‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de CuvierChapitre 46 sur 93 · ARTICLE X · texte numérisé non relu

ARTICLE X

DUS FI.EUVES.

Notis avons dit que, généralemetit parlant, les plus grandes montagnes occupent le milieu des continents, que les autres occupent le milieu des îles, des presqu’îles et des terres avancées dans la mer; que dans l’ancien continent les plus grandes chaînes de montagnes sont dirigées d’occident en orient, et que celles qui tournent vers le nord ou vers le sud, ne sont que des branches de ces chaînes principales : on verra de même que les plus grands fleuves sont dirigés comme les plus grandes montagnes, et qu’il y en a peu qui suivent la direction des branches de ces montagnes. Povir s’en assurer et le voir en détail, il n’y a qu’à jeter les yeux sur un globe, et parcourir l’ancien continent depuis l’Espagne jusqu’à la Chine ; on trouvera qu’à commencer par rEs|)agne, le Vigo, le Douro, le 'Page et la Guadiana vont d’orient en occident, et l’Ebre d’occident en orient, et qu’il n’y a pas une rivière remarquable dont le cours soit dirigé du sud au nord , ou du nord au sud , quoique l’Espagne soit environnée de la mer en entier du côté du midi , et presque en entier du côté du nord. Cette observation sur la direction des fleuves eu Espagne prouve, non-seulement que les montagnes de ce pays sont dirigées d’occident en orient, mais encore que le terrain méridional et qui avoisine le détroit, et

TIIi'X)UII': DE EA TEÜiiE. -253

i-olui tlu ilc'irült t’sl une terre plus ck'véc i[ite les côios (le Portugal;

((t (le tniuiie du e()t('( du nord, (jue les nioutagn((s de Galice, des Asturies, etc., ne sont (lu'uue eonliuuation des Pyréiuios, et (jUC c'est cette (dévation des terres, tant au nord tpi'au sud, (jui ne permet pas aux fleuves d'arriver par là jus([u’à la mer.

Dn verra aussi, en jetant les yeux sur la carte de la France, qu'il n’y a (pic le Hlume qui soit dirigé du nord au midi , et encore dans près de la moitié de son cours, depuis les montagnes jusqu’à Lyon, est-il dirigé de l’orient vers l’occident ; mais qu'au contraire, tous les autres grands fleuves, comme la Loire, la Charcute, la Garonne cl meme la Seine, ont leur direction d'orient en occident.

On verra de même qu'en Allemagne il n’y a que le Rhin qui, comme le RIkuic, a la plus grande j»artie de son cours du midi au nord; mais que les autn's grands fleuves, comme le Danube, la Drave, et toutes les grandes rivières qui tombent dans ces fleuves, vont d’occident en orient se rendre dans la mer Noire,

On reconnaîtra que celte mer Noire, que l'on doit plutôt considérer comme un grand lac que comme une mer, a presque trois fois plus d’étendue d’orient en occident que du midi au nord, et que, par conséquent, sa position est semblable à la direction des fleuves en général ; qu’il en est de même de la mer Méditerranée, dont la longueur d’orient en occident est environ six fois plus grande que sa largeur moyenne, prise du nord au midi.

A la vérité, la mer (iaspicnne, suivant la carte qui en a été levée par ordre du ezar Pierre 1"% a plus d étendue du midi au nord que d’orient (ai occident; au lieu que dans les anciennes cartes elle était presque ronde, ou plus large d’orient en occident (pic du midi au nord : mais, si l'on fait attention (jue le lac Aral peut être regardé comme ayant fait partie de la mer (iaspicnne, dont il n’est séparé (pie par des plaines de sable, on iroiivcra encore que la longueur, depuis le bord occidental de la mer (iaspienne jusqu'au bord oriental du lac Aral, est plus grande que la longueur depuis le bord méridional jusqu’au bord septentrional de la même mer.

On trouvera de même (pie l’Euphrate et le golfe Persique sont dirigés d'occident en orient, et que [u'esque tous les fleuves de la Ghine vont d’occident en orient. Il en est de même de tous les fleuves de rintérieur de l'Afri- (pie an delà de la Barbarie; ils coulent tous d’orient en occident, et d’oceidcni en orient : il n'y a que les rivières de Barbarie cl le Nil qui coulent du midi au nord. A la vérité, il y a de grandes rivières en Asie qui coulent en partie du nord au midi, comme le Don, le Wolga, etc. : mais, en prenant la longueur entière de leur cours, on verra qu’ils ne se tournent du côté du midi que pour se rendre dans la mer Noire et dans la mer Caspienne, qui sont des lacs dans l'intérieur des terres.

On peut donc dire en général que dans l'Europe, l’Asie et l’Afrique, les

"256 HISTÜIIIE NATIJHELLK.

fleuves et les autres eaux médi terra nées s etciidcnt plus d'orient eu occident que du nord au sud; ce qui \ient de ce que les eliaines de montagnes sont dirigées, pour la plupart, dans ce sens, et que d’ailleurs le continent entier de l’Europe et de l’Asie est plus large dans ce sens que dans l’autre; car il y a deux manières de concevoir cette direction des fleuves. Dans un con* tinent long et étroit, comme est celui de l’Amérique méridionale, et dans lequel il n’y a qu’une chaîne principale de montagnes (|ui s’étend du nord au sud, les fleuves, n’étant retenus par aucune autre chaîne de montagnes, doivent couler dans le sens perpendiculaire à celui de la direction des montagnes, c'est-à-dire d'orient en occident, ou d’occident en orient : c’est en effet dans ce sens que coulent toutes les grandes rivières de l’Amérique, parce qu’à l’exception des Cordilières, il n’y a pas de chaînes de montagnes fort étendues, et qu’il n'y en a point dont les directions soient parallèles aux Cordilières, Dans l’ancien continent, comme dans le nouveau, la plus grande partie des eaux ont leur plus grande étendue d’occident en orient, et ie plus grand nombre des fleuves coulent dans cette direction ; mais c'est par une autre raison : c’est qu'il y a plusieurs longues chaînes de montagnes parallèles les unes aux autres, dont la direction est d’occident en orient, et que les fleuves et les autres eaux sont obligés de suivre les intervalles qui séparent ces chaînes de montagnes : par conséquent, une seule chaîne de montagnes, dirigée du nord au sud, produira des fleuves dont la direction sera la même que celle des fleuves qui sorlii'aient de plusieurs chaînes de montagnes dont la direction commune serait d'orient en occident; et c’est par cette raison particulière que les fleuves d’Amérique ont cette direction, comme ceux de l’Europe, de l’Afrique et de l'Asie.

Pour l’ordinaire, les rivières occupent le milieu des vallées, ou plutôt la partie la plus basse du terrain compris entre les deux collines ou montagnes opposées. Si les deux collines qui sont de chaque côté de la rivière ont chacune une pente à peu près égale, la rivière occupe à peu près le milieu du vallon ou de la vallée intermédiaire. Que cette vallée soit large ou étroite, si la pente de.s collines ou des terres élevées cpii sont de chaque côté de la rivière est égale, la rivière occupera le milieu de la vallée. Au contraire, si rime des collines a une pente plus rapide que n’est la pente de la colline opposée, la rivière ne sera plus dans le milieu de la vallée, mais elle sera d’autant plus voisine de la colline la plus rapide, que cette rapidité de pente sera plus grande que celle de la pente de l'auirc colline ; l’endroit le plus bas du terrain, dans ce cas, n'est plus le milieu de la vallée; il est beaucoup plus près de la colline dont la pente est la plus grande, et c’est par cette raison que la rivière en est aussi plus près. Dans tous les endroits où il y a d’un côté de la rivière des montagnes ou des collines fort rapides, et de l’autre côté des terres élevées en pente douce, on trouvera toujours que la rivière coule au pied de ees collines rapides et qu’elle les suit dans toutes leurs directions, sans s’écarter de ces eollincs, jusqu’à ce que de l’antre côté il se trouve d’autres collines dont la pente soit assez considérable pour que

le point le plus bas du terrain se trouve plus éloigne qu’il ne l’était de la colline rapide. R arrive ordinairement (pie jiar la succession des temps la pente de la colline la plus rapide diminue ci vient à s’adoucir, parce que les pluies entraînent les terres en plus grande (juantité, et les enlèvent avec plus de violence sur une pente nqiide que sur une pente douce ; la rivière est alors contrainte de changer de lit pour retrouver l’endroit le plus bas du vallon. Ajoutez à cela que, comme toutes les rivièn^s grossissent et débordent de temps en temps, elles transportent et déposent des limons en différent endroits, et (pie souvent il s aecuniulc des sables dans leur lit, ce qui fait rellucr les eaux et en change la direction. 11 est assez ordinaire de trouver dans les plaines un grand nombre d’anciens lits de la rivière, surtout si elle est impétueuse et sujette à de fréquentes inondations, et si elle entraîne beaucoup de sable et de limon.

Dans les plaines et dans les larges vallées où coulent tes grands lleuves, le fond du lit du fleuve est ordinairement l’endroit le plus bas de la vallée : mais souvent la surface de l’eau du fleuve est plus élevée que les terres qui sont adjacentes à celle des bords du fleuve. Supposons, par exemple, qu’un fleuve soit à plein bord, c’est-à-dire (pie les bords cl l eau du fleuve soient de niveau, et que l'eau, peu après, commence à déborder des deux côtés : la plaine sera bientôt inondée jusqu’à une largeur considérable, et l’on observera que des deux côtés du fleuve les bords seront inondés les derniers; ce qui prouve qu’ils sont plus élevés que le reste du terrain; en sorte que de chaque côté du fleuve, depuis les bords jusqu’à un certain point de la plaine, il y a une pente insensible, une espèce de talus qui fait que la surface de l’eau du fleuve est plus élevée que le terrain de la plaine, surtout lorsque le fleuve est à plein bord. Ectie élévation du terrain aux bords des fleuves provient du dépôt du limon dans les inondations : l’eau est communément très-bourbeuse dans les grandes crues des rivières; lorsqu’elle commence à déborder, elle coule trèsdenlcmeiit par-dcsstis les bords; elle dépose le limon qu’elle contient, cl s’épure, pour ainsi dire, à mesure qu’elle s’éloigne davantage au large dans la plaine ; de même, toutes les parties de limon que le courant de la rivière n’cntrainc jtas, sont déposées sur les bords ; ce qui les élève peu à peu au-dessus du reste de la plaine.

Les fleuves sont, comme l'on sait, toujours plus larges à leur endiouebure; à mesure qu’on avance dans les terres et qu’on s’éloigne de la mer, ils diminuent de largeur ; mais cc qui est plus remaiaptable et peut-être moins connu, c’est i|uc dans 1 intérieur des terres, a une distance considérable de la mer, ils vont droit, et suivent la même direction dans de grandes longueurs; et à mesure qu’ils approchent de leur embouchure, les sinuosités de leurs cours se multi|dicnl. .J’ai oui dire à un voyageur, homme d esprit et bon observateur, qui a fait plusieurs grands voyages par terre dans la partie de l’ouest de l’Amérique septentrionale, que les voyageurs et même les sauvages ne se trompaient guère sur la distance où ils se trouvaient de la mer; que pour reconnaître s’ils étaient bien avant dans 1 intérieur des i. 17

terres, ou s’ils étoient dans un pays voisin de la nier, ils suivaient le bord d'une grande rivière; et que quand la direction de la rivière était droite dans une longueur de quinze ou vingt lieues, ils jugeaient qu'ils étaient fort loin de la mer; qu’au contraire, si la rivière avait des sinuosités et changeait souvent de direction dans son cours, ils étaient asstirés de n’ètrc pas fort éloignés delà mer. M. Fabry a vérilié lui-rnémc cette remarque, qui lui a été fort utile dans scs voyages, lorsqu’il parcourait des pays inconnus et presque inhabités. 11 y a encore une remarque qui peut être utile en pareil cas : c’est que, dans les grands fleuves, il y a, le long des bords, un remous considérable, et d’autant j)lus considérable, qu’on est moins éloigné de la mer et que le lit du lleuvc est plus large; ce qui peut encore servir d'indice pour juger si l’on est à de grandes ou à de petites distances de rembouebure : et comme les sinuosités des fleuves se multiplient à mesure qu’ils approchent de la mer, il n’est pas étonnant que quelques-unes de ces sinuosités, venant à s’ouvrir, forment des bouches par où une partie des eaux du fleuve arrive à la mer; et c’est une des raisons pourquoi les grands fleuves se divisent ordinairement en plusieurs bras pour arriver à la mer.

Le mouvement des eaux dans le cours des fleuves se fait d'une manière fort différente de celle qu’ont supposée les auteurs, qui ont voulu donner des théories mathématiques sur cette matière : non-seulement la surface d'une rivière en mouvement n’est pas de niveau en la prenant d’un bord à l'autre; mais même, selon les circonstances, le courant qui est dans le milieu est considérablement plus élevé ou plus bas que l’eau qui est près des bords. Lorsqu’une rivière grossit subitement par la fonte des neiges, ou lorsque, par quelque autre cause, sa rapidité augmente, si la direction île la rivière est droite, le milieu de l’eau, où est le courant, s’élève, et la rivière forme une espèce de courbe convexe ou d’élévation très-sensible, dont le plus haut point est dans le milieu du courant. Cette élévation est quelquefois fort considérable; et .M. Ilupeau, habile ingénieur des ponts et chaussées, m’a dit avoir un jour mesuré cette différence du niveau de l’eau du bord de l’Aveyron et de celle du courant, ou du milieu de ce fleuve, et avoir trouvé trois pieds de diffci’cncc; en sorte que le milieu de l’Aveyron était de trois pieds plus élevé que l'eau du bord. Cela doit en effet arriver toutes les fois que l’eau aura une très-grande rapidité ; la vitesse avec laquelle elle est emportée, diminuant l'action de sa pesanteur, l'eau qui forme le courant ne se met pas en équilibre par tout son poids avec l’eau qui est près des bords, et c’est ce qui fait ((u’elle demeure plus élevée que celle-ci. D’autre coté, lorsque les fleuves approchent de leur embouchui’c, il arrive assez ordinairement que l’eau qui est près des bords est plus élevée que celle du milieu, quoique le courant soit rapide; la rivière jiaraît alors former une courbe concave dont le point le plus bas est dans le plus fort du courant : ceci arrive toutes les fois que l’action des marées se fait senlir dans un fleuve. On sait que dans les grandes rivières le mouvement des eaux occasionné par les marées est sensible à cent ou deux cents lieues de la mer; on sait aussi

que le courant <hi fleuve conserve sou mouvement au milieu des eaux de la mer jusqu’à des distances considérables : il y a donc, dans ce cas, deux mouvements contraires dans l’eau du (leiive; le milieu, qui forme le courant, se précipite vers la mer, et l’action de la marée forme un contre-courant, un remous, qui fait remonter l'eau qui est voisine des bords, tandis que celle du milieu descend ; et comme alors toute l’eau du fleuve doit passer par le courant qui est au milieu, celle des bords descend continuellement vers le milieu, et descend d autant plus qu’elle est plus élevée et refoulée avec plus de force par l’action des marées.

11 y a deux espèces de remous dans les fleuves. Le premier, qui est celui dont nous venons de parler, est produit par une force vive, telle qu’est celle de l’eau de la mer dans les marées, qui non-seidemont s’oppose comme obstacle au mouvement de l’eau du fleuve, mais comme corps en mouvement, et en mouvement contraire et opposé à celui du courant de l’eau du fleuve ; ce remous fait un contre-courant d’autant plus sensible que la marée est plus forte. L’autre espèce de remous n’a pour cause qu’une force morte, comme est celle d’un obstacle, d’une avance de terre, d’une île dans la rivière, etc. Quoique ce remous n’occasionne pas ordinairement un contrecourant bien sensible, il l’est cependant assez pour être reconnu, et même pour fatiguer les conducteurs des bateaux sur les rivières. Si cette espèce de remous ne fait pas toujours un contre-courant, il produit nécessairement ce que les gens de rivières appellent une morte, c'est-à-dire des eaux mortes, qui ne coulent pas comme le reste de la rivière, mais qui tournoient de ftiçon que, quand les bateaux y sont entraînés , il faut employer beaucoup de force pour les en faire sortir. Ces eaux mortes sont fort sensibles dans toutes les rivières rapides au passage des ponts. La vitesse de l’eau augmente, comme l'on sait, à proportion que le diamètre des canaux par où elle passe diminue, la force qui la pousse étant su|)poséc la même; la vitesse d’une rivière augmente donc au passage d’un pont, dans la raison inverse de la somme de la largeur des arches à la largeur totale de la rivière; et encore faut-il augmenter cette raison de celle delà longueur des arches, ou, ce qui est le même, de la largeur du pont; l’augmentation de la vitesse de l’eau étant donc très-considérable en sortant de l'arche d’un pont, celle qui est à côté du courant est poussée latéralement et de côté contre les bords de la rivière, et par cette réaction , il se forme un mouvement de tournoiement quelquefois très-fort. Lorsqu’on passe sous le pont Saint-Esprit, les conducteurs sont J'orcés d’avoir une grande attention à ne pas perdre le fil du courant de l’eau, même après avoir passé le pont; car, s’ils laissaient écarter le bateau à droite ou à gauche, on serait porté contre le rivage avec danger de périr, ou tout au moins on serait entraîné dans le tournoiement des eaux mortes, d’où l’on ne pourrait sortir qu’avec beaucoup de peine. Lorsque ce tournoiement, causé par le mouvement du courant et par le mouvement opposé du remous, est fort considérable, cela forme une espèce de petit gouffre ; et l’on voit souvent dans les rivières rapides, à la chute de

TeaU; au delà des arrière-bces des piles d’un pont, qu’il se forme de ces petits gouffres ou tournoiements d’eau, dont le milieu parait être vide et former une espèce de cavité cylindrique autour de laquelle l’eau tournoie avec rapidité. Cette apparence de cavité cylindri(|ue est produite par l’action de la force centrifuge, qui fait (|ue l’eau tàelie de s’éloigner et s'éloigne en effet du centre du tourbillon causé par le tournoiement.

Lorsqu'il doit arriver une grande crue d’eau, les gens de rivière s’en aperçoivent par un mouvement particulier qu’iLs remarquent dans l'eau ; ils disent (jue la rivière niouve de fond, c’est-à-dire que l’eau du fond de la rivière coule plus vite (ju’elle ne coule ordinairement. Cette augmentation de vitesse dans l'eau du fond de la rivière annonce toujours, selon eux, un prompt et subit accroissement des eaux. Le mouvement et le poids des eaux supérieures qui ne sont point encore arrivées, ne laissent pas que d’agir sur les eaux de la partie inférieure de la rivière, et leur communiquent ce mou veinent J cor il faut, à certains égards, considérer un lleuve qui est contenu et qui coule dans son lit, comme une colonne d’eau contenue dans un tuyau, et le fleuve entier comme un très-long canal où tous les mouvements doivent se communiquer d’un bout à l’autre. Or, indéitendamment du mouvement des eaux supérieures, leur poids seul pourrait faire augmenter la vitesse de la rivière et peut-être la faire mouvoir de fondj car on sait qu’en mettant à l’eau plusieurs bateaux à la fois, on augmente dans ce moment la vitesse de la partie inférieure de la rivière, en même temps qu’on retarde la vitesse de la partie supérieure.

La vitesse des eaux courantes ne suit pas exactement , ni même h beaucoup prés, la proportion de la pente. Un fleuve, dont la pente serait uniforme et double de la pente d’un autre fleuve, ne devrait, à ce qu’il paraît, couler qu’une fois plus rapidement que celui-ci : mais il coule en effet beaucoup plus vite encore; sa vitesse, au lieu d’être double, est triple, ou quadruple, etc. Cette vitesse dépend beaucoup plus de la (|uantilé d’eau et du poids des eaux supérieures que de la pente ; et lorsqu’on veut creuser le lit d’un fleuve ou celui d’un égout, etc., il ne faut pas distribuer la pente également sur toute la longueur; il est nécessaire, pour donner plus de vitesse à l’eau , de faire la pente bcaueoup plus forte au commencement qu’à l’embouchure, où elle doit être presque insensible, comme nous le voyons dans les fleuves : lorsqu'ils approchent de leur embouchure, la pente est presque nulle, et cependant ils ne laissent pas de conserver une rapidité d’autant plus grande que le fleuve a plus d'eau : en sorte que dans les grandes rivières, quand même le terrain serait de niveau, l’eau ne laisserait pas de couler, et même de couler rapidement, non-seulement par la vitesse acquise *, mais encore par l’action et le poids des eaux supérieures. Pour

* c’est faute d’avoir fait ces réflexions que H. Kuliii dit que la source du Danube est au moins de deux milles d’Allemagne plus élevée que son embouchure; que la mer Méditerranée est de 6 s/i milles d’Allemagne plus basse que les sources du Nil ; que la mer

mieux faire sentir la vérité de ce que je viens de dire, supposons que la partie de la Seine, qui est entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal, fût parfaitement de niveau, et que partout elle eût dix pieds de profondeur ^ imaginons pour un instant que tout d’un eoup on pût mettre à sec le lit de la rivière au-dessous du Ponl-Royal et au-dessus du Pont-Neuf ; alors l’eau qui serait entre ces deux ponts , quoique nous l’ayons supposée parfaitement de niveau , coulera des deux côtés en haut et en bas, et continuera de couler jusqu à ce qu’elle sc soit épuisée; car, quoiqu’elle soit de niveau, comme elle est chargée d’un poids de dix pieds d’épaisseur d’eau, elle coulera des deux côtés avec une vitesse proportionnelle à ce poids; et cette vitesse diminuant toujours à mesure que la quantité d’eati diminuera, elle ne cessera de couler que quand elle aura baissé jusqu’au niveau du fond. Le poids de l’eau contribue donc beaucoup à la vitesse de l’eau; et c’est pour cette raison que la plus grande vitesse du courant n’est ni à la surface de l’eau, ni au fond, mais à peu près dans le milieu de la hauteur de l’eau, parce qu’elle est produite par l’action du poids de l’eau qui est à la surface et par la réaction du fond. Il y a même quelque chose de plus : c’est que si un fleuve avait acquis une très-grande vitesse, il pourrait non-seulement la conserver en traversant un terrain de niveau, mais même il serait en état de surmonter une éminence sans se répandre beaucoup des deux côtés, ou du moins sans causer une grande inondation.

f)n serait porté à croire que les ponts, les levées et les autres obstacles (m’on établit sur les rivières, diminuent considérablement la vitesse totale du cours de l’eau; cependant cela n’y fait qu’une très-petite dilTércnce. L’eau s’élève à la rencontre de l’avant-bcc d’un pont : cette élévation fait qu’elle agit davantage par son poids, ce qui augmente la vitesse du courant entre les piles, d’autant plus que les piles sont plus larges et les arches plus étroites , en sorte que le retardement que ces obstacles causent à la vitesse totale du cours de l’eau, est presque insensible. Les coudes, les sinuosités, les terres avancées, les iles ne diminuent aussi que très-peu la vitesse totale du cours de l’eau. Ce ([ui produit une diminution très-considérable dans cette vitesse, c’est l’abaissement des eaux, comme au contraire l’augmentation du volume d’eau augmente cette vitesse plus qu’aucune autre cause.

Si les fleuves étaient toujours à peu près également pleins, le meilleur moyen de diminuer la vitesse de l’eau et de les contenir, serait d’en élargir le canal : mais, comme presque tous les fleuves sont sujets à grossir et à diminuer beaucoup, il faut au contraire, pour les contenir, rétrécir leur canal, parce que, dans les basses eaux, si le canal est fort large, l’eau qui passe dans le milieu y creuse un lit particulier, y forme des sinuosités; et, lors-

Allanliquc est plus basse d’un demi-mille que la Mcdilerrance, etc.; ce qui est absolument contraire à la vi'rilc : au reste, le principe faux, dont M. Kubn lire lotîtes cos conséquences, n’csl pas la seule erreur qui se trouve dans cette, pièce sur l’origine des fontaines, qui a remporte le prix de l’Académie de Bordeaux en 1741.

262 IIISTOIRI<: NATÜRELIÆ.

qu’elle vicnl à grossir, elle suit celle direction qu’elle a prise dans ce lit parliculier; elle vient frapper avec force contre les bords du canal, ce qui détruit les levées et cause de grands dommages. On pourrait prévenir en partie ces effets de la fureur de l’eau, en faisant de distance en distance de petits golfes dans les terres, c’est-à-dire, en élevant le terrain de l'iin des bords jusqu à une certaine distance dans les terres : et pour que ces petits golfes soient avantageusement placés, il faut les faire dans l’angle obtus des sinuosités du fleuve 5 car alors le courant de l’eau se détourne et tournoie dans ces petits golfes , ce qui en diminue la vitesse. Ce moyen serait peut-être fort bon pour prévenir la chute des ponts dans les endroits où il n’est pas possible de faire des barres auprès du pont : ces barres soutiennent l’action du poids de l’eau ; les golfes dont nous venons de parler en diminuent le courant : ainsi tous deux produiraient à peu près le même effet, c’est-à-dire la diminution de la vitesse.

La manière dont se font les inondations mérite une attention particulière. Lorsqu’une rivière grossit, la vitesse de l’eau augmente toujours de plus en plus jusqu’à ce que le fleuve commence à déborder : dans cet instant la vitesse de l’eau diminue; ce qui fait que le débordement une fois commencé, il s’ensuit toujours une inondation qui dure plusieurs jours : car, quand même il arriverait une moindre quantité d’eau après le débordement qu’il n’en arrivait auparavant, l’inondation ne laisserait pas de se faire, parce qu’elle dépend beaucoup plus de la diminution de la vitesse de l’eau que de la quantité de l’eau qui arrive. Si cela n’était pas ainsi, on verrait souvent les fleuves déborder pour une heure ou deux, et rentrer ensuite dans leur lit, ce qui n’arrive jamais : l’inondation dure au contraire toujours pendant quelques jours, soit que la pluie eesse ou qu’il arrive une moindre quantité d’eau, parce que le débordement a diminué la vitesse, et lue, par comséquent, la même quantité d’eau n’étant plus emportée dans le même temps qu’elle l'était auparavant, c’est comme s’il on arrivait une plus grande quantité. L’on peut remarquer, à l’occasion de celle diminution, (jue s’il arrive qu'un vent constant souffle contre le courant de la rivière, l’inondation sera beaucoup plus grande qu’elle n’aurait été .sans cette cause accidentelle, qui diminue la vitesse de l’eau; comme au contraire, si le vent souffle dans la même direction que suit le courant de la rivière, l’inondation sera bien moindre et diminuera plus promptement. Voici ce que dit M. (Iranger du débordement du Nil :

« La crue du Nil et son inondation a longtemps occupé les savants; la « plupart n’ont trouvé que du merveilleux dans la chose du monde la plus « naturelle , et qu’on voit dans tous les i)ays du monde, (le .sont les pluies « qui tombent dans l’Abyssinie et dans l’Éthiopie qui font la croissance et « l’inondation de ce fleuve; mais on doit regarder le vent du nord comme « cause primitive : 1" parce qu’il chasse les nuages qui portent cette pluie du « côté de l’Abyssinie ; 2“ parce que, étant le traversier des deux embou- « chures du Nil , il en fait refouler les eaux à eontre-mont, et empêche par

« là qirelles ne se jettent en trop grande quantité dans la mer : on s’assure « tous les ans de ce l'ait, lorsque le vent étant au nord et changeant tout à « coup au sud, le Nil perd dans un jour ce dont il était crû dans quatre. « Pages 15 et 14, Voj/wje de Gram/er , Paris, 1745. »

Les inondations sont ordinairement plus grandes dans les parties supérieures des neuves que dans les parties inférieures et voisines de leur embouchure, parce que, toutes choses étant égales d’ailleurs, la vitesse d’un fleuve va toujours en augmentant jusqu’à la mer ; et quoique ordinairement la pente diininue d’autant plus qu’il est plus près de son embouchure, la vitesse cependant est souvent plus grande par les raisons que nous avons rapportées. Le père Castelli, qui a écrit fort sensément sur cette matière, remarque très-bien que la hauteur des levées qu’on a faites pour contenir le Po, va toujours en diminuant jusqu’à la mer, en sorte qu’à Ferrarc, qui est à cinquante ou soixante milles de distance de la mer, les levées ont près de vingt pieds de hauteur au-dessus de la surface ordinaire du Pô; au lieu que plus bas, à dix ou douze milles de distance de la mer, les levées n’ont pas douze pieds, quoique le canal du fleuve y soit aussi étroit qu’à Ferrare. Voyez Raccolta d' ttutori clie trattano del moto dell'acque, vol. I, f. 125.

Au reste, la théorie du mouvement des eaux courantes est encore sujette à beaucoup de diflîcultés et d’obscurités, et il est très-dilTicilc de donner des règles générales qui puissent s’appliquer à tous les cas particuliers : l'expérience est ici plus nécessaire que la spéculation ; il faut non-seulement connaître par expérience les effets ordinaires des fleuves en généi’al, mais il faut encore connaître en particulier la rivière à laquelle on a affaire, si l’on veut en raisonner juste et y faire des travaux utiles et durables. Les remarques que j’ai données ci-dessus sont nouvelles pour la plupart : il serait à désirer qu’on rassemblât beaucoup d’observations semblables, on parviendrait peut-être à éclaircir cette matière, et à donner des règles certaines pour contenir et diriger les fleuves, cl prévenir la ruine des ponts , des levées, et les autres dommages que cause la violente impétuosité des eaux.

Les plus grands fleuves de l’Europe sont le Wolga, qui a environ six cent cinquante lieues de cours depuis Reschow jusqu’à Astracan sur la mer Caspienne; le Danube, dont le cours est d’environ quatre cent cin(]uanle lieues depuis les montagnes de Suisse jusqu’à la mer Noire; le Don, qui a quatre cents lieues de cours depuis la source du Sosna, qu’il reçoit, jusqu’à son embouchure dans la mer Noire; le Niéper, dont le cours est d’environ trois cent cinquante lieues, qui se jette aussi dans la mer Noire; la Duina, qui a environ trois cents lieues de cours, et qui va se jeter dans la mer Blanche, etc.

Les plus grands fleuves de l’Asie sont le Iloanho de la Chine, qui a huit cent cinquante lieues de cours, en prenant sa source à Raja-Ribron, et qui tombe dans la mer de la Chine, au midi du golfe de Changi; le Jénisca de la Tartarie, qui a huit cents lieues environ d’étendue, depuis le lac Scling usqu’à la mer septentrionale de la Tartarie ; le fleuve Oby, qui en a environ

six cents, depuis le lac Kila jusque dans la mer du nord, au delà du détroit de Waigats; le fleuve Amour de la Tartnrie orientale, qui a environ cinq cent soixante-quinze lieues de cours, en comptant depuis la source du fleuve Kerlon, qui s’y jette, jusqu’à la mer de Kamtscliatka où il a son emljouchure; le fleuve Monamcon, qui a son embouchure à Poulo-Coridor, et qu’on peut mesurer depuis la source du Longmu qui s’y jette; le fleuve kian, dont le cours est environ de cinq cent cinquante lieues, en le mesurant depuis la source de la rivière Kinxa, qu'il reçoit, jusqu'à son embouchure dans la mer de la Chine; le («ange, qui a aussi environ cinq cent cinquante lieues de cours; l’Euphrate, qui en a cinq cents, en le prenant depuis la source de la rivière Irma qu’il reçoit; l’Indus, qui a environ quatre cents lieues de cours, et qui tombe dans la mer d’Arabie à la partie occidentale de Guzarat; le fleuve Sirderoias, qui a une étendue de quatre cents lieues environ, et qui se jette dans le lac Aral.

Les plus grands fleuves de l’Afrique sont le Sénégal, qui a onze cent vingt-cinq lieues environ de cours, en y comprenant le Niger, qui n’en est en effet qu’une continuation, et en remontant le Niger jusqu’à la source du Gombarou, qui se jette dans le Niger ; le Nil, dhnt la longueur est de neuf cent soixante-dix lieues, et qui prend sa source dans la Haute-Éthiopie, où il fait plusieurs contours : il y a aussi le Zaïre et le Coanza , desquels on connaît environ quatre cents lieues, mais qui s'étendent bien plus loin dans les terres du .Monoémugi; le Couama, dont on ne connaît aussi qu’environ quatre cents lieues, et qui vient de plus loin, des terres de la Cafrerie; le (^)uilmanci, dant le cours entier est de quatre cents lieues, et qui prend sa source dans le royaume de Gingiro.

Enfin, les plus grands fleuves de rAmérique, qui sont aussi les plus larges fleuves du monde, sont la rivière des Amazones, dont le cours est de plus de douze cents lieues, si I on remonte jusqu’au lac qui est près de Guanuco, à trente lieues de Lima, où le Maragnon prend sa source; et si l’on remonte jusqu’à la source de la rivière Napo, à quelque distance de Quito, le cours de la rivière des Amazones est de plus de mille lieues. Voyez k Voyage de M. de la Condamine.

On pourrait dire que le cours du fleuve Saint-Laurent en Canada est de plus de neuf cents lieues, depuis son embouchure en remontant le lac Ontario et le lac Érié, de là au lac Huron , ensuite au lac Supérieur, de là au lac Alemipigo, au lac des Christinaux, et enfin au lac des Assiniboïls, les eaux de tous ces lacs tombant des uns dans les autres , et enfin dans le fleuve Saint-Laurent.

Le fleuve :^lississipi a plus de sept cents lieues d’étendue depuis son embouchure jusqu’à quelques-unes de ses sources, qui ne sont pas éloignées du lac des Assiniboïls dont nous venons de parler.

Le fleuve de la Plata a plus de huit cents lieues de cours, en le remontant depuis son embouchure jusqu’à la source de la rivière Parana qu’il reçoit. Le fleuve Orénoque a plus de cinq cent soixante-quinze lieues de cours

en comptant depuis la source de la rivière Caketa près de Pasto, qui se jette en partie dans l'Orénoque, et coule aussi en partie vers la rivière des Amazones.

La rivière Madcra, qui sc jette dans celle des Amazones, a plus de six cent soixante ou six cent soixante-dix lieues.

Pour savoir à peu près la ijuantité d’eau que la mer reçoit par tous les fleuves qui y arrivent, supposons que la moitié du globe soit couverte par la mer, et que l’autre moitié soit terre sèche , ce qui est assez juste; supposons aussi que la moyenne profondeur de la mer, en la prenant dans toute son étendue, soit d’un quart de mille d'Italie, c’est-à-dire d’environ deux cent trente toises, la surface de toute la terre étant de cent soixante dix millions neuf cent quatre-vingt-un mille douze milles, la surface de la mer est de quatre-vingt-cinq millions quatre cent quatre-vingt-dix mille cinq cent six milles carrés, qui étant multipliés par , profondeur de la mer, donnent vingt et un millions trois cent soixante-douze mille six cent vingt-six milles cubi(|ues pour la quantité d’eau contenue dans l'Océan tout entier. Maintenant, pour calculer la quantité d'eau que l’Océan reçoit des rivières, prenons quelque grand fleuve dont la vitesse et la quantité d’eau nous soient connues; le Pô, par exemple, qui passe en Lombardie et qui arrose un pays de trois cent quatre-vingt milles de longueur, suivant Riccioli : sa largeur, avant qu il se divise en plusieurs bouclies (lour tomber dans la mer, est de cent perches de Rologne, ou de mille pieds, et sa profondeur de dix pieds; sa vitesse est telle, qii il parcourt quatre milles dans une heure : ainsi le Pô fournit à la mer deux cent mille perches cubiques d'eau en une heure, ou quatre millions huit cent mille dans un jour; mais un mille cubique contient cent vingt-cinq millions de perches cubiques; ainsi il faut vingt-six jours |K)ur qu'il porte à la mer un mille cubique d’eau. Reste maintenant à déterminer la proportion qu’il y a entre la rivière du Pô et toutes les rivières de la terre prises ensemble, ce qu’il est impossible de faire exactement; mais, liour le savoir à peu ])rès, supposons que la quantité d’eau (jue la mer reçoit par les grandes rivières dans tous les pays , soit proportionnelle à l’étendue et à la surface de ces pays, et que par conséquent le pays, arrosé par le Pô et par les rivières qui y tombent, soit à la surface de toute la terre sèche en même proportion que le Pô est à toutes les rivières de la terre. Or, par les cartes les plus exactes, le Pô, depuis sa source jusqu’à son embouchure, traverse un pays de trois cent quatre-vingts milles de longueur, et les rivières (|ui y tombent de ebaqne côté viennent de sources et de rivières qui sont à environ soixante milles de distance du Pô : ainsi ce fleuve et les rivières qu’il reçoit arrosent un pays de trois cent quatre-vingts milles de long et de cent vingt milles de large, ce qui fait quarante-cinq mille six cents milles carrés. Mais la surface de toute la terre sèche est de quatre-vingt-cinq millions quatre cent quatre-vingt-dix mille cinq cent six milles carrés ; par conséquent la quantité d’eau que toutes les rivières portent à la mer sera dix-huit cent soixante-quatorze fois plus grande que la quantité que le Pô lui fournit : mais

HISTOIRE NATURELLE, comme vingl-six rivières comme le Pô fournissent un mille cubique d'eau à la mer par joui', il s’ensuit (|uc dans l’espace d’un an mille huit cent soixantequatorze rivières comme le Pô fourniront à la mer vingt-six mille trois cent huit milles cubiques d’eau, et que dans l’espace de huit cent douze ans (outes ces rivières fourniraientà la mer vingt ctun millions trois cent soixante douze mille six cent vingt-six milles cubiques d’eau, c’est-à-dire autant qu'il y en a dans l'Océan, et que par conséquent il ne faudrait que huit cent douze ans pour le remplir. Voyez J. Keily, Examination of Burnet's Theory. London, 1754.

Il résulte de ce calcul, que la quantité d’eau que l’évaporation enlève de la surface de la mer, que les vents transportent sur la terre, et qui produit tous les ruisseaux et tous les fleuves, est d’environ deux cent quarante-cinq lignes, ou de vingt à vingt et un pouces par an, ou d’environ les deux tiers d’une ligne par jourj ceci est une très-petite évaporation, quand mèmeon la doublerait ou triplerait, afin de tenir compte de l’eau qui retombe sur la mer, et (jui n’est pas transportée sur la terre. Voyez sur ce sujet l'Écrit de Halley dans les Transactions phüosoph., n° 192, où il fait voir évidemment et par le calcul, que les vapeurs qui s’élèvent au-dessus de la mer et que les vents transportent sur la terre, sont suffisantes pour former toutes les rivières et (“ntretenir toutes les eaux qui sont à la surface de la terre.

Après le Nil, le Jourdain est le fleuve le plus considérable qui soit dans le l.evant, et même dans la Rarbarie : il fournit à la mer Morte environ six millions de tonnes d’eau par jour : toute celte eau, et au delà, est enlevée parl évaporation; car en comptant, suivant le calcul de Halley, six mille neuf cent quatorze tonnes d’eau qui se réduit en vapeurs sur chaque mille superficiel, on trouve que la mer Morte, qui a soixante-douze milles de long sur dix-huit milles de large, doit perdre tous les jours par l’évaporation près de neuf millions de tonnes d’eau, c’est-à-dire non-seulement toute l’eau qu’elle reçoit du Jourdain, mais encore celle des petites rivières qui y arrivent des montagnes de Moab et d’ailleurs : par conséquent elle ne communique avec aucune autre mer par des canaux souterrains.

Les fleuves les plus rapides de tous sont le Tigre, l’Indus, le Danube, l’Yrtis en Sybérie, le Malrnistra en Cilicie, etc. Voyez Varenii Geor., pag. 178; mais, comme nous l’avons dit au commencement de cet article, la mesure de la vitesse des eaux d'un fleuve dépend de deux causes : la première est la l)ente, et la seconde le poids et la quantité d’eau. En examinant sur le globe quels sont les fleuves qui ont le plus de pente, on trouvera que le Danube en a beaucoup moins que le Pô, le Rhin et le Rhône, puisque, tirant quel- (lues-unes de ses sources des mômes montagnes , le Danube a un cours beaucoup plus long qu’aticun de ces trois autres fleuves, et qu’il tombe dans la mer Noire, qui est plus élevée que la Méditerranée, et peut-être plus que l'Océan.

Tous les grands llcuves reçoivent beaucoup d’autres rivières dans toute rétenduc de leur cours; on a compté, par exemple, que le Danube en re-

çoil. plus (le deux cenls, tant ruisseaux que rivières. Mais, en ne comptant que les rivières assez considérables que les fleuves reçoivent, on trouvera que le Danube en reçoit trente ou trente et une, le Volga en reçoit trentedeux ou trente-trois, le Don cinq ou six, le Niéper dix-neuf ou vingt, la Duina onze ou douze; et de même en Asie le Iloanho reçoit trenle-cjuatrc ou trente-cinq rivières, le Jénisca en reçoit plus de soixante, TOby tout autant, le fleuve Amour environ quarante; le Kian ou fleuve de Nanquin en reçoit environ trente, le Gange plus de vingt, rEuphrate dix ou onze, etc. En Afrique, le Sénégal reçoit plus de vingt rivières : le Nil ne reçoit aucune rivière, qu’à plus de cinq cents lieues de son embouchure : la dernière qui y tondie est le Moraba; et de cet endroit jusqu a sa source il reçoit environ douze ou treize rivières. En Amérique, le fleuve des Amazones en reçoit plus de soixante, et toutes fort (fonsidérables ; le fleuve Saint-Laurent, environ quarante, en comptant celles qui tombent dans les lacs; le fleuve Mississipi plus de quarante, le fleuve de la Plata plus de cinquante, etc.

Il y a sur la surface de la terre des contrées élevées qui paraissent être des points de partage marqués par la nature pour la distribution des eaux. Les environs du mont Saint-Gotliard sont un de ces points en Europe. Un autre point est le pays situé entre les provinces de Belozera et de Vologda en Moscovie, d’où descendent des rivières dont les unes vont à la mer Blanche, d’autres à la mer Noire, et d’autres à la mer Caspienne; en Asie, le pays des Tartares-Mogols, d’où il coule des rivières dont les unes vont sc rendre dans la mer Tranquille ou mer de la Nouvelle-Zemble, d’autres au golfe de Linchidolin, d’autres à la mer de Corée, d’autres à celle de la Chine; et de même le Petit-Thihet, dont les eaux coulent vers la mer de la Chine, vers le golfe de Bengale, vers le golfe de Cambaie et vers le lac Aral; en Amérique, la province de Quito, qui fournit des eaux à la mer du Sud, à la mer du Nord et au golfe du Mexique.

Il y a dans l’ancien continent environ quatre cent trente fleuves qui tombent immédiatement dans l’Océan ou dans la Méditerranée et la mer Noire ; et dans le nouveau continent, on ne connaît guère que cent quatre-vingts fleuves qui tombent immédiatement dans la mer; au reste, je n’ai compris dans ce nombre que des rivières grandes au moins comme l’est la Somme en Picardie.

Toutes ces rivières transportent à la mer avec leurs eaux une grande quantité de parties minérales et salines qu’elles ont enlevées des différents terrains par où elles ont passé. Les particules de sel qui, comme l’on sait, se dissolvent aisément, arrivent à la mer avec les eaux des fleuves. Quelques physiciens, et entre autres llalley, ont prétendu que la .salure de la mer ne provenait (pic des sels de la terre que les fleuves y transportent; d’autres ont dit (juc la salure de la mer était aussi ancienne que la mer même, et que ce sel n’avait été créé que pour rcmpécher de sc corrompre : mais on peut croire que l’eau de la mer est préservée de la corruption par l’agitation des vents et par celle du flux et du reflux, autant que par le sel qu’elle con-

268 riFSTOIRl!: NATURELLE,

lient; car, quand on la garde dans un tonneau, elle se corrompt au bout de quelques jours, et Boyle rapporte qu’un navigateur, pris par un calme qui dura treize jours, trouva la mer si infectée au bout de ce temps, que si le calme n’eût cessé, la plus grande partie de son équipage aurait péri. {Voy. Boyle,vol.\\\,ya(i. 222.) L’eau de la mer est aussi mêlée d’une huile bitumineuse, qui lui donne un goût désagréable et qui la rend très-malsaine. La quantité de sel que l’eau de la mer contient est d’environ une quarantième partie, et la mer est à peu près également salée partout, au-dessus comme au fond, également sous la ligne et au cap de Bonne-Espérance , <|uoiqu’il y ait qucbpies endroits, comme à la côte de Mozambi([ue, où elle est plus salée (|u’ailleurs. ( Voy. Hoyle, vol. III, paye 217.) On prétend aussi (pi’elle est moins salée dans la zone arctique : cela peut venir de la grande quantité de neige et des grands fleuves qui tombent dans ces mers, et de ce que la chaleur du soleil n’y produit que peu d’évaporation, en comparaison de l'évaporation qui se fait dans les climats chauds.

Quoi qu il en soit, je crois que les vraies causes de la salure de la mer sont non-seulement les bancs de sel qui ont pu se trouver au fond de la mer cl le long des côtes, mais encore les sels mêmes de la terre que les fleuves y transportent continuellement; et que llalley a eu quelque raison de présumer qu’au commencement du monde la mer n’était que peu ou point salée, qu’elle l’est devenue par degrés et à mesure que les fleuves y ont amené des sels: que cette salure augmente peut-être tous les jours et augmentera toujours de plus en plus, et que par conséquent il a pu conclure qu’en faisant des expériences, pour reconnaître la quantité de sel dont l’eau d’un fleuve est chargée, lorsqu’elle arrive à la mer, et qu’en supputant la quantité d’eau (pic tous les fleuves y portent, on viendrait à connaître l'ancienneté du monde par le degré de la salure de la mer.

Les plongeurs et les pécheurs de perles assurent, au rapport de Boyle‘ que plus on descend dans la mer, plus l’eau est froide; que le froid est même si grand ô une profondeur considérable, iprils ne peuvent le souffrir, cl que e’est par celte raison qu’ils ne demeurent pas aussi longtemps sous l’eau, lorscpi’ils descendent fi une jirofondcur un peu grande, que quand ils ne descendent (|u’à une petite profondeur. Il me paraît que le poids de l’eau pourrait en être la cause aussi bien que le froid, si on descendait à une grande profondeur, comme trois ou quatre cents brasses; mais, à la vérité, les plongeurs ne descendent jamais à plus de cent pieds ou environ. Le même auteur rapporte ((uc, dans un voyage aux Indes orientales, au delà de la ligne, à envii'on trente-cinq degrés de latitude sud, on laissa tomber une sonde à quatre cents brasses de profondeur, et qu’ayant retiré celle sonde, qui était de plomb et qui pesait environ trente à trente-cinq livres, elle] était devenue si froide, qu’il lui semblait toucher un morceau de glace. On sait aussi que les voyageurs, pour rafraîchir leur vin, descendent les boueilles à plusieurs brasses de profondeur dans la mer ; et plus on les descend, plus le vin est frais.

TffÉORIE DE LA TERRE. 269

Tous ees faits pourraient faire présumer (pie l’eau de la mer est plus salée au fond qu’à la surface; cependant on a des témoignages contraires, fondés sur des expériences qu’on a faites pour tirer dans des vases, qu’on ne débouchait qu’à une certaine profondeur, de l’eau de la mer, laquelle ne s’est pas trouvée plus salée que celle de la surface : il y a môme des endroits où l’eau de la surface étant salée, l’eau du fond se trouve douce, et cela doit arriver dans tous les lieux où il y a des fontaines et des sources qui sourdent du fond de la mer, comme auprès de Goa, à Ormuz, et même dans la mer de IVaples, on il y a des sources chaudes dans le fond.

11 y a d’autres endroits où l’on a remarqué des sources bitumineuses et des couches de bitume au fond de la mer; et sur la terre, il y a une grande quantité de ces sources qui portent le bitume mêlé avec l’eau dans la mer. A la Barbade, il y a une source de bitume pur qui coule des rochers jusqu’à la mer; le sel et le bitume sont donc les matières dominantes dans l'eau de la mer : mais elle est encore mêlée de beaucoup d’autres matières; car le goûtdc l’eau n’est pas le meme dans toutes les parties de l’Océan. D’ailleurs l’agitation et la chaleur du soleil altèrent le goût naturel que devrait avoir l’eau de la mer,ct les couleurs différentes des dilïérentes mers, et des mêmes mers en différents temps, prouvent que l’eau de la mer contient des matières de bien des espèces, soit qu’elle les détache de son propre fond, soit qu’elles y soient amenées par les fleuves.

Presque tous les pays arrosés par de grands fleuves sont sujets à des inondations périodi(|ues, surtout les pays has et voisins de leur embouchure • et les fleuves qui tirent Icih's sources de fort loin sont ceux qui débordent le plus irrégulièrement. Tout le monde a entendu parler des inondations du Nil : il conserve dans un grand espace, et fort loin dans la mer, la douceur et la blancheur de ses eaux. Strabon et les autres anciens auteurs ont écrit qu’il avait sept embouchures; mais aujourd'hui il n’en reste que deux qui soient navigables; il y a un troisième canal qui descend à Alexandrie pour remplir les citernes, et un quatrième canal qui est encore plus petit. Comme on a négligé depuis fort longtemps de nettoyer les canaux, ils se sont comblés. Les anciens employaient à ce travail un grand nombre d’ouvriers et de soldats; et tous les ans, après rinondation, l’on enlevait le limon et le sable qui étaient dans les canaux; ce fleuve en charrie une très-grande quantité. La cause du débordement du Nil vient des pluies qui tombent en Ethiopie : elles commencent au mois d’avril, et ne finissent qu’au mois de septembre. Pendant les trois premiers mois, les Jours sont sereins et beaux; mais, dès que le soleil se couche, il pleut jusqu’à ce qu’il se lève; ce qui est accompagné ordinairement de tonnerres et d’éclairs. L’inondation ne commence en Egypte que vers le 17 de juin : elle augmente ordinairement pendant environ quarante jours, et diminue pendant tout autant de temps : tout le plat pays de l’Égypte est inondé. Mais ce débordement est bien moins considérable aujourd’hui qu’il ne l’était autrefois; car Hérodote nous dit que le Nil était cent jours à croître et autant à décroître. Si le fait est

vrai, on ne peut guère en attribuer la cause qu’à l’élévation du terrain, que le limon des eaux a haussé peu à peu, et à la diminution de la hauteur des montagnes de l’intérieur de l’Afrique, dont il tire sa source ; il est assez naturel d’imaginer que ces montagnes ont diminué, parce que les pluies abondantes qui tombent dans ces climats, pendant la moitié de l'année, entraînent les sables et les terres du dessus des montagnes dans les vallons, d’où les torrents les charrient dans le canal du Nil, qui en emporte une bonne ])arlie en Égypte, où il les dépose dans scs débordements.

Le Nil n’est pas le seul fleuve dont les inondations soient périodiques et annuelles : on a appelé la rivière de Pégq le Nil indien, parce que ses débordements SC font tous les ans régulièrément ; il inonde ce pays à plus de trente lieues de ses bords, et il laisse, comme le Nil, un limon qui fertilise si fort la terre, que les pâturages y deviennent excellents pour le bétail, et que le riz y vient en si grande abondance, qu’on en charge tous les ans un grand nombre de vaisseaux, sans que le pays en manque. {Voyez ks voyages d Owinyton, tome 1 1 , page 290. ) Le Niger, ou, ce qui revient au même, la partie supérieure du Sénégal, déborde aussi comme le Nil, et l’inondation qui couvre tout le pays |)lat de la Nigritic, commence à [)cu près dans le même temps que celle du Nil, vers le 13 juin; elle augmente aussi pendant quarante jours. Le fleuve de la l’Iata, au Brésil, déborde aussi tous les ans, et dans le meme tenq)s que le Nil ; le Gange, l indus, l’Euphrate et quelques autres débordent aussi tous les ans : mais tous les autres fleuves n ont pas des débordements périodiques; et quand il arrive des inondations, cest un effet de plusieurs causes qui sc combinent pour fournir une plus grande quantité d eau qu à l’ordinaire, et pour retarder en même temps là vitesse du fleuve.

Nous avons dit que dans pres<|ue tous les fleuves la pente de leur lit va toujours en diminuant jusqu à leur embouchure, d'une manière assez insensible : mais il y en a dont la pente est très-brusque dans certains endroits; ce qui forme ce (juon appelle une cataracte, qui n’est autre chose qu’une chute d’eau plus vive que le courant ordinaire du fleuve. Le Rhin, par exemple, a deux cataractes, l’une à Bielcfeld , et l’autre aiqn-és de Schaffhouse. LcNilcn a plusieurs, et, entre autres, deux qui sont très-violentes et qui tombent de lort haut entre deux montagnes. La rivière Vologda, en Moscovie, a aussi deux cataractes auprès de Ladoga. Le Zaïre, fleuve du Gongo, commence par une forte cataracte (jui tombe du haut d’une montagne. Mais la |)lus fameuse cataracte est celle de la rivière Niagara en Canada ; elle tombe de cent cinquante-six pieds de hauteur perpendiculaire , comme un torrent prorligieux, et elle a plus d’un quart de lieue de largeur : la brume ou le brouillard que l’eau fait en tombant se voit de cinq lieues et s’élève jusqu’aux nues; il s’y forme un très-bel arc-en-ciel, loi-sque le soleil donne dessus. Au-dessous de celte cataracte il y a des tournoiements d’eau si terribles, qu’on ne peut y naviguer jusqu’à six milles de distance; et audessus de la cataracte, la rivière est beaucoup plus étroite qu’elle ne l’est

dans les terres supérieures. ( Voy. Transact. phüosoph. abr., vol. VI, part. II, page H9. ) Voici la description qu’en donne le père Charlevoix :

« Mon premier soin fut de visiter la plus belle cascade qui soit peut-être « dans la nature; mais je reconnus d’abord que le baron de la Ilonian s’était « trompé sur sa hauteur et sur sa figure, de manière à faire juger qu’il ne « l’avait point vue.

« Il est certain que, si on mesure sa hauteur par les trois montagnes qu'il « faut franchir d’abord, il n’y a pas beaucoup à rabattre des six cents pieds « que lui donne la carte de M. Delisie, qui, sans doute, n’a avancé ce para- « doxe que sur la foi du baron de la llontan et du père llenncpin : mais, « après que je fus arrivé au sommet de la troisième montagne, j’observai que, « dans l’espace de trois lieues que je üs ensuite jusqu’à celte chute d’eau, « quoiqu’il faille quelquefois mouler, il faut encore plus descendre; et c’est « à quoi ces voyageurs paraissent n’avoir pas fait assez d’alUmtion. Comme « on ne peut approcher la cascade que de ce côté, ni la voir que de profil, « il n'est pas aisé d’en mesurer la hauteur avec les instruments : on a voulu « le faire avec une longue corde attachée à une longue perche; et après « avoir souvent réitéré cette manière ou n’a trouvé (jue cent quinze ou cent « vingt pieds de profondeur : mais il n’est pas possible de s’assurer si la « perche n’a pas été arrêtée par quelque rocher qui avançait ; car, quoiqu’on « l’eût toujours retirée mouillée, aussi bien qu’un bout de la corde à quoi « elle était attachée, eela ne prouve rien, ptiisque l’eau qui se précipite de « la montagne rejaillit fort haut en écumant. Pour moi, après l’avoir consi- « dérée de tous les endroits d’où on peut l’examiner à son aise, j’estime « qu’on ne saurait lui donner moins de cent quarante ou cent cinquante « pieds.

« Quant à sa figure, elle est en fer à cheval, et elle a environ quatre cents « pas de circonférence : mais, précisément dans son milieu, elle est partagée « en deux par une île fort étroite et d’un demi-quart de lieue de long, qui y « aboutit. Il est vrai que ces deux parties ne tardent pas à se joindre : celle « qiti était de mon côté, et qu’on ne voyait que de profil, a plusieurs pointes « qui avancent; mais celle que je découvrais en face me parut fort unie. Le « baron de la Hontan y ajoute un torrent qui vient de l’ouest : il faut que « dans la fonte des neiges les eaux sauvages viennent se décharger là par « quelque ravine, etc. »

Il y a une autre cataracte à trois lieues d’Albanie, dans la province de la IVouvelle-York, qui a environ cinquante pieds de hauteur perpendiculaire, et de cette chute d’eau il s’élève aussi un brouillard dans lequel on aperçoit un léger arc-en-eiel, qui change de place à mesure qu’on s’en éloigne ou qu on s’en approche. (Voyez Trans. phü. abr., vol. VI, part. IL)

En géfiéral, dans tous les pays où le nombre d’hommes n’est pas assez considérable pour former des sociétés policées, les terrains sont plus irréguliers et le lit des fleuves plus étendu, moins égal, et rempli de cataractes. 11 a fallu des siècles pour rendre le Rhône et la Loire navigables. C’est en

contenant les eaux, en les dirigeant et en nettoyant le fond des fleuves, qu’on leur donne un cours assuré j dans toutes les terres où il y a peu d'habitants, la nature est brute, et quelquefois dilfonne.

Il y a des fleuves qui se perdent dans les sables, d’autres qui semblent se précipiter dans les entrailles de la terre; le (luadalquivir en Espagne, la rivière de Gottcnd)urg en Suède, et le Rhin même, se perdent dans la terre. On assure que dans la partie occidentale de file Saint-Domingue, il y a une montagne d’une bauteur considérable, au pied de laquelle sont plusieurs cavernes où les rivières et les ruisseaux se précipitent avec tant de bruit, qu’on l'entend de sept ou huit lieues ( Vid. Varenii Geofjraph. ^ener., page 43.)

Au reste, le nombre de ces fleuves qui se perdent dans le sein de la terre est fort petit, et il n’y a pas d’apparence ([ue ces eaux descendent bien bas dans l’intérieur du globe; il est plus vraisemblable qu’elles se perdent, comme celles du Rhin, en se divisant dans les sables : ce qui est fort ordinaire aux petites rivières qui arrosent les terrains secs et sablonneux; on en a plusieurs exemples en Afri(|uc, en Perse, en Arabie, etc.

Les fleuves du Nord transportent dans les mers une prodigieuse quantité de glaçons qui, venant à s’accumuler, forment ces masses énormes de glace si funestes aux voyageurs. Un des endroits de la mer Glaciale, où elles sont le plus abondantes, est le détroit de Waigats, qui est gelé en entier pendant la plus grande partie de l’année : ces glaces sont formées des glaçons que le fleuve OI)y transporte presque continuellement; elles s’attachent le longdes côtes, et s’élèvent à une bailleur considérable des deux côtés du détroit : le milieu du détroit est l’endroit qui gèle le dernier, et où la glace est le moins élevée; lorsque le vent cesse de venir du nord, et qu’il souille dans la direction du détroit, la glace commence à fondre et à se rompre dans le milieu ; ensuite il s’en détache des côtes de grandes masses qui voyagent dans la haute mer. Le vent, qui pendant l'hiver vient du nord et passe sur les terres gelées de la Aouvelle-Zcmble, rend le pays arrosé par füby et toute la Sibérie si froids, qu’à Tobolsk môme, qui est au 37“ degré, il n'y a [loint d’arbres fruitiers, tandis qu’en Suède, à Siokbobn, et même à de plus hautes latiludes, on a des arbres fruitiers et des légumes. Celte différence ne vient pas, comme on l’a cru, de ce que la mer de Laponie est moins froide que celle du détroit, ou de ce que la terre de la Nouvelle-Zemble l’est plus que celle de la Laponie, mais uniquement de ce que la mer Raltique et le golfe de Bothnie adoucissent un peu la rigueur des vents du nord ; au lieu qu’en Sibérie, il n’y a rien qui puisse temj)érer l'activité du froid. Ce que je dis ici est fondé sur de bonnes observations; il ne fait jamais aussi froid sur les côtes de la mer que dans l’intérieur des terres : il y a des plantes qui passent l’hiver en plein air à Londres, et qu’on ne peut conserver à Paris; et la Sibérie, qui fait un vaste continent où la mer n’entre pas, est, par cette raison, plus froide que la Suède, qui est environnée de la mer presque de tous eôtés.

Le pays du monde le plus froid est le Spitzberg : c’est une terre au 78“ de-

gré de latitude, toute formée de petites montagnes aiguës j ees montagnes sont composées de gravier et de certaines pierres plates, semblables à de petites pierres d'ardoise grise, entassées les unes sui' les autres. Ces collines se forment, disent les voyageurs, de ces petites pierres et de ces graviers que les vents amoncèlent; elles croissent à vue d’œil, et les matelots en découvrent tous les ans de nouvelles : on ne trouve dans ce pays (pte des rennes, qui pais.sent une petite berbe fort courte et delà mousse. Au-dessus de ces petites montagnes, et à plus d’une lieue dans la mer, on a trouvé un mât qui avait une poulie attaebée à un de ses bouts; ce qui a fait penser que la mer passait autrefois sur ces montagnes, et que ce pays est formé nouvellement : il est inbabilé et inhabitable; le terrain qui forme ces petites montagnes n’a aucune liaison, et il en sort une vapeur si froide et si pénétrante, qu’on est gelé pour peu (ju’on y demeure.

Les vaisseaux qui vont an Spitzberg pour la pèche de la baleine, y arrivent au mois de juillet, et en parlent vers le 13 d'août; les glaces empêcheraient d’entrer dans cette mer avant ce temps, et d’en sortir après : on y trouve des morceaux prodigieux de glaces épaisses de soixante, soixante-dix et (|uatre-vingts brasses. Il y a des endroits où il semble que la mer soit glacée jusqu’au fond : ces glaces (jui sont si élevées au-dessns du niveau de la mer sont claires et luisantes comme du verre. Voyez le Recueil des Voyarjes du Nord, t. I, page 134.

Il y a aussi beaucoup de glaces dans les mers du nord de l’Amérique, comme dans la baie de l’Ascension, dans les détroits de Hudson, de Cumberland, de Davis, de Forbisher, etc. Robert Lade nous assure que les montagnes de Frisland sont entièrement couvertes de neige, et toutes les côtes de glace, comme d’un boulevard qui ne permet pas d'en approcher : « Il est, « dit-il, fort remarquable que dans celle mer on trouve des îles de glace de « plus d'une demi-lieue de tour, extrêmement élevées, et qui ont soixante- « dix ou (luatre-vingls brasses de profondeur dans la mer : celte glace, qui « est douce, est peut-être formée dans les détroits des terres voisines, etc. « Ces îles ou montagnes de glace sont si mobiles, que dans des temps ora- « geux clics suivent la course d’un vaisseau, comme si elles étaient entraînées « dans le même sillon ; il y en a de si grosses, que leur superficie an- « dessus de l'eau surpasse rexirémilé des mâts des plusgros navires, etc. »

ün trouve dans le Recueil des Voyages qui ont servi à rétablissement de la compagnie des Indes de Hollande, un petit journal historique au sujet des glaces de la Nouvelle-Zemble, dont voici l’extrait. « Au cap de Troosi, le « temps fut si embrumé, qu’il fallut amarrer le vaisseau à un banc de glace « qui avait trente-six brasses de i)rofondcur dans l’eau, et environ seize « brasses au-dessus, si bien qu’il avait cinquante-deux brasses d’épaisseur.

« Le K) août, les glaces s’étant séparées, les glaçons commencèrent à « flotter, et alors on remarqua que le gros banc de glace, auquel le vaisseau « avait été amarré, touchait au fond, parce que tous les autres passaient au « long, et le heurtaient sans l’ébranler; on craignit donc de demeurer pris

« dans les glaces, et on tâcha de sortir de ce parage, qiioiqu’en passant on « trouvât déjà l'eau prise, le vaisseau faisant craquer la glace bien loin au- « tour de lui : enlin on aborda un autre banc où l’on porta vite l’ancre de « toue, et l’on s’y amarra jusqu’au soir.

« Après le repas , pendant le premier quart, les glaces commencèrent à « se rompre avec un bruit si terrible qu’il n’est pas possible de l’exprimer. « Le vaisseau avait le cap au courant qui charriait les glaçons, si bien qu'il « fallut filer du câble pour se retirer; on compta plus de quatre cents gros « bancs de glace, qui enfonçaient de dix brasses dans l’eau, et paraissaient « de la hauleur de deux brasses au-dessus.

c( lidisuite on aniarra le vaissciUi a un autre banc (|ui enfonçait de six « grandes brasses, et l’on y mouilla en croupière. Dès qu’on y fut établi, « on y \it encore un autre banc peu éloigné de cet endroit-là, dont le baut a s élevait en pointe, tout de mémo que la pointe d’un clocher, et il touchait « le fond de la mer, on s’avança vers ce banc, et l'on trouva qu’il avait « vingt brasses de haut dans I cau, et à peu près douze brasses au-dessus.

« Le H août, on nagea encore vers un autre banc qui avait dix-huit bras- « ses de profondeur et dix brasses au-dessus de l’eau...

« Le 21, les Hollandais entrèrent assez avant dans le port des glaces, et « y demeurèrent à l’ancre pendant la nuit : le lendemain matin ils se reti- « rèrent et allèrent amarrer leur bâtiment à un banc de glace, sur lequel ils « montèrent et dont ils admirèrent la figure, comme une chose très-singu- « Hère; ce banc était couvert de terre sur le haut, et on y trouva près de « quarante œufs; la couleur n’en était pas non plus comme celle de la glace, « elle était d un bleu celeste. Leux qui étaient là raisonnèrent beaucoup sur « cet objet; les uns disaient que c’était un effet de la glace, et les autres « soutenaient que e était une terre gelée. Quoi qu’il en fût, ce banc était « extrêmement baut, il avait environ dix-buit brasses sous l’eau et dix « brasses au-dessus. »

W afer rapporte que près de la terre deFeu il a rencontré plusieurs glaces flottantes très-élevées, qu’il prit d’abord pour des îles. Quelques-unes, dit-il, paraissaient avoir une lieue ou deux de long, et la'plus grosse dé toutes lui parut avoir quatre ou cinq cents pieds de haut.

foutes ces glaces, comme je 1 ai dit dans l article V’I, viennent des fleuves qui les transportent dans la mer; celles de la mer de la iVouvelle-Zemble et du détroit de Waigats viennent de l’Oby, et peut-être ilu Jénisca et des autres grands fleuves de la Sibérie et de la Tartarie; celles du détroit de Hudson viennent de la baie de l’Ascension, où tombent plusieurs fleuves du nord de 1 Améri(iue; celles de la terre de Feu viennent du continent austral; et s il y en a moins sur les côtes de la Laponie septentrionale que sur celles de la Sibérie et au détroit de Waigats, quoique la Laponie septentrionale soit plus piès du pôle, cest que toutes les rivières delà Laponie tombent dans le golfe de Bothnie, et qu’aucune ne va dans la mer du Nord. Elles peuvent aussi se former dans les détroits où les marées s’élèvent beaucoup

plus haut qu’en pleine mer, et où par conséquent les glaçons qui sont à la surface peuvent s’amonceler et former ces bancs de glace qui ont quelques brasses de hauteur : mais pour celles qui ont quatre ou cinq cents pieds de hauteur, il me paraît qu’elles ne peuvent se former ailleurs que contre des côtes élevées, et j’imagine que dans le temps de la fonte des neiges qui couvrent le dessus de ces côtes, il en découle des eaux qui, tombant sur des glaces, se glacent elles-mêmes de nouveau, et augmentent ainsi le volume des premières jusqu’à cette hauteur de quatre ou cinq cents pieds j qu’ensuite dans un été plus chaud, par l’aciiou des vents et par l’agitation de la mer, et peut-être même par leur propre poids, ces glaces collées contre les côtes se détachent et voyagent ensuite dans la mer au gré du vent, et qu’elles peuvent arriver jusque dans les climats tempérés avant que d’être enliêrement fondues.

ADDITIONS

A L’AnTICLE Qül A POÜR TITRE :

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