LA DRAINE
(le merle draine.)
Ordre des passereaux, genre merle. (Cüvibr.)
Cette grive se distingue de toutes les autres par sa grandeur, et cependant il s’en faut bien qu’elle soit aussi grosse que la pie, comme on le fait dire à Aristote, peut-être par une erreur de copiste, car la pie a presque le double de masse; à moins que les grives ne soient plus grosses en Grèce qu’iei, où la draine, qui est certainement la plus grosse de toutes, ne pèse guère que cinq onces.
Les Grecs et les Romains regardaient les grives comme oiseaux de passage,
428 IllSTOIlili NATUllîLLK
cl ils n’avaient point excepté la draine (lu’ils connaissaient parfailcmcnl sous le nom de grive viscivore, ou tiiangeuse de gui.
En Bourgogne les draines arrivent en troupes au mois d'oclobn! et de novembre, venant selon toute apparence des montagnes de Lorraine : une jtartie continue sa roule et s’en va, toujours par bandes, dès le commencement de riiiver, tandis qu'une autre partie demeure jusqu’au mois de mars et même plus longtemps; car il en reste toujours beaucoup pendant l'été tant en Bourgogne qu’en plusiettrs autres provinces de France et d'Allemagne, de Pologne, etc. Il en reste même une si gratide quantité en Italie et en Angleterre, qu'Aldrovande a vu les jeunes do l’année se vendre dans les marebés; et qu’Albin ne regarde point du tout les draines comme oiseaitx de passage. Celles qui restent pondent, comme on voit, et cotiveni avec succès : elles établissent leur nid tantôt sur des arbres de hauteur médiocre, tantôt sur la cime des plus grands arbres, préférant ceux qui sont les plus garnis de mousse; elles le construisent tant en dehors qu'en dedans avec des herbes, des feuilles et de la mousse, mais surtout de la mousse blancbe, et ce nid ressemble moins à ceux des autres gi ives (|u’à celui du merle, ne l'ùt-ce qu’en ce qu’il est matelassé en dctlans. Elles produisent à chaque ponicquatreou cinq œufs gris tacbetés, et nourrissent leurs petits avec des chenilles, des vermisseaux, des limaces et même des limaçons dont elles cassent la coquille. Pour elles, elles mangent toutes sortes de baies |)endant la bonne saison, des cerises, des cornouilles, des raisins, des alizés, des olives, etc.; pendant l'hiver, des graines de genièvre, de houx, de lierre et de nerprun, des prunelles, des senelles, de la faine et surtout du gui. Leur cri d’inquiétude est tré, tré, tre, lré,d'oi\ paraît formé leur nom bourguignon draine, et même quelques-uns de leurs noms anglais. Au priniemps les femelles n ont pas un cri différent, mais les mâles chantent alors fort agréablement, se plaçant à la cime des arbres, et leur ramage est coupé par phrases différentes qui ne se succèdent jamais deux fois dans le même ordre : 1 hiver on ne les entend plus. Le male ne diffère extérieurement de la femelle que parce qu il a plus de noir dans son plumage.
Ces oiseaux sont tout à fait pacifiques : on ne les voit jamais se battre entre eux, et avec celte douceur de mœurs ils n’en sont pas moins attentifs à leur conservation; ils sont même plus méfiants que les merles, qui passent pour l’clre beaucoup; car on prend nombre de ccux-ci à la pipée, et l’on n’y prend jamais de draines; mais comme il est difficile d'éviter tous les pièges, elle se prend quelquefois au lacet; moins cependant que la grive proprement dite et le maitvis.
Belon assure que la chair de la draine, qu’il appelle grande grive, est de meilleur goût que celle des trois autres espèces; mais cela est contredit par tous les autres naturalistes, et par notre propre expérience. Il est vrai que nos draines ne vivent pas d’olives, ni nos petites grives, de gui, comme celles dont il parle, et l'on sait jusqu'à quel point la différence de nourriture peut influer sur la qualité et le fumet du gibier.
Variété de la draine.
La seule variété que je trouve dans celte espèce, c’est la draine blanchâtre observée par Aldrovande, Elle avait les pennes de la queue et des ailes d’une couleur faible et presque blanchâtre, et la tête cendrée, ainsi que tout le dessus du corps.
Il faut remarquer dans cette variété l'altération de la couleur des pennes des ailes et de la queue, lesquelles on regarde ordinairement comme moins
UE LA LITÜKNE. 4^2‘J
siijcites au cliaiigeriient, el comme étant, pour ainsi dire, de meilleur teint c|ue toutes les nuires plumes.
Je dois ajouler ici qu’il y a toujours des draines qui nichent au Jardin du Roi sur les arbres effeuillés. Elles paraissent très-friandes de la graine de rifjClcn mangent tant que leur fiente en est rouge. Elles sontaussi fort avides de la graine de micocoulier.
En Provence on a unesorte d’appeau avec lequel on imite en automne léchant que les draines el les grives font entendre au printemps : on se cache dans une loge de verdure, d’où l’on peut découvrir par une petite tenèlre une perche que l’on a attachée sur un arbre à portée; l’appeau attire les grives sur cette perche où elles accourent croyant trouver leurs sembables; elles n’y trouvent que les embûches de riiomme et la mort; on les lue de la logea coups de fusil.
LA LITÜRNE.
(m; meule litorne.)
Ordre dos passereaux, genre merle. (Ccvier.)
Celle grive est la plus grosse après la draine, el ne se prend guère plus qu elle ù la pipée, mais elle se prend comme elle au lacet. Elle diffère des autres grives par son bec jaunâtre, par ses pieds d’un brun foncé, et par la couleur cendrée, quelquefois variée de noir, qui règne sur sa tète, derrière son cou el sur son croupion.
Le mâle el la femelle ont le même cri, et peuvent également servir pour attirer les lilornes sauvages dans le temps du passage; mais la femelle se distingue par la couleur de son bec, laquelle est beaucoup plus obscure. Ces oiseaux, qui nichent en Pologne et dans la basse Autriche, ne nichent point dans noire pays ; ils y arrivent en troupes après les mauvis, vers le commencement de décembre, et crient beaucoup en volant ; ils se tiennent alors dans les friches où croit le genièvre, et lorsqu ils reparaissent au printemps, ils préfèrent le séjour des prairies humides, el en général ils fréquentent Iteaucoup moins les bois que les deux espèces précédentes. Quelquelois ils font dés le commencement de raulomne une première el courte apparition dans le moment de la maturité des alizés dont ils sont très-avides, et ils nen revienneiu pas moins au temps accoutumé. Il n’est pas rare de voiries lilornes se rassembler au nombre de deux ou trois mille dans un endroit où il y a des alizés mûres, et elles les mangent si avidement qu’elles en jettent la moitié par terre. On les voit aussi fort souvent après les pluies courir dans les sillons pour attraper les vers et les limaces. Dans les fortes gelées, elles vivent de gui, du fruit de l’épine blanche et d autres baies.
On peut conclure de ce qui vient d être dit, que les lilornes ont les mœurs dii.ércnlcs de celles de la grive ou de la draine, el beaucoup plus sociales. Elles vont quelquefois seules, mais le plus souvent elles forment, comme je l’ai remarqué, des bondes très-nombreuses, et lorsqu elles se sont ainsi réunies, elles voyagent et se répandent dans b'S prairies^ sans se séparer; elles se jettent aussi toutes ensemble sur un même arbre à certaines heures du jour, ou lorsqu'on les approche de trop près.
W. Linnæus parle d'une liiorne qui, ayant Clé élevee chez un marchand de vin, se rendit si familière qu elle courait sur la table et allait boire du vin dans les verres : elle en but tant qu elle devint chauve; mais ayant été
renfermée pendant un an dans une cage, sans boire de vin, elle reprit ses plumes. Cette petite anecdote nous offre deux choses à remarquer, l’effet du vin sur les plumes des oiseaux, et l’exemple d’une litorne apprivoisée, ce qui est assez rare, les grives, comme je l’ai dit plus haut, ne se privant pas aisément.
Plus le temps est froid, plus les litornes abondent : il semble même qu’elles en pressentent la cessation, car les chasseurs et les habitants de la campagne sont dans l’opinion que tant qu’elles se font entendre l’hiver n’est pas encore passé. Elles se retirent l’été dans les pays du Nord, où elles font leur ponte et où elles trouvent du genièvre en abondance. Frisch attribue à cette nourriture le bon goût qu’il reconnaît dans leur chair. J’avoue qu’il ne faut point disputer des goûts, mais au moins puis-je dire qu’en Bourgogne cette grive passe pour un manger assez médiocre, et qu’en général le fumet que communique le genièvre est mêlé de quelque amertume. D'autres prétendent que la chair de la litorne n’est jamais meilleure ni plus succulente que dans le temps où elle se nourrit de vers et d'insectes.
La litorne a été connue des anciens sous le nom de turdus pilaris, non point parce que de tout temps elle s’est prise au lacet, comme le dit M. Salerne, car cette propriété ne l’aurait point distinguée des autres espèces qui toutes se prennent de même, mais parce qu’elle a autour du bec des espèces de poils ou de barbes noires qui reviennent en avant et qui sont plus longues que dans la grive et la draine. Il faut ajouter qu elle a la serre très-forte, comme l'ont remarqué les auteurs de la Zoologie britannique. Frisebe rapporte que lorsqu’on met les petits de la draine dans le nid de la litorne, celle-ci les adopte, les nourrit et les élève comme siens : mais je ne conclurais point de cela, comme fait M. Frisch, qu’on peut espérer de tirer des mulets du mélange de ces deux espèces; car on ne s’attend pas sans doute à voir éclore une race nouvelle du mélange de la poule et du canard, quoiqu’on ait vu souvent des couvées entières de canetons menées et élevées par une poule.
[ Variété de la litorne.
La lilorne-pie ou tachetée. Elle est en effet variée de blanc, de noir et de plusieurs autres couleurs distribuées de manière qu’excepté la tète et le cou, qtji sont blancs tachetés de noir, et la queue qui est toute noire, les couleurs sombres régnent sur la partie supérieure du corps avec des taches blanches, et au contraire, les couleurs claires et surtout le blanc sur la partie inférieure avec des mouchetures noires, dont la plupart ont la forme de petits croissants. Cette litorne est de la grosseur de l’espèce ordinaire.
Un doit rapporter à celte variété la litorne à lète blanche de M. Brisson; elle a comme elle la tète blanche, ainsi qu’une partie du cou, mais sans mouchetures noires, et elle ne diffère de la litorne commune que par cette tète blanche, en sorte qu’on peut la regarder comme la nuance entre la lilorne commune et la litorne pie. Il est même assez naturel de croire que la variation du plumage commence par la tète, le plumage de cette partie étant en effet sujet à varier dans cette espèce d’un individu à l’autre, comme je l’ai indiqué dans l’article précédent.