AU ROI
Sire,
L histoire et les monuments immortaliseront les qualités héroïques et les vertus pacitbpies que 1 univers admire dans la personne de. Votre Majesté : cet ouvrage, qui contient 1 histoire de la nature, entrepris par vos ordres^ consacrera a la postérité votre goût pour les sciences et la protection éclatante dont vous les honorez. Sensible à toutes les sortes de gloire, grand en tout, excellent en votis-incmc, Sire, vous serez à jamais l’exemple des héros et le modèle des Rois.
Aous sommes, avec un très-prolbnd respect, Sire,
D« Votre Majesté ,
I.es très-liiimbles, très-obéissants et très-fulèles sujets et serviteurs,
Bitvvon ,
Intendant de votre Jardin des Plantes.
DArSESTON,
Garde et démonstrateur de votre Cabinet d’bistoire naturelle.
PKOXOKCÉ A l’académie FRANÇAISE,
PAR M. DE BUFFOA,
LE .Kum DE SA RÉCEI'TION.
M. de Buiïon, ayant été élu par MM. de l’Académie française, à la place de feu M. rArclievèque de Sens, y vint prendre séance le samedi, 2.^ août 1 7oo, et prononça le discours qui suit :
Messiei'rs,
Vous m’avez comblé d'iionneur en m’appelant à vous; mais la gloire Il est un bien qu’autant qu’on en est digne, et je ne me [lersuade pas que
* boui'.
W DISCOIRS
quelques essais, éerils sans an et sans autre orneiiieut que celui de la nature, soient des titres suilisants (jour oser prendre place parmi les maîtres de Tari, parmi les hommes cminenls qui représentent ici la splendeur littéraire de la France, et dont les noms, célébrés aujourd'hui par la voix des nations, retentiront encore avec éclat dans la bouche de nos derniers neveux. Vous avez eu, messieurs, d’antres motifs en jetant les yeux sur moi ; vous avez voulu donner !i l'illustre compagnie * à laquelle j’ai riioimeur d'appartenir depuis long-temps, une nouvelle marque de considération : ma reconnaissance, quoique partagée, n'en sera pas moins vive. Mais comment satisfaire au devoir qu’elle m’impose en ce jour? .Je n’ai, messieurs, à vous ofl'rir que votre propre bien : ce sont quelques idées sur le style que j’ai puisées dans vos ouvrages 5 c'est en vous lisant, c’est en \ous admirant, quelles ont été conçues; c’est en les soumettant à vos lumières qu’elles se produiront avec (pielques succès.
Il s’est trouvé dans tous les temps des hommes qui ont su comniander aux autres par la puissance de la parole. Ce n’est néanmoins que dans les siècles éclairés que l’on a bien écrit et bien parlé, la» véritable élotpience suppose l’exercice du génie et la culture de l’esprit. Elle est bien dill'érente de cette facilité naturelle de parler, qui n’est qu’un talent, une qualité accordée à tous ceux dont les passions sont fortes, les organes souples et l’imagination prompte. Ees hommes sentent \ivenient, s’alîectent de meme, le mar(|ueni fortement au dehors; et, par une impression purement méeanicpie, ils transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs alfections. C’est le corps qui parle an cor])s; tous les mouvements, tous les signes concourent et servent également. Que faut-il pour émouvoir la multitude et l'entraîner? Que fautil pour ébranler la plupart des autres hommes et les persuader? un ton xéhément et pathétitpie, des gestes expressifs et frécpients, des paroles rapides et sonnantes. Mais, pour le petit nombre de ceux dont la tète est ferme, le goût délicat et le sens ex(|uis, et qui, comme vous, messieurs, comptent pour peu le ton, les gestes et le vain son des mots, il faut des choses, des pensées, des raisons; il faut savoir les présenter, les nuancer, les ordonner : il ne suffit pas de frapper l’oreille et d’occuper les yeux, il faut agir sur l’iimc et toucher le cœur en parlant à l’esprit.
Le style n'est que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées. Si on les enchaîne étroitement, si on les serre, le style devient fciane, nerveux et concis; si on les laisse sc succéder lentement, et ne se joindre qu'à la faveur des mots, qnel(|ue élégants qu’ils soient, le style sera diffus, lâche et traînant.
Mais, avant de chercher l'ordre dans lequel on présentera scs pensées, il faut s’en être fait un antre plus général et plus fixe, où ne doivent entrer que les premières vues et les principales idées : c’est en marquant leur place
* L’Académie royale des sciences ; M. de Biifton y a été reçu, en 1733, dans la classe de iiiécc’ïnifjue.
DE M. DE lU FFON.
sur rr preniior [ihm qu'un sujel sera circonscrit cl (juc l'on en connaîtra 1 tteuduc; cestonse rappelant sans cesse ces premiers linéaments qu on déterminera les justes intervalles qui séparent les idées principales, et qu'il naitra des idées accessoires et mojeimes qui serviront à les remplir. Pai' la force du génie, on se représentera toutes les idées générales et particulières sous leur véritable point de vuej [lar une grande lînesse de discernement, on distinguera les pensées stériles des idées fécondes; par la sagacité que donne la grande habitude d écrire, on sentira d'avance quel sera le produit de toutes ces opérations de I esprit. Pour peu que le sujet soit vaste ou cotnpliqué, il est bien rare qu on puisse l'embrasser d’un couj) d’œil, ou le pénétrer en entier d un seul et premier effort de génie; et il est rare encore qu après bien des réflexions on en saisisse tous les rapports. On ne peut trop s'en occuper; c'est meme le seul moyen d'affermir, d étendre et d’élever ses pensées : plus on leur donnera de substance et de force par la méditation, plus il sera facile ensuite de les réaliser par rexpression.
Ce plan n'est pas encore le style, mais il en est la base; il le soutient, il le dirige, il règle son mouvement et le soumet à des lois : sans cela, le meilleur écrivain s’égare, sa plume marche sans guide, et jette à l’aventure des traits irréguliers et des figures discordantes. Quelque brillantes que soient les couleurs qu il emploie, quelques beautés qu il sème dans les détails, comme renscmble choquera, ou ne se fera pas assez sentir, l’ouvrage ne sera point construit; et, en admirant 1 esprit de 1 auteur, on pourra .soupçonner qu il manque de génie. Ccsl par cette rai.son que ceux qui écrivent comme ils parlent, quoiqu’ils parlent très-bien, écrivent mal; (pic ceux qui s'abandonnent au premier feu de leur imagination prennent un ton qu’ils ne peuvent soutenir; que ceux qui craignent de perdre des pensées isolées, fugitives, et qui écrivent en différents temps des morceaux détachés, ne les réunissent jamais sans transitions forcées; cpi’en un mot, il y a tant d'ouvrages faits de pièces de rapport, et si peu qui soient fondus d'un seul jet.
Cependant, tout sujet est un; et quelque vaste qu'il soit, il peut être renlermé dans un seul discours. Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient être d’usage que quand ou traite des sujets dill’érents, ou lorsque, ayant a parler de choses grandes, épineuses et disparates, la marche du génie se trouve interrompue par la multiplicité des obstacles, et contrainte par la nécessité des circonstances * : autrement, le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide, en détruit l'as.semblage; le livre paraît plus clair aux yeux, mais le dessein de l’autour demeure obscur; il ne peut faire impression sur l’esprit du lecteur; il ne peut même se faire sentir que par la continuité du lil, par la dépendance harmonique des idées, par un de\cU)])|3ement successif, une gradation soutenue, un mouvement uniforme que toute interruption détruit ou fait languir.
Dan.s CK que j ai dit ici, j’avais en vue le livre de l’Ksprit des Lois, ouvrage excellent poni le lund,ct auquel ou u’a pu faire d’autre reproche que celui des sections trop fréquiuiles.
hK DISCOIJIIS'
Poiirijiioi les oiivraiics de la nalui’c sont-ils si |)arliiiLs? C'est <1110 chaque ouvrage est un tout, et qu’elle travaille sur un j)lan éternel dont elle ne s'écarte jamais; elle [uéjtare en silence les germes de ses productions; elle éhauche par un acte uni(|ue la forme primitive de tout être vivant; elle la développe, elle la pcri'cctionnc par un mouvement continu et dans un temps prescrit. L’ouvrage étonne, mais c'est rempreinte divine dont il porte les traits qui doit nous frapper. L’esprit humain ne peut rien créer; il ne produira qu’après avoir été fécondé jtar l'expérience et la méditation; scs connaissances sont les germes de ses productions : mais, s’il imite la nature dans sa marche et dans sou travail, s’il s’élève par la contemplation aux vérités les plus sublimes; s’il les réunit, s’il les enchaîne, s’il en forme un tout, un système par la réHcxion, il établira sur des fondements inébranlables des monuments immortels.
C’est faute de plan, c'est pour n'avoir pas assez rélléchi sur son objet, qu'un homme d’esprit se trou^e embarrassé, et ne sait par où commencer à écrire. Il aperçoit à la fois un grand nombre d’idées; et, coninie il ne les a ni comparées ni subordonnées, rien ne le détermine à préférer les unes aux autres; il demeure donc dans la perplexité ; mais, lors(|u’il se sera fait un plan, lorsqu'une fois il aura rassemblé et mis en ordre toutes les |icnsées essentielles à son sujet, il s’apercevra aisémetit de l'instant auquel il doit prendre la plume; il sentira le point de maturité de la production de l’esprit; il sera pres.sé de la faire éclore; il n’aura même que du plaisir à écrire : les idées SC succéderont aisément, et le style sera naturel et facile; la chaleur naîtra de ce plaisir, se répandra |)artout et donnera de la vie à chaque expression; tout s'animera de plus en ])lus; le ton s’élèvera, les objets prendront de la couleur; et le sentiment, se joignant à la lumière, l’augmentera, la portera plus loin, la fera passer de ce que l'on dit à ce que l'on va dire, et le style deviendra intéressant et lumineux.
Kien ne s’opjmse plus à la chaleur que le désir de mettre partout des traits saillants; rien n’est plus contraire à la lumière qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit, que ces étincelles qu'on ne tire <iue ))ar force en choquant les mots les uns contre les autres, et qui ne nous éblouissent pendant quelques instants, que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres, (le sont des pensées qui ne brillent que par l'opposition; l’on ne présente qu’un côté de l’objet; on met dans rombre toutes les autres faces; et, ordinairement, ce côté qu’on cboisil est une pointe, un angle sur lequel on fait jouer l'esprit avec d’autant plus de facilité qu’on l'éloigne davantage des grandes faces .sous lesquelles le bon sens a coutunîc de considérer les choses.
Rien n’est encore plus opposé à la véritable éloquence que l'emploi de ces pensées fines et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille du métal battu, ne prennent de l'éclat (ju’en perdant de la solidité. Ainsi, plus on mettra de cet esprit mince et brillant dans nn écrit, moins il aura de nerf, de lumière, <le ciialiair cl de style ; à moins
DK M. DK KLFKDA. 45
qiir eet esprit ne soit lui-inèmc le fond du sujet, et (pie l'écrivaiii n'ait jias eu d'autre objet (lue la plaisanterie : alors l'art de dire de petites choses devient peut être plus diffieile fpie l'art d'en dire de grandes.
Rien n'est plus opposé au beau naturel que la peine qu’on se donne pour exprimer des choses ordinaires ou communes d'une manière singulière ou pompeuse; rien ne dégrade plus l’écrivain. Loin de l'admirer, on le plaint d'avoir l)assé tant de temps à faire de nouvelles combinaisons de syllabes, pour ne dire que ce que tout le monde dit. Ce défaut est celui des esprits cultivés, mais stériles ; ils ont des mots en abondance, point d'idées; ils travaillent donc sur les mots, et s’imaginent avoir combiné des idées, parce qu'ils ont arrangé des plirascs, et avoir épuré le langage, quand ils l’ont corrompu en détournant les acceptions. Ces écrivains n’ont point de style, ou, si l'on veut, ils n'en ont que l’ombre. Le style doit graver des pensées, ils ne savent que tracer des paroles.
Pour bien écrire, il faut donc posséder i)leinemcut son sujet; il laul y l'éfléchir assez pour voir clairement l’ordre de scs pensées, et en former une suite, une chaîne continue, dont cbat[ue point représente une idée; et lorsqu’on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui pcrmcllrc de s’en écarter, sans l'appuyer trop inégalement, sans lui donner d’autre mouvement que celui epu sera déterminé par l’espace qu’elle doit parcourir. C’est en cela que consiste la sévérité du style; c’est aussi ce qui en fera l’unité et ce qui en réglera la rapidité; et cela seul aussi suHira pour le rendre précis et simple, égal et clair, vif et suivi. A cette première règle, dictée par le génie, si l'on joint de la délicatesse cl du goût, du scrupide sur le choix des expressions, de l'attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux, le stjlc aura de la noblesse. Si l'on y joint encore de la défiance pour son premier mouvement, du mépris pour tout cq qui n’est que brillant, et une répugnance constante pour 1 équivoque et la plaisanterie, le style aura de la gravité, il aura même de la majesté. Enfin, si l’on écrit comme l’on pense, si l'on est convaincti de ce que l’on veut persuader, cette bonne foi avec soi-méme, qui fait la bienséance pour les autres et la vérité du style, lui fera produire tout son ell'et, poui \u (pie cette persuasion intérieure ne se maripic pas jiar un e-ntbousiasme trop fort, et qu'il y ait partout plus de candeur (pie de confiance, plus de raison (pie de chaleur.
C’est ainsi, messieurs, qu’il me semblait, en vous lisant, que vous me parliez, que vous m’instruisiez. Mon âme, (pii recueillait avec avidité ces oracles de la sagesse, voulait prendre l’essor et s’élever jusqu’à vous : vains oflorts! Los règles, disiez-vous encore, ne peuvent suppléer au génie; s'il maiKiue, clics seront inutiles. Rien écrire, c’est tout à la fois bien [lenser, bien sentir et bien rendre; c’est avoir en même temps de l’esiirit, de l'ànic ( t du goût. Le style suppose la réunion et l’exercice de toutes les facultés intellectuelles ; les idées seules forment le fond du style; riiarmonie des paroles n en est que l'acccssoirc et ne dépend (pic de la scnsibilitc des oi-ganes.
DISCOLIIS
Il siilïit d avoir lit) peu d’oreille pour éviter les dissonnanccs, et de l'avoir cxei'cée, perfectioniice par la lecture des poètes et des orateurs, pour que inécaniquetnent ou soit porté à rimitalioii de la cadence poétique et des tours oialoiies. Or, jamais limitation n a rien créé : aussi cette harmonie des mots ne fait ni le fond, ni le ton du style, et se trouve souvent dans des écrits vides d’idées.
Le ton n’est que la convenance du style à la nature du sujet; il ne doit jamais être forcé; il naitra naturellement du fond même de la chose, et dépendra beaucoup du point de généralité anquel on aura porté scs pensées. Si I on s’est élevé aux idées les plus générales, et si l'objet en lui-mème est grand, le ton paraîtra s'élever à la môme hauteur; et si, en le soutenant à cette élévation, le génie fournit assez {)our donner à chaque objet une forte lumière , si 1 on peut ajouter la beauté du coloris à l’énergie du ilcssin, si 1 on peut, en un mot, représenter chaque idée par une image vive et bien terminée, et former de chatpic suite d'idées un tableau harmonieux et mouvant, le ton sera non-seulement élevé, mais sublitne.
Ici, messieurs, l'application ferait plus que la règle; les exemples instruiraient mieux que les préceptes : mais, comme il ne m’est pas permis de citer les morceaux sublimes qui m’ont si souvent transporté en lisant vos ouvraïcs , je suis contraint de me borner à des rédexions. Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postéi ité. La quantité des connaissances, la singularit(î des laits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de surs garants de 1 immortalité; si les ouvrages «]ui les contiennent ne roulent i|ue sur de petits objets, s'ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s’enlèvent aisément, sc transportent et gagnent même à être mis en oeuvre paides mains plus habiles. Ces choses sont hors de l’homme; le style est l’homme même. Le style ne peut donc ni s'enlever, ni sc transporter, ni s’altérer ; s'il est élevé, noble, sublime, l’auteur sera également admiré dans tous les temps; car il n'y a que la vérité qui soit durable, et même éternelle. Or, un beau style n’est tel en effet que par le nombre infini des vérités qu’il présente. Toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles, et peut-être plus précieuses pour l’esprit liumain, que celles qui peuvent faire le fond du sujet.
Le sublime ne peut sc trouver que dans les grands sujets. La poésie, l'bistoirc et la ])bilosopbic ont toutes le même objet, et un très-grand objet ; l’homme et la nature. La pbilosoi)lnc décrit et dépeint la nature; la poésie la peint et l'embellit; elle peint aussi les hommes, elle les agrandit, les exagère; <‘lle crée les héros et les dieux ; l'histoire ne peint que rboinme, et le peint tel (pi'il est; ainsi le ton de l'historien ne deviendra sublime que (iunnd il fera le portrait des plus grands hommes, (jiiaiid il cxposei a les plus grandes actions, les plus grands mouvemeitts, les plus grandes révolutions, et, partout ailleurs, il suilîra qu'il soit majestueux et grave. Le ton du jdnlosophe pourra devenir sublime toutes les fois qu il parlera des lois de la na-
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Inre, des êtres en général, de rcspacc, de la matière, du mouvement et du temps, de l àrne, de Tesprit humain, des sentiments, des passions : dans le reste, il suflira qu'il soit noble et élevé. Mais le ton de roraleur et du poëtc, dès que le sujet est grand, doit toujours être sublime, parce qu'ils sont les maîtres de joindre à la grandeur de leur sujet autant de couleur, autant de mouvement, autant d'illusion qu’il leur plaît, et que, devant toujours peindre et toujours grandir les objets, ils doivent aussi partout employer toute la lorce et déployer toute l'étendue de leur génie.