MANIÈRE D ÉTUDIER
peut pas se soutenir} car il y a dans une seule espèce, comme dans celle du cliéne, des grandeurs si différentes, cpi’il y a des espèces de chêne qui s’élèvent à cent pieds de hauteur, et d’autres espèces de chêne qui ne s’élèvent jamais à plus de deux pieds. Il est de même, proportion gardée, des châtaigniers, des pins, des aloés et d’une infinité d’autres espèces de plantes. On ne doit donc pas, a-t-on dit, déterminer les genres des plantes par leur grandeur, puisque ce signe est équivoque et incertain; et l’on a abandonné avec raison cette méthode. D’autres sont venus ensuite, ([ui, croyant faire mieux, ont dit : Il faut, pour connaître les plantes, s’attacher aux parties les plus apparentes; et comme les feuilles sont ce qu’il y a de plus apparent, il faut arranger les plantes par la forme, la grandeur et la position des feuilles. Sur ce itrojet, on a fait une autre méthode; on l’a suivie pendant quehjue temps ; mais ensuite on a reconnu que les feuilles de presque toutes les plantes varient prodigieusement selon les différents âges et les différents terrains; que leur forme n’est pas plus constante que leur grandeur; que leur position est encore plus incertaine. On a donc été aussi peu content de cette méthode que de la précédente. Enfin, quelqu’un imagina, et je crois que c’est Gessner, que le Créateur avait mis dans la fructification des plantes un certain nombre de caractères différents et invariables, et ipie c’était de ce point qu’il fallait partir pour faire une méthode; et comme cette idée s’est trouvée vraie jusqu'à un certain point, en sorte que les parties de la génération des plantes se sont trouvées avoir quelques différences plus constantes que toutes les autres parties de la plante prises séparément, on a vu tout d’un coup s’élever plusieurs méthodes de botanique, toutes fondées à peu près sur ce même principe. Parmi ces méthodes, celle de M. de Tournefort est la plus remarquable, la plus ingénieuse et la plus complète. Cet illustre botaniste a senti les défauts d’un système qui serait purement arbitraire ; en homme d esprit, il a évité les absurdités qui se trouvent dans la plupart des autres méthodes de ses contemporains, et il a fait ses distributions et scs exceptions avec une science et une adresse infinies : il avait, en un mot, mis la botanique au point de se passer de toutes les autres méthodes, et il l’avait rendue susceptible d’un certain degré de perfection. Mais il s’est élevé un autre méthodiste qui, après avoir loué son système, a tâché de le détruire pour établir le sien, et qui, ayant adopté, avec M. de Tournefort, les caractères tirés de la fructification, a employé toutes les parties de la génération dos plantes, et surtout les étamines, pour en faire la distribution de ses genres; et, méprisant la sage attention de M. de Tournefort à ne pas forcer la nature au point de confondre, en vertu de son système, les objets les plus différents, comme les arbres avec les herbes, a mis ensemble et dans les mêmes classes le mûrier et l’ortie, la tulipe et l'épine-vinctte, l’orme et la carotte, la rose et la fraise, le chêne et la pimprenelle. N’cst-ce pas se jouer de la nature et de ceux qui l’étudient? Et si tout cela n’était pas donné avec une certaine apparence d’ordre mystérieux, et enveloppé de grec et d’érudition botanique, aurait-on tant tardé
à faire apercevoir le ridicule d’une pareille rnélliode, ou i)lutôt à montrer la confusion qui résulte d un assemblage si bizarre? Mais cc n’est pas tout, et je vais insister, parce qu'il est juste de conserver à M. de Tournefort la gloire qu il a méritée par un ti avail sensé et suivi, et parce qu’il ne faut pas que les gens qui ont appris la botanique par la méthode de Tournefort perdent leurs temps à étudier cette nouvelle méthode, où tout est changé, jusqu aux noms et aux surnoms des plantes. Je dis donc que cette nouvelle méthode, qui rassemble dans la même classe des genres de plantes enlièlement dissemblables, a encore, indépendamment de ces disparates, des défauts essentiels, et des inconvénients plus grands que toutes les méthodes qui ont précédé. Comme les caractères des genres sont pris de parties presfjue infiniment petites, il faut aller le microscope à la main, pour reconnaître un arbre ou une plante : la grandeur, la figure, le port extérieur, les feuilles, toutes les parties apparentes, ne servent plus ii rien ; il n’y a que les étamines; et si Ion ne peut pas voir les étamines, on ne sait rien, on n’a rien vu. Ce grand arbre que vous apercevez n’est peut-être qu’une pimprenelle; il faut compter ses étamines pour savoir ce que c’est; et comme ces étamines sont souvent si petites qu’elles échappent à l’œil simple ou à la loupe, il faut lin microscope. Mais, malheureusement encore pour le système, il y a des plantes qui n ont point d’étamines, il y a des plantes dont le nombre des étamines varie, et voilà la méthode en défaut comme les autres, malgré la loupe et le microscope *.
Après cette exposition sincère des fondements sur lesquels on a bâti les différents systèmes de botanique, il est aisé de voir <|ue le grand défaut de tout ceci est une erreur de métaphysique dans le principe même de ces méthodes. Cette erreur consiste à méconnaitre la marche de la nature, qui se fait toujours par nuances, et à vouloir juger d’un tout par une seule de ses parties ; erreur bien évidente, et qu'il est. étonnant de retrouver partout; car presque tous les nomcnclateurs n’ont employé qu’une partie, comme les dents, les ongles ou ergots, ])our ranger les animaux, les feuilles ou les fleurs pour distribuer les plantes, au lieu de sc servir de toutes les parties et de chercher les différences ou les ressemblances dans l’individu tout entier. Cest renoncer volontairement au plus grand nombre, des avantages fine la nature nous offre pour la connaître, que de refuser de se servir de toutes les parties des objets que nous considérons; et quand même on serait assuré de trouver dans quelques parties prises séparément des caractères constants et invariables, il ne faudrait pas pour cela réduire la connaissance
^ Hoc verô systema, Linnæl scilicel, jam cognitis plantarurn mctliodis longé viliuset inenu» non solùm, sed et insiiper nimis coacluin, lubricutn et l'allax, imô lnsorium depi-c-
n erim , et quidera in tantum, ut non solùm quoad di.spositioncm ac denominationem plantarurn énormes confusiones postse traliat. sed el vix non plenaria doctrinæ botanicæ solidioris obscuratio et perturbatio indè fucrit metuenda. (Vaniloq. Botan. speciinen refulatum à Siegesbeck; Petropoli, 1741.)
détt dier
des productions naturelles à celles de ces parties constantes qui ne donnent que des idées particulières et très-imparfaites du tout : et il me parait que le seul moyen de faire une méthode instructive et naturelle, c’est de mettre ensemble les choses qui se ressemblent, cl de séparer celles qui diffèrent les unes des autres. Si les individus ont une ressemblance parfaite, ou des différences si petites qu’on ne puisse les apercevoir qu’avec peine, ces individus seront delà même espèce; si les différences commencent à être sensibles, et qu en même temps il y ail toujours beaucoup plus de ressemblances «|ue de différences, les individus seront d’une autre espèce, mais du même genre (|ue les premiers; et si ces différences sont encore plus marquées, sans cependant excéder les ressemblances, alors les individus seront nonseulement d’une autre espèce, mais même d’un autre genre que les premiers et les seconds, et cependant ils seront encore de la même classe, parce qu ils se ressemblent plus qu’ils ne diffèrent : mais si au contraire le nombre des différences excède celui des ressemblances, alors les individus ne sont pas meme de la même classe. Voilà l’ordre méthodique que l’on doit suivre dans l’arrangement des productions naturelles; bien entendu que les ressemblances et les différences seront prises non-seulement d’une partie, mais du tout ensemble, et (|uc cette méthode d'inspection se portera sur la forme, sur la grandeur, sur le port extérieur, sur les différentes parties, sur leur nombre, sur leur position, sur la substance même de la chose, et qu’on se servira de ces éléments en petit ou en grand nombre, à mesure qu’on en aura besoin; de .sorte (|ue si un individu, de quelque nature qu’il soit, est d une ligure assez singidière pour être toujours reconnu au premier cou[) d œil, on ne lui donnera (pi’un nom; mais si cet individu a de commun avec un autre la figure, et qu’il en diffère eonstamnienl par la grandeur, la couleur, la suh.stanee, ou par quelque autre qualité ti'ès-scnsible, alors on lui donnera le même nom, en y ajoutant un adjectif pour marquer cette différence; et ainsi de suite, en mettant autant d’adjectifs qu’il y a de différences, on sera siir d’exprimer tous les attributs différents de chaque espèce, et on ne craindra pas de tomber dans les inconvénients des méthodes trop particulières dont nous venons de parler, et sur lesquelles je me suis beaucoup étendu, parce que c’est un déhuit commun à toutes les méthodes de botanique et d histoire naturelle, et que les systèmes qui ont été faits pour les animaux sont encore plus défectueux que les méthodes de botanique : car, comme nous l’avons déjà insinué, on a voidu prononcer sur la ressemblance et la différeiuîc des animaux en n’employant que le nombre des doigts ou ergots, des dents et des mamelles; projet qui ressemble beaucoup à celui des étamines, et qui est en effet du même auteur.
Il résulte de tout ce que nous venons d’exposer , qu’il y a dans l’étude de riiistoirc naturelle deux écueils également dangereux : le premier, de n’avoir aucune méthode; le second , de vouloir tout rapporter à un système particulier. Dans le grand nombre de gens qui s’appliquent maintenant à celte science, on pourrait trouver des exemples frappants de ces deux manières si
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opposées , et cepetidatit loulcs deux vicieuses. La plupart de ceux qui , sans aucune étude précédente de l’iiistoire naturelle , veulent avoir des cabinets de ce genre sont de ces personnes aisées, peu occupées, qui cherclieiit à s’amuser et regardent comme un mérite d’étre mises au rang des curieux : ces gens-là commencent par acheter, sans choix, tout ce qui leur trappe les yeux ; ils ont l’air de désirer avec passion les choses qu’on leur dit être raies et extraordinaires ; ils les estiment aux prix qu’ils les ont ac(|uises ; ils ai rangent le tout avec complaisance, ou l’entassent avec confusion, et finissent bientôt par se dégoûter. D’autres, au contraire, et ce sont les plus savants, après s être rempli la tète de noms, de phrases, de méthodes particulières, viennent à en adopter quelqu’une , ou s’occupent à en faire une nouvelle, et travaillant ainsi toute leur vie sur une même ligne et dans une fausse direction, et voulant tout ramener à leur point de vue particulier, ils se rétrécissent 1 esprit, cessent de voir les objets tels qu’ils sont, et liiiissent par embarrasser la science et la charger du poids étranger de toutes leurs idées.
On ne doit donc pas regarder les méthodes que les auteurs nous ont données sur l'histoire naturelle en général, ou sur (juchiues unes de ses parties, comme les fondements de la science, et on ne doit s’en servir que comme fie signes dont on est convenu pour s'entendre. En effet, ce ne sont que des rapports arbitraires et des points de vue dift'érentssous lesquels on a considéré les objets de la nature; et en ne faisant usage des méthodes que dans cet esprit, on peut en tirer quelque utilité : car quoique cela ne paraisse pas fort nécessaire, cependant il pourrait être bon qu'on sût toutes les espèces de plantes dont les feuilles se ressemblent, toutes celles dont les fleurs sont semblables, lotîtes celles qui nourrissent de certaines espèces d'insectes, toutes celles ipii ont un certain nombre d’étamines, toutes celles qui ont de certaines glandes excrétoires ; et de même dans les animaux , tous ceux qui ont un cei tain nombre de mamelles, tous ceux qui ont un certain nombre de doigts. Chacune de ces méthodes n’est, à parler vrai, qu’un dictionnaire où l'on trouve les noms rangés dans un ordre relatif à cette idée, et par conséquent aussi mbiiraire que I ordre alphabétique : mais l’avantage qu’on en pourrait tirer, cest qu’en comparant tous ces résultats, on se trouverait enfin à la vraie méthode, qui est la description complète et l’histoire exacte de chaifue chose en particulier.
C est ici le prineiiial but ([u’on doive se proposer : on peut se servir d’une méthode déjà faite comme d'une commodité ))our étudier ; on doit la regartlcr comme une facilité pour s’entendre : mais le seul et le vrai moyen d .nancer la science est de travailler à la description et à l'histoire des différentes choses qui en font l’objet.
Les choses par rapport à nous ne sont rien en elles mêmes; elles ne sont encoie rien lorsqu’elles ont un nom; mais elles commencent à exister pont nous lorsque nous leur connaissons des rapports, des propriétés ; ce n est même que par ces rapports que nous pouvons leur donner une défi-
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nition : or la définilio», telle qu’on la peut faire par une phrase, n’est encore que la représentation très-imparfaite de la chose, et nous ne pouvons jamais bien définir une chose sans la décrire exactement. C’est cette difficulté de faire une bonne définition que l’on retrouve à tout moment dans toutes les méthodes, dans tous les abrégés, qu’on a tâché de faire pour soulager la mémoire : aussi doit-on dire que dans les choses naturelles il n’y a rien de bien défini que ce qui est exactement décrit : Or, pour décrire exactement, il faut avoir vu , revu, examiné, comparé la chose qu’on veut décrire, et tout cela sans préjugé, sans idée de système ; sans quoi la description n'a plus le caractère de la vérité, qui est le seul qu elle puisse comporter. Le style même de la description doit être simple, net et mesuré; il n est pas susceptible d’élévation, d’agréments, encore moins d’écarts, de plaisanterie ou d’équivo(|ue : le seul ornement qu'on puisse lui donner, c’est de la noblesse dans l’expression, du choix et de la propriété dans les termes.
Dans le grand nombre d’auteurs qui ont écrit sur l’histoire naturelle, il y en a fort peu (|ui aient bien décrit. Représenter naïvement et nettement les choses, sans les changer ni les diminuer, et sans y l ien ajouter de son imagination, est un talent d'autant plus louable qu’il est moins brillant, et qu’il ne peut être senti que d’un petit nombre de personnes capables d'une certaine attention nécessaire pour suivre les choses jusque dans les petits détails. Rien n’est plus commun que des ouvrages embarrassés d’une nombreuses et sèche nomenclature, de méthodes ennuyeuses et peu naturelles dont les auteurs croient se faire un mérite ; rien de si rare que de trouver de l’exactitude dans les descriptions, de la nouveauté dans les faits, de la finesse dans les observations.
Aldrovande, le plus laborieux et le plus savant de tous les naturalistes, a laissé, après un travail de soixante ans, des volumes immenses sur l’histoire naturelle, qui ont été imprimés successivement, et la plupart après sa mort : on les réduirait à la dixième partie, si on en ôtait toutes les inutilités et toutes les choses étrangères à son sujet. A cette prolixité prés , qui , je l’avoue , est accablante , ses livres doivent être regardés comme ce qu’il y a de mieux sur la totalité de l’histoire naturelle. Le plan de son ouvrage est bon, ses distributions sont sensées, ses divisions bien marquées, ses descriptions assez exactes , monotones, à la vérité , mais fidèles. L’historique est moin bon; souvent il est mêlé de fabuleux , et l’auteur y laisse voir trop de penchant à la crédulité.
J’ai été frappé, en parcourant cet auteur, d'un défaut ou d’un excès qu’on retrouve presque dans tous les livres faits, il y a cent ou deux cents ans, et que les savants d'Allemagne ont encore aujourd'hui; c’est de cette quantité d’érudition inutile dont ils grossissent à dessein leurs ouvrages, en sorte que le sujet qu'ils traitent est noyé dans une quantité de matières étrangères , sur lesquelles ils raisonnent avec tant de complaisance, et s’étendent avec si peu de ménagement pour les lecteurs, qu’ils semblent avoir oublié ce qu’ils avaient à vous dire, pour ne vous raconter que ce qu’ont dit les autres. Je
me représente un homme comme Aldrovande, ayant une fois conçu le dessein de faire un corps complet d’histoire naturelle; je le vois, dans sa bibliothèque, lire successivement les anciens, les modernes, les philosophes, les théologiens, les jurisconsultes , les historiens, les voyageurs, les poètes, et lire sans autre but que de saisir tous les mots, toutes les phrases qui, de près ou de loin , ont rapport à son objet; je le vois copier et faire copier toutes ces remarques et les ranger par lettres alphabétiques, et, après avoir rempli plusieurs portefeuilles de notes de toute espèce, prises souvent sans examen et sans choix, commencer à travailler un sujet particulier , et ne vouloir rien perdre de tout ce qu'il a ramassé ; en sorte qu’à l'occasion de I histoire naturelle du coq et du bœuf, il vous raconte tout ce qui a jamais ete dit des coqs ou des bœufs, tout ce que les anciens en ont pensé, tout ce qu on a imaginé de leurs vertus de leur caractère , de leur courage, toutes les choses auxquelles on a voulu les employer, tous les contes que les bonnes femmes en ont faits, tous les miracles qu’on leur a fait faire dans certaines religions , tous les sujets de superstitions qu’ils ont fournis , toutes les comparaisons que les poètes en ont tirées , tous les attributs que certains peuples leur ont accordés, toutes les représentations qu’on en fait dans les hiéroglyphes, dans les armoiries , en un mot, toutes les histoires et toutes les fables dont on s’est jamais avisé au sujet des coqs ou des bœufs. Qu on juge après cela de la portion d’histoire naturelle qu’on doit s’attendre a trouver dans ce fatras d’écritures ; et si en effet l’auteur ne l’eût pas mise dans des articles sé[)arés des autres, elle n’aurait pas été trouvable, ou du moins elle n’aurait pas valu la peine d’y être cherchée.
On s’est tout à fait corrigé de ce défaut dans ce siècle : l’ordre et la précision avec lesquels on écrit maintenant ont rendu les sciences plus agréables, plus aisées; et je suis persuade que cette différence de style contribue peut-être autant à leur avancement que l’esprit de recherche qui règne aujourdhui; car nos prédécesseurs cherchaient comme nous, mais ils ramassaient tout ce qui se présentait : au lieu que nous rejetons ce qui nous |)arait avoir peu de valeur, et que nous préférons un petit ouvrage bien raisonné à un gros volume bien savant ; seulement il est à craindre que, venant à mépriser I érudition, nous ne venions aussi à imaginer (pie l’esprit peut suppléer à tout, et que la science n'est qu’un vain nom.
Les gens sensés cependant sentiront toujours que la seule et vraie science est la connaissance des faits : l’esprit ne peut pas y su[i|déer, et les faits sont dans les sciences ce qu’est l’expérience dans la vie civile. On pourrait donc diviser toutes les sciences en deux classes principales, qui contitndi aient tout ce qu il convient à l’homme de savoir ; la première est l'histoire civile, et la seconde I histoirc naturelle, toutes deux fondées sur des faits qu il est souvent important et toujours agréable de connaître. La première est I étude des hommes d’état; la seconde est celle des philosophes; et, quoique 1 utilité de celle-ci ne soit peut-être pas aussi prochaine que celle de 1 autre, on peut cependant assurer que l'histoire naturelle est la source
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des autres sciences piiysiquos et la mère de tous les ai'ts. Combien de remèdes excellents lu médecine n'a-t-elle ])as tirés de certaines productions de la nature jusqu'alors incomuies! combien de richesses les arts iront-ils pas trouvées dans plusieurs matières autrefois méprisées! Il y a jilus, c'est que toutes les idées des arts ont leurs modèles dans les productions de la nature : Dieu a créé, et I homme imite; toutes les inventions des hommes, soit |)our la nécessité, soit pour la commodité, ne sont que des imitations assez grossières de ce que la nature exécute avec la dernière perfection.
Mais, sans insister plus longtemps sur rutililé qu’on doit tirer de I histoire naturelle, soit par rapport aux autres sciences, soit par rapport aux arts, revenons à notre objet principal, à la manière de l’étudier et de la traiter. La description exacte et 1 histoire fidèle de chaipie chose sont, comme nous l avons dit, le seul but qu’on doive se proposer d’abord. Dans la description, l’on doit faire entrer la forme, la grandeur, le poids, les couleurs, les situations de repos et de mouvements, la position des parties, leurs rapports, leur figuré, leur action et toutes les fonctions extérieures. Si l’on peut Joindre à tout cela l'exposition des parties intérieures, la description n’en sera que plus complète; seulement on doit prendre garde de tomber dans de trop petits détails, ou de s’appesantir sur la description de quelque partie peu importante, et de traiter trop légèrement les choses essentielles et principales. L histoire doit suivre la description, et doit uniquement rouler sur les rapports (pie les choses naturelles ont entre elles et avec nous. L’histoire d un animal doit éti’c, non pas l’histoire de l’individu, mais celle de l'espèce entière de ecs animaux; elle doit comprendre leur génération, le temps de la pregnation, celui de raccouehement, le nombre des petits, les soinS'des pères et des mères, leur espèce d'éducation, leur instinct, les lieux de leur habitation, leur nourriture, la manière dont ils se la procurent, leurs mœurs, leurs ruses, leur chasse, ensuite les services qu’ils peuvent nous rendre, et toutes les utilités ou les eommodiuis que nous pouvons en tirer ; et lorsque, dans 1 intérieur du corps de l’animal, il y a des choses remarquables, soit par la conformation, soit par les usages qu’on en peut faire, on doit les ajoutci- ou à la description ou à riiistoirc : mais ce serait un objet étranger à I histoire naturelle que d entrer dans un examen anatomique trop circonstancié, ou du moins ce irest pas son objet principal, et il faut réserver ces détails pour servir de mémoires sur l anatomic com|)aréc.
Ce plan général doit être suivi et rempli avec toute l’exactitude possible; et, pour ne pas tondver dans une répétition trop fréquente du même ordre, pour éviter la monotonie du style, il faut varier la forme des descriptions et changer le fil de l'histoire, selon (|u’on le jugera nécessaire; de même pour rendre les descriptions moins sèches, y mêler quclqiuîs faits, (juelques comparaisons, (pielques réflexions sur les usages des différentes parties; en un mot, faire en sorte qu'on puisse vous lire sans ennui, aussi bien que sans contention.
A l’égard de l’ordre général et de la méihode de distribution des diffé-
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rents sujets de l liistoire naturelle, on pourrait dire qiril est purement arbitraire, et dès lors on est assez le maître de choisir celui tpron regarde comme le plus commode ou le plus communément reçu. Mais avant que de donner des raisons qui pourraient déterminer à adopter un ordre plutôt qu’un autre, il est nécessaire de faire encore quelques réflexions, par lesquelles nous tacherons de faire sentir ce qu'il peut y avoir de réel dans les divisions que l'on a faites des productions naturelles.
Pour le reconnaître, il faut nous défaire un instant de tous nos préjugés, et meme nous dépouiller de nos idées. Imaginons un homme qui a en efl’et tout oublié ou qui s éveille tout neuf pour les objets qui l’environnent; plaçons cet homme dans une campagne où les animaux, les oiseaux, les poissons, les plantes, les pierres se présentent successivement à scs yeux. Dans les premiers instants, cet homme ne distinguera rien et confondra tout ; niais laissons ses idées s'aflermir peu à peu par des sensations réitérées des mêmes objets, bientôt il se formera une idée générale de la matière animée, il la distinguera aisément de la matière inanimée, et peu de temps après, il distinguera très-bien la matière animée de la matière végétative, et naturellement il arrivera à cette première grande division, animal, végétal et minéral; et comme il aura pris en même temps une idée nette de ces grands objets si différents, la terre, Yair et Veau, il viendra en peu de temps à se former une idée partictdière des animaux qui habitent la terre, de ceux qui demeurent dans 1 eau, et de ceux qui s’élèvent dans l'air; et par conséquent il se fera aisément à lui-nième cette seconde division, animaux quadrupèdes, oiseaux, poissons. Il en est de même, dans le règne végétal, des arbres et des plantes; il les distinguera très-bien, soit par leur grandeur, soit par leur substance, soit par leur ligure. Voilà ce que la simple inspection doit nécessairement lui donner, et ce qu’avec une très-légère attention, il ne peut manquer de reconnaître. C’est là aussi ce que nous devons regarder comme l’cel, et ce que nous devons respecter comme une division donnée par la nature même. Ensuite mettons-nous à la place de cet homme, ou supposons qu'il ait acquis autant de connaissances et (pi’il ait autant d’expérience que nous en avons; il viendra à juger les objets de l'histoire naturelle pâlies rapports quils auront avec lui; ceux (jui lui seront les plus nécessaires, les plus utiles, tiendront le premier rang; par exemple, il donnera la prélérence, dans l’ordre des animaux, au cheval, au chien, au bœuf, etc., et il connaîtra toujours mieux ceux qui lui seront le plus familiers : ensuite il s occupera de ceux qui, sans être familiers, ne laissent pas que d’habiter les memes lieux, les mêmes climats, comme les cerfs, les lièvres et tous les tminiaux sauvages ; et ce ne sera qu’après toutes ces connaissances acquises, que sa curiosité le portera à rechercher ce que peuvent être les animaux des climats étrangers, comme les éléphants, les dromadaires, etc. Il en sera de meme pour les poissons, pour les oiseaux, pour les insectes, pour les coquillages, pour les plantes, pour les minéraux, et pour toutes les autres productions de la nature : il les étudiera à proportion de l'utilité qu’il en pourra