‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de CuvierChapitre 16 sur 93 · C2 DISCOURS DE M. DE BUFFON · texte numérisé non relu

C2 DISCOURS DE M. DE BUFFON

toujours présenter riiéroïsmc sous les traits de Fespèce luimaine encore informe? que prouve cette présence éternelle des acteurs d’Homère sur notre scène, sinon la puissance immortelle d’un premier génie sur les hommes? Quelque sublime que soient les ouvrages de ce père des poêles, ils lui font moins d honneur que les productions de ses descendants, qui n’en sont que les gloses brillantes ou de beaux commentaires. Nous ne voulons rien ôter à leur gloire; mais, après trente siècles des memes illusions, ne doit-on pas au moins en changer les objets?

Les temps sont enfin arrivés. Un d’entre vous, messieurs, a osé le premier créer un poème pour sa nation, et ce second génie influera sur trente autres siècles : j’oserais le prédire; si les bommes, au lieu de se dégrader, vont en SC perfectionnant; si le fol amour de la fable cesse enfin de l’emporter sur la tendre vénération que riiomme sage doit à la vérité, tant que l’empire des lis subsistera, la Henriade sera notre Iliade : car, à talent égal, quelle comparaison, dirai-je à mon tour, entre le bon grand Henri et le petit Ulysse ou le fier Agamcmion, entre nos poleiitals et ces rois de village, dont toutes les forces réunies feraient à peine un détachement de nos armées? Quelle différence dans l’art même! ti’est-il pas plus aisé de monter l iniaginalion des hommes que délever leur raison, de leur montrer des mannequins gigantesques de héros fabuleux, que de leur présenter les portraits ressemblants de vrais hommes vraiment grands?

Enfin, quel doit être le but des représentations théâtrales, quel peut en être l’objet utile, si ce n'est d’échaull'er le cœur et de frapper l àine entière de la nation par les grands exemples et par les beaux modèles qui l’ont illustrée? Les étrangers ont, avant nous, senti celte vérité. Le Tasse, Milton, le Camoëns se sont écartés de la roule battue; ils ont su mêler habilement l’intérêt de la religion dominante à l’intérêt national, ou bien à un intérêt encore plus universel. Presque tous les dramatiques anglaisent puisé leurs sujets dans riusloire de leur pays; aussi la plupart de leurs pièces de théâtre sont-elbis appropriées aux mœurs anglaises; elles ne présentent que le zèle pour la liberté, que l’amour de 1 indépendance, que le cordlit des prérogatives. En France, le zèle pour la patrie, et surtout l’amour de notre roi, joueront à jamais les rôles principaux; et, quoique ce sentiment n'ait pas besoin d étre confirmé dans des cœurs français, rien ne peut les remuer plus délicieusement que de mettre ce sentiment en action , et de l’exposer au grand jour, en le faisant paraître sur la scène, avec toute sa noblesse et toute son énergie. C’est ce qu’a fait M. de Belloy; c’est ce que nous avons tous senti avec transport à la représentation du Siège de Calais : jamais applaudissements n’ont été plus universels ni plus multipliés.... Mais, monsieur, l’on ignorait, jusqu’à ce jour, la grande paît qui vous revient de ces applaudissements. M. de Belloy a dit à ses amis qu’il vous devait le choix de son sujet, qu’il ne s'y était arrêté que par vos conseils. Il parlait souvent de cette obligation; avons-nous pu mieux acquitter sa dette, qu’en vous priant, monsieur, de prendre ici sa place?

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