‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de CuvierChapitre 47 sur 93 · DES EAUX COURANTES · texte numérisé non relu

DES EAUX COURANTES

Au sujet de la théorie des eaux courantes, je vais ajouter une observation nouvelle que j’ai faite depuis que j’ai établi des usines, où la différente vitesse de l’eau peut se reconnaitre assez exactement. Sur neuf roues qui composent le mouvement de ces usines, dont les unes reçoivent leur impulsion par une colonne d’eau de deux ou trois pieds, et les autres de cinq à six pieds de hauteur, j’ai été assez surpris d’abord de voir que toutes ces roues tournaient plus vile la nuit que le jour, et que la différence était d'autant plus grande que la colonne d’eau était plus haute et plus large. Par exemple, si l’eau a six pieds de chute, c’esl-à-dirc si le bief prés de la vanne a six pieds de hauteur d’eau, et que l’ouverture de la vanne ait deux pieds de hauteur, la roue tournera pendant la nuit d’un dixième et quelquefois d'un neuvième plus vite que pendant le jour; et, s’il y a moins de hauteur d'eau, la différence entre la vitesse pendant la nuit et pendant le jour sera moindre, mais toujours assez sensible pour être reconnue. Je me suis assuré de ce fait, en mettant des marques blanches sur les roues et en comptant avec une montre à secondes le nombre de leurs révolutions dans un même temps, soit la nuit, soit le jour, et j’ai constamment trouvé, par un trèsgrand nombre d’observations, que le temps de la plus grande vitesse des

roues était Theure la plus froide de la nuit, et qu’au contraire celui de la moindre vitesse était le moment de la plus grande chaleur du jour : ensuite j’ai de même reconnu que la vitesse de toutes les roues est généralement plus grande en hiver (|u’en été. Ces faits, qui n’ont été remarqués par aucun physicien , sont inqtortauts dans la pratique. La théorie en est bien simple : cette augmentation de vitesse dépend uniquement de la densité de l’eau, laquelle augmente par le froid et diminue par le chaud; et, comme il ne peut passer que le même volume par la vanne, il se trouve que ce volume d’eau, plus dense, pendant la nuit et en hiver, qu’il ne l’est pendant le jour ou en été, agit avec ])lus de masse sur la roue, et lui communique par conséquent une plus grande quantité de mouvement. .Ainsi, toutes choses étant égales d’ailleurs, on aura moins de perte à faire chômer ses usines à l’eau pendant la chaleur du jour, et à les faire travailler pendant la nuit ; j’ai vu dans mes forges que cela ne laissait pas d’influer d’un douzième sur le produit de la fabrication du fer.

Hue seconde observation, c’est que de deux roues, l’une plus voisine que l'autre du bief, mais du reste parfaitement égales, et toutes deux mues par une égale quantité d’eau, qui passe par des vannes égales, celle des roues qui est la plus voisine du bief tourne toujours plus vite que l’autre qui en est plus éloignée, et à laquelle l’eau ne peut arriver qu'après avoir parcouru un certain espace dans le courant particulier qui aboutit à cette roue. On sent bien que le frottement de l’eau contre les parois de ce canal doit en diminuer la vitesse; mais cela seul ne suffit pas pour rendre raison de la différence considérable qui se trouve entre le mouvement de ces deux roues : elle provient, en premier lieu, de ce que l’eau contenue dans ce canal cesse d’ètre pressée latéralement, comme elle l’est eu effet lorsqu’elle entre par la vanne du bief et qu’elle frappe immédiatement les aubes de la roue ; secondement, cette inégalité de vitesse, qui se mesure sur la distance du bief à ces roues, vient encore de ce (|ue l’tïau qui sort d’une vanne n’est pas une colonne qui ait les dimensions de la vanne; car l’eau forme dans son passage un cône irrégulier , d’autant plus déprimé sur les côtés, que la masse d’eau dans le bief a plus de largeur. Si les aubes de la roue sont très-près de la vanne, l’eau s’y applique presque à la hauteur de l’ouverture de la vanne : mais, si la roue est plus éloignée du bief, l’eau s’abaisse dans le coursier et ne frappe |)lus les aubes de la roue à la même bautcur ni avec autant de vitesse que dans le |)remier cas; et ces deux causes réunies produisent cette diminution de vitesse dans les roues qui sont éloignées du bief.

son LA SALURE DE LA MER.

Au sujet de la salure de la mer, il y a deux opinions, qui toutes deux sont fondées et en partie vraies : Ilalley attribue la salure de la mer uniquement aux sels de la terre que les fleuves y transportent, et pense même qu’on peut reconnaître l'ancienneté du monde par le degré de cette salure des

eaux de la mer. Leibnitz croit au contraire que le globe de la terre ayant été liquéfié par le feu, les sels et les autres parties empyreumatiques ont produit avec les vapeurs aqueuses une eau lixivielle et salée, et que par conséquent la mer avait son degré de salure, dès le commencement. Les opinions de ces deux grands pbyciciens, quoique opposées, doivent être réunies, et peuvent même s’accorder avec la mienne ; il est en efl'et trèsprobable que 1 aetion du feu, combinée avec celle de l’eau, a fait la dissolution de toutes les matières salines qui se sont trouvées à la surface de la terre, dès le commencement, et que par conséquent le premier degré de salure de la mer provient de la cause indiquée par Leibnitz; mais cela n’empèche pas que la seconde cause désignée par Halley n’ait aussi trèsconsidérablement influé sur le degré de la salure actuelle de la mer, qui ne peut manquer d aller toujours en augmentant , parce qu’qn efl’et les fleuves ne cessent de transporter à la mer une grande quantité de sels fixes, que l’évaporation ne peut enlever : ils restent donc mêlés avec la masse des eaux qui, dans la mer, se trouvent généralement d’autant plus salées qu’elles sont plus éloignées de rembouciuire des fleuves, et que la chaleur du climat y produit une plus grande évaporation. La preuve que cette seconde cause y fait peut-être autant et plus que la première, c’est que tous les lacs dont il sort des fleuves, ne sont point salés; tandis que presque tous ceux qui reçoivent des fleuves sans qu’ils en sortent, sont imprégnés de sel. La mer Caspienne, le lac Aral, la mer Morte, etc., ne doivent leur salure quaux sels que les fleuves y transportent, et que l’évaporation ne peut enlever.

Page 1