‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de Cuvier (volume 5)Chapitre 41 sur 54 · SEL AMMONIAC · texte numérisé non relu

SEL AMMONIAC

Ce sel est ainsi iioinmé du mot grec amw<os, qui signifie du sable, parce que les anciens ont écrit qu’on le li'onvait dans les sables, qui avaient aussi donné leur nom au tenqtle de Ju/fiter Jmmon. (iette Iradition néanmoins ne s’est pas pleinement tonlirmée; car ce n’est qu’au-dessus des volcans et des autres fournaises sonlerraines, que nous sommes assurés qu’il se trou\ e réellement du sel ammoniac, formé par la nature. C’est un composé de l’acide marin et de l’alcali volatil, et cette union ne peut se faire que par le feu ou par l’action d’une grande cbaleur. On a dit que l’ardeur du soleil, dans les lerrains secs des climats les plus chauds, produisait ce sel dans les endroilsoùla terre se trouvait arrosée de l’urine des animaux; et cela ne jiarait pas impossible, puisque l’urine putréliée donne de l’alcali \ olatil, et <[uc la chaleur du soleil dans un temps de sécheresse peut équivaloir à l’action d'un feu réel ; et comme il y a, sur la surface de la terre, des contrées où le sel marin abonde, il peut s’y former du sel ammoniac |)ar l’union de l'acide de ce sel avec l’alcali volatil de l’urine et des autres matières animales ou végétales en putréfaction; et de même dans les lieux où il sera rencontré d'autres sels acides, vitrioliques, nitreux, etc., il en aura résulté autant de différents sels ammoniacaux, qu’il y a de combinaisons diverses entre l’acide de ces sels et l’alcali volatil; car, quoiqu’on puisse, dire aussi (pdil y a plusieurs alcalis volatils, parce qu’en effet ils diffèrent entre eux par quelques qualités qu’ils empruntent des substances dont on les tire; cependant tous les chimistes conviennent qu’en les purgeant de ces matières étrangèi'cs, tous ces alcalis volatils se réduisent à un seul, toujours semblable à lui-méme, loi’squ’il est amené à un i)oint de pureté convenable.

De tous les sels ammoniacaux, celui que la nature nous présente eu plus grande quantité, est le sel ammoniac, formé de l'acide marin et de l’alcali volatil : les autres qui sont composés de ce même alcali avec l’acide vitriolique, l’acide nitreux ou avec les acides végétaux et animaux, n’existent pas sur la terre, ou ne s’y trouvent qu’en si petite quantité qu’on peut les négliger dans l’énumération des pi-oductions de la nature. Mais de la même manière que l’alcali fixe et minéral s’est combiné en immense quantité avec l’acide marin, comme le moins éloigné de son essence, et a produit le sel commun, l’alcali volatil a aussi saisi de préférence cet acide marin plus volatil, et par conséquent plus conforme à sa nature, que les deux autres acides minéraux. Il n’est donc pas impossible que le sel ammoniac se forme dans tous les lieu.x où l’alcali volatil et le sel marin se trouvent réunis. Les anciens

DES MlNÉRAtlX.

relalfufS ont écrit que rnrinc des chanieanx produit sur les sables salés de l’Arabie et de la Libye, du sel aininoniac en grande quantité. IMais les voyageurs récents n’ont ni recherché ni vérifié un fait, qui néanmoins me parait assez probable.

Les acides en général s’unissent moins intimement avec l’alcali volatil qu’avec les alcalis fixes; et l’acide marin en particulier nest qu assez faiblement uni avec l’alcali volatil dans le sel ammoniac. Cest peut-êti'c par cette raison ((iic tous les sels ammoniacaux ont une saveur bcaucoiqi plus vive et plus piquante que les sels composés des mêmes acides et de l’alcali fixe, (les sels ammoniacaux sont aussi pins volatils et plus susceptibles de décomposition, parce que l’alcali volatil n’est pas aussi fortement uni (pie l’alcali fixe avec leur acide.

On trouve du sel ammoniac tout formé et sublimé au-dessus des

solfatares et des volcans; et ce fait nous fournil une nouvelle preuve de ce que j’ai dit au sujet des matières qui servent d’aliment a leurs feux; ce sont les pyrites, les terres limoneuses et végétales, les terreaux, le charbon de terre, les bitumes et toutes les substances, en un mot, qui sont comj)Osécs des détriments des végétaux et des animaux, et c’est par le choc de l’eau de la mer contre le feu que se font les ex[)losions des volcans : l’incendie de ces matières animales et végétales humectées d’eau marine doit donc former du sel ammoniac, tpii se sublime par la violence du feu, et qui se cristallise par le refroidissement contre les parois dos solfatares et des volcans. Le savant minéralogiste Cronsteelt, dit : qu’il serait aisé d’assigner l’origine du sel « ammoniac, s’il était prouvé que les volcans sont produits par des « ardoises formées des végétaux décomposés et d’animaux putréfiés « avec l'humus; car ou sait, ajoute-t-il, que les pétrifications ont des •I principes qui donnent un sel urineux. » Mais les ardoises ne sont pas comme le dit Cronstedt, de VHtmius ou Tvrre végétale; elles ne sont pas formées de cette terre et de végétaux déconqmsés ou d’animaux putréfiés, et les volcans ne sont pas produits par les ardoises; car c’est cette même terre Humus, ce sont les détriments des végétaux et des animaux dont elle est conqmsée, qui sont les véritables aliments des feux souterrains; ce sont de même les charbons de terre, les bitumes, les pyrites et toutes les matières composées ou chargées de ces délrinients des corps organisés qui causent leur incendie et entretiennent leur feu; et ce sont ces mêmes maliéres qui contiennent des sels urineux en bien plus grande quantité que les pétrifications; enfin, cest là la véritable origine du sel ammoniac dans les volcans : il se forme par l’union de l’acide de l’eau marine à l’alcali v'olatil des matières animales et végétales, et se sublime ensuite par l’action du feu.

Le sel ammoniac et le phosphore sont formés par ces deux mêmes principes salins : l’acide marin qui seul ne s unit pas avec la matière du feu, la saisit dès qu’il est joint à l’alcali volatil et forme le sel ammoniac ou le phosphore, suivant les circonstances de sa combinaison; et même

IIISTOlUE NATURELLE

lorsque l’acide marin ou l’acide nitreux sont combinés avec l’alcali tixe minéral, ils produisent encore le phosphore; car le sel marin calcaire et le nitre calcaire, répandent et conservent de la lumière assez longtemps après leur calcination : ce qui semble prouver que la base de tout phosphore est l’alcali , et que l’acide n’en est que l’accessoire. C’est donc aussi l’alcali volatil plutôt que l’acide marin «pii fait l’essence de tous les sels ammoniacaux, puisqu’ils ne diffèrent entre eux que par leurs acides, et que tous sont également formés par l’union de ce seul alcali; enfin c’est par cette raison <iue tous les sels ammoniacaux sont à demivolatils.

Le sel ammoniac formé par la combinaison de l’alcali volatil a^ec Tacide marin, sc cristallise lors<|u’il est pur, soit par la sublimation, soit l)ar la simple évaporation, toutes deux néanmoins suivies du refroidissement. Comme ces cristaux conservent une partie de la volatilité de leur alcali, la chaleur du soleil suftit |)our les dissiper en les volatilisant. Au reste, ce sel est blanc, i)resquc transparent, et lorsipi’il est sublimé dans des vaisseaux clos il forme une masse assez compacte, dans laquelle on rcmaniue les (ilcts a|)pliquès dans leur longueur parallèlement les uns aux autres. Il attire un peu l’humidité de l’air et devient déliquescent avec le temps. L’eau le dissout facilement, et l’on a observé qu il ))roduit un froid plus que glacial dans sa dissolution. Ce grand retroidissement est d’autant plus marqué, que la chaleur de l air est plus grande et qu'on le dissout dans une eau plus chaude, et la dissolution sc fait bien plus promptement dans l’eau bouillante que dans l’eau froide.

I.’action du feu ne suffit pas seule pour décomposer le sel ammoniac; il se volatilise à l’air libre ou se sublime comme le soufre en vaisseaux clos, sans perdre sa forme et son essence; mais on le déconqiose aisément par les acides vitriolique et nitreux, qui sont plus puissants que l’acide marin, et qui s’emparent de l’alcali volatil, que cet acide plus faible est forcé d’abandonner. On peut aussi le décomposer par les alcalis fixes et par les substances calcaires et métalliques qui s’emparent de son acide avec lequel elles ont plus d’affinité que l’alcali volatil.

La décomposition de ce sel par la craie ou jiar toute autre matière calcaire, offre un phénomène singulier; c’est que d’un sel ammoniac que nous supposons composé de parties égales d acide marin et d’alcali volatil, on retire par celle décomposition beaucoup plus d’alcali volatil, au point que sur une livre de sel composée de huit onces d’acide marin et de huit onces d’alcali volatil, on relire quatorze onces de ce même alcali : ces six onces de surplus ont cerlaincment été fournies par la craie, laquelle, comme toutes les autres substances calcaires, contient une très-grande quantité d’air et d’eau qui se dégagent ici avec l’alcali volatil, pour eu augmenter le volume et la masse : autre preuve que l’air fixe ou acide aérien peut se convertir en alcali volatil.

Indépendamment de l’acide aci'ien il entre encore de la uialièie

inflaniniable clans l’alcali volatil, et par conséquent dans la composition du sel ammoniac; il fait par cette raison fuser le nitre lorsqu’on les chauffe ensemble ; il rebaussc la couleur de l’or si on le projette sur la fonte de ce métal; il sert aussi, et par la même cause, à fixer l’étamage sur le cuivre et sur le fer. On fait donc un assez grand usage de ce sel ; et comme la nature n’en fournit qu’en très-petite quantité, on aurait dû chercher les moyens d’en fabriquer par l’art : mais jusqu’ici on s’est contenté de s’en procurer par le commerce. On le lire des Indes oi’ientales, et surtout de l’Égypte *, où l’on en fait tous les ans plusieurs centaines de quintaux. C’est des déjections dtîs animaux cl des hommes que l’on extrait ce sel en Egypte**. On sait que, faute de bois, on y. ramasse soigneusement les excréments de tous les animaux : on les mêle avec un peu de i)aillc hachée pour leur donner du corps et les faire sécher au soleil; ils deviennent combusiibles par ce dcssécheineni, et l’on ne se sert guère d’autres matières pour faire du feu. On recueille avec encore plus de soin la suie (pie leur combustion produit abondamment; celte suie contient l’alcali volatil et l’acide marin, tous deux nécessaires à la formation du sel ammoniac : aussi ne faut-il que la renfermer dans des vaisseaux de verre qu’on en remj)lil aux trois quarts et qu’on chaulTe graduellement au point de faire sublimer l’alcali volatil; il enlève avec lui une portion de l’acide marin, et ils forment ensemble au haut du vaisseau une masse considérable de sel ammoniac. Vingt-six livres de celte suie animale donnent, dit-on, six livres de sel ammoniac. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’Egypte en fournit l’Europe et l’Asie.

’ On fait du sel ammoniac dans plusieurs lieux de l’Egypte , et surtout à Damanlioiir, tpii est un village situé dans le Delta , avec de la suie animale que l'on met dans des ballons de verre avec du sel marin , dissous dans l’urine de cliameaux ou d’autres bêtes de somme. Sicard, dans les nouveaux Voyages des Missionnaires dans le Levant , tome 11. — Le sel ammoniac SC tire simplement delà suie provenue de la fiente de toutes sortes de quadrupêiles : les plantes les plus ordinaires dont ces animaux se nourrissent en Egypte sont la criste-marine, salicornia; l’arrocbc ou patte-d’oie, cheiuipodtum ; le kali de Naples, nieseiuhri/antliemuin, toutes plantes qui sont très-cbargéesde sel murin. On emploie aussi avec succès les excréments humains, qui passent pour fournir une grande quanlilc de sel ammoni.ic... On regarde même comme la meilleure, la suie provenant des excréments humains.... Vingt-six livres de l.nnne suie traitée et bien ebanffee dfins de gros matras de verre, donnent environ six livres de sel ammoniac : ce sel s'attache peu à peu , et forme une masse en forme de gâteau , à la partie supérieure du matras, que l’on brise pour en détacher cette masse, qui est convexe par-dessus et plate par-dessous : elle est noirâtre à l’extérieur et blanchâtre à l’intérieur. C'est dans cet état que l’on envoie d’Égypte le sel ammoniac dans tonte l'Europe et l’Asie , et on en exporte 'l’Egypte, chaque année, environ huit cent cinquante quintaux. Voyez les Mémoires de I ,Xc.adémic de Suède, année 1731.

Ou pourrait faire, en France comme en Égypte, du sel ammoniac ; car, dans plusieurs de nos provinces qui sont dégarnies de bois, telles que certaines parties de la Bretagne , du Dauphiné, du Liniosin, de lu Champagne , etc., les i)auvres gens no brûlent que des excremcnls 'l’aiiimaux.

ticFFoN, tom. ni.

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Noannioins on fabrique aussi du sel aimiioniac dans quelques endroits des Jndes orientales; niais il ne nous en arrive que rarement et en petite quantité. On le distingue aisément de celui d'Egypte; il est en forme de pain de sucre, et l’autre est en masse aplatie : leur surface est également noircie de l’huile fuligineuse de la suie, et il faut tes laver pour les rendre blancs au dehors comme ils le sont au dedans.

La saveur de ce sel est piquante et salée, et en même temps froide et amère; son odeur pénétrante est urineuse , et il y a toute raison de croire qu’il peut en effet se former dans les lieux où l’alcali volatil de l’urine putreliée se combine avec l’acide du sel marin. Ses cristaux sont en filets arrangés en forme de barbes de plumes, à peu près comme ceux de l’alun ; ils sont pliants et flexibles, au lieu que ceux de l’alun sont roides et cassants. Au reste on peut tirer du sel ammoniac de toutes les matières qui contiennent du sel marin et de l’alcali volatil. Il y a même des plantes comme la moutarde, les choux, etc., qui fournissent du sel ammoniac, parce qu’elles sont imprégnées de ces deux sels.

On recueille le sel ammoniac qui se sublime par l’action des feux souterrains , et même l’on aide à sa formation en amoncelant des pierres sur les ouvertures et fentes par ou s’exhalent les fumées ou vapeurs enllammécs; elles laissent sur ces pierres une espèce de suie blanche et salée, de laquelle on lire du sel marin et du sel ammoniac : quelquefois aussi cette suie est purement ammoniacale; et cela arrive lorsque l’acide marin dégagé de sa base .s’est combiné avec l’alcali volatil des substances animales et végétales, tpii, sous la forme de bitume, de charbon de terre, etc., servent d’aliment au feu des volcans. Le Vésuve, l’Etna et toutes les solfatares en produisent, et l’on en trouve aussi sur les vieux volcans éteints, ou qui brûlent tranquillement et sans explosion. On cite le pays des Calmouks en Tartarie, et le territoire dOrenbourg en Sibérie i comme très-abondants en sel ammoniac ; on assure que dans ces lieux il a formé d’épaisses incrustations sur les rochers, et que même il se présente quelquefois en masses jointes à du soufre ou à d’autres matières volcaniques.

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