LA CORBINE OU CORNEILLE NOIRE
Famille des coniroslres, genre corbeau. ( Cuvier. )
Quoique celle corneille diffère, à beaucoup d'égards, du grand corbeau, suriout par la grosseur el par quelques-unes de ses babiiudes naturelles, cependant il faut avouer que d’un autre côté elle a assez de ra[)port avec lui, tant de conformation et de couleur que d'instinct, pour justifier la dénoiiiination de corbine, qui est eu usage dans plusieurs endroits, et que j'adopte par la raison qu'elle est en usage.
(ies corbines passent l’été dans les grandes forêts, d’où elles ne sortent de temps eu temps que pour rbercher leur subsistance et celle de leur couvée, l.e fond principal de cette subsistance, au printemps, ce sont les œufs de perdrix, dont elles sont très-friandes, et qu’elles savent même percer fort adroitement pour les portera leurs petits sur la pointe de leur bec. Comme elles en font une grande consommation, et qu'il ne leur faut ipi’un moment pour détruire l’espérance d’une famille entière, on peut dire qu’elles ne sont pas les moins nuisibles des oiseaux de proie, quoiqu’elles soient les moins sanguinaires. Heureusement il n’en reste pas un grand nombre pendant l'été, on en trouverait diiricilomcnt plus de deux ou trois douzaines de paires dans une forêt de cin(| ou six lieues de tour aux environs de Paris.
En biverelles vivent avec les mantelées, les frayonnes ou les freux, et à peu près de la même manière : c’est alors que l’on voit, autour des lieux habités, des volées nombreuses, composées de toutes les espèces de corneilles, sc tenant presque toujours à terre pendant le jour, errant pêle-mêle avec nos troupeaux et nos bergers, voltigeant sur les pas de nos laboureurs, et sautant quelquefois sur le dos des cochons et des brebis, avec une familiarité qui les ferait prendre pour des oiseaux domestiques el apprivoisés. La nuit, elles se retirent dans les forêts sur de grands arbres qu’elles paraissent avoir adoptés, et (pii .sont des espèces de rendez-vous, des points de ralliement où elles se rassemblent le soir de tous côtés, quelquefois de plus de trois lieues à la ronde, et d’où elles se dispersent tous les matins : mais ce genre de vie, qui est commun aux trois espèces de corneilles, ne réussit pas également à toutes; car les corbines et les mantelées deviennent prodigieusement grasses, au contraire des frayonnes, qui sont presque toujours maigres, et ce n’est, pas la seule différence qui se remarque entre ces espèces. Sur la fin de l'hiver, qui est le temps de leurs amours, tandis que les frayonnes vont nicher dans d’autres climats, les corbines, qui disparaissent en même temps de la plaine, s’éloignent beaucoup moins : la plupart se réfugient dans les grandes forêts qui sont à portée; et c’est alors qu’elles rompent la société générale pour former des unions plus intimes et plus douces : elles se séparent deux à deux, et semblent .se partager le terrain, qui est toujours une iorét, de manière que chaque paire occupe son district d'environ un quart de lieue de diamètre, dont elle exclut toute autre paire, et d’où elle ne s’absente que pour aller à la provision. On assure que ces oiseaux restent constamment appariés toute leur vie ; on |)rétend même que, lorsque l’un des deux vient a mourir, le survivant lui demeure fidèle et passe le reste 9e ses jours dans une irréprochable viduité.
On reconnaît la femelle à son plumage, qui a moins de lustre et de reflets.
DE LA CORBINE OU DE LA CORNEILLE NOIRE. Soi
Elle pond cinq ou six œufs; elle les couve environ trois semaines, et, pendant qu’elle couve, le mâle lui apporte à nianjter.
J’ai eu occasion d’examiner un nid de corbine, qui m’avait été apporté dans les premiers jours du mois de juillet. On lavait trouvé sur un chêne à la hauteur «lehiiit pieds, dans un bois en coteau où il y avait d’autres chênes plus grands. Ce nid pesait deux ou trois livres : il était lait en dehors de petites branches et d’épines entrelacées grossièrement, et mastiquées avec de la terre et du crottin de cheval ; le dedans était plus mollet, et construit plus soigneusement avec du chevelu de racines. J y trouvai six (tetits éclos; ils étaient encore vivants, quoiqu'ils eussent été vingt-quatre heures sans manger : ils n’avaient pas les yeux ouverts; on ne leur apercevait aucune plume, si ce n’est les pennes de l’aile, qui commençaient à poindre : tous avaient la chair mêlée de jaune et de noir, le bout du bec et des ongles jaune, les coins de la bouche blanc sale, le reste du hcc et des pieds rougeâtre.
Lorsqu’une buse ou une crécerelle vient à passer près du nid, le père et la mère se réunissent pour les attaquer, et ils se jettent sur elles avec tant de fureur qu'ils les tuent quelqnelois eu leur crevatit la tète a coups de bec. Ils se battent aussi avec les pies-grièches; mais celles-ci, quoique plus petites, sont si courageuses, qu elles viennent souvent a bout de les vaiucie, de les chasser et d’enlever toute la couvée.
Les anciens assurent que les corbines, ainsi que les corbeaux, continuent leurs soins à leurs petits bien au delà du icnips où ils sont en état de voici . Cela me paraît vraisemblable ; je suis même porte à croire qu ils ne se séparent point du tout la première année ; car ces oiseaux étant accoutumés â vivre en société, et cette habitude, qui n’est interrompue que par la ponte et ses suites, devant bientôt les réunir avec des étrangers, n’est-il pas naturel qu’ils continuent la société commencée avec leur famille, et qu’ils la préfèrent même à toute autre'? ,11
La corbine apprend à parier comme le corbeau, et comme lut elle est omnivore ; insectes, vers, œufs d oiseaux, voiries, poissons, grains, fruits, toute nourriture lui convient ; elle sait aussi casser les noix en les laissant tomber d'une certaine hauteur. Elle visite les lacets et les pièges, et fait son profit des oiseaux qu’elle y trouve engages ; elle attaque même le petit gibier affaibli ou blessé, ce qui a donné l’idée dans quelques pays de l’élever pour la fauconnerie : mais, par une juste alternative, elle devient a son tour la proie d’un ennemi plus fort, tel que le milan, le grand duc, etc.
Son poids est d’environ dix ou douze onces. Elle a douze pennes à la queue, toutes égales, vingt à chaque aile, dont la première est la plus courte et la quatrième la plus longue; environ trois pieds de vol; 1 ouvertuie des narines ronde et recouverte par des espèces desoies dirigées en avant; quelques grains noirs autour des paupières; le doigt extérieur de chaque pied uni à celui du milieu jusqu’à la première articulation ; la langue fourchue et même eflilée; le ventricule peu musculeux; les intestins roulés en un "rand nombre de circonvolutions; les cæcum longs d’un demi-pouce; la vésicule du fiel grande et communiquant au tube intestinal par un double conduit; enfin le fond des plumes, c’est-à-dire la partie qui ne paraît point
au dehors, d’un cendré foncé. , ,
Comme cet oiseau est fort rusé, qu il a 1 odorat tres-sublil, et qu il vole ordinairement en grandes troupes, il se laisse diliicilement appiochci et ne donne guère dans les pièges des oiseleurs. On en atliape cependant quelques-uns à la pipée, en imitant le cri de la chouette et tendant les gluaux sur les plus hautes branches, ou bien en les alliiaiil à la ponce du fusil ou même de la sarbacane, par le moyen d’un grand duc ou de tel autre oiseau
3S2 HISTOiRli iVATI RI'LLE
de nuil quon élevé sur des jiiehoirs dnris un lieu découveri. On les détmit en leur jetant des fèves de nuirais, dont elles sont très-friandes, et que l’on a eu la précaution de garnir en dedans d’aiguilles rouiliées. Mais la façon a plus singulière de les prendre est celle-ci, que je rapporte parce qu’elle ait eonnaître le naturel de 1 oiseau. Il faut avoir une corbine vivante : on I attache solidement contre terre, les pieds en haut, par le moyen de deux crochets qui saisissent de chaque côté l origine des ailes; dans cette situation pénible, elle ne cesse de s’agiter et de crier ; les autres corneilles ne manquent pas d’aceourir de toutes parts à sa voix, comme pour lui donner du secours; mais la prisonnière, cherchant à s’accrocher à tout pour se tirer d embarras, saisit avec le bec et les grilles, qu’on lui a laissés libres, toutes celles qui s approchent, et les livre ainsi à l’oiseleur. On les prend encore pec des cornets de papier appâtés de viande crue. Lorsque la corneille introduit sa tête pour saisir l’appât qui est au fond, les bords du cornet, qu on a eu la précaution d'engluer, s’attachent aux plumes de son cou; elle en demeure COI liée, et, ne pouvant se débarrasser de cet incommode banfleau qui lui couvre eiitièreiiient les yeux, elle prend l’essor et s’élève en air, presque perpeiidieulairemenl (direction la plus avantageuse pour éviter les chocs), juseju’à ce qu’ayant épuisé ses forces, elle retombe de lassitude et toujours fort près de 1 endroit d'où elle était partie. En général, quoique ces corneilles n’aient le vol ni léger ni rapide, elles montent cependant à une très-grande hauteur; et lorsqu’une fois elles y sont parvenues, elles s’y soutiennent longtemps, et tournent beaucoup.
Comme il y a des corbeaux blancs et des corbeaux variés, il y a aussi des eorbiiies blanches et des corbines variées de noir et de blanc, lesquelles ont les memes mœurs, les mêmes inclitintioiis que les noires.
Friscli dit avoir vu une seule fois une troupe d hirondelles voyageant avec une bande de corneilles variées, et suivant la même route : il ajoute que ces eorneilles variées pas.seiil l'été sur les côtes de l’Océan, vivant de tout ce que rejette la mer; que 1 automne elles se retirent du côté du midiqu elles ne vont jamais par grandes trouiies; et que, bien qu’en petit nom-^ bre, elles se tiennent à une certaine distance les unes des autres; en quoi elles ressemblent tout à (ail à la corneille noire, dont elles ne sont apparemment qu une variété constante, ou, si l’on veut, une race particulière.
Il est fort probable que les corneilles des Maldives, dont parle François Pyrard, ne sont pas d’une autre espèce, puisque ce voyageur, qui les a vues de fort près, n indique aiicunedilTércnce; seulement elles sont plus familières et plus hardies que les nôtres : elles entrent dans les maisons pour prendre ce qui les accommode, cl souvent la présence d’un homme ne leur en impose point. Un autre voyageur ajoute que ces corneilles des Indes se plaisent à faire dans une chambre, lorsqu’elles peuvent y pénétrer, toutes les malices qu’on attribue aux singes : elles dérangent les meubles, les déchirent à coups de bec, renversent les lampes, les encriers, etc.
Eiifin,seloiiüampicr,il y a à la Nouvelle-Hollande ctâla Nouvelle-Guinée beaucoup de corneilles qui ressemblent aux nôtres; il y en a aussi à la Nouvel le-lirelagnc : mais il parait (pie, quoiqu’il y en ail beaucoup en France, en Angleterre et dans une partie de rAllemagne, elles sont beaucoup moins répandues dans le nord de I Furope; car M. Klein dit que la corbine est rare dans la Prusse, et il faut qu elle ne soit point comiiiuiie en Suède, puisqu'on ne triiuvc pas même son nom dans le dénonibrement qu'a donné M. Limiæus des oiseaux de ce pays. Le porc du Tertre assure aussi qu'il n’y en a point aux Antilles,;quoique, suivant un autre voyageur, elles soient fort communes a la Louisiane.