‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de CuvierChapitre 61 sur 93 · SUR LES TROMBES · texte numérisé non relu

SUR LES TROMBES

M. de la Nux, que j’ai déjà eu occasion de citer plusieurs fois dans mon ouvrage, et qui a demeuré plus de quarante ans dans l'île de Bourbon, s’est trouvé à portée de voir un grand nombre de trombes, sur lesquelles il a

bien voulu me communiquer ses observations, que je crois devoir donner ici par extrait.

Les trombes que cet observateur a vues sc sont formées, 1” dans des jours calmes et des intervalles de passage du vent de la partie du nord à celle du sud, quoiqu’il en ait vu une qui s’est formée avant ce passage du vent à l'autre, et dans le courant meme d’un vent de nord, c’est-à-dire assez longtemps avant que cc vent eût cessé; le nuage duquel cette trombe dépendait, et auquel elle tenait, était encore violemment poussé; le soleil se montrait en même temps derrière lui, eu égard à la direction du vent : c’était le 6 janvier, vers les onze heures du matin.

2° Ces trombes se sont formées pendant le jour dans des nuées détachées, fort épaisses en apparence, bien plus étendues que profondes, et bien terminées par-dessous parallèlement à l'horizon, le dessous de ces nuées paraissant toujours fort noir.

3" Toutes ces trombes se sont montrées d’abord sous la forme de cônes renversés, dont les bases étaient plus ou moins larges.

4.“ De CCS différentes trombes qui s’annoncaient par ces cônes renversés, et qui quelquefois tenaient au même nuage, quelques-unes n’ont pas eu leur entier effet : les unes se sont dissipées à une petite distance du nuage, les autres sont descendues vers la surface de la mer, et en apparence fort près, sous la forme d’un long cône aplati, très-étroit et poinlu par le bas. Dans le centre de ce cône, et sur toute sa longueur, régnait un canal blanchâtre, transparent, et d’un tiers environ du diamètre du cône, dont les deux côtés étaient fort noirs, surtout dans le commencement de leur apparence.

Elles ont été observées d’un point de l'îlc de Bourbon, élevé de cent cinquante toises au-de.ssus du niveau de la mer, et elles étaient, pour la plupart, à trois, quatre ou ein(| lieues de distance de l’endroit de l’observation, qui était la maison même de l’observateur.

Voici la description détaillée de ces trombes.

Quand le bout de la manche, qui pour lors est fort pointu, est descendu environ au quart de la distance du nuage à la mer, on commence à voir sur l’eau, qui d'ordinaire est calme et d’un blanc transparent, une petite noirceur circulaire, efl'et du frémissement (ou tournoiement) de l’eau : à mesure que la pointe de cette manche descend, l'eau bouillonne, et d’autant plus que celte pointe approche de plus près la surface de la mer, et l’eau de la mer s’élève successivement en tourbillon, à plus ou moins de hauteur, et d’environ vingt pieds dans les plus grosses tiombes. Le hout de la manche est toujours au-dessus du tourbillon, dont la grosseur est proportionnée à celle de la trombe (|ui le fait mouvt)ir. 11 ne parait pas que le bout de la manche atteigne jusqu’à la surface de la mer, autrement qu’en se joignant au tourbillon ipii s’élève.

On voit quelquefois sortir du même nuage de gros et de petits cônes de trombes; il y en a (jui ne paraissent que comme des filets, d’autres un peu plus forts. Du même nuage on voit sortir assez souvent dix ou douze petites

trombes toutes complètes, dont lu plupart se dissipent très-près de leur sortie, et remontent visiblement à leur nuage : ilans ce dernier cas, la manche s’élargit tout à coup jusqu'à l'extrémité inférieure, et ne parait plus qu’un cylindre suspendu au nuage, déchiré par en bas, et de peu de longueur.

Les trombes à large base, c’est-à-dire les grosses trombes, s’élargissent insensiblement dans toute leur longueur, et par le bas, (|ui ])arait s’éloigner de la mer et sc rapiirocber de la nue. Le tourbillon qu’elles excitent sur l'eau diminue peu à peu, et bientôt la manclic de cette trombe s’élargit dans sa partie inférieure, et prend une forme presque cylindrique : c’est dans cet état(|ue des deux côtés élargis du canal, on voit comme de l’eau entrer en tournoyant vivement et abondamment dans le nuage; et c'est enfin par le raccourcissement stieeessif de cette, espèce de cylindre, que finit l’apparence de la trombe.

Les plus grosses trombes sc dissipent le moins vite; (pielqucs-unes des plus grosses durent plus d'une demi-heure.

On voit assez ordinairement tondjcr de fortes ondées, qui sortent du même endroit du nuage d'où sont sorties (U aux(|uelles tiennent encore quelquefois les trombes : ces ondées cachent souvent aux yeux celles qui ne sont pas encore dissipées, .l'en ai vu, dit IM. de la Nu\, deux, le '26 octobre 175.5, très-distinctement, au milieu d'une ondée qui devint si forte, qu’elle m’en dértdta la vue.

Le vent, ou I agitation de l’air inférieur sous la nuée, ne ronqtt ni les grosses ni les petites trombes; seulement cette impulsion les détourne de la perpendiculaire : les plus petites foianent des courbes très-remarquables, et quelquefois des sinuosités; en sorte que leur extrémité, qui aboutissait à I eau de la mer, était fort éloignée de l’apiomb de l'autre extrémité qui était dans le nuage.

On ne voit plus de nouvelles trombes se former, lorsqu'il est tombé de la pluie des nuages d où elles partent

« l,e 14 juin de rannée 1736, sur les quatre heures après-midi j'étais, « dit iVf. de la \ux, au bord de la mer, élevé de vingt à vingt-cinq pieds « au-dessus de son niseau. Je soi tu d'un même nuage douze à quatorze '( iiombcs eomplètes. dont trois seulement considérables, et sui'toui la dert nière. Le canal du mille, n de la manehe était si transparent, qu à travers '< je voyais les nuages que derrière elle, à mon égard, le soleil éclairait. Le •< nuage, magasin de tant de trombes, s'étendait à peu près du sud-est au ■< nord-ouest, et cette grosse trombe, dont il s’agit uniquement ici, me res- « tait vers le sud-sud-ouest : le soleil était déjà fort bas, puisque nous étions « dans les jours les plus eourls. .le ne vis point d’ondées tomber du nuage • « son élévation pouvait être de cinq ou six cents toises au plus. »

Plus le ciel est ohai'gé de nuages, plus il est aisé d’observer les trombes Pt toutes les apparences qui les accompagnent.

M. de la Nux pense, peut-être avec raison, que ces trombes ne sont que des portions visqueuses du nuage, ipii sont entrainées par dilférents tour-

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billons, c’est-à-dire par des tournoiements de l’air supérieur, engouffré dans les masses des nuées dont le nuage total est composé.

Ce (pii parait prouver cpie ces trombes sont composées de parties visqueuses, c’est leur ténacité, et, pour ainsi dire, leur cohérence; car elles font des inflexions et des courbures, même en sens contraire, sans se rompre : si celte matière des troadies n'était pas visqueuse, pourrait-on concevoir comment elles se courbent et obéissent aux vents sans se rompre? Si toutes les parties n étaient pas fortement adhérentes entre elles, le vent les dissiperait, ou, tout au moins, les ferait changer de forme; mais, comme cette forme est constante dans les trombes grandes et petites, c’est un indice presque certain de la ténacité visqueuse de la matière qui les compose.

.Ainsi, le fond de la matière des trombes est une substance visqueuse contenue dans les nuages, et chaque trombe est formée par un tourbillon d’air qui s'engoulfre entre les nuages, et, boursouflant le nuage inférieur, le perce et descend avec son enveloppe de matière visqueuse; et, comme les trombes qui sont complètes descendent depuis le nuage jusque sur la surface de la mer, l'eau frémira, bouillonnera, tourbillonnera à l’endroit vers lequel le bout de la trombe sera dirigé, par l’elïet de l’air qui sort de l'extrémité de la trombe comme du tuyau d’un soulïlet : les effets de ce soufflet sur la mer augmenteront à mesure qu’il s'en approchera, et que roriliee de cette espèce du tuyau, s’il vient à s’élargir, laissera sortir plus d’air.

Dn a cru mal à propos que les trombes enlevaient l’eau de la mer, et qu’elles en reid'ermaienl une grande quantité ; ce qui a fortifié ce préjugé, ce sont les pluies, ou plutôt les averses, qui tombent souvent aux environs des trombes. Le canal du milieu de toutes les trombes est toujours transparent, de quelque côté qu'on les regarde : si l’eau de la mer parait monter, ce n’est pas dans ce canal, mais seulement dans ses côtés; presque toutes les trombes souffrent des inflexions, et ces inflexions se font souvent en sens contraire, en forme d'5, dont la tète est au nuage et la queue à la mer. Les espèces de trombes dont nous venons de parler ne peuvent donc contenir de l’eau, ni pour la verser à la mer, ni pour la monter au nuage ; ainsi ces trombes ne sont à craindre que par l impétuosité de l’air qui sort de leur orifice inférieur; car il paraîtra certain à tous ceux <[ui auront occasion d’observer ces trombes, qu'elles ne sont composées que d'un air engouffré dans un nuage visqueux, et déterminé par son tournoiement vers la surface de la mer.

M. de la Nux a vu des trombes autour de l ile de Bourbon, dans les mois de janvier, mai, juin, octobre, c'est-à-dire en toutes saisons ; il en a vu dans des temps (jalmes et pendant de grands vents ; mais néanmoins on peut dire que ces phénomènes ne se montrent que rarement, et ne se montrent guère que sur la mer, parce que la viscosité des nuages ne peut provenir que des parties bitumineuses et grasses que la chaleur du soleil et les vents enlèvent à la surface des eaux de la mer, et qui se trouvent rassemblées dans des nuages assez voisins de sa surface; c’est par cette raison qu’on ne voit pas de

pareilles trombes sur la terre, où il ivy a pas, comme sur la surface de la mer, une abondante quantité de parties bitumineuses et huileuses que l’action de la chaleur pourrait en détacher. On en voit cependant quelquefois sur la terre, et même à de grandes distances de la mer j ce qui peut arriver lorsque les nuages visqueux sont poussés rapidement par un vent violent de la mer vers les terres. M. de Grignon a vu, au mois de juin 1768, en Lorraine, près de Vauvilliers, dans les coteaux qui sont une suite de l’empiétement des Vosges, une trombe très-bien formée ; elle avait environ cinquante toises de hauteur; sa forme était celle d’une colonne, et elle communiquait à un gros nuage fort épais, et poussé par un ou plusieurs vents violents, qui faisaient tourner rapidement la trombe, et produisaient des éclairs et des coups de tonnerre. Cette trombe ne dura que sept ou huit minutes, et vint se briser sur la base du coteau, qui est élevée de cinq ou six cents pieds

Plusieurs voyageurs ont parlé des trombes de mer, mais personne ne les a si bien observées que M. de la Nux. Par exemple, ces voyageurs disent qu’il s’élève au-dessus de la mer une fumée noire, lorsqu’il se forme quelques trombes; nous pouvons assurer que cette apparence est trompeuse, et ne dépend que de la situation de l'observateur : s’il est placé dans un lieu assez élevé pour que le tourbillon qu’une trombe excite sur l’eau ne surpasse pas à ses yeux I horizon sensible, il ne verra que de l’eau s’élever et retomber en pluie, sans aucun mélange de fumée ; et on le reconnaitra avec la dernière évidence, si le soleil éclaire le lieu du phénomène.

Les trombes dont nous venons de parler n’ont rien de commun avec les bouillonnements et les fumées que les feux sous-marins excitent quelquefois, et dont nous avons fait mention ailleurs ; ces trombes ne renicrinent ni n’excitent aucune fumée. Elles sont assez rares partout : seulement, les lieux de la mer où l'on en voit le plus souvent, sont les plages des climats chauds, et en même temps celles où les calmes sont ordinaires et où les vents sont le plus inconstants; elles sont peut-être aussi plus fréquentes prés les îles et vers les côtes que dans la pleine mer.

* Noie cominiiniqiiée par M. de Grignon à M. de BulTuii, le 0 aoiil 1 777.

PREUVES

DE LA

ARTirXE XVI.

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