilanls furent sur le point de leur céder la place. Ce séjour leur est si favorable, qu’encore aujourd’hui l'on est obligé d’y détruire les œufs par milliers vers les fêtes de Pâques, de peur que les perdrix qui en viendraient ne détruisissent entièrement les moissons; et ces œufs, accommodés à toutes sauces, nourrissent les insulaires pendant plusieurs jours.

Les perdrix rouges se tiennent sur les montagnes qui produisent beaucoup de bruyères et de broussailles, et quelquefois sur les mêmes montagnes où se trouvent certaines gelinottes, mal à propos appelées perdrix blanches, mais dans des parties moins élevées, et par conséquent moins froides et moins sauvages. Pendant I hiver, elles sc recèlent sous dc.s abris de rochers bien exposés, cl se répandent peu : le reste de l’année, elles se tiennent dans les broussailles, s’y font chercher longtemps par les chasseurs, et parlent difficilement. On m’assure qu’elles résistent souvent mieux que les grises aux rigueurs de l’iiiver, et bien qu’elles soient plus aisées à prendre dans les difl’érents pièges que les grises, il s’en trouve toujours à peu près lemème nombre au printemps dans lesendroits quileur conviennent. Elles vivent de grains, d’herbes, de limaces, de chenilles, d’œiifs de fourmis et d’autres insectes; mais leur chair se sent quelquefois des aliments dont elles vivent. Elien rapporte que les perdrix de Cyrrha, ville maritime de la Phocidc, sur le golfe de Corinthe, sont de mauvais goût, parce qu elles se nourrissent d’ail.

Elles volent pesamment et avec effort, comme font les grises; et on peut les reconnaître de même sans les voir, au seul bruit qu’elles font avec leurs ailes en prenant leur volée. Leur instinct est de plonger dans les précipices lorsqu’on les surprend sur les montagnes, et de regagner le sommet lorsqu'on va à la remise. Dans les plaines, elles filent droit et avec roideur : lorsqu'elles sont suivies de prés et poussées vivement, elles sc réfugient dans les bois, se perchent même sur les arbres, et se terrent quelquefois; ce que ne font point les perdrix grises.

Les perdrix rouges diffèrent encore des grises par le naturel et les mœurs; elles sont moins sociables : à la vérité, elles vont par compagnies; mais il ne règne pas dans ces compagnies une union aussi parfaite. Quoique nées, quoique élevées ensemble, les perdrix rouges se tiennent plus éloignées les unes des autres; elles ne partent point ensemble, ne vont pas toutes du même côté, et ne se rappellent pas ensuite avec le même empressement, si ce n’est au temps de l’amour, et alors même chaque paire se réunit séparément. Enfin, lorsque celte saison est passée, et que la femelle est occupée à couver,

iCfrox, tome vui. 20

298 lllSTOIIlIi XAÏlillhLLIÎ

le mâle la quilte, el la laisse seule eliargoe du soin de sa lainille; en quoi nos perdrix rouges paraissent aussi différer des perdrix rouges de l'Egypte, puisque les prêtres égyptiens avaient choisi pour l'emblème d'un bon ménage deux perdrix, l'une mâle el l’autre femelle, couvant ebacnne de son côté.

Par une suite de b'ur naturel sauvage, les perdrix rouges, que l’on lâtbc de multiplier dans les parcs, et que l’on élève à peu près comme les faisans, sont encore plus difficiles à élever, exigent plus de soins et de précautions pour les accoutumer à la captivité; ou, pour mieux dire, elles ne s'y accoutument jamais, puisque les petits perdreaux rouges qui sont éclos dans la faisanderie, cl qui n’ontjamais connu la libel lé, languissenldanscctteprison, qu'on eberebe à leur rendre agréable de toutes inaidèrcs, el rneurenl liienlôt d'ennui ou d'une maladie qui en est la suite, si on ne les làcbc dans le temps où ils commencent à avoir la tète garnie de plumes.

Ces faits, qui m’ont été fournis par INI. Leroy, paraissent contredire ce qu’on rapportedes perdrix d'Asie el de quelques des de l’Arcbipel, et même de Provence, où on en a vu des troupes nombreuses, qui obéissaient à la voix de leur conducteur avec une docilité singulière. Porphyre parle d'une perdrix privée venant de Carthage, qui accourait à la voix de son maître, le caressait et exprimait son aliacbement par des indexions de voix que le sentiment semblait produire et qui étaient toutes différentes de son cri ordinaire. Mundella el Gessner en ont élevé eux-mémes qui étaient devenues irès-familièies ; il parait même, par plusieurs passages des anciens, qu’on en était venu jusqu'à leur apprendre à cbanler ou à perfectionner leur chant naturel, qui, du moins dans certaines races, passait pour un ramage agréable.

Mais tout cela peut se concilier en disant que cet oiseau est moins ennemi de rbomme que de l’esclavage; qu’il est ries moyens d’apprivoiser et de subjuguer l'animal le plus sauvage, c’csi-à-dirc le plus amoureux de sa liberté, et que ce moyen est de le traiter scion sa nature, en lui laissant autant de liberté qu’il est possible. Sous ce point de vue, la société de la perdrix apprivoisée avec l'homme qui sait s’en faire obéir est du genre le plus intéressant et le plus noble.: elle n’est fondée ni sur l'intérél, ni sur une douceur stupide, mais sur la sympaibie, le goût réciproque, le choix volontaire; il faut même, pour bien réussir, qu’elle soit obsolumerit volontaire et libre. La perdrix ne s’attache à 1 homme, ne se soumet à ses volontés, qu’autant que riiorame lui laisse perpétuellement le pouvoir de le quitter, et, lorsqu'on veut lui inposer une loi trop dure, une contrainte au delà de ce qu'exige toute société, en un mot, lorsqu’on veut la réduire à l’esclavage domestique, son naturel si doux se révolte, et le regret profond de sa liberté perdue étouffe en elle les plus forts penchants de la nature : celui de se conserver; on l’a vue souvent se tourmenter dans sa prison jusqu’à se casser la tête el mourir; celui de se reproduire, elle y montre une répugnance invincible; et si quelquefois on la vil, cédant à l’ardeur du tempérament et à l’influence de la saison, s'accoupler et pondre en cage, jamais on ne l’a vue s’occuper efficacement, dans la volière la plus commode et la plus spacieuse, à perpétuer une race esclave.

Page 1