‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 4)Chapitre 177 sur 525 · LE CORBEAU · texte numérisé non relu

LE CORBEAU

(le corbeau noir.)

Famille des lénuiroslres, genre huppé. (Cuvier.)

Quoique le nom de corbeau ail été donné par les nomenclaleurs à plusieurs oiseaux, teisque les corneilles, les choucas, les craves ou coracias, etc., nous en restreindrons ici l’acception, et nous raltribucrons exclusivement à la seule espèce du grand corbeau, du corvus des anciens, qui est assez différent de CCS autres oiseaux par sa grosseur, .«es mœurs, ses habitudes naturelles, pour qu on doive lui appliquer une dénomination distinctive, et surtout lui conserver son ancien nom.

Cet oiseau a été fameux dans tous les temps; mais sa réputation est encore plus mauvaise qu’elle n’est étendue, peut-être par cela meme qu’il a été confondu avec d'autres oiseaux, et qu'on lui a imputé tout ce qu il y avait de mauvais dans plusieurs espèces. On l’a toujours regardé comme le dernier des oiseaux de proie, et comme l’un des plus lâches et des plus dégoûtants. Les voiries infectes, les charognes pourries, sont, dit on, le fond de sa nourriture , s’il s'assouvit d'une chair vivante, c’est de celle des animaux faibles ou utiles, comme agneaux, levrauts, etc. On prétend meme qu'il attaque quelquefois les grands animaux avec avantage, et que, suppléant à la force qui lui manque, par la ruse et l’agilité, il se cramponne sur ledos desbuflles, les ronge tout vifs et en détail, après leur avoir crevé les yeux; et ce qui rendrait cette férocité plus odieuse, c’est qu’elle serait en lui l'effet, non de la nécessité, mais d'un appétit de préférence pour la chair et le sang, d’autant qu’il peut vivre de tous les fruits, de toutes les graines, de tous les insectes et même des poissons morts, et qu’aucun autre animal ne mérite mieux la dénomination d’omnivore.

Cette violence et cette universalité d’appétit ou plutôt de voracité, tantôt l a fait proscrire comme un animal nuisible et destructeur, et tantôt lui a valu la protection des lois, comme à un animal utile et bienfaisant : en effet, un hôte de si grosse dépense ne peut qu’être à charge à un peuple pauvre ou trop peu nombreux; au lieu qu’il doit être précieux dans un pays riche et bien peuplé, comme consommant les immondices de toute espèce dont regorge ordinairement un tel pays. C est par celte raison qu il était autrefois défendu en Angleterre, suivant Belon, de lui faire aucune violence, et que dans file Féroé, dans celle de Malte, etc., on a mis sa tète à' prix.

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Si, aux traits sous lesquels nous venons de représenter le corbeau, on ajoute son plumage lugubre, son cri plus lugubre encore, quoique très-faible, à proportion de sa grosseur, son port ignoble, son regard farouche, tout son corps exhalant 1 infection, on ne sera pas surpris que, dans presque tous les lemps, il oit été regarde comme un objet de dégoût et (rborienr : sa chair était interdite aux Juifs; les Sauvages n’en mangent jamais, et parmi nous, les plus misérables ii en mangent qu’avec répugnance et après avoir enlevé la peau, qui est très coriace. Partout on le met au nombre des oiseaux sinistres, (|ui n’ont le pressentiment de l'avenir que pour annoncer des malheurs, üe graves historiens ont été juscpi’à publier la relation de batailles rangées entre des armées de corbeaux et d'autres oiseaux de proie, et à donner ces condjats comme un présage des guerres cruelles qui se sont allumées dans la suite entre les nations. Combien de gens encore aujourd bui frémissent et s’inqnièlcnt au bruit de son croassement! Toute sa science de l’avenir se borne cependant, ainsi ipie celle des autres habitants de l’air, à connaître mieux que nous l’élément qu’il habite, à être plus susceptible de ses moindres impre.<sions, à prcs.scniir ses moindres ebangements, et à nous les annoncer par certains cris et certaines actions qui sont en lui l’elfet naturel de ces changements. Dans les provinces méridionales de la Suède, dit M. Linnijcus, lorsque le ciel est serein, les corbeaux volent trèshaut en faisant un certain cri qui s’entend de fort loin. Les auteurs de la Zoologie brilannique ajoutent que dans cette circonstance ils volent le plus souvent par paires, jj’aulrcs écrivains, moins éclairés, ont fait d’autres remarques mêlées plus ou moins d’incertitudes et de superstitions.

Dans le temps que les aruspices faisaient partie de la religion, les corbeaux, quoique mauvais propliètes, ne pouvaient qu’être des oiseaux fort intéressants; car, la [mssion de prévoir les événements futurs, même les plus tristes, est une ancienne maladie du genre humain : aussi s’attachaiton beaucoup à étudier toutes leurs actions, toutes les circonstances de leur vol, toutes les dilîérences de leur voix, dont on avait comptéjusqu à soixantequatre inllexions distinctes, sans parler d autres dilîérences plus Unes et trop difficiles à apprécier; chacune avait sa signification déterminée; il ne manqua pas de charlatans pour en procurer l’intelligence, ni de gens simples pour y croire. Pline lui-même, qui n’était ni charlatan ni siqiershtieux, mais qui travailla quelquefois sur de mauvais mémoires, a eu soin d indiijuer celle de toutes ces voix qui était la plus sinistre. Quelques-uns ont poussé la folie jusqu’à manger le cœur et les entrailles de ces oi.seaux, dans l’espérance de s’approprier leur don de proiihétie.

JNon-seulemeiit le corbeau a un grand nombre d’inOexions de voix répondant à ses dillércntes allections intérieures, il a encore le talent d imiter le cri des autres animaux, et même la parole de I homme; et I on a imaginé de lui couper le lilet, alin de perfectionner cette disposition naturelle. Colas est le mot (pi’il prononce le plus aisément; et Scaliger en a entendu un qui, lorsqu’il avait faim, appelait distinctement le cuisinier de la maison, nommé Conrad, (ies mots ont, en eflet, quelques rapports avec le cri orilinaire du corbeau.

On faisait grand cas à Home de ces oiseaux parleurs; et un philosophe n’a pas dédaigné de nous raconter assez au long l’iiistoire de l’un deux. Ils n’apprennent pas seulement à parler, ou plutôt à répéter la parole humaine, mais ils deviennent familiers dans la maison : ils se privent quoique vieux, et paraissent même capables d'un attachement personnel et durable.

Par une suite de cette souplesse de naturel, ils apprennent aussi, non pas a dépouiller leur voracité, mais à la régler et l’employer au service de

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riioniine. Pline parle d iin certain Cralérns d'Asie, t|ui s était rendu Cameux par son habileté à les dresser pour la chasse, et qui savait se faire suivre, même par les corbeaux sauvages. Scaliger rapporte que le roi Louis (apparemment Louis XII) en avait un ainsi dressé, dont il se servait pour la chasse des perdrix. Albert en avait vu un autre à Naples, qui prenait et des perdrix etdes faisans, et même d’autres corbeaux rsyais, pmirchasserainsi lesoiseaux de son espece, il fallait qu'il y fût excité et comme forcé par la présence du fauconnier. Enfin, il semble qu’on lui ait appris quelquefois à défendre son maiire, et à l’aider contre ses cnnetnis avec une sorte d'intelligence et par une manoeuvre combinée, du moins si l’on peut croire ce que rapporte Aulu-Gclle, du corbeau de Valérius.

Ajoutons à tout cela que le corbeau paraît avoir une grande sagacité d’odorat pour éventer de loin les cadavres. Thucydide lui accorde même un instinct assez sûr pour s’abstenir de ceux des animaux qui sont morts de la peste : mais il faut avouer que ce prétendu discernement se dément quelquefois, et ne l’empêche pas toujours de manger des choses qui lui sont contraires, comme nous le verrons plus bas. Enfin, c’est encore à l’un de ces oiseaux (|u’on a attribué Insingulière, industrie, pour amènera sa portée l’eau qu’il avait aperçue au fond d'un vase trop étroit, d'y laisser tomber, une é une, de petites pierres, lesquelles, en s’amoncelant, firent monicr l’eau insensiblement, et le mirent à même d'étancher sa soif. Cette soif, si le fait est vrai, est un trait de dissemblance qui distingue le corbeau de la plupart des oiseaux de proie, surtout de ceux qui se nourrissent ilc proie vivante, lesquels n’aiment à se désaltérer que dans le sang, et dont l’industrie est beaucoup plus excitée par le besoin de manger (|ue par celui de boire. Une autre différence, c’est que les corbeaux ont les mœurs plus sociables j mais il est facile d'en rendre raison : comme ils mangent île tomes sortes de nourriturc.s, ils ont plus de ressources que les autres oiseaux carnassiers; ils peuvent donc subsister en plus grand nombre dans un même espace de terrain, et ils ont moins de raison de se fuir les uns les autres. C'est ici le lieu de remarquer que quoique les corbeaux privés mangent de la viande crue et cuite, cl qu’ils passent communément pour faire, dans l’état de liberté, une grande destruction de mulots, de campagnols, etc., M. Hébert, qui les a observés longtemps et de fort jirés, ne les a jamais vus s’aebarner sur les cadavres, en déchiqueter la chair, ni même se poser dessus; et il est fort porté à croire (|u’ils préfèrent les insectes, et surtout les vers de terre, à toute autre nour riture : il ajoute qu’on trouve de la terre dans leurs excréments.

Les corbeaux, les vrais corbeaux de montagne, ne sont point oiseaux de passage, et différent en cela pins ou moins des corneilles auxquelles on a voulu les associer. Ils semblent particulièrement attachés au rocher qui les a vus naître, ou plutôt sur lequel ils se sont appariés ; on les y voit toute l’année en nombre à peu prés égal, et ils ne l'abondouncnt jamais entièrement. S'ils descendent dans la plaine, c’est pour chercher leur subsistance ; mais ils y descendent plus rarement l élé que l'hiver, parce qu’ils évitent les grandes chaleurs; et c’est la seule iniluence (lue la différente température des saisons paraisse avoir sur leurs habitudes, lis ne passent point la nuit dans les bois, comme font les corneilles; ils savent se choisir, dans leurs montagnes, une retraite à l'abri du nord, sous des voûtes naturelles, formées par des avances ou des enfoncements de rocher; c’est là qu’ils se retirent pendant la nuit, au nombre de quinze ou vingt. Ils dorment perchés sur les arbrisseaux qui croissent entre les rochers ; ils font leurs nids dans les crevasses de ces mêmes rochers, ou dans des trous de murailles, au haut des vieilles tours abandonnées, et quehjuefois sur les hautes branches des grands arbres isolés.

Chaque mâle a sa IVinellc, à (|iii il «lomenrc attaché plusieurs années île suite : car ces oiseaux si odieux, si dcgoùlants pour nous, savent neanmoins s’inspirer un amour réciproqueet constant; ils savent aussi l'exprimer comme la tourterelle par des caresses graduées, et sendilent connaître les nuances des préludes et la volupté des détails. Le mêle, si l'on en croit f|uci(|ues anciens, commcneie toujours par une espèce de chant d’amour; ensuite on les voit approcher leurs becs, se caresser, se baiser; et on n’a pas manque de. dire, comme de tant d'autres oiseaux, (|u ils s’accouplaient par le bec. Si cette absurde méprise pouvait être justiliée, c’est parce qu’il est aussi rare de voir ces oiseaux s accoupler réellement, qu’il est commun de les voir se caresser : en effet, ils ne se joignent presque jamais de jour, ni dans aucun lieu découvert, mais au contraire dans les endroits les plus retirés et les plus sauvages, comme s’ils avaient l instinct de se mettre en sûreté dans le secret de la nature, pendant la durée d’une action qui, se rapportant tout entière à la con.servation de l'espèce, semble suspendre dans l'individu le soin actuel de sa propre existence. Nous avons déjà vu \c Jean-le-blanc se cacher pour boire, parce qu’en buvant il enfonce son bec dans l’eau jusqu’aux yeux, et par conséquent ne peut être alors sur ses tardes. Dans tous ces cas, les animaux sauvages se cachent par une sorte de |)révoyancc qui, ayant pour but immédiat le soin de leur propre conservation, parait plus près de l'instinct des bêtes, que tous les motifs de décence dont on a voulu leur faire honneur; et ici le corbeau a d'autant plus besoin de celte prévoyance, qu’ayant moins d ardeur et de force pour l’acte de la gcnéi'aiion, son accouplement doit probablement avoir une certaine durée.

La femelle se distingue du mâle, selon Barrère, en ce qu elle est d'un noir moitis décidé cl qu elle a le bec plus faible; et, en effet, j’ai bien observé dans certains individus des becs plus forts et plus convexes que dans d’autres, et diff'étcnlcs teinu^s de noir et même de brun dans le plumage : mais ceux qui avaient le Im>c le plus fort étaient d'un noir moins décidé, soit que celte couleur fût naturelle, soit qu elle fût altérée par le temps et par les précautions qu’on a coulurnedc prendre pour la conservation des oiseaux desséchés. Celte leitielle pond, aux environs du mois de mars, jusqu’à cin(| ou six œufs d un vert pâle et bleuâtre, niar(|uetés d un grand nombre de taches cl de traits «le couleur obscure. Elle les couve penilant environ vingt jours, cl, pendant ce tcnqjs, le mâle a soin «le pourvoir à sa nourriture : il y pourvoit même largement, car les gens de la campagne trouvent quelquefois dans les nids des corbeaux, ou aux environs, des amas assez considérables de grains, de noix et d outres fruits. Il est vrai qu’on a soupçonné que ce n’était pas seulement pour la subsistance de la couveuse au temps de I incubation, mais pour celle de tous deux pendant I hiver. Quoi (|u’il en soit de leur intention, il est certain que celle habitude de faire ainsi des provisions, et de «îaeher ce qu'ils peuvent allra|)cr. ne se borne pas aux comestible.s, ni même aux choses qui peuvent leur être utiles, elle s’étend encore à tout ce qui se trouve à leur bicnsitanee; et il paraît qu’ils préfèrent les pièces de métal et tout ce qui brille aux yeux. On en a vu un à Erfori qui eut bien la patience de porter une à une, et de cacher sous une pierre, dans un jardin, une quantité de petites monnaies, jusqu'à concurrence de de cinq ou six florins ; et il n'y a guère de pays qui n’ait son histoire de pareils vols domestiques.

Quand les petits viennent d’éclore, il s'en faut bien qu’ils soient de la couleur des père et mère; ils sont plulôt blancs que noirs, au contraire des jeunes cygnes qui doivent être un jour d’un si beau blanc, et qui commencent par être bruns. Dans les premiers jours, la mère semble un peu

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