‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de CuvierChapitre 50 sur 93 · SUR LES LIMITES DE LA MER DU SUD · texte numérisé non relu

SUR LES LIMITES DE LA MER DU SUD

« La mer du Sud qui, comme l'on sait, a beaucoup plus d’étendue en largeur que la mer Atlantique, parait être bornée par deux chaînes de montagnes qui se correspondent jusqu’au delà de l’équateur : la première de ces chaînes est celle des montagnes de Californie, du nouveau Mexique, de l’isthme de Panama cl des Cordilières du Pérou, du Chili, etc, ; l’autre est la chaîne de montagnes qui s’étend depuis le Kamtschatka, et passe par Yeço, par le .lapon, et s’étend jusqu’aux îles des Larrons, et même aux Nouvelles-Philippines. La direction de ces chaînes de montagnes, qui paraissent être les anciennes limites de la mer Pacifique, est précisément du nord au sud ; en sorte que l’ancien continent était borné à l’orient par l’une de ces chaînes, et le nouveau continent par l'autre. Leur séparation s’est faite dans le temps où les eaux, arrivant du pôle austral, ont commencé à couler entre ces deux chaînes de montagnes qui semblent se réunir, ou du moins se rapprocher de très-près vers les contrées septentrionales j et ce n’est pas le seul indice qui nous démontre l’ancienne réunion des deux continents vers le nord. D’ailleurs, cette continuité des deux continents entre le Kamtschalka et les terres les plus occidentales de l’Amérique, parait maintenant prouvée par les nouvelles découvertes des navigateurs, qui ont trouvé sous ce même parallèle une grande <|uantité d’îles voisines les unes des autres; en sorte qu’il ne reste que peu ou point d’espaces de mer entre cette partie orientale de l’Asie et la partie occidentale de l’Amérique sous le cercle polaire.

SUR LE DOUBLE COURANT DES EAUX DANS QUELQUES ENDROITS DE l’oCÉAN.

.l’ai dit trop généralement et assuré trop positivement, qu’t7 ne se trouvait pas dans la mer des endroits où les eaux eussent un courant inférieur opposé et dans une direction contraire au mouvement du -ourant supérieur. .l’ai reçu depuis des informations qui semblent prouver que cet effet existe et peut même se démontrer dans de certaines plages de la mer; les plus précises sont celles que M. Deslandes, habile navigateur, a eu la bonté de me com-

muniquer par scs lellres des G décembre 1770 et 5 novembre 1775 dont voici l’extrait ;

« Dans votre Théorie de la terre, art. XI, Des mers et des lacs, vous dites « que quelques personnes ont prétendu qu’il y avait, dans le détroit de Gi- « braltar, un double courant supérieur et inférieur, dont l’effet est contraire; « mais que ceux qui ont eu de pareilles opinions auront sans doute pris des « remous qui se forment au rivage par la rapidité de l’eau, pour un courant « véritable, et que c est une iiypothèse mal fondée. C’est d’après la lecture de « ce passage que je me détermine à vous envoyer mes observations àcesujet.

« Deux mois après mon départ de France, je pris connaissance de la terre « entre les caps Gonsalvez et de Sainte-Catherine; la force des courants, « dont la direction est au nord-nord-ouest, suivant exactement le gisement « des terres qui sont ainsi situées, m’obligea de mouiller. Les vents géné- « raux dans cette pai tic sont du sud-sud-csi, sud— sud-oiuîst et sud-ouest; je « fus deux mois et demi dans l'attente inutile de quelque changement, et « faisant presque tous les jours de vains efforts pour gagner du côté de « Loango, où j avais allaire. Pendant ce temps, j’ai observé que la mer des- « coudait dans la direction ci-dessus avec sa force, depuis une demi jusqu’à « une lieue à l’heure, et qu’à de certaines profondeurs, les courants remon- « talent en dessous avec au moins autant de vitesse qu’ils descendaient en « dessus.

« Voici comme je me suis assuré de la hauteur de ces différents courants. « Étant mouillé par huit brasses d’eau, la mer extrêmement claire, j’ai at- « taché un plomb de trente livres au bout d’une ligne; à environ deux « brasses de ce plomb, j’ai mis une serviette liée à la ligne par un de ses « coins, laissant tomber le plomb dans l’eau; aussitôt que la serviette y en- « trait, elle prenait la direction du premier courant : continuant à l’ob- « server, je la faisais descendre d’abord que je m’apercevais que le courant « n’agissait plus, j’arrêtais, pour lors elle flottait indifféremment autour de « la ligne. Il y avait donc dans cet endroit interruption de cours. Ensuite, « baissant ma serviette à un pied plus bas, elle prenait une direction con- « traire a celle qu’elle avait auparavant. Marquant la ligne à la surface de « l’eau, il y avait trois brasses de distance à la serviette, d’où j’ai conclu, « après différents examens, que sur les huit brasses d’eau, il y en avait trois « qui couraient sur le nord-nord-ouest, et cinq en sens contraire, sur le « sud-sud-est.

« Réitérant l’expérience le même jour, jusqu’à cinquante brasses, étant à « la distance de six à sept lieues de terre, j’ai été surpris de trouver la co- « lonne d’eau courant sur la mer, plus profonde à raison de la hauteur du « fond; sur cinquante brasses, j’en ai estimé de douze à quinze dans la pre- « mière direction : ce phénomène n’a pas eu lieu pendant deux mois et demi « que j’ai été sur cette côte, mais bien à peu près un mois en différents « temps. Dans les interruptions, la marée descendait en total dans le golfe « de Guinée.

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« Cette division des eoiirants me fit naître l'idée d’une machine qui, eoulée «jusqu’au eourant inférieur, présentant une grande surface, aurait entraîné « mon navire eontre les courants supérieurs; j'en fis l’épreuve en petit sur un « eanot, et je parvins à faire équilibre entre l’effet de la marée supérieure « joint à l’effet du vent sur le canot, et l’effet de la marée inférieure sur la « machine. Les moyens me manquèrent pour faire de plus grandes ten- « tatives. Voilà, monsieur, un fait évidemment vrai, et que tous les navi- « gateurs qui ont été dans ces climats peuvent vous confirmer.

« Je pense que les vents sont pour beaucoup dans les causes générales de « ces effets, ainsi que les fleuves qui se déchargent dans la mer, le long de « cette côte, charroyant une grande quantité de terre dans le golfe de « Guinée. Enfin, le fond de cette partie qui oblige par sa pente la marée « de rétrograder, lors(juc l’eau, étant i)arvenuc à un certain niveau, se « trouve pressée par la quantité nouvelle qui la charge sans cesse, pendant « que les vents agissent en sens contraire sur la surface, la contraint en « partie de conserver son cours ordinaire. Cela me parait d’autant plus pro- « bable, que la mer entre de tous côtés dans ce golfe, et n’en sort que par « des révolutions qui sont fort l ares. La lune n’a aucune part apparente « dans ceci, cela arrivant indifféremment dans tous ses quartiers.

« J’ai eu occasion de me convaincre de plus en plus que la seule pression «de l’eau parvenue à son niveau, jointe à l'inclinaison nécessaire du fond, « sont les seules et uniques causes qui produisent ce phénomène. J’ai « éprouvé que ces courants n’ont lieu qu’a raison de la pente plus ou moins « rapide du rivage, et j’ai tout lieu de croire qu’ils ne se font sentir qu’à « douze ou quinze lieues au large, qui est l’éloignement le plus grand le « long de la côte d’Angole, où l’on puisse se promettre avoir fond... Quoique « sans moyens certains de pouvoir m’assurer que les courants du large n’é- « prouvent pas un pareil changement, voici la raison qui me semble l’as- « surer. Je prends pour exemple une de mes expériences, faite par une hau- « leur de fond moyenne, telle que trente-cinq brasses d’eau ; j’éprouvais « jusqu’à la hauteur de cinq à six brasses le cours dirigé dans le nord-nord- « ouest ; en faisant couler davantage, comme de deux à trois brasses, ma « ligne tendait à l’ouest-nord-ouest ; ensuite trois ou quatre brasses de pro- « fondeur de plus me ramenaient à rouest-sud-oucsl, puis au sud-ouest et « au sud; enfin, à vingt-cinq ou vingt-six brasses an snd-sud-est, et jusqu’au « fond au sud-est et à l’est-sud-est; d’où j’ai lire les conséquences suivantes, « que je pouvais comparer l’Océan entre l’Afrique et l’Amérique, à un grand « fleuve dont le cours est i)resquc continuellement dirigé dans le nord- « ouest; que, dans son cours, il transporte un sable ou limon qu’il dépose « sur ses bords, lesquels se trouvant rehaussés, augmentent le volume d’eau, « ou ce qui est la même chose, élèvent son niveau, et l’obligent de rétro- « grader selon la pente dti rivage. Mais il y a un premier effort qui le diri- « geait d’abord ; il ne retourne donc pas directement; mais, obéissant « encore au premier mouvement, ou cédant avec peine à ce dernier ob-

« stade, il doit nécessairement décrire une courbe plus ou moins allongée, « jusqu’î'i ce qu’il rencontre cc courant du milieu avec lequel il peut se « réunir en partie, ou qui lui sert de point d'appui pour suivre la direction « contraire que lui impose le fond : comme il faut considérer la masse « d’eau en mouvement continuel, le fond subira toujours les premiers cban- « gements, comme étant plus près de la cause et plus pressé, et il ira en sens « contraire du courant supérieur^ pendant qu’à des hauteurs différentes, il « n’y sera pas encore parvenu. Voilà, monsieur, quelles sont mes idées. /Vu « reste, j’ai tiré parti plusieurs fois de ces courants inférieurs; et moyennant « une machine que j'ai coulée à différentes profondeurs, selon la hauteur « du fond où je me trouvais, j’ai rcmonlé contre le courant supérieur. .l'ai « éprouvé que, dans un temps calme, avec une surface trois fois plus grande « que la proue noyée du vaisseau, on peut faire d’un tiers à une demi-lieue « par heure. Je me suis assuré de cela plusieurs fois, tant par ma hauteur « en latitude que par des bateaux que je mouillais, dont je me trouvais fort « éloigné dans une heure, et enfin, par la distance des pointes le long de la « terre. »

Ces observations de \1. Dcslandes me paraissent décisives, et j’y souscris avec plaisir; je ne puis môme assez le remercier de nous avoir démontré que mes idées sur ce sujet n’étaient justes que pour le général, mais que, dans quelques circonstances, elles souffraient des exceptions. Cependant il n’en est pas moins certain que l'Océan s’est ouvert la porte du détroit de Gibraltar, et que, par conséquent, l’on ne peut douter que la mer Méditerranée n’ait en même temps pris une grande augmentation par l’irruption de l’Océan. J’ai appuyé cette opinion, non-seulement sur le courant des eaux de l’Océan dans la Méditerranée, mais encore sur la nature du terrain et la correspondance des mêmes couches de terre des deux côtés du détroit ; ce qui a été remarqué par plusieurs navigateurs instruits. « L’irruption qui a « formé la Méditerranée est visible et évidente, ainsi que celle de la mer « Noire par le détroit des Dardanelles, où le courant est toujours trés-vio- « lent, et les angles saillants et rentrants des deux bords, très-marqués, « ainsi que la ressemblance des couches de matières, qui sont les mêmes « des deux côtés *. »

Au reste, l'idée deM. Deslandes, qui considère la mer entre l’Afrique et l’Amérique comme un grand fleuve dont le cours est dirigé vers le nordouest, s'accorde parfaitement avec ce que j’ai établi sur le mouvement des eaux venant du pôle austral en plus grande quantité que du pôle boréal.

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