DE M. DE BUFFON. S
01 donne autrenicnl; nous sommes presque toujours au-dessus ou au-dessous de ceux que nous avons à célébrer. Néanmoins il faut être de niveau pour St ien connaître; il faudrait avoir les mêmes talents pour se Juger sans tnépiise. Par exemple, j ignore le grand art des négociations, et vous le posse( ez; vous lavez exercé, monsieur, avec tout succès, je puis le dire. Mais t m est impossible de vous louer par le détail des choses (|ui vous flatteraient e P us, je sais seulement, avec le public, que vous avez maintenu pendant pusieuis années, dans des temps difllciles, l’intimité de runion entre les t eux plus grandes puissances de l’Europe; je sais que, devant nous représente! auprès d une nation Mère, vous y avez porté cette dignité qui se fait t'fiiénilé qu on aime d’autant plus qu’elle se dégrade moins, idèle aux intérêts de votre souverain, zélé pour sa gloire, jaloux de l’hon- •leui de la France, sans prétention sur celui de l’Espagne, sans mépris des «sages étrangers, connaissant également les différents objets de la gloire des deux peuples, vous en avez augmenté l’éclat en les réunissant.
Représenter dignement sa nation sans choquer l’orgueil de l’autre; maintenir ses intérêts par la simple équité, porter en tout justice, bonne foi, discrétion; gagner la confiance par de si beaux moyens; l’établir sur des titie» plus grands encore, sur I exercice des vertus, me parait un champ d honneur si vaste, qu en vous en ôtant une partie pour la donner à votre noble compagne d ambassade, vous n’en serez ni jaloux, ni moins riche. Quelle part n a-t-elle pus eue à tous vos actes de bienfaisance ! votre rnéluoiic et la sienne seront a jamais consacrées dans les fastes de l’humanité, par le seul trait que je vais rappeler.
Ea stérilité, suivie de la disette, avaient amené le fléau de la famine jusque dans la ville de Madrid. Le peuple mourant levait les mains au ciel pour avoir du pain. Les secours du gouvernement, trop faibles ou trop lents, ne diminuaient que dun degré cet excès de misère : vos coeurs compatissants Vous la firent partager. Des sommes considérables, même pour votre fortune, furent employées par vos ordres à acheter des grains au jilns haut prix, pour les distribuer aux pauvres. Les soulager en tout temps , en tout pays, eesl professer I amour de riiumanité, c’est exercer la première et la plus haute de toutes les vertus. V^ous en eûtes la seule récompense qui soit digne d elle : le soulagement du peuple fut assez senti , pour qu’au Puado , sa morne tristesse, à l’aspect de tous les autres objets, sc changeât tout à coup en signes de joie et en cris d'allégresse â la vue de ses* bienfaiteurs; plusieurs fois, tous deux applaudis et suivis |»ar des acclamations de reeon- «aissanee, vous avez joui de ce bien, plus grand que tous les autres biens, f e ce bonheur divin que les cœurs vertueux sont seuls eu état do sentir.
^ ous lavez rapporté parmi nous, monsieur, ce cœur plein d’une noble onte. .le pourrais appeler en témoignage une province entière qui ne démentiiait pas mes éloges; mais je ne puis les terminer sans parler de votre amou! [lour les lettres, et de votre prévenance pour ceux qui les cultivent, est donc avec un sentiment unanime que nous applaudissons à nos pro-
près suffrages. En nous nommant un eonl'rérc, nous acquérons un ami ; soyons toujours, comme nous le sommes aujourd'hui , assez heureux dans nos choix, pour n’en faire aucun qui n'illustre les lettres.
Les lettres! chers et dignes objets de ma passion la plus constante, que j’ai de plaisir à vous voir honorées! que je me féliciterais si ma voix pouvait y contribuer ! iMais c’est à vous, messieurs, (|ui maintenez leur gloire, à en augmenter les honneurs : je vais seulement tâcher de seconder vos vues , en proposant aujourd’hui ce qui depuis longtemps fait l’objet de nos vœux.
Les lettres, dans leur état actuel, ont plus besoin de concorde que de protection; elles ne peuvent être dégradées que par leurs propres dissensions. L’empire de l’opinion n'cst-il donc pas assez vaste pour que chacun puisse y habiter en repos? Pourquoi se faire la guerre? Eh! messieurs, nous demandons la tolérance : accordons-la donc, cxerçons la pour en donner l’exemple. Ne nous identifions pas avec nos ouvrages ; disons qu'ils ont passé par nous, mais qu’ils ne sont pas nous; séparons-en notre existence morale; fermons l’oreille aux aboiements de la critique; au lieu de défendre ce que nous avons fait, recueillons nos forces pour faire mieux; ne nous célébrons jamais entre nous que par l’approbation; ne nous blâmons que par le silence; ne faisons ni tourbe, ni coterie; et que chacun, poursuivant la route que lui fraie son génie, puisse recueillir sans trouble le fruit de son travail. Les lettres prendront.alors un nouvel essor, et ceux ((ui les cultivent, un plus haut degré de considération; ils seront généralement révérés par leurs vertus, autant (lu'admircs par leurs talents.
Qu’un militaire du haut rang, un |»rélat en dignité, un magistrat en vénération *, célèbrent avec pompe les lettres et les hommes dont les ouvrages marquent le plus dans la littérature; qu’un ministre affable et bien intentionné les accueille avec distinction, rien n’est plus convenable; je dirais rien de plus honorable pour eux-mèmes , parce que rien n’est plus patriotique. Que les grands honorent le mérite en public, qu’ils exposent nos talents au grand jour, c’est les étendre et les multiplier ; mais qu’entre eux les gens de lettres se suffoquent d’encens ou s’inondent de fiel, rien de moins honnête, rien de plus préjudiciable en tout temps, en tout lieu. Rappelons-nous rexcm])le de nos premiers maîtres; ils ont eu l’ambition insensée de vouloir faire secte. La jalousie des cliefs, l’enthousiasme des disciples, ro|)iniàtretc des sectaires, ont semé la discorde et produit tous les maux qu’elle entraîne à sa suite. Ces sectes sont tombées comme elles étaient nées, victimes de la même passion qui les avait enfantées, et rien n’a survécu : l’exil de la sagesse, le retour de l’ignorance, ont été les seuls et tristes fruits de ces chocs de vanité, (|ui, même par leurs succès, n’aboutissent qu’au mépris.
Le digne académicien auquel vous succédez, monsieur, peut nous servir de modèle et d’exemple par son respect constant pour la réputation de ses
' Je 5Iales!iti'l)cs, ü sa léceptioii à i’Aeadéinic, venait de laire an lics-bcaii discour s à rtroiiueui' des gens de lettres.
DE M. DE RUFFON. 61
confrères, par sa liaison intime avec ses rivaux ; M. de Belloy était un liomme de paix, amant de la vertu, zélé pour sa patrie, enthousiaste de cet amour national rjui nous attache à nos rois. Il est le premier qui l'ait présenté sur la scène, et qui, sans le secours de la fiction, ait intéressé la nation pour elle-inèmc par la seule force de la vérité de riiistoire. Jusqu'à lui presque toutes nos pièces de théâtre sont dans le costume antique, où les dieux méchants, leurs ministres fourbes, leurs oracles menteurs, et des rois cruels jouent les principaux rôles; les perfidies, les superstitions et les atrocités remplissent chaque scène. Qu’étaient les hommes soumis alors à de pareils tyrans.’ Comment, depuis Homère, tous les poëtes se sont-ils servilement accordés à copier le tableau de ce siècle barbare? Pourquoi nous exposer les vices grossiers de ces peuplades encore à demi sauvages, dont nième les vertus pourraient produire le crime? Pourquoi nous présenter des scélérats pour des héros, et nous peindre éternellement de petits oppresseurs d’une ou deux bourgades comme de grands monarques? Ici l’éloignement grossit donc les objets plus que dans la nature il ne les diminue. J admire cet art illusoire qui m'a souvent arraché des larmes pour des victimes fabuleuses ou coupables; mais cet art ne serait-il pas plus vrai, plus utile, et bientôt plus grand, si nos hommes de génie l’appliquaient, comme W. de Belloy, aux grands personnages de notre nation?
Le siège de Calais et le siège de Troie! quelle comparaison! diront les gens épris de nos poètes tragiques ; les plus beaux esprits, chacun dans leur siècle, n’ont-ils pas rapporté leurs principaux talents à celte ancienne et brillante époque à jamais mémorable? Que pouvons-nous mettre à côté de Virgile et de nos maîtres modernes, qui tous ont puisé à cette source commune? Tous ont fouillé les ruines et recueilli les débris de ce siège fameux, pour y trouver les exemples des vertus guerrières et en tirer les modèles des princes et des héros : les noms de ces héros ont été répétés, célébrés tant de fois, qu’ils sont plus connus que ceux des grands hommes de notre propre siècle.
Cependant ceux-ci sont ou seront consacrés par l'iiistoire, et les autres ne sont fameux que par la fiction. Je le répète, quels étaient ces princes? que pouvaient être ces prétendus héros? qu’étaient même ces peuples grecs ou troyens? quelles idées avaient-ils de la gloire des armes, idées qui néanmoins sont malheureusement les premières développées dans tout peuple sauvage? Ils n’avaient pas même la notion de riionneur; et s’ils connaissaient quelques vertus, c’étaient des vertus féroces qui excitent plus d'horreur que d’admiration. Cruels par superstition autant que par instinct, rebelles par caprice ou .soumis sans raison, atroces dans les vengeances, glorieux par le crime, les plus noirs attentats donnaient la plus haute célébrité. On transformait en héros un être farouche, sans âme, sans esprit, sans autre éducation que celle d un lutteur ou d'un coureur. iVous refuserions aujourd’hui le nom d hommes à ces espèces de monstres dont on faisait des dieux.
Mais que peut indiquer celte imitation, ce concours successif des poëtes à