‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de CuvierChapitre 1 sur 93 · PAR VICQ D’AZYR · texte numérisé non relu

PAR VICQ D’AZYR

Vicq d’Azyr ayant été élu par messieurs de l’Académie française /à la place de M. le comte de Buffon, y vint prendre séance, le jeudi 11 décembre 1788, et prononça le discours qui suit :

Messieurs ,

Dans le nombre de ceux auxquels vous accordez vos suffrages, il en est qui, déjà célèbres par d'immortels écrits, viennent associer leur gloire avec la vôtre J mais il en est aussi qui, à la faveur de l’heureux accord qui doit régner entre les sciences et les arts, viennent vous demander, au nom des sociétés savantes dont ils ont l’honneur d’être membres, à se pcrfeetionner près de vous dans le grand art de penser et d’écrire, le premier des beauxarts, et celui dont vous êtes les arbitres et les modèles.

C’est ainsi, messieurs, c’est sous les auspices des corps savants auxquels j’ai riionneur d’appartenir, que je me présente aujourd’hui parmi vous. L’un de ces corps * vous est attaché depuis longtemps par des liens qui sont chers aux lettres; dépositaire des secrets de la nature, interprète de ses lois, il offre à l’éloquence de grands sujets et de riches tableaux. Quelque éloignées que paraissent être de vos occupations les autres compagnies ** qui m’ont reçu dans leur sein, elles s’en rapprochent, en plusieurs points, par leurs études. Peut-être que les grands écrivains qui se sont illustrés dans l’art que je professe, qui ont contribué, par leurs veilles, à conserver dans toute leur pureté ces langues éloquentes de la Grèce et de l’Italie, dont vos productions ont fait revivre les trésors, qui ont le mieux imité Pline et Celse dans l’élégance de leur langage; peut-être que ces hommes avaient quelques droits à vos récompenses. Animé par leurs exemples, j’ai marché de loin sur

* L’Académie royale des sciences.

** La Faculté et la Société royale de médecine de Paris.

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leurs traces j j’ai fait de grands cH'orts, et vous avez couronné nies travaux.

Et ce n’est pas moi seul dont les vœux sont aujourd'hui comblés; que ne puis-jc vous exprimer, messieurs, combien la faveur que vous m’avez accordée a répandu d’encouragement et de joie parmi les membres et les correspondants nombreux de la compagnie savante dont je suis l'organe! J’ai vu que, dans les lieux les plus éloignés, que partout où l’on cultive son esprit et sa raison, on connaît le prix de vos suffrages ; et si quelque chose pouvait ajouter au bonheur de les avoir réunis, ce serait celui de voir tant de savants estimables partager votre bienfait et ma reconnaissance; ce serait ce concours de tant de félicitations qu’ils m’ont adressées de toutes parts, lorsque vous m’avez permis de succéder parmi vous à l’homme illustre que le monde littéraire a perdu.

Malheureusement il en est de ceux qui succèdent aux grands hommes comme de ceux (|ui en descendent. On voudrait qu’héritiers de leurs privilèges, ils le. fussent aussi de leurs talents; et on les rend, pour ainsi dire, responsables de ces pertes que la nature est toujours si lente à réparer. Mais ces reproches qui échappent au sentiment aigri par la douleur, le silence (pii règne dans l’empire des lettres, lorsque la voix des hommes éloquents a cessé de s'y faire entendre, ce vide qu’on ne saurait combler, sont autant d’hommages offerts au génie. Ajoutons-y les nôtres et méritons, par nos respects , que l’on nous pardonne d’ètre assis à la place du philosophe qui fut une des lumières de son siècle et l’un des ornements de sa patrie.

La France n’avait produit aucun ouvrage qu’elle pût opposer aux grandes vues des anciens sur la nature. lîuffon naquit, et la France n’eut plus, à cet égard, de regrets à former.

On touchait au milieu du siècle ; l’auteur de la Uenriade et de Xaïre continuait de charmer le monde par l’inépuisable fécondité de son génie; Montesquieu démêlait les causes physiipies et morales qui influent sur les institutions des homniBs ; le citoyen de Genève commençait à les étonner par la hardiesse et l’éloquence de sa philosophie; d’Alemhert écrivait cet immortel discours qui sert de frontispice au plus vaste de tous les monuments de la littérature; il expliquait la précession des équinoxes, et il créait un nouveau calcul : Buffon préparait ses pinceaux, et tous ces grands esprits donnaient des espérances qui n’ont point été trompées.

Quel grand , quel étonnant spectacle que celui de la nature ! Des astres étincelants et fixes qui répandent au loin la chaleur et la lumière; des astres errants qui brillent d’un éclat emprunté, et dont les routes sont tracées dans l’espace; des forces opposées d’où naît l’équilibre des mondes; l’élément léger qui se balance autour de la terre ; les eaux courantes qui la dégradent et la sillonnent; las eaux tranquilles, dont le limon qui la féconde forme les plaines; tout ce qui vit sur sa surface, et tout ce qu’elle cache en son sein; l’homme lui-méme dont l'audace a tout entrepris, dont l’intelligence a tout embrassé, dont l’industrie a mesuré le temps et l’espace; la chaîne éternelle des causes; la série mobile des effets : tout est compris dans ce merveilleux

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viiiseaihle. Ce sont ees giaiids objets (jiie M. de RuHbn a traités dans ses éeiâts. Historien, orateur, peintre et poëte, il a pris tous les tons et mérité toutes les palmes do réloquenee; ses vues sont hardies, ses plans sont bien conçus, ses tableaux sont magniüqucs. il instruit souvent, il intéresse toujours; quelquefois il enebante, il ravit; il force radmiration, lors même que la raison lui résiste. On retrouve dans ses erreurs l'empreinte de son génie; et leur tableau prouverait seul que celui qui les commit fut un grand homme.

Lorsqu'on jette un coup d’œil général sur les ouvrages de M. de Buffon, on ne sait ce qu’on doit le plus admirer dans une entreprise si étendue, ou de la vigueur de son esprit, qui ne sc fatigua jamais, ou de la pericetion soutenue de son travail, qui ne s’esi point démentie, ou de la variété de son savoir, {pie chaque jour il augmentait par I étude. Il excella surtout dans l’art de généraliser ses idées et dénehaîner les observations. Souvent, après avoir recueilli des faits jusqu'alors isolés et stériles, il s’élève et il arrive aux résultats les plus inattendus. En le suivant, les rafiports naissent de toutes parts; jamais on ne sut donner à des conjectures plus de vraisemblance, et à des doutes l’apparence d'une impartialité plus parfaite. Voyez avec quel art, lorsqu’il établit une opinion, les probabilités les plus faibles sont placées les premières; à mesure (pi’il avance, il en augmente si rapidement le nombre et la force, que le lecteur subjugue se refuse à toute réflexion qui porterait atteinte à son plaisir. Pour éclairer les objets, M. de Buffon emploie, suivant le besoin, deux manières ; dans rime, un jour doux, égal, se répand sur toute la surface; dans l'autre, une lumière vive, éblouissante, n’en frappe qu’un seul point. Personne ne voila mieux ces vérités délicates (pii ne veulent qu’être indiquées aux hommes. Et dans son style, quel accord entre l’expression et la pensée! Dans l’exposition des faits, sa phrase n’est qu’élégante; dans les préfaces de ses traductions , il ne montre (pi'un écrivain correct et sage. Lorsqu'il applique le calcul à la morale, il se contente de se rendre intelligible à tous. S'il décrit une expérience, il est précis et (dair; on voit l’objet dont il parle; et, pour des yeux exercés, c’est le trait d'un grand artiste; mais on s’aperçoit sans peine que ce sont les sujets élevés qu’il cherche et qu’il préfère. C’est en les traitant qu’il déploie toutes ses forces et que son style montre toute la richesse de son talent. Dans ces tableaux, où l’imagination se repose sur un mcrvedlcux réel, comme Maniliiis et Pope, il peint pour instruire ; comme eux , il décrit ces grands phénomènes qui sont plus imposants que les mensonges de la fable ; comme eux, il attend le moment de l’inspiration pour produire , et comme eux, il est poëte. En lui, la clarté, celte qualilé première des écrivains, n'est point altérée par l’abondance. Les idées principales, distribuées avec goût, forment les appuis du discours; il a soin que chaque mot convienne à 1 harmonie autant qu’à la pensée; il ne sc sert, pour désigner les choses communes, que de ces termes généraux qui ont, avec ce qui les entoure, des liaisons étendues. A la beauté du coloris il joint la vigueur du dessin; à la force s’allie la noblesse; l’élégance de son langage est continue; son style est toujours élevé, souvent

ÉL0(H: de EliFFON sublime, imposant et majestueux; il charme l’oreille, il séduit rimaginalioii, il occupe toutes les facultés de l’esprit; et, pour produire ces effets, il n’a besoin ni de la sensibilité qui émeut et qui touche, ni de la véhémence qui entraîne et qui laisse dans rétonnement celui qu’elle a frappé. Que l’on étudie ce grand art dans le discours où M. de Iluffon en a tracé les règles; on V verra partout l’auteur se rendant un compte exact de ses efforts, réfléchissant profondément sur scs moyens, et dictant des lois auxquelles il n’a jamais manqué d'obéir. Lorsqu’il vous disait, messieurs, que les beautés du style sont les droits les plus sûrs que l’on puisse avoir à l’admiration de la postérité; lorsqu’il vous exposait comment un écrivain, en s’élevant par la contemplation à des vérités sublimes, |)eut établir sur des fondements inébranlables des monuments immortels, il portait en lui le sentiment de sa destinée; et e’étail alors une prédiction qui fut bientôt accomplie.

Je n’aurais jamais osé, messieurs, parler ici de l’élocution et du style, si, en essayant d’apprécier M. de Buffon sous ce rapport, je n’avais été conduit par M. de Buffon lui-mème. C'est en lisant scs ouvrages que l'on éprouve toute la puissance du talent qui les a produits et de l’art qui les a formés. Je sens mieux que personne combien il est difficile de célébrer dignement tant de dons rassemblés; et lors même que cet éloge me ramène aux objets les plus familiers de mes travaux, j’ai lieu de douter encore que j’aie rempli votre attente. Mais les ouvrages de J\l. de Buffon sont si répandus, et l'on s’est tant occupé de la nature en l'étudiant dans ses écrits, que pour donner de ce grand homme l’idée que j’en ai conçue, je n’ai pas craint, messieurs, de vous entretenir aussi des plus profonds objets de ses méditations et de ses travaux.

Avant de parler de l'honime et des animaux, M. <le Buffon devait décrire la terre qu’ils habitent, et qui est leur domaine commun; mais la théorie de ce globe lui parut tenir au système entier de l'univers; et différents phénomènes, tels que raugmentation successive des glaces vers les pôles, et la découverte des ossements des grands animaux dans le Nord , annonçant qu’il avait existé sur celte partie de notre planète une autre température, M. de Buffon chercha, sans la trouver, la solution de cette grande énigme dans la suite des faits connus. Libre, alors, son imagination féconde osa suppléer à ce que les travaux des hommes n’avaient pu découvrir. Il dit avec Hésiode : Vous connaîtrez quand la terre commença d’étre, et comment elle enfanta les hautes montagnes. Il dit avec Lucrèce : J’enseignerai avec quels éléments la nature produit, accroît et nourrit les animaux; et, se plaçant à l’origine des choses ; Ün astre, ajouta-t-il, a frappé le soleil ; il en a fait jaillir un torrent de matière embrasée, dont les parties, condensées insensiblement par le froid, ont formé les planètes. Sur le globe que nous habitons, les molécules vivantes se sont composées de l’union de la matière inerte avec l’élément du feu; les régions des pôles, où le refroidissement a commencé, ont été, dans le principe, la patrie des plus grands animaux. Mais déjà la flamme de la vie s'y est éteinte; et la terre, se dépouillant par degrés de sa verdure, finira par n’étre plus qu’un vaste tombeau.

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üii trouve dans ces lîctions brillantes la source de tous les systèmes que M. de Buffon a formés. Mais, pour savoir jusqu’à quel point il tenait à ces illusions de l’esprit, qu’on le suive dans les routes où il s’engage. Ici, plein de confiance dans ses explications, il rappelle tout à des lois que son imagination a dictées. Là, plus réservé, il juge les systèmes de Wliiston et de Leibnitz, comme il convient au traducteur de Newton ; et la sévérité de scs principes étonne ceux qui savent combien est grande ailleurs la hardiesse de ses suppositions. Est-il blessé par la satire, il reprend ces théories qu’il avait presque abandonnées; il les aecommodeaux découvertes quiont changé la face de la physique; et, perfectionnées, elles excitent de nouveau les applaudissements et l’admiration que des critiques maladroits avaient projeté de lui ravir. Plus calme ailleurs, il convient que ses hypothèses sont dénuées de preuves; et il semble se justifier plutôt que s’applaudir de les voir imaginées. Maintenant son art est connu et son secret est dévoilé. Ce grand homme n’a rien négligé de ce qui pouvait attirer sur lui l’attention générale, qui était l’objet de tous ses travaux. 11 a voulu lier, par une chainc commune, toutes les parties du système de la nature; il n’a point pensé que, dans une si longue earrière, le seul langage de la raison pût se faire entendre à tous; et, cherchant à plaire pour instruire, il a mêlé quehiuefois les vérités aux fables, et plus souvent quelques fictions aux vérités.

Dans les discours dont je dois rassembler ici les principales idées, les problèmes les plus intéressants sont proposés et résolus. On y cherche, parmi les lieux les plus élevés du globe, quel fut le berceau du genre humain; on y peint les premiers peuples s’entourant d’animaux esclaves; des colonies nombreuses suivant la direction et les pentes des montagnes, qui leur servent d’échelons pour descendre au loin dans les plaines, et la terre se couvrant, avec le temps, de leur postérité.

On y demande s’il y a des hommes de plusieurs espèces; l'on y fait voir que, depuis les zones froides, que le La|ton et l’Eskimau partagent avec les phoques et les ours blancs, jusqu’aux climats (juc disputent à l’Africain le lion et la panthère, la grande cause qui modifie les êtres est la chaleur. L’on y démontre que ce sont ses variétés (jui produisent les nuances de la couleur et les dilTérenccs de la stature des divers habitants du globe, et que nul caractère constant n’établit entre eux des différences déterminées. D’un pôle à l'autre, les hommes ne forment donc qu'une setileespèce; ils ne composent qu’une meme famille. Ainsi, c’est aux naturalistes qu’on doit les preuves physiques de cette vérité morale, que l’ignorance et la tyrannie ont si souvent méconnue, et que, depuis si longtenqts, les Européens outragent, lorsqu’ils achètent leurs frères, pour les soumettre, sans relâche, à un travail sans salaire, pour les mêler à leurs troupeaux, et s’en former une propriété, dans lacjiielle il n’y a de légitime que la haine vouée par les esclaves à leurs oppresseurs, et les imprécations adressées, par ces malheureux, au ciel, contre tant de barbarie et d’impunité.

On avait tant écrit sur les sens, que la matière paraissait épuisée; mais

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on n avait point indiqué Tordre de leur prééminence dans les diverses classes d’animaux. C'est ce que M. de Buffon a fait; et, considérant que les rapports des sensations dominantes doivent être les mêmes que ceux des organes qui en sont le foyer, il en a conclu que Tliomme, instruit surtout par le toucher, qui est un sens profond, doit être attentif, sérieux et rélléchi; que le quadrupède, auquel l'odorat et le goût commandent, doit avoir des appétits véhéments et grossiers j tandis que Toiseau, que Tœil et Toreille conduisent, aura des sensations vives, légères, précipitées comme son vol et étendues comme la sphère où il se meut en parcourant les airs.

En pariant de Téducation, M. de Bulï'on prouve que, dans toutes les classes d animaux, c est |)ar les soins assidus des mères (jue s’étendent les facultés des êtres sensibles; (jne c’est par le séjour que les petits font près d’elles que sc perfectionne leur jugement et que se développe leur industrie ; de sorte que les plus imparfaits de tous sont ceux par qui ne fut jamais pressé le sein qui les porta, et que le premier est Thomme qui, si longtemps faible, doit à celle dont il a reçu le jour, tant de caresses, tant d’innocents plaisirs, tant de douces paroles, tant d idees et de raisonnements, tant d expériences et de savoir; que, .sans cette première instruction qui forme l’esprit, il demeurerait peut-être muet et stupide parmi les animaux auxquels il devait commamier.

Les idées morales sont toutes apjmyées sur des vérités physiques; et comme celles-ci résultent de l'observation et de l’expérience, les premières naissent de la réflexion et de la philosophie. M. de Buffon, en les mêlant avec art les tincs aux autres, a su tout animer et tout embellir. Il en a fait surtout le plus ingénieux usage pour combattre les maux (juc répand parmi les hommes la peur de mourir. Tantôt, s’adre.ssant aux personnes les plus timides, il leur dit que le corps énervé ne peut éprouver de vives souffrances au moment de sa dissolution. Tantôt, voulant convaincre les lecteurs les plus éclairés, il leur montre, dans le désordre apparent de la destruction, un des effets de la cause qui conserve et qui régénère; il leur fait remar- (juer que le sentiment de l'existence ne forme point en nous une trame continue, que ce fil se rompt chaque jour par le sommeil, et tpie ces lacunes, dont personne ne s’effraie, aiipartieiincnt toutes à la mort. Tantôt, parlant aux vieillards, il leur annonce que le plus âgé d'entre eux, s'il jouit d'une honne santé, conserve Tesiiéranec légitime de trois années de vie ; <|ue la mort se ralentit dans sa marche, à mesure ipi'elle s'avance, et que c est encore unè raison pour vivre, <|ue d'avoir longtcnqis vécu.

Les calculs que M. de Buffon a publiés sur ce sujet inqiortant, ne se bornent point à répandre des consolations; on en tire encore des conséquences utiles à l’administration des |)enples. Il prouve que les grandes villes sont des abimes où l'espèce humaine s'engloutit. On y voit que les années les moins fertiles en subsistance sont aussi les moins fécondes en hommes. De nombreux résultats y montrent que le corps politique languit lorsqu'on Toj)prime, qu'il se fatigue et s’épuise lorsqu'on Tirriti;, qu’il dépérit faute de

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<'li:ileiir ou d’aliraeiil, et qu’il ue jouit de toutes ses forces qu’au sein de l'abondanee et de la liberté.

M. de BulTon est dotsc le premier qui ait uni la géographie à l’bistoire naturelle, et qui ait appliqué l’iiistoire naturelle à la philosophie; le premier qui ait distribué les quadrupèdes par zones, qui les ait comparés entre eux dans les deux mondes, et qui leur ait assigné le rang qu’ils doivent tenir à raison de leur industrie. Il est le premier qui ait dévoilé les causes de la dégénération des animaux, savoir : le changement deelimal, d’aliments et de mœurs, c’est-à-dire, l’éloignement de la patrie et la perle de la liberté. Il est le premier qui ait expliqué comment les peuples des deux continents se sont confondus, qui ait réuni dans un tableau toutes les variétés de notre espèce, et qui, dans I histoirc de l’homme, ait fait connaître, comme un caractère que l’homme seul possède, cotte flexibilité d’organes (jui se [iréte à toutes les températures, et qui donne le pouvoir de vivre et de vieillir dans tous les climats.

Parmi tant d’idées exactes et de vues neuves, comment ne reconnaitraiton pas une raison forte que l’imagination n’abandonne jamais, et qui, soit «m’elle s’occupe à discuter, à diviser ou à conclure, mêlant des images aux abstractions et des emblèmes aux vérités , ne laisse rien sans liaison, sans couleur ou sans vie, peint ce que les autres ont décrit, substitue des tableaux ornés à des détails arides, des théories brillantes à de vaines suppositions, crée une science nouvelle, et force tous les esprits à méditer sur les objets de son étude et à partager .ses travaux et ses plaisirs?

Dans le nombre des critiques qui s'élevèrent contre la première partie de l’Histoire naturelle de M. de Bulfon, M. l’abbé de Condillac, le plus redoutable de ses adversaires, fixa tous les regards. Son esprit jouissait de toute sa force dans la dispute. Celui de .M. de Buffon, au contraire, y était en quelque sorte étranger. Veut-on les bien connaître? «pie l’on jette les yeux sur ce qu’ils ont dit des sensations. Ici les deux pbilosopbcs partent du même point : c’est un homme que chacun d eux veut animer. L’un, toujours méthodique, commence par ne donner à sa statue qu’un seul sens à la fois. Toujours abondant, l’autre ne refuse à la sienne aucun des dons ipi’elle aurait pu tenir de la nature. C’est l'odorat, le jilus obtus de tous les organes, que le premier met d’abord en usage. Déjà le second a ouvert les yeux de sa statue à la lumière, et ce qu’il y a de plus brillant a frappé ses regards. M. l’abbé de Condillac fait une analyse complète des impressions qu’il communique. M. de Buffonj au contraire, a disparu ; ce n'est plus lui, c’est rhomme qu’il a crée, (|ui voit, qui entend et <|ui parle. La statue de M. l’abbé de Condillac, calme, tranquille, ne s'étonne de rien, parce que tout est prévu, tout est expliqué par son auteur. Il n’en est pas de même de celle de M. de Bulfon; tout l’inquiète, parce (jue, abandonnée à elle-même, elle est seule dans l'univers; elle se meut, elle se fatigue; elle s’endort, son réveil est une seconde naissance; et comme le trouble de ses esprits fait une partie de son charme, il doit excuser une partie de ses erreurs. Plus l'homme de M. l abbé de

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Coiidillac avance dans la carrière de son éducation, plus il s éclairej il parvient enfin à généraliser ses idées et à découvrir en lui-même les causes de sa dépendance et les sources de sa liberté. Dans la statue de iVI. de Buffon, ce n’est pas la raison qui se perfectionne, c’est le sentiment qui s’exalte; elle s’empresse de jouir; c’est Galatée qui s’anime sous le ciseau de Pygmalion, et l’amour achève son existence. Dans ces productions de deux de nos grands hommes, Je ne vois rien de semblable. Dans l'une, on admire une poésie sublime; dans l’autre, une philosophie profonde. Pourquoi se traitaient-ils en rivaux , puisqu'ils allaient par des chemins différents à la gloire et que tous les deux étaient également siirs d’y arriver'.'*

Au discours sur la nature des animaux sticcéda leur description. Aucune ‘ production semblable n’avait encore attiré les regards des hommes. Swammerdam avait écrit sur les insectes. Occupé des memes travaux, Réaumur avait donné à I histoire naturelle le premier asile qu’elle ait eu pai mi nous, et scs ouvrages, quoique diffus, étaient recherchés. Ce fut alors (jue M. de Buffon sc montra. Fort de la conscience de son talent, il commanda l’attention. 11 s’attacha d’abord à détruire le merveilleux de la prévoyance attribuée aux insectes; il rappela les hommes à l'étude de leurs propres organes; et, dédaignant toute méthode, ce fut à grands traits qu'il dessina ses tableaux. Autour de l'homme, à des distances que le savoir et le goût ont mesurées, il |)laçalesanimauxdont l’homme a fait la conquête; ceux qui le servent près de ses foyers, ou dans les travaux champêtres; ceux qu’il a subjugués et qui refusent de le servir ; ceux qui le suivent, le caressent, et l’aitnenî ; ceux qui le suivent et le caressent sans l’aimer; ceux qu’il repousse par la ruse ou qu'il attaque à force ouverte; et les tribus nombreuses d'animaux qui, bondissant dans les taillis, sous les futaies, sur la cime des montagnes ou au sommet des rochers, se nourrissent de feuilles et d'herbes; et les tribus redoutables de ceux qui ne vivent que de meurtre et de carnage. A ces groupes de quadrupèdes, il opposa des groupes d’oiseaux. Chacun de ces êtres lui offrit une physionomie et reçut de lui un caractère. Il avait peint le ciel, la terre, l'homme, et ses âges, et ses jeux, et ses malheurs, et ses plaisirs, il avait assigné aux divers animaux toutes les nuances des passions. 11 avait parlé de tout, et tout parlait de lui. Ainsi quarante années de vie littéraire furejit pour IVl. de Buffon quarante années de gloire; ainsi le bruit de tant d’applaudissements étouffa les cris aigus de l’envie, qui s’efforcait d’arrêter son triomphe; ainsi le dixhuitième siècle rendit à Buffon vivant les honneurs de rimmortalité.

.M. de Buffon a décrit plus de quatre cents espèces d'animaux, et dans un si long travail, sa plume ne s’est point fatiguée. L’exposition de la structure et l’énumération des propriétés, par les places qu’elles occupent, servent à reposer la vue, et font ressortir les autres parties de la composition. Les différences des habitudes, des appétits, des inœurs et du climat, offrent des contrastes dont le jeu produit des effets brillants. Des épisodes heureux y répandent de la variété, et diverses moralités y mêhmt, comme dans des apologues, des leçons utiles. S’il fallait prouver ce que j’avance, qu'aurais-je,

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