PAR VICQ D AZYR
messieurs, à faire de plus que de retracer des lectures qui ont été la source de vos plaisirs? Vous n'avez point oublié avec quelle noblesse, rival de Virgile, M. de Buffon a peint le coursier fougueux, s’animant au bruit des armes, et partageant avec l’homme les fatigues de la guerre et la gloire des combats; avec quelle vigueur il a Idessiné le tigre, qui, rassasié de chair, est encore altéré de sang. Comme on est frappé de l’opposition de ce caractère féroce avec la douceur de la brebis, avec la docilité du chameau, de la vigogne et du renne, auxquels la nature a tout donné pour leurs maîtres; avec la patience du bœuf, qui est le soutien du ménage et la force de l’agriculture! Qui n’a pas remarqué, parmi les oiseaux dont 31. de Buffon à décrit les mœurs, le courage franc du faucon, la cruauté lâche du vautour, la sensibilité du serin, la pétulance du moineau, la familiarité du troglodyte, dont le ramage et la gaieté bravent la rigeur de nos hivers, et les douces habitudes de la colombe, qui saitaimer sans partage, et les combats innocents des fauvettes, qui sont l’emblème de l’amour léger? Quelle variété, quelle richesse dans les couleurs avec lesquelles 31. de Buffon a peint la robe du zèbre, la fourrure du léopard, la blancheur du cygne , cl réclalani plumage de l’oiseau-mouche! Comme on s’intéresse à la vue des procédés industrieux de l’éléphant et du castor ! Que de majesté dans les épisodes où 3f . de Buffon compare les terres anciennes et hrùlées des déserts de l’Arabie, où tout a cessé de vivre, avec les plaines fangeuses du nouveau continent, qui fourmillent d’insectes, où se trament d’énormes reptiles, qui sont couvertes d’oiseaux ravisseurs, et où la vie semble naître du sein des eaux ! Quoi de plus moral enfin que les réflexions que ces beaux sujets ont dictées ? C’est, dit-il (à l’article de l’éléphant), parmi les êtres les plus intelligents et les plus doux, que la nature a choisi le roi des animaux. 3Iais je m’arrête. En vain j’accumulerais ici les exemples; entouré des richesses que le génie de 31. de Buffon a rassemblées, il me serait également impossible de les faire connaître et de les rappeler toutes dans ce discours. J'ai voulu seulement, pour paraître meilleur, emprunter un instant son langage. J’ai voulu graver sur sa tombe, en ce jour de deuil, quelques-unes de ses pensées; j’ai voulu, messieurs, consacrer ici ma vénération pour sa mémoire, et vous montrer qu’au moins j’ai médité longtemps sur ses écrits.
Lorsque .31. de Buffon avait conçu le projet de son ouvrage, il s’était flatté qu il lui serait possible de l'achever dans son entier. 3Iais le temps lui manqua; il vit que la chaîne de ses travaux allait être rompue; il voulut au moins en former le dernier anneau, l’attacher et le joindre au premier.
Les minéraux, à réliide desquels il a voué la fin de sa carrière, vus sous tous les rapports, sont en opposition avec les êtres animés, qui ont été les sujets de ses premiers tableaux. De toutes [larts, dans le premier règne , 1 existence se renouvelle et se propage; tout y est \ie, mouvement et sensibilité. Ici, c’est au contraire l’empire de la destruction : la terre, observée dans l épaisseur des couches qui la composent, est jonchée d'ossements ; les générations passées y sont confondues; les générations à venir s'y englouti-
i’:loge de beffün
roiU encore. Nous-niènies en ferons partie. Les marbres des palais, les murs des maisons, le sol qui nous soutient, le vêtement qui nous couvre, raliment qui nous nourrit, tout ce qui sert à rhornme, est le produit et rimage de la mort.
Ce sont ces grands contrastes (pie M de Bulfon aimait à saisir ; et lorsque, abandonnant à run de ses amis, qui s’est montré digne de cette association honorable, mais qui déjà n’est plus, le soin de finir son traité des oiseaux, il se livrait à l’examen des eorjis que la terre cacbe en son sein, il y cherchait, on n’en peut douter, de nouveaux sujets à peindre; il voulait considérer et suivre les continuelles métamorphoses de la matièrequi vit dans les organes , et qui meurt hors des limites de leur énergie; il voulait dessiner ces grands laboratoires où se préparent la chaux, la craie, la soude et la magnésie au fond du vaste océan; il voulait parler de la nature active, j’ai presque dit des sympathies de ce métal ami de l’homme, sans lequel nos vaisseaux vogueraient au hasard sur les mers ; il voulait décrire l’éclat et la limpidité des pierres précieuses échappées à ses pinceaux ; il voulait montrer l'or suspendu dans les lleuves, dispersé dans les sables, ou caché dans les mines, et se dérobant partout à la cupidité qui le poursuit ; il voulait adresser un discours éloquent aux nations sur la nécessité de chercher les richesses, non dans des cavernes profondes, mais sur tant de plaines incultes, qui, livrées au laboureur, produiraient à jamais l'abondance et la santé.
Quelquefois M. de Biiflbn montre dans son talent une confiance qui est l’âme des grandes entreprises. Voilà, dit-il , ce que /apercevais par la vue de l’espt'it; et il ne tronqte point, car cette vue seule lui a découvert des rap[>orts que d’autres n’ont trouvés qu’à force de veilles et de travaux. Il avait jugé que le diamant était inflammable, j)arcc qu'il y avait reconnu, comme dans les huiles, une réfraction puissante. Ce qu'il a conclu de ses remarques sur l’étendue des glaces australes, Cook l'a confirmé. Lorsqu’il comparait la respiration à l'action d'un feu toujours agissant; lorsqu'il distinguait deux espèces de chaleur, l’une lumineuse, et l'autre obscure ; lors- (juc, mécontent du phlogisti<]ue de Stahl, il on formait un à sa manière; lorsqu’il créait un soufre; lorsipie, pour explitiuor la calcination et la réduction des métaux, il avait recours à un agent composé de feu, d’air et de lumière, dans ces didérentes théories, il faisait tout ce qu’on peut attendre de l’esprit; il devançait l'observation ; il arrivait an but sans avoir [la.ssépar les sentiers pénibles de rexpcriencc : c'est qu'il l'avait vu d’en haut, ('t qu'il était descendu pour ralleindre, tandis que d’autres ont à gravir longtemps pour y arriver.
Celui qui a terminé un long ouvrage se repose en y songeant. Ce fut en réfléchissant ainsi sur le grand édifice qui était sorti de scs mains, (juc M. de Buffon projeta d'en resserrer l’étendue dans des sommaires où scs observations, rapprochées de ses principes, et mises en action, offriraient toute sa théorie dans un mouvant tableau. A cette vue il en joignit une autre. L'histoire de la nature lui pai'ul devoir comprendre non-seulement tous les corps,
PAR VICQ l> AZYR. Il
mais aussi toules les iluices et tous les espaces. Pai- ce cpii reste, il espéra qu’il joindrait le présent au passé, et que de oes deux points il se porterait sûrement vers l’avenir. 11 réduisit à cinq grands faits tous les phénomènes du mouvement et de la chaleur du globe; de toutes les substances minérales, il forma cinq monuments principaux; et, présent à tout, marchant d’une de ces bases vers l’autre, calculant leur ancienneté, mesurant leurs intervalles, il assigna aux révolutions leurs périodes, au monde scs âges, à la nature ses époques.
Qu’il est grand et vaste ce projet de montrer les traces des siècles em^ preintes depuis le sommet des plus hautes élévations du globe jusqu’au fond des abîmes, soit dans ces massifs que le leu ps a respectés, soit dans ces couches immenses, formées |)ar les débris des animaux muets et voraces qui pullulent si abondamment dans les mers, soit dans ces productions dont les eaux ont couvert les montagnes, soit dans ces dépouilles antiques de l’élcphant et de l’hippopotame que l’on trouve aujourd'hui sous des terres glacées, soit dans ces excavations profondes, où, parmi tant de métamorphoses, tant de compositions ébauchées, et tant de formes régulières, ot) prend l’idée de ce que peuvent le temps et le mouvement, et de ce que sont l'étcrnilé et la toute-puissance!
Mille objections ont été faites contre cette composition hardie. Mais que leurs auteurs disent si, lorsqu’ils affectent, par une critique aisée, d’en blâmer les détails, ils ne sont pas forcés à en admirer l’ensemble; si jamais des sujets plus grands ont fixé leur attention ; si quelque part le génie a plus d’audace et d’abondajice. .l’oserai pourtant faire un reproche à M. de Ruffon. Lorsqu’il peint la lune déjà refroidie, lorsqu'il menace la terre de la perte de sa chaleur et de la destruction de ses habitants, je demande si cette image lugubre et sombre, si celte fin de tout souvenir, de toute [tensée, si cet éternel silence, n’offrent pas quelque chose d’effrayant à l’esprit? je demande si le désir des succès et des triomphes, si le dévoueqient à l’étude, si le zèle du patriotisme, si la vertu même, qui s’appuie si sèment sur l’amour de la gloire, si toutes ces passions, dont les x'œux sont satrs limites, iront pas besoin d’un avenir sans bornes? Croyons plutôt que les grands noms ne périront jamais; et (jucis que soient nos plans, ne touchons point aux illusions de l’espérance, sans lesquelles, que resterait-il, hélas ! à la triste humanité?
Pendant que iM. de BiilTon voyait chaque jour â Paris sa réputation s’accroitre, un savant méditait à Lpsal le projet d'une révolution dans l'étude de la nature. Ce sa\ant avait toutes les qualités nécessaires au succès des grands travaux, il dévoua tous scs moments à l'observation; l’examen de vingt mille individus sullit à peine â son activité. Il se servit, pour les classer, de méthodes qu'il avait inventées; pour les décrire, d’une langue qui était son ouvrage; pour les nommei', de mots qu'il avait fait revivre, ou que lui-mèmc avait formés. Ses termes furent jugés bizarres; on trouva que son idiome était rude; mais il étonna par la précision doses phrases; il rangea
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tous les êtres sous une loi nouvelle. Plein crenlhousiasine , il semblait qu il eiit un culte à établir et qu’il en fût le prophète. La première de ses formules fut à Dieu, qu’il salua comme le père de la nature. Les suivantes sont aux éléments, à riiomme, aux autres êtres; et chacune d’elles est une énigme d’un grand sens pour qui veut l’approfondir. Avec tant de savoir et de caractère, Linné s’emi)ara de l’enseignement dans les écoles; il eut les suecès d’un grand professeur : M. de Buffon a eu ceux d’un grand philosophe. Plus généreux, Linné aurait trouvé, dans les ouvrages de M. de Buffon, des passages dignes d'étre substitués à ceux de Sénèque, dont il a décoré les frontis[)ices de .«es divisions. Plus juste, M. de Buffon aurait profité des recherches de ce savant laborieux. Ils vécurent ennemis, parce que chacun d eux regarda l'aulrc comme pouvant porter quelque atteinte à sa gloire. Aujourdhui que l’on voit comhien ces craintes étaient vaincs, qu’il me soit permis, à moi, leur admirateur et leur panégyriste, de rapprocher, de réconcilier ici leurs noms, sûr qu’ils ne me désavoueraient pas euxmêmes, s’ils potivaient être rendus au siècle qui les regrette et qu'ils ont tant illustré.
Pour trouver des modèles auxquels M. de Buffon ressemble, c’est parmi les anciens qu’il faut les chercher. Platon, Aristote et Pline, voilà les hommes auxquels il faut qu'on le compare. Lorsqu’il traite des facultés de lame, de la vie, de scs éléments, et des moules qui les forment, brillant, élevé, mais subtil, c’est Platon dissertant à l’Académie; lorsqu’il recherche quels sont les phénomènes des animaux, fécond, mais exact, c’est Aristote enseignant au Lycée; lorsqu on lit scs discours, c’est Pline écrivant ses éloquents préambules. Aristote a parlé des animaux avec l’élégante simplicité (|ue les Grecs ont portée dans toutes les productions de l’esprit. Sa vue ne se borna point à la surface, elle pénétra dans l'intérieur, où il examina les organes. Aussi ce ne sont point les individus, mais les propriétés générales des êtres qu’il considère. Ses nombreuses observations ne se montrent point comme des détails, elles hn servent toujours de preuve ou d’exemple. Ses caractères sont évidents, scs divisions sont naturelles, son style est serré, son discours est plein; avant lui nulle règle n’était tracée; après lui nulle méthode n’a surpassé la sienne; on a fait plus, mais on n'a pas luit mieux, et le précepteur d'Alexandre sera longtemps encore celui de la postérité. Pline suivit un autre plan, et mérita d'autres louanges; comme tous les orateurs cl les poêles latins, il rcchei'cha les ornements et la pompe dans le discours. Ses écrits contiennent, non rexamen , mais le récit de cc (pie l’on savait de son temps. 11 traite de (onles les substanees, il révèle, tous les secrets des arts: tout y est indi(|né, sans que rien y soit approfondi ; aussi l’on en lire souvent des citations, et jamais des principes. Les erreurs que l'on y trouve ne sont point à lui; il ne les adopte point, il les raconte; mais les véritables beautés, qui sont celles du style, lui appartiennent. Ce sont au reste moins les mœurs des animaux que celles des Koinains qu'il expose. Vertueux ami de Titus, mais effraye par les règnes de Tibère et de Aéron,
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ime teinte de mélancolie se mêle à ses tableaux; eliaeim de ses livres reproche à la nature le malheur de l’homme, et partout il respire, comme Tacite, la crainte et rhorreur des tyrans. M. de Buffon, qui a vécu dans des temps calmes, regarde au contraire la vie comme un bienfait; il applique aussi les vérités physiques à la morale, mais c'est toujours pour consoler; il est orné comme Pline; mais, comme Aristote, il recherche, il invente; souvent il va de l’effet à la cause, ce qui est la marche tic la science, et il place I homme au centre de ses descriptions. 11 parle d’Aristote avec respect, de Platon avec étonnement, de Pline avec éloge; les moindres passages d’Aristote lui paraissent dignes de son attention; il en examine le sens, il les discute, il s’honore d'en être l’interprète et le commentateur. Il traite Pline avec moins de ménagement; il le critique avec moins d’égards. Platon, .Aristote et Buffon n’ont point, comme Pline, recueilli les opinions des autres; ils ont répandu les leurs. Platon et Aristote ont imaginé, comme le philosophe français, sur les mouvements des deux et sur la reproduction des êtres, des systèmes qui ont dominé longtemps. Ceux de M. de Buffon ont fait moins de fortune, parce qu'ils ont paru dans un siècle plus éclairé. Si l’on compare .Aristote à Pline, on voit combien la Grèce était plus savante que l’Italie : en lisant M. de Buffon, l’on apprend tout ce que les connaissances physiques ont fait de progrès parmi nous; ils ont tous excellé dans l’art de penser et dans l'art d’écrire. Les Athéniens écoutaient Platon avec délices; Aristote dicta des lois à tout l’empire des lettres; rival de Quintilien, Pline écrivit sur la grammaire et sur les talents de l’orateur. M. de Buffon vous offrit, messieurs, à la fois le précepte et l’exemple. On cherchera dans ses éerits les richesses de notre langage, comme nous étudions dans Pline celles de la langue des Romains. Les savants, les professeurs étudient Aristote; les philosophes, les théologiens lisent Platon ; les orateurs, les historiens, les curieux, les gens du monde préfèrent Pline. La lecture des écrits de AI. de Buffon convient à tous; seul, il vaut mieux que Pline; avec M. Dauhenton, son illustre compétiteur, il a été plus loin qu’.Aristote. Heureux accord de. deux âmes dont l'union a fait la force et dont les trésors étaient communs; rare assemblage de toutes les qualités requises pour observer, décrire et peindre la nature; phénomène honorable aux lettres, dont les siècles passés n’offrent point d'exemple, et dont il faut que les hommes gardent longtemps le souvenir!
S’il m’était permis de suivre ici M. de Buffon dans la carrière des sciences physiques, nous l’y retrouverions avec cet amour du grand qui le distingue. Pour estimer la force et la durée du hois, il a soumis des forêts entières à ses recherches. Pour obtenir des résultats nouveaux sur les progrès de la chaleur, il a placé d’énormes globes de métal dans des fourneaux immenses. Pour résoudre quelques problèmes sur l’action du feu, il a opéré sur des torrents de flammes et de fumée. Il s’est appliqué à la solution des questions les plus importantes â la fonte des grandes pièces d’artillerie; disons! aussi qu’il s’est efforcé de donner plus de perfection aux fers de charrue, travail
ÉLOGE i)l<: BUFI'ON vraimenl lügiie que la pliilosophie le consacre à i'Iuuuaniié. Enliii, eu réunissant les foyers de plusieurs miroirs en un seul, il a inventé Fart qu’employèrent Proelus et Archimède pour embraser au loin des vaisseaux. On doit surtout le louer de n’avoir pas, comme Descartes, refusé d’y croire. Tout ce qui était grand et beau lui paraissait devoir être tenté; il n’y avait d'impossible pour lui que les petites entreprises et les travaux obscurs, qui sont sans gloire comme sans obstacles.
M. de BiilTon fut grand dans l’aveu de ses fautes; il les a relevées dans ses suppléments avec autant de modestie que de franchise, et il a montré par Là tout ce que pouvait sur lui la force de la vérité.
Il s’était permis de plaisanter sur une lettre dont il ignorait alors que M. de Voltaire fût l'auteur. Aussitôt qu'il l'eut appris, il déclara qu'il regrettait d’avoir traité légèrement une des productions de ce grand homme; et il joignit à cette conduite généreuse un procédé délicat, en répondant avec beaucoup d’étendue aux faibles objections de M. de Voltaire, que les naturalistes n'ont pas même jugées dignes de trouver place dans leurs écrits.
Pour savoir tout ce que vaut M. de Bulfon, il faut, messieurs, l’avoir lu tout entier. Pourrais-je ne pas vous le rappeler encore, lorsque dans sa réponse à iM. de la Condamine, il le peignit voyageant sur ces monts sourcilleux que couvrent des glaces éternelles, dans ces vastes solitudes où la nature, accoutumée au plus profond silence, dut dire étonnée de s’entendre interroger pour la première fois! l^’auditoirc fut frappé de cette grande image et demeura pendant quelques instants dans le recueillement avant que d’applaudir.
Si après avoir admiré M. de Buffon dans toutes les parties de .ses ouvrages, nous comparions les grands écrivains dont notre siècle s’honore avec ceux par qui les siècles précédents furent illustrés, nous verrions comment la culture des sciences a influé sur l'art oratoire, en lui fournissant des objets et des moyens nouveatix. Ce qui distingue les écrivains philosophes, parmi lesquels celui que nous regrettons s’est acquis tant de gloire, c'est qu’ils ont trouvé dans la nature même, des sujets dont les beautés seront éternelles; c’est «ju’ils n’ont montré les progrès de l’esprit que par ceux de la raison, qu’ils ne se sont servis de l'imagination qu’autant qu'il fallait pour donner des charmes à l’étude; c’est qu'avançant toujours et se perfectionnant sans cesse, on ne sait ni à t|uelle hauteur s’élèveront leurs pensées, ni quels espaces embrassera leur vue, ni quels effets produiront un jour la découverte de tant de vérités et l'abjuration de tant d'erreurs.
Pour suffire à d’aussi grands travaux, il a fallu de grands talents, de longues années, et beaucoup de repos. A Montbard, au milieu d'un jardin orné, s’élève une tour antique : c’est là que M. de Buffon a écrit l'histoire de la nature; c’est de là que sa renommée s’est répandue dans l'univers. Il y venait au lever du soleil, et nul importun n’avait le droit de l'y troubler. Le calme du matin, les premiers chants des oiseaux, l'aspect varié des campagnes, tout ce qui frappait ses sens, le rappelait à son modèle. Libre, indé-
VAW VICQ D AZVIl. I5
pendant, il errait dans les allées; il précipitait, il nindérail, il suspendait sa marche, tantôt la tête vers le ciel, dans le mouvement de l'inspiration et satisfait de sa pensée; tantôt recueilli, eherehanl, ne Irouvant pas, ou prêt à pro3uire; il ccrivail, ij elfaçail, il écrivait de nouveau pour effacer encore; rassemblant, accordani avec le même soin, le même goût, le même art, toutes les parties du discours, il le prononçait à diverses reprises, se corrigeant à chaque fois; et content enlln de ses efforts, il le déclamait de nouveau pour lui-même, pour son plaisir, et comme pour se dédommager de ses peines. Tant de fois répétée, sa belle prose, comme de beaux vers, se gravait dans sa mémoire; il la récitait à ses amis; il les engageait à la lire eux-méraes fi haute voix en sa présence; alors il l’écoutait en juge sévère, et il la travaillait sans relâche, voulant s’élever à la perfection que l'écrivain impatient ne pourra jamais atteindre.
Ce que je peins faiblement, plusieurs en ont été témoins. Cne belle physionomie, des cheveux blancs, des attitudes nobles, rendaient ce spectacle impo.sant et magnifique; car s’il y a quelque chose au-dessus des productions du génie, ce ne peut être que le génie lui-nièmc, lorsqu’il compose, lorsqu’il crée, et que dans ses mouvements sublimes il se rapproche, autant qu'il se peut, de la Divinité.
Voilà bien des titres de gloire. Quand ils seraient tous anéantis, x\I. de Buffon ne demeurerait pas sans éloge. Parmi les monuments dont la capitale s’honore, il en est un que la muniliccnce des rois consacre à la nature, où les productions de tous les règnes sont réunies, où les minéraux de la Suède et ceux du Potosc, où le renne et l'éléphant, le pingoin et le kamichi .sont étonnés de se trouver ensemble : c’est M. de Buffon qui a fait ces miracles; c’est lui qui, riche des tributs offerts à sa renommée par les souverains, par les savants, par tous les naturalistes du monde, porta ces offrandes dans les cabinets confiés à ses soins. Il y avait porté les plantes que Tournefort et Vaillanlavaient recueillies et conservées ; mais aujourd'hui ce que les fouilles les plus profondes et les voyages les plus étendus ont découvert de plus curieux eide plus rare, s'y montre rangé dans un petit espace. L’on y remarque surtout ces peuples de quadrupèdes et d’oiseaux qu’il a si bien peints; et, se rappelant comment il en a parlé, chacun les considère avec un plaisir mêlé de reconnaissance. Tout est plein de lui dans ce temple, où il assista, pour ainsi dire, à son apothéose; à l'entrée, sa statue, que lui seul fut étonné d’y voir, atteste la vénération de sa patrie, qui, tant de fois injuste envers ses grands hommes, ne laissa, pour la gloire de M. de Buffon, rien à faire à la postérité.
La même magnificence se déploie dans les jardins. L’école, l’amphithéâtre, les serres, les végétaux, reneeinte elle-même, tout y est renouvelé, tout s’y est étendu, tout y porte l’empreinte de ce grand caractère qui, repoussant les limites, ne se plut jamais que dans les grands espaces et au milieu des grandes conceptions. Des collines, des vallées artificielles, des terrains de diverses natures, des chaleurs de tous les degrés, y servent à la culture des plantes de fous les pays. Tant de richesses et de variété rappellent l’idée de
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ces mollis fameux de l Asic, dont la cime est glacée, tandis que les vallons situés à leur base sont brûlants, et sur lesquels les températures et les productions de tous les climats sont rassemblées.
Une mort douloureuse et lente a terminé cette belle vie. A de grandes souffrances M. de Buffon opposa un grand courage. Pendant de longues insomnies, il se félicitait d’avoir conservé cette force de tête, qui, après avoir été la source de .ses inspirations, l'entretenait encore des grands objets de la nature. Il vécut tout entier jusqu’au moment où nous le perdîmes. Vous vous souvenez, messieurs, de la pompe de ses funérailles ; vous y avez assisté avec les députés des autres académies, avec tous les amis des lettres et des arts, avec ce cortège innombrable de personnes de tous les rangs, de tous les états, qui suivaient en deuil, au milieu d’une foule immense et consternée. Un murmure de louanges et de regrets rompait quelquefois le silence de l’assemblée. Le temple vers lequel on marchait ne put contenir cette nombreuse famille d un grand homme. Les portiques, les avenues demeurèrent remplis; et tandis que Ion chantait l’hymne funèbre, ces discours, ces regrets, ces épanchements de tous les coeurs ne furent point interrompus. Enfin, en se séparant, triste de voir le siècle s’appauvrir, chacun formait des vœux pour que tant de respects rendus au génie fissent germer de nouveaux talents et préparassent une génération digne de succéder à celle dont on trouve parmi vous, messieurs, les titres et les exemples.
.l’ai parlé des beautés du style et de l'étendue du savoir de M. de Buffon. Que ne peut s’élever ici, messieurs, pour peindre dignement ses qualités et ses vertus, et pour ajouter beaucoup à vos regrets, la voix des personnes respectables dont il s’était environné! Que ne peut surtout se faire entendre la voix éloquente d une vertueuse amie, dont les tendres consolations, dont les soins affectueux, elle me permettra de le dire, dont les hommages ont suivi cet homme illustre jusqu’au tombeau ! Elle peindrait l’heureuse alliance de la bonté du cœur et de la simplicité du caractère avec toutes les puissances de 1 esprit! elle peindrait la résignation d un philosophe souffrant et mourant sans plainte et sans murmure! Cette excellente amie a été témoin de ses derniers efforts; elle a reçu scs derniers adieux; elle a recueilli ses dernières pensées. Qui mérita mieux qu’elle d’étre dépositaire des dernières méditations du génie? Que ne peut encore s’élever ici la voix imposante d’un illustre ami de ce grand homme, de cet administrateur qui tantôt, dans la retraite, éclaire les peuples par ses ouvrages, et tantôt, dans l’activité du ministère, les rassure par sa présence et les conduit par sa sagesse! Des sentiments communs d’admiration, d’estime et d’amitié, rapprochaient ces trois âmes sublimes. Que de douceurs, que de charmes dans leur union ! Étudier la nature et les hommes, les gouverner et les instruire, leur faire du bien et se cacher, exciter leur enthousiasme et leur amour : ce sont presque les mêmes soins, les mêmes pensées; ce sont des travaux et des vertus qui se res.semblent.
Avec quelle joie M. de Buffon aurait vu cet ami, ce grand ministre, rendu
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|>iir le meilleur des rois aux vœux de Ions, au moment où les représentants du plus généreux des peuples vont traiter la grande affaire du salut de l’État; à la veille de ces grands jours où doit s’opérer la régénération solennelle du eorps politique; où de ruiuon, naitront l'amour et la force; où le père de la patrie reeueilicra ces fruits si <loux de sa bienfaisance, de sa modération et de sa justice ; où son auguste eompagtie, mère sensible et tendre, si profondément oceiqjée des soins qu’elle ne cesse de prodiguer à ses cid’ants, verra se préparer pour eux, avec la prospérité commune, la gloii e et le bonbeur! Dans cette époque, la plus intéressante de notre bi$toirc, qui peindra Louis W I protégeant la liberté près de son li ônc, comme il l’a défendue au delà des mers; se |)laisanl à s entourer do ses sujets; chef d’une nation éclairée, et régnant sur un peuple de cilojens; roi par la naissance, mais de l)lus, par la bonté de son cœur et par sa sagesse, le bienfaiteur de scs peuples et le l estaurateur de ses États?
Qu il niest doux, messieurs, de pouvoir réunir tant de justes hommages à celui de la reconnaissance que je vous dois! E'x\cadémie française, fondée par un roi ipii fut lui-mème un grand homme, forme une républiipie riche de tant de moissons de gloire, laineuse par tant de conquêtes, et si célèbre par vos propres travaux, que peu de personnes sont dignes d’ètrc admises à partager avec vous un héritage transmis jiar tant d'aïeux illustres; mais voulant embrasser, dans toute son étendue, le champ de la pensée, vous appelez à vous des colonies composées d'hommes laboiaeux dont vous éclairez le zèle, dont vous dirigez les travaux, et parmi lesquels j’ai osé former le vœu d'ètre placé. Ils vous apportent ce que le langage des sciences et des arts contient d’utile aux progrès dès lettres; et ce concert de tant de voix, dont chacune révèle quelques-uns des secrets du grand art qui préside .à la culture de l’esprit, est un des plus beaux monuments que notre siècle puisse offrir à radmiration de la postérité.
RÉPONSE
DE M. DE SAINT-LAMBER’r,
DIUECTECR DE l’ ACADÉMIE,
AU DISCOURS DE M. VICQ D’AZAIl.
Mo.nsielr,
11 y a long-temps que l'Académie s’honore par les hommages qu’elle aime à rendre aux talents qu’elle ne possède pas, et aux travaux qui lui sont étrangers; elle sait ipielles qualités sont nécessaires à ceux qui se consacrent à la recbei’clie de la vérité, et que, dans tous les genres, il n'y a qu’une raison 1. 2
18 RKPO,\SI<:
siipci'ioinc <nii puisse npporlor de nouvelles lumières à lu raison universelle.
Dans le siècle passé, où l'arl était arrivé à sa pei'fcction, mais où la science avait encore tant de pas à faire, il s'était élevé entre l’iin et l’autre des barrières qu'on n'essayait pas de francliir. Des asiles séparés étaient destinés à ceux (pii étudiaient la nature, et à (’eux (jui voulaient la peindre; on ne passait lias de l'un à l'autre. Les grands artistes qui devaient la eonnaissance approfondie des arts au pliilosoplie de Stagirc, ne se doutaient pas encore de toutes les obligations qu'ils auraient un jour à la pbilosopbie.
Le sage Fontenellc, (|ui bcureuseinent ne s'était annoncé que par des talents agrèaiblcs, prêta des ebarines à quelques parties des sciences; il en inspira le goût aux lecteurs même les jilus frivoles, et bientèit, citoyen de deux républiques opposèics, il en ra|)|»rocba les esprits; il apprit aux uns et aux autres à réunir leurs riebesses dilférenles. La connaissance de la nature devint, pour la poésie, une source de beautés nouvelles. L’auteur de la llenriade orna ce poëinc pbilosopliicpie, et plusieurs de. ses ouvrages, des découvertes de iNevvton. Les sociétés savantes iierdirimt ipudipie chose de leur ancienne austérité; il n'-gna dans leurs écrits une éloipicnce noble, simple et modeste, comme doit être celle des hommes (pii ne veulent parler qu'à la raison. Knlin, l'auteur do la pn-face immortelle de riincyclopédic, l'auteur de l'Histoire naturelle, décorèrent de leurs noms la liste de l'Académie, et le génie des arts fut llatté de s'asseoir à côté du génie tpii avait enrichi sou siècle de nouvelles vérités.
V^ous avez, monsieur, fait faire des progrès à une science qui, dans tous les pays et dans tous les âges, a rencontré plus d'obstacles que d'encouragements. L'homme veut vivre, et vivi'C heureux. Pour prévenir ou soulager les maux auxquels sa faible machine est condamnée, pour (irévenir ou consoler les chagrins (pi'il doit aux passions vicieuses ou trop exaltées, l'étude de l'homme physique et moral devrait être la jilus assidue de .scs études. Il semble que ceux qui ont sur nous quelque empire, devraient nous répéter sans cesse ces mots de l’oracle de Delphes : connuis-lui. Dépendant les préjugés de toute espèce se sont o|)posés long-tenqis à cette connaissance; et ce (pie la superstition et l'autorité ont pciit-èlrc le plus défendu à l'homme, c'est de se connaitre.
L'ancienne et la moderne Asie ont })orté jusqu’au culte le respect pour les morts. Chez les (jrecs, négliger de les inhumer était un crime quchjucfois puni par la perte de la vie. H y a encore des sectes religieuses où les prêtres, (jui veulent conserver du moins l'empire des tombeaux, en défendent l'entrée à l'anatomie. Ce n’est même que depuis (piclqucs siècles qu’on lui abandonne les cadavres de deux espèces d'hommes, (pii, à la vérité, ne sont pas rares dans nos sociétés mal ordonnées : des criminels et des misérables.
Quel est donc eet instinct mal raisonné (pii nous attaehc si fortement aux restes inanimés de notre être'.'’ Et pouixpioi la société n'cncourage-t-elle pas une science dont la nature a rendu l'étude rebutante?
DE SAINT-LA.MJÎEIIT. iü
Ces membres Hêtris et livides qu'il faut observer de si près, et si longtemps, blessent cruellement nos sens; il faut vaincre le dcgoiil qu’ils nous donnent; et cette victoire, dilïiciie à tous les hommes, est pour quelquesuns d'eux impossible.
Veut-on interroger, dans les animaux, la nature vivante? Ces êtres, qui sont souvent les %ictimcs de notre intérêt ou de notre amusement, et qui alors ne nous inspirent qu’une faible pitié, nous font éprouver une pitié déchirante lorsqu il faut diviser leurs membres sensibles, entendre leurs gémissements continus, voir tous leurs mouvements exprimer la plainte, et cependant prolonger et ranimer leurs douleurs.
Quelle passion peut donc surmonter des émotions si terribles? Cette curiosité qui, dans les hordes sauvages, fait ebereber à l’homme quelques connaissauecs utiles à sa conservation, et qui, dans les sociétés policées, lait chercher a un petit nombre d hommes, des vérités qui seront utiles à tous les siècles.
Cet amour de la vérité, ce besoin irrésistible de la découvi-ir, est la passion dominante des vrais philosophes; elle s’empare de leur âme; elle change ou dirige leur caractère; elle fait taire les autres passions, et même ce désir vague «le la renomniéc, ce be.soin d'occuper de soi l'àgc présent, qui a si souvent écarté riiomme des routes de ta raison et de la vertu.
C'est cette passion, monsieur, cpii vous a conduit dans vos travaux.
\ ous êtes peut-être celui des anatomistes qui a le plus comparé I homme avec lui-même, c’est-à-dire, ce qu’il est dans ses dilférents âges. Vous avez fait une étude heureuse de plusieurs des organes de nos sens. Personne n avait vu aussi bien que vous cette correspondance établie par la nature entre ces organes extérieurs, qui sont les instruments de l’ànie, et ces organes intérieurs, (pii sont le principe de la sensibilité et de la vie.
\ ous avez découvert, dans plusieurs espèces d’animaux, des muscles, des ressorts inconnus avant vous. Les bornes que je dois prescrire à ce discours ne me permettent pas de m’étendre sur tous les succès de vos recherches ingénieuses, et j'y ai regret; l’exposition de ses découvertes est l’éloge du philosophe, connue le récit de scs actions est l'éloge de 1 homme de bien. Mais vos découvertes, monsieur, dc'jà si connues des savants, seront déposées dans le beau monument que vous érigez à la science de l'anatoniie. C’est avec le même regret (pic je ne dis rien des excellents articles dont vous avez enrichi rEucyclopédic, et de plusieurs mémoires sur dilférentcs parties de rilisloire naturelle, qui, avant l’àge de 25 ans, vous avaient mérité une jdace à l’Académie des scicnecs.
Le désir d’être utile, (|ui s'est allié eu vous à l’amour de la vérité, pour vous soutenir dans vos travaux, les a (juelquefois interrompus; vous avez enqdoyé une jiartie de votre temps à faire des démarches et des écrits pour hâter l’établissement do la Société royale de médecine. Le projet que vous proposiez, de concert avec M. de Lassonc, fut adopté promptement par un ministre dont le génie, les connaissances immenses, toutes les actions, toutes
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les pensées, tons les vœux n'oiueu qu'un but: le bonlicur de sa paliâe et du monde.
Il savait, que donner aux hoinnics la l’acilité de se connnuniquer leurs idées, c’est bâter dans tous les genres la niai-clie de l’esprit humain. La correspondance de la Société royale avec les plus habiles médecins de l’Europe, a l'ait mieux eonnailrc les influences que pouvaient avoir sur la santé l'air (pic nous respirons, le sol ipic nous cidtivons, nos aliments, les ditt'érents enqilois de notre vie. Elle a éclairé sur les symptihries, la marche, les retours de jilusieurs maladies, elle apprit à dcmasipier l’enqiirisme le plus artilicicux; enlin cette science, à ipii la pusillanimité infirme demande trop, à (pu l'ignoi anee robuste refuse tout, a fait des progrès comme toutes les autres sciences; elle ne nous promet plus de miracles, elle a augmenté le nombre de ses secours, elle sait mieux qu elle ne le savait autrefois nous servir, se délier d’elle-mémc, et, quand il le faut, nous livrer à la nature.
Quel autre que celui qui avait eu tant de part à rélablisscmcnt de la Société royale, (ptel autre que celui dont le public aimait la manière d’écrire et respectait les connaissances, devait être le secrétaire de cette nouvelle académie'? Les acclamations de ceux ipii allaient vous entendre dans les salles où vous avez long temps honoré la place de professeur, ces acclamations votis apiielaient à une place où il faut réunir le double mérite des lumières et de l'éloquence.
Il n'est pas permis à celui qui est chargé de faire l’extrait des savants ouvrages de scs confrères, de n'avoir que des connaissances superliciellcs ; c'est un juge et un juge favorable; il faut ipte sa justice et sa bienveillance soient éclairées. Iæs savants écrivent soiivpiit pour leurs égaux. L'auteur d'un extrait écrit toujours pour le publie; il doit, en abrégeant, rendre plus évidentes les vérités et les erreurs; on exige <pi'il ré-pandc un grand jour sur un espace borné, qu’il épargne le temps aux hommes instruits, et une attention pénible à ceux qui veulent s instruire.
I.a place de secrétaire des sociétés savantes impose encore un genre d’ouvrage que Fontcnellc a porté à sa perfection; ce sont les éloges historiques : l'auteur est un philosophe qui raconte, et non pas un orateur (pii veut émouvoir; toute exagération lui est défendue; on lui demande des détails choisis et de la vérité; on veut qu’il dessine correctement ses personnages, et non qu'il les peigne avec des couleurs vives et brillantes; mais plus il s'interdit les figures et les mouvements de l'art oratoire, plus il doit se parer de toutes les richesses de la raison. 11 faut qu’on rcinanpie la justesse et la nouveauté de ses pensées plus que le boidicur de scs expressions; enfin, les réflexions sont le genre d’ornements qui lui est permis, et, comme tous les ornements, elles ne doivent pas être prodiguées; il doit savoir analyser les esprits et connaître le ctrur humain. Le lecteur aime à trouver dans ces vies abrégées le caractère des savants cl le degré d'estime (pii leur est dù; il veut vivre un moment avec eux, et voir quelles passions ont étendu ou borné leurs talents. Voilà, monsieur, une partie du
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nioi ilc des éloges de 1 illuslrc seeiélaire aclucl de l'Aeadéiiiic des sciences et des vôtres,
AA)s éloges sont aussi l'Iiisloire de la science et des progrès qu elle a faits de nos jours. Ce qui la caractérise dans ce siècle, c'est d'avoir |)crl'ectionné les instrunienls dont elle peut faire usage; c'est d'en avoir inventé de nouveaux; c’est d'avoir créé des agents, sans Icscptels l'industrie et la curiosité luunainc auraient des bornes trop resserrées ; c'est avec les secours de ces instruincnts qu elle a découvert un nouvel astre planétaire, et mieux connu les autres; c'est par un art tout nouveau ipj'elle a donné un nouveau degré d'intensité au froid et à la cbaleur. Le diamant s'évapore, le merctirc est glacé, la foudre est enlevée à la nue; enlin, c’est par des agents de son invention que la doctrine des quatre éléments est reconnue une erreur : riiommc les divise, les réunit et les ebange.
L empire de la science n est plus un vaste désert où l'on trouvait quelques sentiers pénibles, marqués par les ])as des géants; c'est un pays cultivé, semé de toutes parts de roules faciles qui conduisent de l une à l'autre, et que les babitants peuvent parcourir sans fatigue. Dans les siècles à veitir, ceux qui reculeront les limites de cet empire seront peut-être des hommes moins extraordinaires que leurs prédécesseurs. Avec le secours des agents nouveaux, des instruments perfectionnés, quiconque observera la nature verra toml)er queltpies-uns de ses voiles.
Eli ! sans celte réflexion, pourrait-on se consoler de la perte des grands hommes tels (|ue celui que regrettent nos Académies, la France, et l Europe entière? .M. de Bufl'on est un de ces génies rares, que toutes les sortes d'esprit peitvcnt admirer. J.’analyse éloijuente que vous venez de faire, de ses ouvrages me dispense d'en parler avec quelque étendue; mais qu'il me soit permis de m'arrêter un moment sitr le genre de philosophie et de lieaiités qui en font le caractère.
Après avoir vu louicequ'avaient écrit les naturalistes anciens et modernes, après avoir fait lui-même be.aueoup d'expériences, après avoir médité longtemps sur une multitude de faits isolés, M. de Bulîon en saisit les rapports, s'éleva à des idées générales, et donna la théorie de la terre; elle fut suivie de riiistoire de l'bomme et des animaux, et il enrichit partout cet ouvrage de grandes vues et des vérités de la philosophie. Dans la peinture, de l'enfance, il expose la manière dont nous recevons nos idées, roriginc de nos passions, de notre raison; et son st)lc, noble et touchant, jette sur la description de ce premier âge rinlérèl le plus doux et le plus tendre.
Feint-il la révolution qui se. fait à l'àge de la puberté dans notre organisation, il n'oublie pas celle qui se. lait dans le caractère; l’ànie est changée, avec les organes : la peinture de ce moment est vive et animée; la philosophie y répand la décence.
1., homme jouit de ses forces physiques et de sa raison; ses passions et ses muscles ont leur énergie; cl B. de Bufl'on peint cet âge viril avec les lumières (1 un pliilnsoplic profond dans la connaissance du cceur humain.
22 RÉPONSE
Enfin, après une durée que le chagrin abrège presque toujours, l’homme éprouve des pertes physiques et morales; et le tableau de sa décadence est un de ceux où il y a le plus d'idées fines, neuves et consolantes.
Cet homme que vous avez vu dans tous les âges, on vous le montre dans tous les climats; vous aimez à le suivre sous les zones torrides, glacées, tempérées, et à voir le ciel qui renvironne, le sol qui le nourrit, déterminant sa couleur, ses traits, ses habitudes, sans cependant altérer ses penchants qui sont partout les mêmes, et que la philosophie et les lois peuvent diriger vers le bonheur de l’espèce entière.
Vous trouverez dans tous ces tableaux la coideur propre au sujet, et ce mérite se lait plus remarquer encore dans d'autres parties de l'Histoire naturelle.
Quelle simplicité noble et touchante dans les descriptions de ces animaux, compagnons sensibles de nos travaux, de nos jeux, et de nos dangers! M. de Bullon nous inspire pour eux une reconnaissance mêlée d’une sorte d estime, et je ne sais quoi de tendre que l'égoïsme lui-même ne se défend pas toujours d’éprouver.
Quelle énergie facile et sublime dans le tableau de ce tigre odieux à tous les êtres, ne vojant que sa proie dans tout ce qui respire, et ne jouissant du sentiment de ses forces que par l’étendue de ses ravages !
Le style de M. de Rulï'on a plus de grandeur et de majesté dans la description du lion, que la nécessité force à la guerre; mais ennemi sans fraude, pardonnant souvent à la faiblesse, et quelquefois martyr de la reconnaissance.
On relit, on médite la description de cet animal si puissant et si ingénieux, qui entend nos langages, qui conçoit l’ordre de nos sociétés et en distingue les rangs, qui montre même l'idée et le sentiment de la justice : le style de cette description n’est point élevé, il est élégant et simple, c’est le portrait d’un sage.
Celui qui a dessiné avec des traits si fiers et si sublimes le lion et le tigre, est-il le même qui a peint avec des traits si doux et des couleurs si aimables la beauté et la grâce de la gazelle, le retour du printemps et de l’amour, le chant de la fauvette et les caresses de la colombe?
Dans ces descriptions, 31. de Ruflbn saisit toujours ce ([u’il y a de plus particulier dans le caractère des animaux; il le fait ressortir, et chacun de ses portraits a de la physionomie; il y mêle toujours ipielque allusion à l'homme; et l’homme, qui se cherche dans tout, lit avec plus d’intérêt l'histoire de ces êtres, dans lesquels il retrouve scs passions, ses cpialités et ses faiblesses.
AI. de Bulfon explique l'origine physique des idées, des sentiments, de la mémoire, de l’imagination des animaux, avec la même philosophie qu’il a montrée dans l'iiistoire de l'homnie; c’est à la perfection d'un sens, ou à l’imperfection d’un autre, qu'il attribue, autant qu’à l'organisation, leur genre (|e vie, leur caraclêre, le degré et l’i spèce de leur iniciligence. Après