DES OISEAUX
toujours en motiveraenl, cl ne se reposer que par instants ; plusieurs se joignent, se choquent, semblent s unir dans 1 air \ tous saisissent leur proie en volant sans se détourner, sans s’arrêter; au lieu que le quadrupède est forcé de prendre des points d appui, des moments de repos pour se joindre, et que l’instant ofi il atteint sa proie est la fin de sa course. L’oiseau peut donc faire dans l’état de mouvement plusieurs choses qui, dans le quadrupède, exigent l'état de repos; il peut aussi faire beaucoup plus en moins de temps, parce qu’il se meut avec plus de vitesse, plus de continuité, plus de duree. Toutes ces causes réunies infiuent sur les habitudes naturelles de l’oiseau, et rendent encore son instinct différent de celui du quadrupède.
Pour donner quelque idée de la durée et de la continuité du mouvement des oiseaux, et aussi de la proportion du temps et des espaces qu’ils ont coutume de parcourir dans leurs voyages, nous comparerons leur vitesse avec celle des quadrupèdes dans leurs plus grandes courses naturelles ou forcées. Le cerf, le renne et l’élan peuvent faire quarante lieues en un jour : le renne, attelé à un traîneau, en fait trente, et peut soutenir ce même mouvement plusieurs jours de suite : le chameau peut faire trois cents lieues en huit jours : le cheval élevé pour la course, et choisi parmi les P us légers et les plus vigoureux, pourra faire une lieue en six ou sept minutes, mais lentüt sa vitesse se ralentit, et il serait incapable de fournir une carrière un peu ongue qu d aurait entamée avec celte rapidité. Nous avons cité l’exemple de la course un Anglais, qui fit en onze heures trente-deux minutes soixante et douze lieues en c augeant vingt et une fois de cheval. Ainsi les meilleurs chevaux ne peuvent pas aire quatre lieues dans une heure, ni plus de trente lieues dans un jour. Or, la vitesse des oiseaux est bien plus grande; car, en moins de trois minutes, on perd de vue un gros oiseau, un milan qui s’éloigne, un aigle qui s’élève et qui présente une etendue dont le diamètre est de plus de quatre pieds : d’oii l’on doit inférer que l’oiseau parcourt plus de sept cent cinquante toises par minute, et qu’il peut se transporter à vingt lieues dans une heure ; il pourra donc aisément parcourir deux cents lieues tous les jours en dix heures de vol, ce qui suppose plusieurs intervalles dans e jour, et la nuit entière de repos. Nos hirondelles et nos autres oiseaux voyageurs peuvent donc se rendre de notre climat sous la ligne en moins de sept ou huit jours. M. Adanson a vu et tenu, à la côte du Sénégal, des hirondelles arrivées le !) octobre, c est- à-dire huit ou neuf jours après leur départ d’Europe. Piciro délia Valle dit qu’en €rse le pigeon messager fait en un jour plus de chemin qu’un homme de pied ne peut en faire en six. On connaît l’histoire du faucon de Henri II, qui, s’étant emporté après une canepelicre à Fontainebleau, fut pris le lendemain à Halle, et reconnu à l’anneau qu’il portait ; celle du faucon des Canaries, envoyé au duc de Lerme, qui revint d’Andalousie à Pile de Ténériffe en seize heures, ce qui fait un trajet de deux cent cinquante lieues. HansSloaneas.sure qu’à la lîarbade les mouettes vont se promener en troupes à plus de deux cents milles de distance, cl qu’elles icvicnnent le meme jour. Une promenade de plus de cent trente lieues indique assez la possibilité d’un voyage de deux cents; et je crois qu’on peut conclure de la combinaison de tous ces faits, qu’un oiseau de haut vol peut parcourir chaque jour quatre ou cinq fois plus de chemin que le quadrupède le plus agile.
Tout contribue à cette facilité de mouvement dans l’oiseau ; d’abord les plumes dont la substance est très-légère, la surface très-grande, cl dont les tuyaux sont creux; ensuite l'arrangement de ces mêmes plumes, la forme des ailes convexe eu dessus et concave en dessous, leur fermeté, leur grande étendue cl la force des muscles qui les font mouvoir; enfin la légèreté même du corps, dont les parties les plus massives, telles que les os, sont beaucoup plus légères que celles des quadrupèdes : car les cavités dans les os des oiseaux sont proportionnellement beaucoup plus grandes que dans les quadrupèdes, et les os plats qui n'ont point de cavités sont plus
Î8 SU H LA NAÏUHE
minces et ont moins de poids. « Le sqiielelle de l'onociutalc, disenl les amilumisles « lie I Académie, est extrêmement léger : il ne pèse que xingl-trois onces, quoiqu'il « soit Irès-grand. » Cette légèreté des os diminue considérablement le poids du corps de l’oiseau, et l’on reconnaîtra, en pesant à la balance hydrostatique le squelette d’un quadrupède et celui d’un oiseau, que le premier est spécitiquement bien plus pesant que l’autre.
Un second elFct très-remarquable, et que l’on doit rapporter à la nature des os, est la durée de la vie des oiseaux, qui en général est plus longue et ne suit pas les mêmes règles, les mêmes proportions que dans les animaux quadrupèdes.Nousavons vu que dans 1 homme et dans ces animaux, la durée de la vie est toujours proportionnelle au temps employé <à l’accroissement du corps, et en même temps nous avons observé qu en général ils ne sont en état d’engendrer que lorsqu’ils ont pris la plus grande partie de leur accroissement. Dans les oiseaux, l’accroissement est plus prompt, et la lepioduction i)lus précoce : un jeune oiseau peut se servir de ses pieds en sortant de la coque, et de ses ailes peu de temps après; il peut marclior en naissant, et voler un mois ou cinq semaines après .sa naissance : un coq est en élat d’cngenilrcr à l'àgc de quatre mois, et ne prend son entier accroissement qu’en nn an ; les oiseaux pins pelils le prennent en quatre ou cinq mois; ils croissent donc plus vite et produisent bien plus tôt que les animaux quadrupèdes, et néanmoins ils vivent bien plus longtemps proportionnellement ; car la durée totale de la vie étant dans l’homme et dans les quadrupèdes, six ou sept fois plus grande que celle de leur entier accroissement, il s ensuivrait que le coq ou le perroquet, qui ne sont qu’un an à croître, ne devraient vivre que six ou sept ans, au lieu ([uc j’ai vu un grand nombre d'exemples bien différenls; des linoUes pnsoutiièros et néanmoins âgées de quatorze et quinze ans, des coqs de vingt ans et des perroquets âgés de plus de trente. Je suis même porté à croire que leur vie pourrait s'étendre bien au delà des termes que je viens d’indiquer, et je suis persuadé qu’on ne peut attribuer celte longue durée de la vie dans des êtres aussi délicats, et que les moindres maladies font périr, qu’à la lexiure de leurs os, dont la substance moins solide, plus légère que celle des os des quadrupèdes, reste plus longtemps poreuse; en sorte que l’os ne se durcit, ne se remplit, ne s'obstrue pas aussi vile à beaucoup près que dans les quadrupèdes. Cet endurcissement de la substance des os est, comme nous l’avons dit, la cause générale de la mort naturelle ; le terme en est d autant pins éloigné que les os sont moins solides : c’est par celle raison qu’il y a plus de femmes que d’hommes qui arrivent à une vieillesse extrême; c'est par cette même raison qui les oiseaux vivent plus longtemps que les quadrupèdes, et les poissons plus longtemps que les oiseaux, parce que les os des poissons sont d’une suhstance encore pins légère, et qui conserve sa ductilité plus longtemps que cclledes os des oiseaux.
Si nous voulons maintenant comparer nn peu plus en détail les oiseaux avec les animaux quadrupèdes, nous y trouverons plusieurs rapports particuliers, qui nous rappelleront rnniformilé du plan général delà nature. Il y a dans les oiseaux, comme dans les quadrupèdes, des espèces carnassières, et d’autres auxquelles les fruits, les grains, les plantes snflîsenl pour se nourrir. La même cause physique qui produit dans l’homme et dans les animaux la nécessité do vivre de chair et d’aliments trèssubslanliels, se retrouve dans les oiseaux. Ceux qui sont carnassiers n’ont qu'un estomac et des intestins moins étendus que ceux qui se nourrissent de grains ou de fruits : le jabot dans ceux-ci, et qui manque ordinairement aux premiers, correspond a la panse des animaux ruminants; ils peuvent vivre d’aliments légers cl maigres, parce qu’ils peuvent en prendre nn grand volume en remplissant leur jabot, et compenser ainsi la qualité par la quaiililé : ils ont deux cæcum et un gésier qui est un estomac Irès-musculeiix, très-ferme, qui leur sert à triturer les parties dures des.
DKS QISKAliX.
grains qu'ils avalent; au lieu que les oiseaux de proie ont les intestins bien moins ctendns, et n'ont ordinairement ni gésier, ni jabot, ni double cæcum.
Le naturel et les mœnrsdépendent beaucoup des appélits. En comparant donc à ect egard les oiseaux aux quadrupèdes, il me paraît que l’aigle, noble et généreux, est le bon; que le vauloiir, cruel, in.saliable, est le tigre; le milan, la buse, le corbeau, qui ne cbcrchcnt que les vidanges et les chairs corrompues, sont les hyènes, les loups et les chacals; les faucons, les éperviers, les aulours et les autres oi.scaux chasseurs, sont les chiens, les renards, les onces et les lynx ; les chouettes, qui ne voient et ne ch,i>senl que la nuit, seront les chats ; les hérons, les cormorans, qui vivent de poissons, seront les castors et les loutres; les pics seront les fourmiliers, puisqu’ils se nourrisseutdemême en tirant également la langue pour la charger de fourmis; les paons, les coqs, les dindons, tous les oiseaux à jabot, représentent les bœufs, les brebis, les chèvres et les autres animaux ruminants. De manière qu’en établissant une echelle des appétits, et présentant le tableau des ditféreutes façons de vivre, on retrouvera dans les oiseaux les mômes rapports et les mêmes différc’nccs que nous avons ohservésdans les quadrupèdes; et même les nuances en seront peut-être plus variées : par exemple, les oiseaux paraissent avoir un fonds particulier de subsistance ; la nature cura livré pour nourriture tous les insectes que les quadrupèdes dédaignent; la chair, le poisson, les amphibies, les reptiles, les insectes, les fruit.s, les grains, les semences, les racines, les herbes, tout ce qui vit ou végète devient leur pâture; et nous verrons qu’ils sont assez indifférents sur le choix, et que souvent ils suppléent à l’une des nourritures par une autre. Le sens du goût dans la plupart des oiseaux est presque nu . ou du moins fort inférieur h celui des quadrupèdes : ceux-ci. dont le palais et la langue sont h la vérité moins délicats que dans l’homme, ont cependant ces organes plus sensibles et moins durs que les oiseaux dont la langue est presque cartilagineuse; car, de tous les oiseaux, il ii’y a guère que ceux qui se nourri.ssenl de chair dont la langue soit molle et assez semblable, pour la substance, à celle des quadrupèdes. Cesoiseaux auront donc le sens du goût meilleur que les autres, d'autant qu’ils paraissent aussi avoir plus d’odo.at, et que la finesse de l’odorat supplée à la grossiercle du goût : mais, comme l’odorat est plus faible et le tact du goût plus ohius dans tous les oiseaux que dans les quadrupèdes, ils ne peuvent guère juger des .saveurs; aussi voit -on que la plupart ne font qu’avaler, sans jamais savourer; la mastication, qui fait une grande partie de la jouissance de ce sens, leur manque : ils sont, par loutes ces raisons, si peu délicals sur les aliments, que quelquefois ils s empoisonnent en voulant se nourrir.
Cest donc sans connaissance et sans réflexion que quelques naturalistes out divisé les genres des oiseaux par leur manière do vivre : cette idée eût été plus applicable aux quadrupèdes, parce que leur goût étant plus vif et plus sen.sible, leurs appétits sont P ii.s décidés, quoique l’on puisse dire avec raison, des quadrupèdes comme des oiseaux, que la plupart de ceux qui se nourrissent de plantes ou d’autres aliments maigres pourraient aussi manger de la chair. Nous voyous les poules, les dindons et les autres oiseaux qu’on appelle granivores, rechercher les vers, les insectes, les parcelles de viande, encore plus soigneusement qu’ils ne cherchent les graines ; on nourrit avec de la chair hachée le rossignol qui ne vit que d’insectes; les chouettes qui sont naturellement carnassières, mais qui ne peuvent attraper la nuit que des chauves-souris, se rabattent sur les papillons-phalènes, qui volent aussi dans l’obscurité. Le bec crochu n’est pas, comme le disent les gens amoureux des causes finales un indice, un signe certain d’un appétit décidé pour la chair, ni un instrument fait exprès pour la déchirer, puisque les perroquets et plusieurs autres oi.scaux dont le bec est crochu, semblent préférer les fruits et les graines à la chair. Ceux qui sont |e^ plus voraces, les plus carnassiers, mangent du poisson, des crapauds, des reptiles,
SUR LA NATURfî
manque. Presque tous les oiseaux qui paraissent ne vivre que gra.nes ont ncanrao.ns été nourris dans le premier âge par leurs pères et mères ce es insectes. Ainsi rien n’est plus gratuit et moins fondé que cette division des oiseaux, tiree de leur manière de vivre, ou de la dilférence de leur nourriture • iamais on ne déterminera la nature d’un être par un seul caractère ou par une seule t ab tude naturelle; il faut au moins en réunir plusieurs, car plus les caractères sc-
Hn, H r. d’imperfertion : mais, comme nous l’avons
a dit et répété, rien ne peut la rendre complète que l’iiistoire et la description de chaque espece en particulier.
Comme la mastication manque aux oiseaux, que le bec ne représente qu’à certains égards la machmre des quadrupèdes, que même il ne peut suppléer que très-in.parfailement a I ollice des dents, qu’ils sont forcés d’avaler les graines entières ou à demi concassées, et qu ils ne peuvent les broyer avec le bec. ils n’auraient pu les digérer, pai conséquent se nourrir, si leur estomac eût été conformé comme celui des animaux qui ont des dents. Les oiseaux granivores ont des gésiers, c’est-à-dire des estomacs d une substance assez ferme et assez solide pour broyer les aliraenls, à l’aide de quelques petits cailloux qu’ils avalent : c’est comme s’ils portaient et plaçaient à chaque fois des dents dans leur estomac où l’action du broiement et de la triruralion lar le frottement est bien plus grande que dans b s quadrupèdes et même dans les animaux carnassiers qui n’ont point de gésier, mais un estomac souple et assez semblable a celui des autres animaux. On a observé que ce seul frottement dans le gésier avait raye profondément et usé presque aux trois quarts plusieurs pièces de monnaie qu on avait fait avaler à une autruche.
De la meme manière que la nature a donné aux quadrupèdes qui fréquentent les eaux, ou qui habitent les pays froids, une double fourrure et des poils plus serrés, plus épais, de même tous les oiseaux aquatiques et ceux des terres du Nord sont pourvus d’une grande quantité de plumes et d’un duvet très-lin ; en sorte qu’on peut juger, p^ cet indice, de leur pays natal et de l’élément auquel ils donnent la prélercnce.Dans tous les climats, les oiseaux d’eau sont à peu près également garnis de plumes, et ils ont près de la queue de grosses glandes, des espèces de ré.servoirs d’une matière huileuse, dont ils se servent pour lustrer et vernir leurs plumes ; ce qui, joint a leur épaisseur, les rend impénétrables à l’eau, qui ne peut que glisser sur
leur surface. Les oiseaux de terre manquent de ces glandes, ou les ont beaucoup plus petites. ■
Les oiseaux presque nus, tels que l’autruche, le casoar, le drontc, ne se trouvent que dans les payschauds; tous ceux des pays froids sont bien fourrés et bien couverts. Les oiseaux de haut vol ont besoin de toutes leurs plumes pour résister au froid de la moyenne région de l’air. Lorsqu’on veut empêcher un aigle de s'élever trop haut, et de se perdre à nos yeux, il ne faut que lui dégarnir le ventre ; il devient dès lors trop sensible au froid pour s’élever à celte grande hauteur.
Tous les oiseaux en general sont siij'cts à la mue comme les quadrupèdes; la plus gian c partit de leurs ])lumcs tomhent et se renouvellent tous les ans, et meme les effets de ce changement sont bien jdus sensibles que dans les quadrupèdes. La plujiarl des oiseaux sont souffrants et malades dans la mue ; quelques uns en meurent ; aucun ne produit dans ce temps; la poule la mieux nourrie cesse alors de pondre : la nourriture organique, qui auparavant était employée à la reproduction, se trouve consommée, absorbée et au delà par la nutrition de ces plumes nouvelles, et celle raenac nourriiure organique ne redevient surabondante que quand elles ont pris leur entière croissance. Communément c'est vers la lin de l’été et en automne que les oiseaux muent ; les plumes renaissent en même temps : la nourriture abondante qu’ils trouvent dans celte saison est en grande partie consommée par la croissance de ces
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plumes nouvelles, el ce n'esl que quand elles oui pris leur entier accroissemenl, J-V.S -a-due a l arrivee du printemps, que la surabondance de la nourriture, aidée de a douceur de la saison, les porte à l’amour : alors toutes les plantes renaissent, les •usectes engourdis se réveillent ou sortent de leur nymphe, la terre semble fourmiller de vie; ceUe chere nouvelle, qui ne paraît préparée que pour eux, leur donne une
rcpnHlu^climr ^'^’ P®'' <>1 se réalise par la
n croirait qu’il est aussi essentiel à l’oiseau de voler qu’au poisson de. nager, et au quadrupède de marcher; cependant il y a, dans tous ces genres, des exceptions à ce ait général : et de même que dans les quadrupèdes il y en a, comme les roussettes, les rougctles et les chauves souris, qui volent et ne marchent pas; d’autres qui, comme les phoques, les morses et les lamantins, ne peuvent que nager, ou qui, comme les castors et les loutres, marchent plus difficilement qu'ils ne nagent; d'autres enfin qui, comme les paresseux, peuvent à peine se traîner : de même dans les oiseaux, on trouve l’autruche, le casoar, le dronte, le thouyou *, cIc., qui ne peuvent Oter, et sont réduits à marcher; d’autres, comme les pingoins, les perroquets de mer, etc, qui volent et nagent, mais ne peuvent marcher; d'autres qui, comme les oiseaux de paradis, ne marchent ni ne nagent, et ne peuvent prendre de mouvement qu en volant : seulement, il paraît que l’élément de l'eau appartient plus aux oiseaux qu aux quadrupèdes ; car, à l’exception d’un petit nombre d’espèces, tous les animaux errcstres fuient l’eau, et ne nagent que quand ils y sont forcés par la crainte ou par e csoin de nourriture; au lieu que dans les oiseaux, il y a une grande tribu d’especes qui ne se plaisent que sur l'eau, et semblent n’aller à terre que par nécessité et pour dos besoins particuliers, comme celui de déposer leurs œufs hors de ralleirile des eaux, etc.; el ce qui démontre que l’élément de l’eau apparlient plus aux oiseaux quaux animaux terrestres, c’est qu’il n’y a que trois ou quatre quadrupèdes qui aient des membranes entre les doigts des pieds; au lieu qu’on peut compter plus de trois cents oiseaux pourvus de ces membranes qui leur doiiiienlla facilité de nager. U ailleurs, la légèreté de leurs plumes et do leurs os, la forme même de leur corps, contribuent prodigieusement à eetlc plus grande facilité. L’homme est peut-être de tous les etres celui qui fait le plus d’elîorls eu nageant, parce que la forme de son corps est absolument opposée à celle espèce de mouvement. Dans les quadrupèdes, ceux qui ont plusieurs estomacs ou de gros el longs intestins nagent, comme plus légers, plus aisément que les autres, parce que ces grandes cavités intérieures rendent leur corps spéciliqueraent moins pesant. Les oiseaux dont les pieds sont des especes de rames, dont la forme du corps est oblongue, arrondie comme celle d’un navire, et dont le volume est si léger, qu’il n’enfonce qu’autanl qu’il faut pour se soutenir, sont, par toutes cos causes, presque aussi propres à nager qu’à voler; el même celle faculté de nager se développe la première, car on voit les petits canards s’exercer sur les eaux, longtemps avant que de prcndie leur essor dans les airs.
Dans les qu.-idriipèdes, surtout dans ceux qui ne peuvenl rien saisir avec leurs doigts, qui n’ont que des cornes aux pieds ou des ongles durs, le sens du loucher parait être réuni avec celui du goût dans la gueule. Comme c’est la seule partie qui soit divisée, et par laquelle ils puissent saisir les corps el en connaître la forme, en appliquant à la surface la langue, le palais et les dents, celle partie est le principal siège de leur toucher, ainsi que de leur goût. Dans les oiseaux, le Loucher de cette partie est donc au moins aussi imparfait que dans les quadrupèdes, parce que leur langue et leur palais sont moins sensibles : mais il paraît qu’ils l’emportent sur ceux-ci par le loucher des doigts, cl qua le principal siège de ce sens y réside; car,
* l.e thouyou de Bulïou est raulruche d’Amérique de Cuvier.
SlIK i.A iNATLIil-:
en général, iis se servent de leurs doigis beauconp plus que les quadrupèdes, soit pour saisir, sou pour palper les corps. Neanmoins l’intérieur des doigis étant dans les oiseaux toujours revêtu d’une peau dure et calleuse, le tact ne peut en être délicat, et les sensations qu’il produit doivent cire assez peu distinctes.
Voici donc l’ordre des sens, telquela nature paraît l'avoir établi pour les diflércnls êtres que nous considérons, üans l’homme, le loucher est le premier, c’est-à-dire le plus parlait ; le goût le second, la vue le troisième, l ou’i le quatrième, et l’odorat le dernier des sens. Dans le quadrupède, Todoral est le premier, le goût le second ou plutôt ces deux sens n’en font qu’un ; la vue le troisième, l’ouïe le quatrième, et. le toucher le dernier. Dans l’oiseau, la vue est le premier, l’oii’ic est le second, le toucher le troisième, le goût et l’odorat les derniers. Les sensations dominantes, dans chacun de ces êtres, suivront le même ordre; l’homme sera plus ému par les impressions du toucher, le quadrupède parcelles de l’odorat, et l’oiseau par celles de la Mie.
La plus grande partie ôe leurs jugements, de leurs déterminations, dépendront de
ces sensations dominantes; celles des autres sens, étant moins fortes et moins nombreuses, seront subordonnées aux premières, et n’itiDui'ronl qu’en second sur la nature de 1 être. L homme sera aussi réfléchi que le sens du toucher parait grave cl profond : le quadrupède aura des appétits plus véhéments que ceux de l'homme, et 1 oiseau des sensations plus légères cl aussi étendues que l’est le sens de la vue.
Mais il y a un sixième sens qui, quoique iniermiitenl, semble, lorsqu’il agit, commander à tous les autres, <1 produire alors les sensations dominantes, les mouvements les plus violents, et les affections les plus intimes : c’est le sens de l’amour. Uicn n’égale la force de ses impressions dans les animaux quadrupèdes, rien n’est plus pressant que leurs besoins, rien de plus fougueux que leurs désirs; ils se recherchent avec 1 empressement le plus vif, et s’unissent avec une espèce de fureur. Dans les oiseaux; il y a plus de tendresse, plus d attachement, plus de morale en amour, quoique le fonds physique en suit peul êlre encore plus grand que dans les quadrupèdes : .à peine peut-on citer, dans ceux ci, quelques exemples de chasteté conjugale, et encore moins du soin des pères pour leur progéniture ; au lieu que, dans les oiseaux, ce sont les exemples conlraires qui sont rares, puisqu’à l’exception de ceux de nos hasscscours et de quelques autres espèces, tous paraissent s’unir par un pacte constant, et qui dure au moins aussi longtemps que l’éducalion de leurs petits.
C est qu indépendamment du besoin de s unir, tout mariage suppose une nécessité d’arrangement pour soi-même et pour ce qui doit en résulter : les oiseaux qui sont forcés, pour déposer leurs œufs, de construire un nid que la femelle commence par iiccessilc, et auquel le mâle amoureux travaille par com|daisance, s’occupant ensemble de cet ouvrage, ])renneiil de t allaehemeiil 1 un pour 1 autre ; les soins multipliés les secours mutuels, les inquiéludes communes, fortifient ce sentiment, qui augmente encore et qui devient durable par une seconde nécessité : c’est de no pas lai.sser refroidir les œufs, ni perdre le fruit de leurs amours, pour lequel ils ont déjà pris tant de soins; la femelle ne pouvant les quitter, le niàlc va chercher et lui apporte su subsistance; quelquefois même il la remplace, ou se réunit avec elle, pour augmenter la chaleur du nid et partager les ennuis de sa situation. L’attachement qui vient de succéder à l’amour subsiste dans toute sa force pendant le temps de rinciibalion et il paraît s’accroître encore et s’épanouir davantage à la nais.sancc des petits ; c’est une autre jouissance,mais en même temps ce sont de nouveaux liens; leur éducation est un nouvel ouvrage auquel le père et la mère doivent travailler de concert. Les oiseaux nous reprcsenteril donc tout ce qui se passe dans un ménage honnête de l’amour suivi d’un attachement sans («irlage, et qui ne se répand ensuite que sur la famille. Tout cela lient, comme l’on voit, à la nécessité de s’occuper ensemble de soins indispensables et de travaux communs ; cl ne voit-on pas aussi que celle
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Iifccssitc .ic Iravail ne se irouvanl chez nous que dans la seconde classe, les hommes 'le la première pouvant s’en dispenser, l indilTérencc et rinfidclité n’ont pu manquer de gagner les conditions élevées?
Dans les animaux quadrupèdes, il n’y a que de l’amour physique et point d’atlachement, c’est-à-dire nul sentiment durable entre le mâle et la femelle, parce que leur union ne suppose aucun arrangement préccdenl, et n’exige ni travaux communs ni soins subséquents; dès lors point de mariage. Le mâle, dès qu’il a joui, se sépare de la femelle, soit pour passer à d’autres, soit pour se refaire; il n'est ni mari, ni père (le famille, car il méconnaît et sa femme et scs enfants : elle-même s’élanl livrée à plusieurs, n’altend de soins ni de secours d’aucun ; elle reste seule chargée du poids de sa progéniture et des peines de l’éducation ; elle n’a d’atlachemenl que pour ses petits, cl ce sentiment dure souvent plus longtemps que dans l’oiseau. Comme il paraît dépendre du besoin que les petits ont de leur mère, qu’elle les nourrit de sa propre substance, cl que ses secours sont plus longtemps nécessaires dans la plupart des quadrupèdes, qui croissent plus lentement que les oiseaux, rattachement dure aussi plus longtemps; il y a même plusieurs espèces d’animaux quadrupèdes où ce .sentiment n’est pas détruit par de nouvelles amours, et où l’on voit la mère conduire également et soigner ses petits de deux ou trois portées. Il y a aussi quelques espèces de quadrupèdes dans lesquelles la société du mâle et de la femelle dure et subsiste pendant le temps de l’éducation des petits : on le voit dans les loups et les renards ;* le chevreuil surtout peut être regardé comme le modèle de la fidélité conjugale. Il y a, au contraire, quelques espèces d’oiseaux dont la pariade ne dure pas plus longtemps que les besoins de l’amour ; mais ces exceptions n’empêchent pas qu’en général la nature n’ait donné plus de constance en amour aux oiseaux qu’aux quadrupèdes.
Et ce qui prouve encore que ce mariage et ce moral d amour n’est produit dans les oiseaux que parla nécessité d’un Iravail commun, c’eslque ceux qui ne font point de nid ne se marient point, et se mêlent indifféremment : on le voit par l’exemple familier de nos oiseaux de basse-cour ; le mâle parait seulement avoir quelques attentions de plus pour ses femelles que n'en ont les quadrupèdes, parce qu’ici la saison des amours n’est pas limitée, qu’il peut se servir plus longtemps de la même femelle, que le temps des pontes est plus long, qu’elles sont plus fréquentes; qu’enfin, comme on enlève !• s œufs, les temps d'incubation sont moins pressés, et que les fi inelles ne demandent à couver que quand leurs paissances pour la génération se trouvent amorties et presque épuisées. Ajoutez à toutes ces causes le peu de besoin que ces oiseaux domestiques ont de construire un nid pour se mellre en sûreté et se soustraire aux yeux, l’abondance danslaquelle ils vivent, la facilité de recevoir Icurnourriture ou de la trouver toujours au même lieu, toutes les autres commodités que 1 homme leur fournil, qui dispensent ces oiseaux des travaux, des soins et des inquiétudes que les autres rcssciilont et parlagciil en commun, et vous retrouverez chez eux les premiers effets du luxe cl les maux de l’opulence : liberlinage et paresse.
Au reste, dans ces oiseaux dont nous avons gâté les mœurs en les servant, comme dans ceux qui les ont conservées parce qu’ils sont forcés de travailler ensemble cl de se servir eux-mèmes, le fonds de l’amour physique (c’esl-à-dire l’étoffe, la substance qui produit cette sensation et en réalise les cU'ets) est bien plus grand que dans le,s animaux quadrupèdes. Un coq siiffil aisément à douze on quinze poules, et féconde par un seul acte tous les œufs que chacune peut produire en vingt jours; il pourrait donc absolument parlant devenir chaque jour père de Irois cents enfants. Une bonne poule peut produire cent œufs dans une seule saison depuis le printemps jusqu’en automne. Quelle différence de cette grande multiplication au petit produit de nos quadrupèdes les plus féconds ! Il semble que toute la noiirrilure qu’on fournit abondamment à ces oiseaux, se converlissanl en liqueur séminale, ne serve qu’à leurs
SUH LA NATURE
plaisirs, el lotinic loul entière au profil Je la propagation; ce sont des espèces de machines que nous montons , que nous arrangeons nous-mêmes pour la multiplication ; nous en augmentons prodigieusement le nombre en les tenant ensemble, en les nourrissant largement et en les dispensant de tout travail, de tous soins, de toute inquiétude pour les besoins de la vie : car le coq et la poule sauvages ne produisent dans l'état naturel qu'autant que nos perdrix el nos cailles; el quoique de tous les oiseaux les gallinacés soient les plus féconds , leur produit sc réduit à dix-huit ou vingt œufs, el leurs amours à une seule saison , lorsqu’ils sont dans l’étal de nature. A la vérité, il pourrait y avoir deux saisons et deux pontes dans des climats plus heureux, comme l’on voit dans celui-ci plusieurs espèces d’oiseaux pondre deux el même trois fois dans un clé; mais aussi le nombre des œufs est moins grand dans toutes ces espèces, et le temps de l’incubation est plus court dans quelques-unes. Ainsi, quoique les oiseaux soient en puissance bien plus prolifiques que les quadrupèdes, ils ne le sont pas beaucoup plus par l'clfel. Les pigeons, les tourterelles, etc., ne pondent que deux œufs ; les grands oiseaux de proie n’en pondent que trois ou quatre; la plupart des autres oiseaux cinq ou six ; et il n’y a que les poules el les autres gallinacés, tels que le paon, le dindon, le faisan, les perdrix et les cailles, qui produisent en grand no i.bre.
La disette, les soins, les inquiétudes, le travail forcé, diminuent dans tous les êtres les puissances et les effets de la génération. Nous l’avons vu dans les animaux quadrupèdes, el on le voit encore plus évidemment dans les oiseaux ; ils produisent d’autant plus qu’ils sont mieux nourris, pluschoyés, mieux servis :el si nous ne considérons que ceux qui sont livrés à eux-mêmes, et exposés à tous les inconvénients qui accompagnent rentière indépendance, nous trouverons qu’étant continuellement travaillés de besoins, d’inquiétudes cl de crainte, ils n’usent pas, à beaucoup près, autant qu il sc pourrait, de toutes leurs puissances pour la génération; ils semblent même en ménager les effets el les proportionner aux circonstances de leur situation. Un oiseau, après avoir construit son nid cl fait sa ponte que je suppose de cinq œufs, cesse de pondre, et ne s'occupe que de leur conservation ; tout le reste de la saison sera employé à l’incubation et à l’éducation des petits, et il n y aura point d autre ponte ; mais si par hasard on brise les œufs, on renverse le nid, il en conslruil bientôt un autre, et pond encore trois ou quatre œufs ; el si on détruit ce second ouvrage comme le premier, l’oiseau travaillera de nouveau,’ el pondra encore deux ou trois œufs. Celle seconde el celle troisième ponte dépendent donc en quelque sorte de la volonté de l’oiseau. Lorsque la première réussit, el tant qu’elle subsiste, il ne se livre pas aux émotions d’amour el aux autres affections intérieures qui peuvent donner à de nouveaux œufs la vie végétative nécessaire à leur accroissement et à leur exclusion au dehors ; mais si la mort a moissonné sa famille naissante ou prêle à naître, il se livre bientôt à scs affections, et démontre par un nouveau produit que ses puissances pour la génération n’étaient que suspendues et point épuisées, el qu il ne se privait des plaisirs qui la précèdent que pour salislaire au devoir naturel du soin de sa famille. Le devoir l’emporte donc encore ici sur la passion, cl rattachement sur l’amour. L’oiseau parait commander à ce dernier sentiment bien pbis qu’au premier, auquel du moins il obéit toujours de préférence : ce ti est que par la force qu’il se départ de rattachement pour ses petits, et c’est volontairement qu'il renonce aux plaisirs de l’amour, quoique très en état d’en jouir.
De la même manière que, dans les oiseaux, les mœurs sont plus pures en amour de même aussi les moyens d’y salifaire soûl plus simples que dans les quadrupèdes : ils n’ont qu’une seule façon de s’accoupler, au lieu que nous avons vu, dans les quadrupèdes, des exemples de toutes les situations; seulement il y a des espèces, comme
DKS OISEAUX. 25
«elle de ia poule, ofi la femelle s'abaisse en plianl les jambes; et .['autres, comme
L' r •' deracconplemenl est très-court, et plus court
encore lians ceux qu. se tiennent debout que dans ceux qui s’abaiLnt La forme
Sr qrd7upldL'‘rir' ^ génération sont fort différentes de celles
ces parties varienr * 8'“°'^®'*'’’ POs.lion, le nombre, l’action et le mouvement de il n.Pil V • , '•îs diverses espèces d'oiseaux. Aussi paraît-
fiir.inB f '■é®'*'^ ‘■ans >es uns, et qu’il ne peut y avoir dans les antres
cps.1’1 ® "’éme un simple atlouclieinent. Mais nous réservons
d oise^ar Plusieurs autres, pour l’histoire particulière de chaque genre
d’e!rs!r“^'',"‘ "" f®*'* <1"® venons
PaTerni ■ 1"® 1® «®"s intérieur, le sensorium de l’oiseau, est principe P®*- '®*®"«de la vue; que ces images soat super-
aumouvement,Lx distanïL, aux espaces : que voyant une province entière aussi aisément que nous voyons notre
la fartüiV """ géographique des lieux qu’il a vus; que
a facihie quil a de les parcourir de nouveau est l’une des causes déterminantes de frequentes promenades et de ses migrations. Nous reconnaîtrons qu’ctanl trèssusceptible d être ébranlé par le sens de l’ouie, les bruits soudains doivent le remuer vmlemincnt, lui donner de la crainte et le faire fuir, tandis qu’on peut le faire ap-
LniT- ‘’V "‘'"t P®*' ®PPeau* S qoe les organes de la voix
étant tres-forls et très-llexibles, l’oiseau ne peut manquer de s’en servir pour exprimer scs sensations, transmettre ses affections et se faire entendre de très-loin • qu’il peut aussi se mieux exprimer que le quadrupède, puisqu’il a plus de signes, c’eLàt ire plus d inflexions dans la voix ; que, pouvant recevoir facilement et conserver longtemps les impressions des sons, l’organe de ce sens se monte comme un instrument qu 11 se plaît a faire résonner ; mais que ces sons communiqués, et qu’il répète
mécaniquement, n’ont aucun rapport avec scs affections intérieures; que le sens du
oucher ne lu. donnant que des sensations imparfaites, il n’a que des notions peu sUnctes de la forme des corps, quoiqu’il en voie très-clairement la surface; que c est par le sens de la vue et non par celui de l’odorat qu’il est averti de loin de 1-. présence des choses qui peuvent lui servir de nourriture; qu’il a plus de besoin que d appétit, plus de voracité que de sensualité ou de délicatesse de goût. Nous verrons que pouvant aisément se soustraire à la main de l’homme, et se mettre meme hors de a portée de sa vue, les oiseaux ont dû conserver un naturel sauvage, et trop d’indépendance pour etre réduits en vraie dom.>sticilé ; qu’étant plus libres, plus éloignés
^ronhr ‘‘r r ’ h'T "“*éP®"dants de l’empire de l’homme, iU sont moins troubles dans e cours de leurs habitudes naturelles ; que c’est par cette raison qu’ils
se rassemblent plus volontiers, et que la plupart ont un instinct décidé pour la société; qu’étant forcés de s’occuper en commun des soins de leur famille, et même de travailler d’avance à la construction de leur nid, ils prennent un fort attachement l’un pour l’autre, qui devient leur affection dominante, et se répand ensuite sur leurs petits ; que ce sentiment doux tempère les passions violentes, modère même celles de l’amour, et fait la chasteté, k pureté de leurs mœurs cl la douceur de leur naturel ; que , quoique plus riches en fonds d’amour qu’aucun des animaux ils dépensent à proportion beaucoup moins , ne s’excèdent jamais , et savent subordonner leurs plaisirs à leurs devoirs; qu’enfin cette classe d’êtres légers, que la nature parait avoir produits dans sa gaieté, peut néanmoins être regardée comme un peuple sérieux, honnête, dont on a eu raison de tirer des fables morales et d’emprunler des exemples utiles.
B. Ftüs lonir VIII. ,
IllSTOIRIî NATURELLE
LIiS ÜISRAIJX DE PROIE.
On pourrait dire, absolumcnl parlant, que presque lous les oiseaux vivent de proie, puisque presque tous rechcrclient et prennent les insectes, les vers et les autres petits animaux vivants; mais je n’ontendsici par oiseaux de proie que ceus qui se nourrissent decliair et font la guerre aux autres oiseaux, et, en les comparant aux quadrupèdes carnassiers, je trouve qu’il y en a proportionnellement beaucoup moins. La tribu des lions , des tigres , des panthères, onces, léopards, guépards, jaguars, couguars, ocelots, servals, margais, chats sauvages ou domestiques; celle des chiens, des chacals, loups, renards, isatis; celle des hyènes , civettes, zibets, genettes et fossanes; les tribus plus nombreuses encore des fouines, martes, putois, mouffettes, furets , vansires, hermines, belettes, zibelines, mangoustes, surikates, gloutons, pékans, vis<ins, sousli(|Ucs, et des sarigues, raarmoscs, cayopollins. tarsiers, phalangers; celles des roussettes, rougettes, chauves-souris, auxquelles on peut encore ajouter toute la famille des rats, qui, trop faibles pour attaquer les autres, se dévorent eux-mêmes : tout cela forme un nombre bien plus considérable que celui des aigles, des vautours, éperviirs, faucons, gerfauts, milans, buses, crr'cerclles , émcrillons, ducs, hiboux, chouettes, pics -grièclies et corbeaux , qui sont les seuls oiseaux dont l’appétit pour la chair soit bien décidé ; et encore y en a-t-il plusieurs, tels que les milans, les buses et les corbeaux, qui se nourrissent plus volontiers de cadavres que d’animaux vivants ; en sorte qu’il n’y a pas une quinzième partie du nombre total des oiseaux qui soient carnassiers, tandis que dans les quadrupèdes il y en a plus du tiers.
Les oi.seaux de proie, étant moins puissants, moins forts et beaucoup moins nombreux que les quadrupèdes carnassiers, font aussi beaucoup moins de dégât sur la terre; mais en revanche, comme si la tyrannie ne perdait jamais ses droits, il existe une grande tribu d’oiseaux qui font une prodigieuse déprédation sur les eaux. Il n’y a guère parmi les quadrupèdes que les castors, les loutres, les phoques et les morses qui vivent de poisson; au lieu qu’on peut compter un très-grand nombre d’oiseaux qui n’out pas d’autre subsistance. Nous séparerons ici ces tyrans de l’eau des tyrans de l’air, et nous ne parlerons pas dans cet article de ces oiseaux qui ne .sont pas pêcheurs et piscivores : ils sont pour la plupart d’une forme Irè.s-différenle, cl d’une n.nture assez éloignée des oiseaux carnassiers : ceux-ci saisissent leur proie avec les serres; ils ont lous le bec court et crochu, les doigts bien séparés et dénués de membranes, les jambes fortes et ordinairement recouvertes par les plumes des cuisses les ongles grands et crochus, tandis que les autres prennent le poisson avec le bec qu’ils ont droit cl pointu, et qu’ils ont aussi les doigts réunis par des membranes, les ongles faibles et les jambes tournées en arrière.
En ne comptant pour oiseaux de proie que ceux que nous venons d’indiquer, et séparant encore pour un instant les oiseaux de nuit des oiseaux de jour, nous b s présenterons dans l’ordre qui nous a paru le plus naturel ; nous commencerons par les aigles, les vautours , les milans, les buses; nous contitiucrons par leséperviers les gerfauts, les faucons; et nous Qnirons par les émérillons et les pies-grièches. Plusieurs de ces articles contiennent un assez grand nombre d’espèces et de races eoiisiantes, produites par rinflucncü du climai ; et nous joinilrons à chacun les oiseaux étrangers qui ont rapport à ceux de notre climat. Par celte méthode, nous donnerons non-seulement lous les oiseaux du pays, mais encore lous les oiseaux étrangers dont parlent les auteurs, et toulcs les espèces nouvelles que nos correspondances nous ont procurées, et qui ne laissetit pas d’èlre en assez grand nombre.
DliS OISEAUX Dli IMÎOIK. ^7
Tous les ..iscaux de proie sont remarquables par une singularité dont il est difficile de donner la raison : c’est que les milles sont d’environ un tiers moins grands et moins forts que les femelles, tandis que dans les quadrupèdes el dans les autres oiseaux, ce sont, comme l’on sait, les mâles qui ont le plus de grandeur el de force. A la vérité, dans les insectes el même dans les poissons, les femelles sont un peu plus grosses que les mâles, el l’on en voit clairement la raison : c’est la prodigieuse quantité d œufs qu’elles contiennent qui renfle leur corps : ce sont les organes destinés à celte immense production qui en augmentent le volume apparent : mais cela ne peut en aucune façon s’appliquer aux oiseaux, d’autant qu’il paraît par le fait que c’est tout le contraire: car, dans ceux qui produisent des œufs en grand nombre, les femelles ne sont pas plus grandes que les mâles; les poules, les canes, les dindes, les poules-faisanes, les perdrix, les cailles femelles. qui produisent dix-huit ou vingt œufs, sont plus petites que leur mâle : tandis que les femelles des aigles, des vaujours, des éperviers, des milans el des buses, qui n’en produisent que trois ou quatre, sont d un tiers plus grosses que les mâles : c’est par celte raison qu’on appelle tiercelet le mâle de toutes les espèces d’oiseaux de proie. Ce mot est un nom générique et non pas spécifique, comme quelques auteurs l’ont écrit ; el ce nom générique indique seulement que le mâle ou tiercelet est d'un tiers environ plus petit que la femelle.
Ces oiseaux ont tous pour habitude naturelle cl commune le gofit de la chas.se et 1 appétit de la proie, le vol très -élevé, l’aile et la jambe fortes, la vue très-perçante, la tete grosse, la langue charnue, l’estomac simple el membraneux, les intestins moins amples el plus courts que les autres oiseauv. Ils habitent de préférence les lieux solitaires, les montagnes désertes, et font communément leur nid dans les trous des rochers ou sur les plus hatits arbres : l'on en trouve plusieurs espèces dans les deux continents, qin iques-uns même ne paraiss ni pas avoir de climat fixe cl bien déterminé. Enfin ils ont encore pour caraclères généraux et communs le bec crochu, les quatre doigts à chaque pied, tous quatre bien séparé. Mais on distinguera toujours un aigle d’un vautour par un caractère évident : l’aigle a la tête couverte de plumrs, au lieu que le vautour l’a nue et garnie d'iin simple duvet ; cl on les distinguera tous deux des éperviers, buses, milans el faucons par un autre caractère qui n est pas difficile à saisir : c’est que le bec de ces derniers oiseaux commence à se courber dès sou insertion, tandis que le bec des aigles el des vautours commence par une partie droite, el ne prend de la courbure qu’à quelque distance de son origine.
Les oiseaux de proie ne sont pas aussi féconds que les autres oiseaux ; la plupart ne pendent qu’un petit nombre d’œufs; mais je trouve que M. Linnæus a eu tort d’affirmer qu’en génér.al tous ces oiseaux produisent environ quatre œufs. Il y en a qui, comme le grand aigle et l’orfraie, ne donnent que deux œufs, et d’autres, comme la creccrellc et l’émérillon, qui en font jusqu’à sept. Il en est, à cet égard, des oiseaux comme des quadrupèdes : te nombre de la mulliplicalion par la génération est en raison inverse de leur grandeur; les grands oiseaux produisent moins que les petits, el en raison de ce qu’ils sont plus petits, ils produisent davantage. Celte loi me paraît généralement établie dans tous les ordres de la naiure vivante •' cependant on pourrait m’opposer ici les exemples des pigeons qui, quoique petits’, c’est-à-dire d’une grandeur médiocre, ne produisent que deux œufs, et des plus petits oiseaux qui n’en produi.senl ordinairement que cinq; mais il faut considérer le produit absolu d’une année, el ne pas oublier que le pigeon, qui ne pond que deux et quelquefois trois œufs pour une seule couvée, fait souvent deux, trois et quatre pontes du printemps à l’automne; el que dans les petits oiseaux, il y en a aussi plusieurs qui pondent plusieurs fois pendant le temps de ces mêmes saisons; de manière qu’à tout prendre el tout considérer, il est toujours vrai de dire que, toutes choses
28 IIISTOIHB NATURKLLE DES OISEAUX DE PROIE.
égales (1 ailleurs, le nombre, dans le produit de la génération, est proportionnel à la petitesse de I animal dans les oiseaux comme dans les quadrupèdes.
Tous les oiseaux de proie ont plus de dureté dans le naturel et plus de férocité que les autres oiseaux; non-seulement ils sont les plus difficiles de tous à priver, mais ils ont encore presque tous, plus ou moins, l’habitude dénaturée de chasser leurs petits hors du nid bien plus tôt que les autres, et dans le temps qu’ils leur devraient encore des soins et des secours pour leur subsistance. Cette cruauté, comme toutes les autres duretés naturelles, n’est produite que par un sentiment encore plus dur, qui est le besoin pour soi-même et la nécessité. Tous les animaux qui, par la conformation de leur estomac et de leurs intestins, sont forcés de se nourrir de chair et de vivre de proie, quand même ils seraient nés doux, deviennent bientôt offensifs et rnéchants par le seul usage de leurs armes, et prennent ensuite de la férocité dans 1 loAiitudc des combats : comme ce n’est qu’en détruisant les autres qu’ils peuvent satisfaire à leurs besoins, et qu’ils ne peuvent les détruire qu’en leur faisant continuellement la guerre, ils portent une àmc de colère qui influe sur toutes leurs actions, détruit tous les sentiments doux, et affaiblit meme la tendresse maternelle. Trop pressé de son propre besoin, I oiseau de proie n’entend qu’impatiemment et sans pitié les cris de scs petits, d autant plus affiraes qu’ils devienneni plus grands ; si la chasse se trouve difficile, et que la proie vienne à manquer, il les expulse, les frappe, et qu, Iquefuis les tue dans un accès de fureur causée par la misère.
Un autre effet de cette dureté naturelle et acquise est l’insociabilité. Les oiseaux de proie, ainsi que les quadrupèdes carnassiers, ne se réunissent jamais les uns avec les autres; ils mènent, comme les voleurs, une vie errante et solitaire : le besoin de l’amour, apparemment le plus puissant de tous après celui de la nécessité de subsister, réunit le mâle et la femelle; et comme tous deux sont en étal de se pourvoir, et qu ils peuvent meme s aider à la guerre qu'ils font aux autres animaux, ils ne se quittent guère, et ne se séparent pas, même après la saison des amours. Oti trouve presque toujours une paire de ces oiseaux dans le meme lieu; mais presque jamais on ne les voit s’attrouper ni même se réunir en famille ; et ceux qui, comme les aigles, sont les plus grands, et ont par ci tte raison besoin de plus de subsistance, ne souffrent pas même que leurs petits, devenus leurs rivaux, viennent occuper les lieux voisins de ceux qu’ils habitent ; tandis que tous les oiseaux et tous les quadrupèdes, qui n’ont besoin pour se nourrir que des fruits de la terre, vivent en famille, cherchent la société de leurs semblables, et se mettent en bandes et en troupes nombreuses, et n’ont d’autre querelle, d’autre cause de guerre, que celle de l’amour ou de l’attachement pour leurs petits; car, dans presque tous les animaux, même les plus doux les mâles deviennent furieux dans le rut, et les femelles prennent delà férocité pour la défense de leurs petits. *
Avant d’entrer dans les détails historiques qui ont rapport à chaque espèce d’oiseaux de proie, nous ne pouvons nous dispenser de faire quelques remarques sur les méthodes qu’on a employées pour reconnaître ces espèces et les distinguer les unes des autres. T-cs couleurs, leur distribution, leurs nuances, les taches, les bandes, les raies, les lignes, servent de fondement dans ces méthodes à la distinction des espèces; et un méthodiste ne croit avoir fait une bonne description que quand il a d’après un plan donné et toujours uniforme, fait l’énumération de toutes les couleurs du plumage et de toutes les taches, bandes ou autres variétés qui s’y trouvent : lorsque ces variétés sont grandes ou seulement assez sensibles pour être aisément remarquées, il en conclut sans hésiter que ce sont des indices certains de la différence des espèces; et en conséquence, on constitue autant d’espèces d’oiseaux qu’on remarque de différence dans les couleurs. Cependant rienn’est plus fautif et plus incertainnous pourrions faire d’avance une longue énumération des doubles et triples emplois
IlISTOlUE NAfLllELLE DES AIGLES. 29
d’espèces faits par nos numenclateurs. d’après celle méthode de la différence des couleurs; mais il nous suffira de faire sentir ici les raisons sur lesquelles nous tondons cette cniique, et de remonter en même temps à la source qui produit ces
Tons les oiseaux en général muent dans la première année de leur âge, et les couleurs de leur plumage sont presque ioujours, après cette première mue,’ très-différentes e ce qu’elles étaient auparavant : ce changement de couleur après le premier âge est assez général dans la nature, et s’étend jusqu’aux quadrupèdes qui portent a ors ce qu on appelle la livrée, et qui perdent cette livrée, c’est-à-dire les premières couleurs de leur pelage à la première mue. Dans les oiseaux de proie, l’effet de celte première mue change si fort les couleurs, leur distribution, leur position, qu’il n’est pas étonnant que les momenclateurs, qui presque tous ont négligé l’histoire des oiseaux, aient donné comme des espèces diverses le même oiseau dans ces deux états aifferents dont l’un a précédé et l’autre suivi la mue. Après ce premier changement, • s en fait un second assez considérable à la seconde, et souvent encore un à la troisieme mue . en sorte que, par celte seule première cause, l’oiseau de six mois, celui e ix huit mois et celui de deux ans et demi, quoique le même, paraît être trois oiseaux différents, surtout à ceux qui n’ont pas étudié leur histoire, qui n’ont d’autre guide, d autre moyen de les connaître, que les méthodes fondées sur les couleurs.
Cependant ces couleurs changent souvent du tout au tout, non-seulement par la cause generale de la mue, mais encore par un grand nombre d’autres causes particulières : la différence des sexes est souvent accompagnée d’une grande différence cans la couleur; il y a d’ailleurs des espèces qui, dans le même climat, varient indépendamment même de l’âge et du sexe ; il y en a, et en beaucoup plus grand nombre, dont les couleurs changent absolument par l’influence des différents climats. Rien n est donc plus incertain que la connaissance des oiseaux, et surtout de ceux de proie dont il est ici question, par les couleurs et leur distribution ; rien de plus fautif que la distinction de leurs espèces fondée sur des caractères aussi inconstants qu’accidentels.