SEL MARIN ET SEL GEMME
L’eau de la mer contient une grande quantité d’acide et d’alcali, puisque le sel qu’on en retire en la faisant évaporer est composé des deux : elle est aussi imprégnée de Ititnme, et c’est ce (jui fait qu’elle est en même temps saline et amère. Or le bitume est composé d’acide et d’huile; et d’ailleui-s, la déconqiosition de (ous les corps organisés dont la mer est peuplée produit une immense quantité d’huile. L’eau marine contient donc non-seulement les acides et les alcalis , mais encore les huiles et toules les matières qui peuvent provenir de la décomposition des corps, à l’exceplion de celles que ces substances prennent par la ])Ulréfaclion à l’air libre; encore se forme-t-il à la surface de la mer , par l’action de l’acide aérien, des matières assez semblables à celles qui sont produites sur la terre par la décomposition des animaux et des végétaux.
La formation du sel marin n’a pu s’opérer (ju’après la i)roduction de l’acide et de l’alcali , puisqu’ils en sont les substances constituantes. L’acide aérien a été formé dès les premiers temj)S, après rétal)lissement de l’atmosphère, par le simple mélange de l’air et du feu; mais l’alcali n’a été produit que dans un temps subséquent par la décomposition des corps organisés. L’eau de la mer n’était d’abord que simplement acide ou même acidulé; elle est devenue plus acide et salée par l’union de l’acide primitif avec les alcalis et les autres acides; ensuite elle a pris de l’amertume par le mélange du bitume; et enfin elle s’est chargée de graisse et d’huile par la déconi|)Osition des corps de tous les cétacés, poissons et amphibies, dont la substance est, comme l’on sait, plus huileuse que celle des animaux terrestres.
Et cette salure, celte amertume et cette huile de l’eau de la mer , n’ont pu qu’augmenter avec le tenqvs, parce que tous les fleuves qui ai‘rivent à ce grand réceptacle des eaux sont eux-mêmes chargés de i)arties salines, hitumineuses et huileuses que la terre leur fournit, et que
DES MLNEKACX.
toutes ces iiiatières élaiit plus lixes et luoius volatiles que 1 eau, 1 évaporation ne les enlève pas; leur quantité ne peut donc qu angnientcr , tandis que celle de l’eau reste toujours la inèine, puisque les eaux courantes sur la terre ramènent à la mer tout ce <iue les vai)curs poussées par les vents lui enlèvent
On doit encore ajouter à ces causes de raugmentalion de la salure des mers la (inanlité considéral.le de sel que les eaux qui tillrenl dans rinlèrieur de la terre dissolvent et détachent des masses^ purement salines, qui se trouvent en plusieurs lieux, et jusqu’à d’assez grandes profondeurs. On a donne te nom de sd gemme ii ce sel fossile. Il est ahsolument de la meme nature ([ue celui qui se lire de 1 eau de la mer par l'évaporation. 11 se trouve sous une forme solide, concrète et cristallisée en amas immenses, dans plusieurs régions du globe, et notamment en Pologne*, en Hongrie**, en IVussie et en Sibérie ***. On en lrou\e
* Les mines de sel de Wicliezka , dit M. Guctlard , sont , sans contredit, un des beaux ouvrages de la nature; on ne pimt voir qu’avec une espèce d’admiration ecs masses cnornios de sel renfermées ilans le scia de la terre...
Ouiconque a vu une carrière de pierre à plâtre pareille à celles des environs de Paris peut
uisLcul SC former l’idée des mines de sel .le Wicliezka Les grands bancs de sel, de meme
que, les grands bancs de pierres , sc trouvent dans le fond de ces mines ; ils sont surmontés de bancs be.anconp moins considérables, et ceux-ci sont précédés de lits de différentes terres ou de sable dans l’ordre suivant :
1” tin banc de sable à grains lins, arrondis en forme d’œufs blancs ou jaunâtres, cl q'iclquc-
fois rougeâtres;
a“ Plusieurs lits de glaise ou argile dont la couleur ordinaire est un jaune rouille .le lcr, ou bien un grès plus ou moins formé, quelquefois verdâtre ; elles sont aussi plus on moins mêlées de sable nu de petits graviers. Jlémoires de l’Académie des Sciences , année 1702 , page 'Wlô et suiv.
** Près de la ville d’Kpériès, so trouve une mine de sel qui a cent quatre-vingt brasses de profondeur : les veines de sel sont larges , on on tire des morceaux qui pèsent jus.pi’à deux milliers. La couleur de ce sel est grise, mais étant broyé, il est blanc ; il est composé de parties pointues. La mémo mine donne un autre sel composé de carrés et de tables; et un troisième
qui paraît composé de plusieurs branidics.
Le sel de cette mine est de plusieurs couleurs , celui qui est mêlé avec la terre en conserve un peu la couleur : on en voit .l’autrcs morceaux bien cristallisés, qui ont une légère couleur bleue, et le comte de Uotball en avait en IG70 un morceau d’un très-beau jaune; il y en a des morceaux si durs qu’on leur donne la figure que l’on veut : cependant ces morceaux de sel s’bumcctcnl bicntèl dans les cabinets, cl si on les met dans une, étuve ,^ds perdent leur transliarencc. Collection académique, partie étrangère, tome II, pages 211, 212 et suiv.
.tr. Pallas observe, dans la Helation de ses Voyagea , qu’il y a une immense quantité de sel dans l’empire de Russie ; il suffirait, selon lui, d’en exploiter les riches salines pour cesser de tirer de l’étranger ccttcdcnrée de première nécc.ssité. Les lacs salés .sont surtout Ires-comiiiiins dans le gouvernement d’Oreiiibourg, le pays des Baskirs , etc.; il yen a paimi ceux des Kirgiiis un très -curieux, dont les eaux sont salées il’un côté et douces de l’autre. La surlacc du lac d’Indéri est couverte d’une glace de sel assez forte pour qu’on puisse traverser ce lac sans le moindre danger, cl celte denrée est assez abondante pour louniir a la consommation de tout l’empire, si des commuiiications en facilitaieiil le transport dans les autres provinces; elle
HiSTOrUE NATURELLE
aussi eu Allemagne, dans les environs de flall, près de Salzltourg *, dans quelques provinces de l’Espagne **, et spécialement en Catalogne,
serait alors aussi commune flans les marchés (|ue les besoins en sont multipliés. Extrait de la Gazette de France, du lundi 17 janvier 1774, article l’étersboiirg. Il y a dans le désert entre le Volga et l’Oural , à quatre-vingts werstes de Yenatayevska, une vaste carrière de sel fossile très-pur ; les Kalmouks appellent cet endroit Tschaphdiaisclùr; cette mine de sel est peut-être capable d'en fournir autant que celle d’IIetzk dans le gouvernemejit d’ürembourg, d’où l’on tire cin(| cent mille pounds de sel par an. Extrait du Discours de M. Cublenstaed, sur les [nfiduclious de la llussic ; Pétersbourg, 1776, page et siiiv.
Une inonlagne il’où l’on tire <lu sel en Sibérie est à trente v erstes à l’orient des sources salées , et comme elles . sur le rivage droit du Kaptendei ; elle a trente brasses de hauteur, et de l’orient à l’occident deux cent dix brasses de longueur. Depuis le pied jusqu’aux deux tiers de la hauteur, elle est composée de cristaux cubiques de .sel a.ssez gros , où l’on ne trouve pas (o moindre mélange de terre ou d’autre matière liotérngènc. La montagne est couverte a son sommet d’une terre glaise rougeâtre, d’où l’on tire un talc blanc de la plus belle espèce, et elle est rapide du côté de la rivière : le sel de la source est précisément de même qualité que celui de la montagne, et la nature ne saurait produire un meilleur sel de cuisine. Histoire générale des Voyages, tome. XVIII, page 582. — Il y a quatorze salines sur la rive droite du Kawda en Sibérie; ces salines ont deu.x sources d’eau salée qui produisent du sel fort blanc cristallin; mais comme l’eau est faible , il lui faut trois fois vingt-quatre heures pour se réduire en sel. Idem, ibidem, page 461).
* En .'Vllcmaguc , il y a des mines de sel dans une montagne appelée le Direnilivri/ , près de Hall ou llalloin, sur lu Salza, à quatre lieues de SaltzLourg... Ou entre d’abord dans une galerie étroite, par laquelle on m.>rehe l’espace d’un quart de lieue entre des can.iux couverts; dans l’un coule de l’eau douce, dans l’autre de l’eau salée, ([u’un tuyau de bois conduit jusqu'à Hall : au bout de celte galerie on descend un puits de trente pieds de profondeur.... Ensuite on parcourt des galeries semblables à la première , et l’on arrive à un second puits , pubs à un troisième et à un quatrième, que l’on descend comme le premier ; ces puits forment les dilférents étages de la mine, elle peut avoir douze cent .soixante pieds de profondeur , et huit mille cinquante de longueur, à en juger par les proportions d’une machine de bois qui représente ces mines, et qu’on montre dans ces souterrains.
Les galeries aboutissent à des chambres ; c’est dans ces chambres qu’on ramasse le sel , ((ui en quelque sorte végète sur les murs en y formant dilTércnls dessins, tels à peu près que ceux qu’on voit sur les vitres lorsqu’il gèle. La hauteur de ces chambres est d’environ six pieds : leur étendue est différente et leur forme irrégulière ; la plus grande a neuf cent flix pieds de longueur sur trois cent quatre-vingt-cinq de largeur; retendue de ces ebambres , qui se soutieuuent sans appui , est une des choses les plus extraoi diiiaires de ces mines. M. Gucltard, Mémoires de l’Académie dos Sciences, année 1763, page 50.5 et su iv.
Près de Villeiia, à quelques lieues d’Alicanle, il y a un marais d’où l’ou tire le sel pour la cousommatioii des villages voisins; et à quatre lieues de là , une montagne isolée, toute do sel gemme, couvert seulement d’une couche de plâtre de différentes couleurs. ..
Il y a beaucoup de salines dans la juridiction de Mingranilla ; on travaille à qnel(|ues-uiies et non aux autres ; le sel gemme qu’on en tire est excellent, parce que cette c.spèce est toujours plus .salée que celle qui se fait par évaporation, y ayant moins d’eau dans sa cristallisaliou...
A une demi-Iieuo de là, on descend un peu pour enlrer dans iiii terrain de plâtre où sont ([uelqucs collines... Au bas de la couverture de plâtre, il y a un banc de sel gemme dont on ne sait point la profondeur, parce que quand les excavations passent trois ccnls pieds, il eu coûte beaucoup pour tirer le sel , et que quelquefois le terrain s’enfonce ou se remplit d’eau; alors on creuse de nouveaux puits ; car tout l’ciidroit est une masse énorme de sol, mêlé en certaines
DES MINÉliAUX.
où l’on voit près de la ville de Cardone une monlagne entière de sel *. En d'autres endroits les amas de sel gemme forment des bancs d’une très-grande épaisseur sur une étendue de deux ou trois lieues en longueur et d’une largeur indéterminée , comme on l’a observé dans la mine de Wieliczka en Pologne, qui est la plus célèbre de toutes celles du i\ord.
Les bancs de sel y sont surmontés de plusieurs lits de glaises, mêlés, comme les autres glaises, d’iin peu de sable et de débris de coquilles et autres ])roductions marines. L’argile ou glaise contient l’acide, et les corps marins contiennent l’alcali. On pourrait donc imaginer qu’ils ont fourni l’alcali nécessaire pour former avec l’acide ce sel fossile; mais,
places avec un peu de terre de plâtre , et dans d’autres , pur cl rougeâtre , et le plus souvent cristallin... Dans la mine de Cardoiia au contraire, il ii’y a point de plâire, et cependant le sel en est si dur et si bien cristallise, (pie l’on en fait des statues , des petits autels et des meubles curieu.x. Celui de Mingraiiilla est dur aussi , mais moins que celui de Cardona : parce qu’il se
casse, comme quelques spaths fragiles Cette mine a dû être couverte aneiennemenl d’une
épaisseur de plus de huit cents pieds de matières clrniigères, que les eaux ont peu à peu entraînées dans les lieii.v les plus bas...
Dans une montagne où est le village de Vallicra, on trouve une mine de sel gemme qui paraît hors de terre ; du côté de l’entrée, et à environ vingt pas eu dedans, on voit que le sel, qui est blanc et abondant, a pénétré dans les couches de plâtre. Cette mine peut avoir environ quatre cents pas de longueur, et diiïéreutes petites galeries latérales en ont plus de quatre-vingts , soutenues par des piliers de sel qui la fout ressembler à une église gothique : le sel suit la direction de la colline en penchant un peu au nord, comme les veines du plâtre : ce sel n’a qu’environ cinq pieds de haut... Il paraît avoir rongé dilferentes couches de plâtre et de margiie (marne), pour se placer où il est. quoiqu’il reste cependant assez de ces matières.
.Vu bout de la principale galerie on voit que la bande de sel descend jusqu’au vallon , cl
passe à la colline qui est vis-à-vis... La voûte de cette mine est de plâtre... Ensuite il y a deu.v ponces de .sel blanc , séparé du plâtre par quelques filons de terre saline; après , il y a trois doigts de sel pur et dcu.v de sel de pierre, et une bande de terre; ensuite une autre bande bleue suivie de deux pouces de sel ; apres quoi il y a des bandes alternatives de terre cl de sel cristallin jn.squ’an lit de la mine qui est de plâtre; descendant au vallon et montant aux collines qui .sont vis-à-vis, les bandes de terre sont d’un bleu obscur, et les lits de sel sont de couleur blanche : cette mine est très-élevée eu égard à la mer , parce que depuis Bayonne on monte toujour.s pour y arriver. Histoire naturelle d’Espagne, par M. Bowles, page 376 et suiv.
* La ville de Cardona est siluée au pied d’une montagne de sel, qui est presque coupée perpendiculairement du côté de la rivière : cette montagne est une masse énorme de sel solide de quatre ou cinq cents pieds de haut , sans raies ni fentes , ni couches, et il n y a point de plâtre aux environs; elle a une lienc de circuit... On ignore la profondeur du sel, qui pour l’ordinaire
est blanc ; il y en a aussi du rouge d’autre d’un bleu clair ; mais ces couleurs disparaissent
lorsque le sel est écrasé, car dans cet état il est blanc...
La superfici(! de la montagne est grande , cependant les pluies ne font pas diminuer le sel ; la rivière qui coule au pied est néanmoins salée, et quand il pleut , la salaison augmente et lait mourir le poisson; mais ce mauvais effet ne s’étend pas à plus de trois lieues , après quoi le poisson se porte aussi bien qu’ailleurs. Histoire naturelle d’Espague, par M. Bowles, pageilO et suiv. Les anciens ont parlé de ces montagnes de sel de l’Espagne : « Est, dit Aulu-Gelle in « his regiouibns (Hispaniœ), mons ex sale mero magnus ; quantum demas, tautùm aderescit. » Aulu-Gelle, liv. H, chap. xxli, e.x Catone.
HISTOIilE KATLIIŒLLE
lorsqu’on jette les yeu\ sur l’épaisseur énorme de ces bancs de sel , on ^oit que ([uaiid même la glaise et les corps marins qu’elle renferme se seraient entièrement dépouillés de leur acide et de leur alcali, ils n’auraient pu produire que les dernières couches superficielles de ces bancs , dont l’épaisseur étonne encore plus (pie leur étendue, 11 me semble donc cpic pour concc\oir la forinalion de ces masses immenses de sel pur, il faut avoir recours à une cause plus puissante et jdus ancienne que celle de la stillation des eaux et de la dissolution des sels contenus dans les terres qui surmontent ces salines. Elles ont commencé par être marais salants, où l’eau de la mer en stagnalion a produit succcssivemenl les couches de sel qui composent ces bancs, et (pii se sont déposées les unes sur les autres à mesure qu’elles se formaient par l’évaporalion des eaux qui arrivaient pour remplacer les premières, et (pii laissaient de même déposer leur sel après l’évaporation; en sorte que dans le temps où la chaleur du globe était beaucoup plus grande «pi’elle ne l’est aujourd’hui, le sel a dù se former liicn plus promptement et plus abondamment qu’il ne se forme dans nos marais salents ; aussi ce sel gemme est-il communément plus solide et plus pur que celui que nous obtenons en faisant évajiorer les eaux salées ; il a retenu moins d’eau dans sa crislallisation ; il attire moins l’humidité de l’air, et ne se dissout qu’a\ec beaucoup de temps dans l’eau, à moins (ju’on n’aide la dissolution par le secours de la chaleur.
On vient de voir par les notes précédentes, que ces grands amas de sel gemme se trouvent tous, ou sous des couches de glaise et de marne, ou sous des bancs de plaire, c’est-à-dire sous des matières dé|)osèes et transportées par les eaux, et que par conséquent la formation de ces amas de sel est à peu près contemporaine aux dernières alluvions des eaux, dont les dépôts sont en effet les glaises mêlées de craie et les plâtres, matières dont la substance est analogue à celle du sel marin, puisqu’elles contiennent en même tenqis l'acide et l’alcali qui font l’essence de sa composition. Cependant, je le répète, ce ne sont pas les parties salines contenues dans ces bancs argileux, marneux et plâtreux, (lui seules ont pu produire ces énormes dépéils de sel gemme, quand même ces bancs de terre auraient été de huit cents jneds plus épais, comme le dit M. Bowles; et ce ne jieut être que |)ar des alternatives d’alluvion et de dessèchement, et par une évaporation prompte, que ces grandes masses de sel ont pu s'accumuler.
Pour faire mieux entendre celte formation successive, supposons que le sol sur lequel porte la (knmière couche saline fût alternativement baigné par les marées, et que pendant les six heures de l’alluvion du Ilux, la chaleur fût alors assez grande, comme elle l’élait en effet, pour causer, dans cet intervalle de six heures, la prompte évaporation de quehiues ])ouces d’épaisseur d’eau : il se sera dès lors formé sur ce sol une première couche de sel de (jiielques lignes d'épaisseur, et douze heures après, cette première couche aura été surmontée d’une autre
DES Mli\EHAü\.
prodiiile par la même cause; en sorte que dans les lieux où la marée s’élevait à une grande hauteur, les amas de sel ont pu prendi’e presque autant d’épaisseur. Cette cause a certainement produit un tel effet dans plusieurs lieux de la terre, et particuliérement dans ceux où les amas de sel ne sont pas d’une très-grande épaisseur, et qnchpies-uns de ces amas senihlent offrir encorda trace des ondes qui les ont accumulés*; mais dans les lieux où ces amas sont épais de cinquante et peut-être de cent pieds, comme à >\’ieliczka en Pologne, et à Cardone en Catalogne, on peut encore supposer très-légitimement une seconde circonstance (jui a pu concourir comme cause avec la première. Celle circonstance s’est trouvée dans les lieux où la mer formait des anses ou deshassins, dans lesquels son eau stagnante devait s’é\aporer i)resque aussi vile (|u’elle se renouvelait, ou bien s’évaporait en entier lorsqu'elle ne p(tuvail être renouvelée**. On peut se former une idée de ces anciens bassins de la mer et de leur produit en sel, par les lacs salés (jiie nous connaissons en plusieurs endroits de la surface de la terre : une chaleur double de celle de la température actuelle causerait en [)eu de temps l’entière évaporation de l’eau, et laisserait an fond toute la masse de sel qu’elle tient en dissolution, et l’épaisseur de ce dépôt salin serait |)roporlionnel à la quantité d’eau contenue dans le bassin et enlevée |)ar réva|)oralion ; en sorte, par exemple, qu’en snp|)osant huit cents brasses ou quatre mille pieds de profondeur au bassin, on aurait au moins cent pieds d’éi)aisseHr de sel après l’évaijoration de celle eau ()ui, comme l’on sait, contient communément un quarantième de sel relativement à son poids. Je dis cent pieds au moins, car ici le volume augmente plus «lue proportionnellement à la masse. Je ne sais si celte augmentation
’ Aux environs de la ville de Norlliwicli, dans le comté de Chester, en Anglclei ro, et dans Un terrain plat, on exploite quantilc de mines de sel. Le sel en roc ou en masse s’y trouve à vingt toises de profondeur perpendiculaire, recouvert d’une espèce de schiste noir, et au-dessus d’un sable que l’on voit sur toute la surface.
Dans lu crainte de rencontrer des sources d’eau qui gêneraient, on peut-être détruiraient l’exploitai ion, on n’a pas approfondi dans la masse de sel au-dessous de dix toises, de sorte «lu’on en ignore absolument répaisseur; on n’a pas même osé la sonder.
De sel en roc paraît .avoir été dépose p.ar couches ou lits de plusieurs couleurs ; il est généralement d’un rouge fonce, ressemblant à peu près à la couleur du sable qui compose la surface du terrain, d’autres de différentes nuances et enfin celui qui est parlaitcment blanc et pur, sans .aucun mélange, liais ce qu’il y a encore de très-particulier, c’est que ces couches de Sel sont dans une position qui ferait croire que le dépôt s’en est fait par ondes, comme on Voit ceux que la mer fait sur scs côtes. Voyages métallurgiques, par M. Jars, tome 111, page 332.
** L’été du Groèiidand, moins long qu’aillcurs, y est pourtant assez chaud pour qu’on soit obligé de se dégarnir quand on marche, surtout dans les baies et les vallons où les rayons du soleil se concentrent, sans que les vents de mer y pénètrent. L’eau qui reste dans les bassins ot les creux des rochers après le flux s’y coagule au soleil, et s’y cristallise en un très-beau sel de la plus grande blancheur. Jiistoirc gcnéiale des Voyages, tome XIX, page 20. tiLrru.x, loin. ni. 2(i
IIISTÜIIÎE NATüUEIXE
ÔOH
rclalive a été délcrniiiiée par des expériences j mais je suis pei'suadé qu’elle est considérable, tant par la quantité d’eau que le sel retient dans sa cristallisation, que par les matières grasses et terreuses do[it l’eau de la mer est toujours chargée, et que l’évaporation ne peut enlever.
Quoi qu’il en soit, les vues que je viens de présenter sont suffisantes pour concevoir la formation de ces prodigieux depots de sel sur lesquels nous croyons devoir donner encore quelques détails importants. V’oici l'ordre des différents bancs de terre et de pierre ({u’on trouve avant de parvenir au sel dans les mines de A\ ieliczka : <■ Le premier lit, celui >1 qui s’étend jus((u’à l’extérieur <lc la mine, est de sable, c’est-à-dire « un amas de grains fins arrondis, blancs, jaunâtres et môme rou- « geâtres. Ce banc de sable est sui\ i de plusieurs lits de terre argileuse « plus ou moins colorée; mais le plus ordinairement ces terres ont la « couleur de rouille de fer. Ces lits de terre, à une certaine profon- >1 deur, sont séj)arés par des lames de pierre que leur peu d’épaisseur, « jointe à leur couleur noirâtre, ferait regarder comme des ardoises; <■ ce sont des pierres feuilletées. On descend d’abord dans le premier « étage par une espèce de puits de huit pieds en carré, ayant deux «I cents pieds de Franco de i)rofondeur, au lieu de six cents, comme on « a voulu le dire... On y trouve une chapelle taillée dans la masse du « sel, et qui peut avoir environ trente pieds de longueur sur vingt- « quatre de largeur et dix-huit de hauteur. Tous les ornements et les « images de cette chapelle sont aussi faits avec du sel... Il n’y a (pie « neuf cents pieds de profondeur depuis le sommet de la mine jusque « dans l’endroit le plus profond... Et il est étonnant qu’on ait voulu persuader le public qu’il y avait dans celte mine une espèce de ville <1 souterraine, puisqu’il n’y a dans les galeries (pie (pielqucs petites « chambres qui sont destinées à enfermer les outils des ouvriers lors- « qu’ils s’en vont le soir de la mine...
« Plus ou pénètre profondément dans ces salines, plus l’on trouve le ■I sel abondant et pur; si l’on rencontre (piehpies couches de terre, « elles n’ont ordinairement que deux à trois pieds d’épaisseur et fort «1 peu d’étendue. Toutes ces couches sont d’une glaise plus ou moins Il sableuse.
«1 On n’a point trouvé jusqu’à présent dans ces mines aucune pro- 11 duction volcanique, telles que soufre, bitume, charbon minéral, etc., U comme il s’en trouve dans les salines de Halle, de la Haute-Saxe et « du comté de Tyiol. On y trouve beaucoup de coquilles, principale- « ment des bivalves et des madrépores...
« .Je n’assurerai pas que ces mines aient, comme on le dit, trois lieues « d’étendue en tous sens... Mais il y a lieu de croire qu’elles commu- 11 niquent à celles de Bochnia(vlllcà cinq milles au levant de Wieliczka), Il où l’on exploite le même sel. Le travail de W ieliczka a toujours été « dirigé du coté de Bochnia, et celui de, Bochnia du coté de Wieliczka
DES MlNÉUAtX.
>1 jiisijn’oii 177“2, qu’on so trouva arrcto do part ot d’autre par un lit « de lerre uiarneiise, ne contenant pas un atome de sel... Mais l’ailnii- « nistration ayant dirigé l’exploitation du coté du midi, on trouva du « sel beaucoup plus pur...
« On dctaclie ce sel de la masse, eu blocs qui ont ordinairement sept >> à huit pieds de longueur sur quatre de largeur et deux d’épaisseur j « on emploie pour cela des coins de fer, et on opère à peu près de lu « manière qu’on le fait dans nos carrières |)our en tirer la pierre de « taille... Lors(pie ces gros blocs sont ainsi détachés, on les divise en
trois ou quatre parties, dont on fait des cylindres pour faciliter le “ transj)ort...
Il Les morceaux de sel que l’on trouve quelquefois dans cette mine » de AMeliczka se rencontrent par cubes isolés dans les couches de
glaise, sans affecter de marche régulière, et quekjuefois formant des « bandes de doux à trois pouces d’éj)aisseur dans ta masse du sel ; mais « celui (jui se trouve en grain dans la glaise est toujours le plus beau, et « on conduit presque tout ce sel blanc dans l’endroit que l’on appelle la « chancellerie, qui est un bureau où lra^aillent quatre commis pendant " la Journée. Tout ce qui orne cette chancellerie, comme tables, ar- « moires, etc., est en sel.... Avec les morceaux de sel blanc les plus « ti'ansparents, on tra\ aille de jolis ouvi ages (jui ont différentes formes, " comme tics crucilix, des tables, des chaises, des tasses a café, des ca- “ lions montés sur leurs alfùts, des montres, des salières, etc. «
Nous ne pouvons douter (pi’il n’y ait en France des mines de sel gemme, puisque nous y connaissons un grand nombre de fontaines salées, et dans nos provinces même les plus éloignées de la mer ; mais la recherche de ces mines est prohiliéc, et même l'usage de l’eau qui en découle nous est interdit par une loi liscale, qui s’oppose au droit si légitime d’user de ce (jue la nature nous offre avec profusion; loi de proscription contre l’aisance de l’homme et la santé des animaux qui, comme nous, doivent participer aux bienfaits de la mère commune, et qui, faute de sel, ne ^ivenl et ne se multiplient qu’à demi; loi de malheur, ou plutôt sentence de mort contre les générations à venir, qui n’est fondée que sur le inécoiujite et sur l’ignorance, puisque le libre usage de cette denrée, si nécessaire à l’homme et à tous les êtres vivants, ferait plus de bien et deviendrait plus utile à Iblat que le produit de la prohibition; car il soutiendrait et augmenterait la vigueur, la sauté, la pro|)agalion et la multiplication des hommes et de tous les animaux ntiles. La gabelle fait plus de mal à l’agriculture que la grêle et la gelée : les boeufs, les chevaux, les moulons, tous nos premiers aides dans cet ^•'t de première nécessité et de réelle utilité, ont encore plus besoin que
’ OLservalions sur les mines de sel gemme de Wieliczka, par M. Bernard, Journal de ^’hysique, mois de dcccinbro t7ti0, page ISO et suiv.
nous de ce sel qui leur était offert conune l’assaisonnement de leur insipide herbage, et comme un préservatif contre l’humidité putride dont nous les voyons périr; tristes réflexions, que j’abrège en disant que l’anéantissement d’un bienfait de la nature est un crime dont l’homme ne SC fût jamais rendu coupable s’il eût entendu ses véritables intérêts.
Les mines de sel se présenleut dans tous les pays oû l’on a la liberté d’en faire usage *; il y en a tout autant en Asie qu’en Europe, et le desjiolisme oriental, qui nous parait si pesant pour l’humanité, s’est cependant abstenu de peser sur la natui e. Le sel est commun en Perse et ne paie aucun droit les salines y sont en grand nombre, tant à la
’ Nous séjournâmes un jour à Box (ilaus le voisinage de Lausanne en Suisse), et nous l'enijiloyânies à visiter des salines qui sont dans la montagne : on y clicrche, en poussant des galeries dans le sein du roclier, la masse de sel, où une source d’eau prend en y passant eelui qu'elle cliarrie et qu’on en tire à grands frais : le rocher montre en quelques endroits dns veines de ee sel, qui font espérer qu’on trouvera celle masse. Lettres de M. de Luc, citoyen de Genève, pages 9 et 10.
Le sel se fait par la nature toute seule, et sans aucun art; le soufre et l’alun se font de même, il y a deux sortes de sel dans le pays, celui des terres et celui dos mines ou de roche. Il n’y a rien de plus commun en Perse que le sel; car, d’un côté il n’y a nul droit dessus, et de l’autre vous trouvez des plaines entières, longues de dix lieues et plus, toutes couvertes de sel, et vous en trouvez d’autres qui sont couvertes de soufre et d’alun ; on eu passe quantité de cette sorte eu voyageant dans la Parthide, dans laPersidc, dans la Caramanic. 11 y a une plaine de sel proche de Cachan, qu’il faut passer pour aller en Ilircanie, où vous trouvez le sel aussi net et aussi pur qu’il se puisse. Dans la Médic et à Ispahan, le sel se tire des mines, et ou le transporte par gros quartiers comme la pierre de taille ; il est si dur en des endroits, coiniiic dans la Caramanic déserte, qu’on en emploie les pierres dans la constrnclion des maisons des pauvres gens. Voyages de Chardin en Perse, etc. Amsterdam, 1711, tome H, pagc2ô. —Nota. Cctie dernière parlicnlarité n’est point du tout fabuleuse ; Pline parle de ces constructions en masses de sel, que l’on cimente, ajoute-t-il, en les mouillant: « Gerris, Arahiæ « oppido, muros doniosqne massis salis faciiint, aqua fcrruminanlcs; « au reste, de pareilles structures ne peuvent subsister que dans un pays tel que l’.-Vrahie, où il ne pleut jamais. — En sortant de la ville de Kom, à notre droite, nous découvrîmes la raoiitagnc de Kilcsim, qui n’est que médiocrement haute ; mais elle est ceinte do tous côtés de plusieurs collines stériles et pierreuses, qui ne produisent que du sel aussi bien que toute la campagne voisine, et qui est toute hlanelic de sel et de .salpêtre; cette montagne, de même (|uc celles de Nochtznan, de Kiilb, d’ürumi, de Kemre, de llemcdan, de Bisetum et de Snidur, fournissent toute la Perse de sel, que l’on en tire comme d’une carrière. Voyages d’OIcarius en Moscovie; Paris, 165(i, tome 11, page B.— Il y a quantité de monlagncs dans la Perse.... Il y en a plusieurs d’où l’on tire le sel comme on lire des pierres d’une carrière, cl pour la valeur d’un .sou on en donne un pied et demi en carré. Il se trouve aussi des plaines dont le sable n’est que pur sel, mais il n’a pas le même ell'ct (pie celui de France, et il eu faut le double pour saler raisonnablement les viandes. Voyages de Tavornicr, eu Turquie, cIc., tome II, pages 10 et 11.— Quelques montagnes aux environs du château de Thaïkan, à deux journées nord-est quart-de-nord de Balack, ville située sur les Irontieres de Perse, sont composées du plus beau sel de roche; cette ville de Balack a été ruinée par les Tartares. Histoire générale des Voyages, tome VU, page 318. — L’on trouve quantité de ruisseaux d’eau salée, au bord desquels s’épaissit et se lurme un sel très-blanc; ctee qui est bien davantage, proche de Congo, il y a une plaine qui,