‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 4)Chapitre 181 sur 525 · LE FREUX OU LA FRAYONNE · texte numérisé non relu

LE FREUX OU LA FRAYONNE

Famille des eoniroslres, genre corbeau. (Cuvier.)

Le freux est d’une grosseur moyenne, entre le corbeau et la corbine, et il a la voix plus grave que les autres corneilles. Son caractère le plus frappant et le plus distinctif, c’est une peau nue, blanche, farineuse, et quelquefois galeuse, qui environne la base de son bec, à la place des plumes noires et dirigées en avant, qui, dans les autres espèces de corneilles, s’étendent jusque sur rouverlure des narines : il a aussi le bec moins gros, moins fort et comme râpé. Ces disparités, si superficielles en apparence, en supposent de plus réelles et de plus considérables.

Le freux n’a le bec ainsi râpé, et sa base dégarnie de plumes, que parce que, vivant principalement de grains, de petites racines et de vers, il a coutume d’enfoncer son bec fort avant dans la terre pour chercher la nourriture qui lui convient; ce qui ne peut manquer, à la longue, de rendre le bec raboteux et de détruire les germes des plumes de sa base, lesquelles sont exposées â un frottcmentcontinuel. Cependant il ne faut pas croire que cette peau soit absolument nue : on y aperçoit souvent de petites plumes isolées ; preuve très-forte qu elle n’éiaii point chauve dans le principe, mais qu’elle l’est devenue par une cause étrangère; en un mot, que c’est une espèce de difformité accidentelle, qtii s’est changée en un vice héréditaire par les lois connues de la génération.

L’appétit du freux pour les grains, les vers et les insectes, est un appétit exclusif ; car il ne touche point aux voiries ni à aucune chair : il a de plus le ventricule musculeux et les amples intestins des granivores.

Ces oiseaux vont par troupes très-nombreuses, et si nombreuses, que l’air, en est quelquefois obscurci. On imagine tout le dommage qire ces honles de moissonneurs peuvent causer dans les terres nouvellement ensemencées, ou dans les moissons qui approchent de la maturité : aussi, dans plusieurs pays, le gouvernement a-t-il pris des mesures pour les détruire. I.a Zoologie britannique réclame contre cette proscription, et prétend qu’ils font plus de bien que de mal, en ce qu'ils consomment une grande quantité de ces larves de hannetons et d’autres scarabées, qui rongent les racines des |)lanles utiles, et qui sont si redoutés des laboureurs et des jardiniers. C’est un calcul à faire.

Non-seulement le freux vole par troupes, mais il niche atissi, pour ainsi dire, en société avec ceux de son espèce, non sans faire grand bruit ; car ce sont des oiseaux très-criards, cl principalement quand ils ont des petits. On voit quelquefois dix ou douze de leurs nids sur le tneme chêne, et un grand nombre d'arbres ainsi garnis (buts la même forêt, ou plutôt dans le même canton. Ils ne cherchent pas les lieux solitaires pour couver ; ils semblent au contraire s’approcher dans celte circonstance des endroits habités; et Schwenckfeld remarquequ’ils préfèrent communétnenl les grands arbres qui bordent les cimetières, peut-être parce que ce sont des lieux fréquentés, ou parce qu’ils y trouvent plus de vers qu’ailleurs; car on ne [leut soupçonner qu’ils y soient attirés par l’odeur des cadavres, puisque, comme nous l’avons dit, ils ne louchent point à la chair. Frisch assure que, si, dans le temps de la ponte, on s’avance sous les arbres où ils sont ainsi établis, on est bientôt inondé de leur fiente.

line chose qui pourra paraitre singulière, quoique assez conforme à ce

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qui se passe tous les jours entre des animaux d’autre espèee, c’est que, lorsqu un couple apparie travaille à faire son nid, il faut que l un des deux reste pour le garder, tandis que l’autre va chercher des matériaux convenables. Sans celte précaution, et s’ils s’absentaient tous deux à la fois, on prétend que leur nid serait pillé et détruit dans un instant par les autres freux habitants du même arbre, chacun d’eux emportant dans son bec son brin d herbe ou de mousse pour l’employer à la construction de son propre nid.

Ces oiseaux commencent à nicher au mois de mars, du moins en Angleterre; ils pondent quatre ou cinq œufs plus petits que ceux du corbeau, mais ayant des taches plus grandes, surtout au gros bout. On dit que le mâle et la femelle couvent tour à tour : lorsque les petits sont éclos et en état de manger, ils leur dégorgent la nourriture qu’ils savent tenir en réserve dans leur jabot, ou plutôt dans une espèce de poche formée par la dilatation de 1 œsophage.

Je trouve dans la Zoologie britannique que la ponte étant finie, ils quittent les arbres où ils avaient niché; qu'ils n'y reviennent qu’au mois d’août, et ne commencent à réparer leurs nids ou à les refaire qu’au mois d’octobre. Cela suppose qu’ils passent à peu près toute l’année en Angleterre; mais en brance, en Silésie, et en beaucoup d’autres contrées, ils sont certainement oiseaux de passage, à quelques exceptions près, et avec cette différence qu’en France ils annoncent 1 hiver, au lieu qu’en Silésie ils sont les avantcoureurs de la belle saison.

Le freux habile en Europe, selon M. Linnæus; cependant il parait qu’il y a quelques restrictions à faire à cela, puisque Aldrovande ne croyait pas qu il s en trouvât en Italie.

On dit que les jeunes sont bons à manger, et que les vieux même ne sont pas mauvais, lorsqu’ils sont bien gras; mais il est fort rare que les vieux prennent de la graisse. I.es gens de la campagne ont moins de répugnance pour leur chair, sachant fort bien qu’ils ne vivent pas de charognes, comme la corneille et le eorbeau.

LA CORNEILLE JVIANTELÉE.

Famille des coniroslres, genre corbeau. (Cuvieb.)

Cet oiseau se distingue aisément de la corbine, et de la frayonne ou du freux, par les couleurs de son plumage. Il a la tète, la queue et les ailes d’un beau noir avM des reflets bleuâtres; et ce noir tranche avec une espèce de scapulaire gris blanc, qui s’étend par devant et par derrière, depuis les épaules jusqu’à l’extrémité du corps. C'est à cause de cette espèce de scapulaire ou de manteau que les Italiens lui ont donné le nom de monacckia (moinesse), et les Français celui de corneille manlelée.

Elle va par troupes nombreuses, comme le freux, et elle est peut-être encore plus familière avec riiomme, s’approchant par préférence, surtout pendant 1 hiver, des lieux habités, et vivant alors de ce qu’elle trouve dans les égouts, les fumiers, etc.

Elle a encore cela de commun avec le freux, qu’elle change de demeure deux fois par an, et qu’elle peut être regardée comme un oiseau de passage : car nous la voyons chaque année arriver par très grandes troupes sur la tin de l’automne, et repartir au commencement du printemps, dirigeant sa route au nord ; mais nous ne savons pas précisément en quel lieux elle s arrête. La plupart des auteurs disent qu’elle passe l élé sur les hautes mon-

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tagiies, et ([u’elle y fait son nid sur les pins et les sapins : il faut donc que ce soit sur des montagnes irdiabitées et peu connues, comnie celles des îles de Shetland, où l'on assure effectivement quelle fait sa [)onte; elle niche aussi en Suède, dans les bois, cl par préférence sur les aunes, et sa ponte est ordinairement de quatre œufs; mais elle ne niche point dans les montagnes de Suisse, d’Italie, etc.

Enfin, quoique, selon le plus grand nombre des naturalistes, elle vive de toutes sortes de nourritures, entre autres de vers, d’insectes, de poissons, même de chair corromime, et, par préférence à tout, de laitage; et quoique, d’après cela, elle dût être mise au rang des omnivores, cependant, comme ceux qui ont ouvert son estomac y ont trouvé de toutes sortes de grains mêlés avec de petites pierres, on peut croire qu’elle est plus granivore qu’autre chose; et c’est un troisième trait de conformité avec le freux. Dans tout le reste, elle ressemble beaucoup à la corbine ou corneille noire; c'est à peu près la même taille, le même port, le même cri, le même son de voix, le même vol ; elle a la queue et les ailes, le bec et les pieds, et presque tout ce que l’on connaît de ses parties intérieures, conformés de même dans les plus petits détails; ou, si elle s’en éloigne en quelque chose, c’est pour se rapprocher de la nature du freux : elle va souvent avec lui; comme lui, elle niche sur les arbres. Elle pond quatre ou cinq œufs, mange ceux des petits oiseaux, et quelquefois les petits oiseaux eux-mêmes.

Tant de rapports et de traits de ressemblance avec la corbinc et avec le freux me feraient soupçonner que la corneille mantelée serait une race métisse, produite par le mélange de ces deux espèces; et, en effet, si elle était une simple variété de la corbinc, d’où lui viendrait l’habitude de voler par troupes nombreuses, et de changer de demeure deux fois l'année'.^ ce que ne fait jamais la corbinc, comme nous l’avons vu; et si elle était une simple variké du freux, d où lui viendraient tant d’autres rapports qu’elle a avec la corbine? Au lieu que cette double ressemblance s’explique naturellement en supposant que la corneille mantelée est le produit du mélange de ces deux espèces qu elle représente par sa nature mixte, et qui lient de l une cl de l’autre. Cette opinion pourrait paraître vraisemblable aux philosophes qui savent combien les analogies physiques sonld’un grand usage pour remonter à l’origine des êtres et renouer le fil des générations; mais ou lui trouvera un nouveau degré de probabilité, si l’on considère que la corneille mantelée est une race nouvelle, ipii ne fut ni connue ni nommée par les anciens, et par consé(|uenl n’existait pas encore de leur temps, puisque, lorsqu'il s’agit d'une race aussi multipliée et aussi familière que celle-ci, il n’y a point de milieu entre n’èlre pus connue dans un pays et n’y être point du tout. Or, si elle est nouvelle, il faut qu’elle ait été produite par le mélange de deux autres races; et quelles peuvent être ces deux races, sinon colles qui paraissent avoir plus de rapports, d’analogie, de ressemblance avec elle?

Frisch dit que la corneille mantelée a deux cris : l’un plus grave, et que tout le monde connaît; l’autre plus aigu, et qui a quelque rapport avec celui du coq. Il ajoute qu’elle est fort attachée à sa couvée, et que, lorsqu’on coupe par le pied l’arbre où elle a fait son nid, elle se laisse tomber avec l'arbre, et s’expose à tout plutôt que d'abandonner sa géniture.

M. Linnæus semble lui appliquer ce que la Zoologie britannique dit du freux, qu’elle est utile par la consommation qu’elle fait des insectes destructeurs dont elle purge ainsi les pâturages. Mais, encore une fois, ne doit-on pas craindre qu’elle consomme elle-même plus de grains que n’auraient fait les insectes dont elle se nourrit ? El n est-ce pas pour cette raison qu’en plusieurs pays d’Allemagne on a nus sa tète à prix ?

On la prend clans les mêmes pièges que les autres eorneilles. Elle se trouve ÿns presque toutes les contrées de l’Europe, mais en différents temps. Sa chair a une odeur forte, et on en fait peu d’usage, si ce n’est parmi le petit peuple.

Je ne sais sur quel fondement i\I. Klein a pu ranger parmi les corneilles \hoexoU)totl ou oiseau des saules de Fernandez, si ce n’est sur le dire de Seba, qui, décrivant cet oiseau comme le meme que celui dont parle Fernandez, le fait aussi gros qu’un pigeon ordinaire, tandis que Fernandez, à endroit même cite par Seba, dit que Vhoexototoll est un petit oiseau de la grosseur d un moineau, ayant à peu près le chant du chardonneret, et la chair bonne à manger. Cela ne ressemble pas trop à une corneille; et de telles méprisés, qui sont assez fréquentes dans l’ouvrage de Seba, ne peuvent que jeter beaucoup de confusion dans la nomenclature de l’histoire naturelle.

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