‹ Œuvres complètes de Buffon avec des extraits de Daubenton, et la classification de CuvierChapitre 73 sur 93 · ARTICLE XIX · texte numérisé non relu

ARTICLE XIX

UKS CHAXCEIIENTS DE TElUiES EN MERS ET DE MERS EX TERRES.

irait, parce que nous avons dit dans les articles 1, VII, VIII et IX, qu’il est arrivé au globe terrestre de grands changements qu’on peut regarder comme généraux ; et il est certain, par ce que nous avons rapporté dans les autres articles, que la surface de la terre a souflcrl des altérations particulières. Quoique l’ordre, ou plutôt la succession de ces altérations ou de ces changements particuliers, ne nous soit pas bien connue, nous en connaissons cependant les causes principales : nous sommes même en état d’en distinguer les différents effets; et si nous pouvions rassembler tous les indices et tous les faits que I bistoire naturelle et l'iiistoire civile nous fournissent au sujet des révolutions arrivées à la surface de la terre, nous ne doutons [las que la théorie que nous avons donnée n’en devint plus plausible.

L’une des principales causes des changements qui arrivent sur la teri e, c’est le mouvement de la mer, mouvement qu’elle a éprouvé de tout temps; car, dès la création, il y a eu le soleil, la lune, la terre, les eaux, l’air, etc. : dès lors le flux et le reflux, le mouvement d’orient en occident, celui des vents et des courants, se sont fait sentir; les eaux ont eu dès lors les mêmes mouvements que nous remarquons aujourd'hui dans la mer; et (juand même

011 supposerait que l’axe du globe aurait eu une autre inclinaison, et que les continents terrestres, aussi bien que les mers, auraient eu une autre disposition, cela ne détruit point le mouvement du flux et du reflux, non plus que la cause et l’effet des vents : il siiflit que l’immense quantité d’eau qui remplit le vaste espace des mers se soit trouvée rassemblée quelque part sur le globe de la terre, pour que le flux et le reflux et les autres mouvements de la mer aient été produits.

Lorsqu’une fois on a commencé à soupçonner qu’il se pouvait bien que notre continent eût autrefois été le fond d’une mer, on se le persuade bientôt à n’en pouvoir douter : d’un côté, ces débris de la mer qu’on trouve partout, de l’autre, la situation horizontale des couches de la terre, et enfin cette disposition des collines et des montagnes qui se correspondent, me paraissent autant de preuves convaincantes ; car, en considérant les plaines, les vallées, les collines, on voit clairement que la surface de la terre a été figurée par les eaux; en examinant l’intérieur des coquilles qui sont renfermées dansles pierres, on reconnaît évidemment quecespierres se sont formées par le sédiment des eaux, puisque les coquilles sont remplies de la matière meme de la pierre (pii les environne; et enfin, en réfléchissant sur la forme des collines, dont les angles saillants répondent toujours aux angles rentrants des collines opposées, on ne peut pas douter que cette direction ne soit l’ouvrage des courants de la mer. A la vérité, depuis que notre continent est découvert, la forme de la surface a un peu changé, les montagnes ont diminue de hauteur, les plaines se sont élevées, les angles des collines sont devenus plus obtus, plusieurs matières entraînées par les fleuves se sont arrondies; il s’est formé des couches de tuf, de pierre molle, de gravier, etc.; mais l’essentiel est demeuré, la forme ancienne se reconnaît encore, et je suis persuadé que tout le monde peut se convaincre par ses yeux de tout ce que nous avons dit à ce sujet, et quiconque aura bien voulu suivre nos observations et nos preuve.s, ne doutera pas que la terre n’ait été autrefois sous les eaux de la mer, et que ce ne soient les courants de la mer qui aient donné à la surface de la terre la forme que nous voyons.

Le mouvement principal des eaux de la mer est, comme nous l’avons dit, d’orient en occident : aussi il nous parait que la mer a gagné sur les côtes orientales, tant de rancien que du nouveau continent, un espace d’environ cinq cents lieues; on doit se souvenir des preuves que nous en avons données dans l'article XI, et nous pouvons y ajouter que tous les détroits qui joignent les mers sont dirigés d’orient en occident : le détroit de Magellan, les deux détroits de Forbisher, celui de Hudson, le détroit de l ile de Ceylan, ceux de la mer de Corée et de Kamtschalka, ont tous cette direction, et paraissent avoir été formés par l'irruption des eaux qui, étant poussées d’orient en occident, se sont ouvert ces passages dans la même direction, dans laquelle elles éprouvent aussi un mouvement plus considérable que dans toutes les autres directions; car il y a dans tous ces détroits des marées très-violentes, au lieu que dans ceux qui sont situés sur les côtes oceiden-

TllÉOUIE DE LA TERUE. 4Gf

taies, comme I est celui de Dibrîillar, celui du Suud, eic., le mouvement des marées est presque insensible.

Les inégalités du fond de la mer changent la direction du mouvement des eaux : elles ont été produites successivement par les sédiments de l'eau et par les matières qu elle a transportées, soit par son mouvement de llux et reflux, soit par d'autres mouvements : car nous ne donnons pas pour cause unique de ces inégalités le mouvement du flux et du reflux; nous avons seulement donné cette cause comme la principale et la première, parce qu'elle est la plus constante et quelle agit sans interruption ; mais on doit aussi admettre comme cause l’action des vents ; ils agissent même à la surface de l'eau avec une tout autre violence que les marées, et l'agitation qu'ils communiquent à la mer est bien plus considérable pour les effets extérieurs; elle s’étend même à des profondeurs considérables, comme on le voit par les matières qui se détacheul, par la tempête, du fond des mers, et qui ne sont presque jamais rejetées sur les rivages que dans les temps d'orage.

Nous avons dit qu’entre les tropiques, et même 5 quelques degrés au delà, il règne continuellement un vent d’est; ce vent, qui contribue au mouvement général de la mer d’orient en occident, est aussi ancien que le flux et le reflux, puisqu’il dépend du cours du soleil et de la raréfaction de l’air, produite par la chaleur de cet astre. Voilà donc deux causes de mouvement réunies, et plus grandes sous l’équateur que |)artout ailleurs : la première, le flux et reflux, qui, comme on le sait, est plus sensible dans les climats méridionaux; et la seconde, le vent d'est, qui souffle continuellement dans ces mêmes climats ; ces detix causes ont concouru depuis la formation du globe à produire les mêmes effets, c'est-à-dire à faire mouvoir les eaux d’orient en occident, et à les agiter avec plus de force dans celte partie du monde que dans toutes les autres ; c’est pour cela que les plus grandes inégalités de la surface du globe sc trouvent entre les tropiques. La partie de l’Afrique comprise entre ces deux cercles n’est, pour ainsi dire, qu’un groupe de montagnes, dont les différentes chaînes s’étendent pour la plupart d’orient en occident, comme on peut s’en assurer en considérant la direction des grands fleuves de cette partie de l’Afrique ; il en est de même de la partie de l’Asie et de celle de rAmérique qui sont comprises entre les tro- |)iques, et l’on doit juger de rinégalité de la surface de ces climats par la quantité de hautes montagnes et d’îles qu’on y trouve.

De la combinaison du mouvement général de la mer d'orient en occident, de celui du flux et du reflux, de celui que produisent les courants, et encore de celui que forment les vents, il a résulté une infinité de différents effets, tant sur le fond de la mer que sur les cotes et les continents. Varenius dit qu'il est très-probable que les golfes et les détroits ont été formés par l'effort réitéré de l'Océan contre les terres; que la mer Méditerranée, les golfes d’Arabie, de Rcngalc et de Cambaye, ont été formés par rirruption des eaux, aussi bien que les détroits entre la Sicile et Tltalie, entre Ceylan et l’Inde, entre la Grèce et l’Eubée, et qu’il en est de même du détroit des

4()!2 IIJSTOÏKI': NATURELLE.

Manilles, de celui de Magellan et de celui <le Daueiiiark j qu une preuve des irruptions de l'Océan sur les continents, (prune preuve qu'il a abandonné diiïérenls terrains, c'est qu’on ne trouve que très-peu d'îles dans le milieu des grandes mers, et jamais un grand nombre d'iles voisines les unes des autres; que dans respacc immense qu’occupe la mer Paeilique, à peine trouve-t-on deux ou trois petites ilcs vers le milieu; que dans le vaste océan Atlantique entre l'Afrique et le Brésil, on ne trouve (jue les petites îles de Sainte-Hélène et de l’Ascension; mais que toutes les ilcs sont auprès des grands continents, comme les îles de l’Archipel auprès du continent de l'Europe et de l'Asie, les Canaries auprès de l’Afrique, toutes les îles de la mer des Indes auprès du continent oriental, les îles Antilles auprès de celui de 1 Amérique, et qu’il n y a que les Açores qui soient fort avancées dans la mer entre l’Europe et l’Amérique.

Les habitants de Ceylan disent que leur île a été séparée de la presqu’île de l'Inde par une irruption de l’Océan, et cette tradition populaire est assez vraisemblable. On croit aussi que l'île de Sumatra a été séparée de Malaye; le grand nombre d’ccueds et de bancs de sable qu’on trouve entre deux, semble le prouver. Les Malabares assurent (|ue les îles Maldives faisaient partie du continent de l’Inde, et en généi al on peut croire que toutes les îles orientales ont été séparées des continents par une irruption de l’Océan. (Voyez Varm. Geo(j., pag. 203, 217 (H 220.)

Il paraît qu autrefois l ile de la (îrande-Bretagne faisait partie du continent, et que l’Angleterre tenait à la France; les lits de terre et de pierre, qui sont les mêmes des deux côtés du Pas-de-Calais, le peu de profondeur de ce détroit, semble l'indiquer. En siq)posant, dit le docteur Wallis, comme tout paraît l’indiquer, que l’Angleterre communiquait autrefois à la France par un isthme au-dessous de Douvres et de Calais, les grandes mers des deux côtés battaient les côtes de (îet isthme par un Ilux impétueux, deux fois en vingt-quatre heures; la mer d’Allemagne, qui est entre l’Angleterre et la Hollande, frappait cet isthme du côté de l’est, et la mer de France du côté de I ouest ; cela suffît avec le temps pour user cl détruire une langue de terre étroite, telle que nous supposons qu'était autrefois cet isthme. Le flux de la mer de France, agissant avec grande violence, non-seulement contre 1 isthme, mais aussi contre l(\s c()tes de France et d’Angleterre, doit nécessairement, par le mouvement des eaux, avoir enlevé une grande quantité de sable, de terre, de vase, de tous les endroits contre lesquels la mer agissait : mais, étant arrêtée dans son courant par cet isthme, elle ne doit pas avoir déposé, comme on [(ourrait le croire; des sédiments contre 1 isthme, mais elle les aura transportés dans la grande plaine qui forme actuellement le marécage de Uomne, qui a quatorze milles de long sur huit de large : car, quiconque a vu cette plaine, ne peut pas douter qu’elle n’ait été autrefois sons les eaux de la mer, puisque dans les hautes marées elle serait encore en partie inondée sans les digues de Dimchurch.

La mer d’Allemagne doit avoir agi de même contre l’isthme et contre les

TIIÉOlîlt; DK LA TKUBB. 463

côtes d Aiiglctcnc cl de Flandre, et clic mira emporté les sédiments en Hollande et en Zélande, dont le terrain, qui était autrefois sous les eaux, s’est élevé de [ilus de (luaranle pieds. De l’autre côté, sur la côte d’Angleterre, la mer d’Allemagne devait occuper cette large vallée où coule actuellement la rivière de Sture, à plus de vingt milles de distance, à commencer par Sandwich, Canlorbéry, (dialham, Chilham, jusqu’à Ashford, cl peutêtre plus loin; le terrain est actuellement beaucoup plus élevé qu’il ne l’était autrefois, puisqu'à Cbalham o i a trouvé les os d’un hippopotame enterrés à dix-sept pieds deprofondeur, desancres de vaisseaux et des coquilles marines.

Or, il est très-vraisemblable que la mer peut former de nouveaux terrains en y apportant les sables, la terre, la vase, etc. ; car nous voyons sous nos yeux que dans l’ile d’Orkney, qui est adjacente à . la côte marécageuse de Romne, il y avait un terrain bas toujours en danger d’être inondé par la rivière Rotber : mais, en moins de soixante ans, la mer a élevé ce terrain considérablement en y amenant à chaque (lux et reflux une (|uantité considérable de terre et de vase; et en même temps elle a creusé si fort le canal par où elle entre, qu’en moins de cinquante ans, la profondeur de ce canal est devenue assez grande pour recevoir de gros vaisseaux, au lieu qu’auparavant c’était un gué où les hommes pouvaient passer.

La même chose est arrivée aiqirès de la côte de Nortfolk, et c’est de cette façon que s’est formé le banc de sable qui s’étend obliquement depuis la côte de Norfolk vers la côte de Zélande; ce banc est l’endroit où les marées de la mer d’Allemagne et de la mer de France se rencontrent depuis que l'istlnnc a été rompu , et c’est là que se déposent les terres et les sables entraînés des côtés : on ne peut pas dire si, avec le temps, ce banc de sable ne formera |)as un nouvel isthme, etc. (Voyez Trans. Phil. Abr., V. IV, p. 227.)

Il y a grande apparence, dit Ray, que File de la Grande-Bretagne était autrefois jointe à la France, et faisait partie du continent; on ne sait point si c'est par un tremblement de terre, ou par une irruption de l'Océan, ou par le travail des hommes, à cause de l utilité et de la commodité du passage, ou par d’autres raisons : mais ce qui prouve que cette ile faisait partie du continent, c’est que les rochers et les côtes des deux côtés sont de même nature et composés îles mêmes matières, à la même hauteur, en sorte que l’on trouve le long des côtes de Douvres les mêmes lits de pierre et de craie que l’on trouve'entrc Calais et Boulogne; la longueur de ces rochers le long de ces côtes est à très-peu près la même de chaque côté, e’csl-à-dii'c d’environ six milles. Le peu de largeur du canal, qui dans cet endroit n’a pas plus de vingt-quatre milles anglais de largeur, et le peu de profondeur, eu égard à la mer voisine, font croire que l’Angleterre a été séparée de la France par accident. Dji peut ajouter à cos preuves qu’il y avait autrefois des loups et môme des ours dans celte ile, et il n'est pas à présumer qu'ils y soient venus à la nage, ni que les hommes aient transporté ces animaux nuisibles; car en général on trouve les animaux nuisibles des continents

464 HISTOIRE NATORELLi:.

dans toutes les îles qui en sont fort voisines, et jamais dans celles qui en sont éloignées, comme les Espagnols l'ont observé lorsqu’ils sont arrivés en Amérique. (Voyez Rmj’s Discourm, page 208.)

Du temps de Henri I" roi d’Angleterre, il arriva une grande inondation dans une partie de la Flandre par une irruption de la mer; en 1446, une pareille irruption fit périr plus de dix mille personnes sur le territoire de Dordrecht, et plus de cent mille autour de Dullart, en Frise et en Zélande, et il y eut dans ces deux provinces plus de deux ou trois cents villages de submergés; on voit encore les sommets de leurs tours et les pointes de leurs clochers qui s’élèvent un yjcu au-dessus des eaux.

Sur les côtes de France, d’Angleterre, de Hollande, d’Allemagne, de Prusse, la mer s’est éloignée en beaucoup d’endroits. Hubert Thomas dit, dans sa Description du pays de Liège, que la mer environnait autrefois les murailles de la ville de Tongres, qui maintenant en est éloignée de trentecinq lieues, ce qu’il prouve par plusieurs bonnes raisons; et, entre autres, il dit qu’on voyait encore de son temps les anneaux de fer, dans les murailles, auxquels on attachait les vaisseaux qui y arrivaient. On peut encore regarder comme des terres abandonnées par la mer, en Angleterre, les grands marais de Lincoln et l’île d'Ely, en France, la €rau de la Provence; et même la mer s’est éloignée assez considérablement à l embouchure du Rhône depuis l’année 1663. En Italie, il s’est formé de même un terrain considérable à l'emboucbure de l’Arno ; et Ravenne, qui autrefois était un port de mer des Exarques, n’est plus une ville maritime. Toute la Hollande parait être un terrain nouveau, où la surface de la terre est presque de niveau avec le fond de la mer, quoique le pays se soit considérablement élevé et s’élève tous les jours par les limons et les terres que le Rhin, la Meuse, etc., y amènent; car autrefois on comptait que le terrain de la Hollande était en plusieurs endroits de cinquante |)icds plus bas que le fond de la mer.

On prétend qu’en l'année 860, la mer, dans une tempête furieuse, amena vers la côte une si grande quantité de sables, qu’ils fermèrent rembouchure du Rhin auprès de Catt, et que ce fleuve inonda tout le pays, renversa les arbres et les maisons, et se jeta dans le lit de la Meuse. En 1421, il y eut une autre inondation qui sépara la ville de Dordrecht de la terre ferme, submergea soixante-douze villages, plusieurs châteaux, noya cent mille âmes, et fit périr une infinité de bestiaux. La digue de l’Isscl se rompit, en 1638, par quantité de glaces que le Rhin entraînait, qui, ayant bouché le passage de l’eau, firent une ouverture de quelques toises â la digue, et une partie de la province fut inondée avant qu’on eût pu réparer la brèche. En 1682, il y eut une pareille inondation dans la province de Zélande, qui submergea plus de trente villages, et causa la perte d’une infinité de monde et de bestiaux qui furent sur|tris la nuit par les eaux. Ce fut un bonheur pour la Hollande que le vent du sud-est gagna sur celui qui lui était opposé, car la mer était si enflée, que les eaux étaient de dix-huit pieds plus hautes que

les lcrres les plus élevées de la province, à la réserve des dunes. (Voyez les Voyages hisloriques de V Europe, tome V, page 70.)

Dans la province de Kent en Angleterre, il y avait à llith un port qui s est comblé, malgré tous les soins que l'on a pris pour l’empèelier, et malgré la dépense ((u’on a faite plusieurs fois pour le vider. On y trouve une multitude étonnante de galets et de coquillages apportés par la mer dans 1 étendue de plusieurs milles, qui s'y sont amoncelés autrefois, et qui, de nos jours, ont été recouverts par de la vase et de la terre, sur laquelle sont actuellement des pâturages. D'autre côté, il y a des terres fermes que la mer, avec le temps, vient à gagner et à couvrir, comme les terres de Goodwin, (pii appartenaient à un seigneur de ce nom, et qui à présent ne sont plus que des sables couverts par les eaux de la mer. Ainsi la mer gagne en plusieurs endroits du terrain, et en perd dans d'autres : cela dépend de la dilféicnte situation des cotes et des endroits où le mouvement des marées s’arrête, où les eaux transportent d’un endroit à l’autre les terres, les sables, les coquilles, etc. (Voyez Trans. philos. Abr., vol, IV page 254.) ’

Sur la montagne de Stella, en Portugal, il y a un lac dans lequel on a trouvé des débris de vaisseaux, quoique cette montagne soit éloignée de la mer de plus de douze lieues. (Voyez la Géographie de Gordon, édition de Londres, 1733, p. 149.) Sabinus, dans ses Commentaires sur les Métamorphoses d Ovide, dit qu’il parait, par les monuments de l'iiistoire, qu’en l’année 14l)0 on trouva dans une mine des Alpes un vaisseau avec ses ancres.

(.e n est pas seulement en Europe que nous trouverons des exemples de ces changements de mer en terre et de terre en mer; les autres partiiis du monde nous en fourniraient peut-être de plus remarquables et en jilus grand nombre, si on les avait bien observés.

Calicut a été autrefois une ville célèbre et la capitale d’un royaume de même nom ; ce n’est aujourd'hui qu’une grande bourgade mal bâtie et assez déserte : la mer, qui, depuis un siècle, a beaucoup gagné sur cette côte, a submergé la meilleure partie de l'ancienne ville, avec une belle forteresse de pierre de taille qui y était. Les barques mouillent aujourd’hui sur leurs ruines, et le port est rempli d'un grand nombre d’écueils qui paraissent dans les basses marées et sur le.squels les vaisseaux font assez souvent naufrage. (Voyez Let. édif., recueil il, page 187.)

La province de Jucatan, péninsule dans le golfe du Mexique, a fait autrefois partie de la mer. Cette pièce de terre s’étend dans la mer à cent lieues en longueur depuis le continent, et n’a pas plus de vingt-cin([ lieues dans sa plus grande largeur; la qualité de 1 air y est tout à fait chaude et humide : quoiqu il n j' ait ni ruisseaux ni rivières dans un si long e.space, l'eau est partout si proche, et ion trouve, en ouvrant la terre, un si grand nombre de coquillages, qu’on est porté à regarder cette vaste étendue comme un lieu qui a fait autrefois partie de la mer.

m IHSTOIIIE NATURELLE.

Les habitants de Malabar prétendent qu’autrel'ois les lies Maldives étaient attachées au continent des Indes, et que la violence de la mer les en a séparées. Le nombre de ces îles est si grand, et quelques-uns des canaux qui les séparent sont si étroits , que les beauprés des vaisseaux qui y passent font tomber les feuilles des arbres de l’un et de l’autre côté; et, en quelques endroits, un homme vigoureux se tenant à une branche d’arbre, peut sauter dans une autre île. (Voyez les Voyages des Hollandais aux Indes orientales, page 274.) Une preuve que le continent des Maldives était autrefois une terre sèche, ce sont les cocotiers qui sont au fond de la mer; il s’en détache souvent des cocos qui sont rejetés sur le rivage par la tempête : les Indiens en fond grand cas , et leur attribuent les mêmes Vertus qu’au bézoard.

On croit qu’autrefois l’île de Ceylan était unie au continent et en faisait partie, mais que les courants, qui sont extrêmement rapides en beaucoup d’endroits des Indes, l’ont séparée, et en ont fait une île. On croit la même chose à l’égard des îles de Rammanakoiel et de plusieurs autres. (Voyez Voyages des Hollandais aux Indes orientales , tome VI , page 485. ) Ce qu’il y a de certain , c’est que l’île de Ceylan a perdu trente ou quarante lieues de terrain du côté du nord-ouest, que la mer a gagnées successivement.

Il parait que la mer a abandonné depuis peu une grande partie des terres avancées et des îles de l’Amérique. On vient de voir que le terrain de Jucatan n’est composé que de coquilles; il en est de même des basses terres de la Martinique et des autres îles Antilles. Les habitants ont appelé le fond de leur terrain la chaux, parce qu’ils font de la chaux avec ces coquilles, dont on trouve les bancs immédiatement au-dessous de la terre végétale. Nous pouvons rapporter ici ce qui est dit dans les Nouveaux Voyages aux îles de l'Amérique. « La chaux que l’on trouve par toute la grande terre de « la Guadeloupe, quand on fouille dans la terre, est de même espèce que « celle que l’on pêche à la mer : il est difficile d’en rendre raison. Serait-il « possible que toute l’étendue du terrain qui compose cette île ne fût, dans « les siècles passés, qu’un haut fond rempli de plantes de chaux, qui, ayant « beaucoup crû et rempli les vides qui étaient entre elles occupés par l’eau, « ont enfin hausse le terrain et obligé l’eau à se retirer et à laisser à sec « toute la superficie? Cette conjecture, toute extraordinaire qu’elle paraît « d’abord, n’a pourtant rien d’impossible, et deviendra même assez vraisem- « blable à ceux qui l’examineront sans prévention : car enfin, en suivant le « commencement de ma supposition, ces plantes ayant crû et rempli tout « l’espace que l’eau occupait, se sont enfin étouffées l’une l’autre; les par- « lies supérieures se sont réduites en poussière et en terre; les oiseaux y ont « laissé tomber les graines de quelques arbres, qui ont germé et produit « ceux que nous y voyons, et la nature y en fait germer d’autres qui ne sont « pas d’une espèce commune aux autres endroits, comme les bois marbrés « et violets. Et il ne serait pas indigne delà curiosité des gens qui y demeurent.

« de faire fouiller en différents endroits pour connaître quel en est le sol « jusqu’à quelle profondeur on trouve cette pierre à chaux, en quelle « situation elle est répandue sous l’épaisseur de la terre, et autres cireon- « stances qui pourraient ruiner ou fortifier ma conjecture. »

Il y a quelques terrains qui tantôt sont couverts d’eau, et tantôt sont découverts, comme plusieurs îles en Norwége, en Écosse, aux Maldives, au golfe de Cambaye, etc. La mer Baltique a gagné peu à peu une grande partie de la Poméranie; elle a couvert et ruiné le fameux port de Vincta. De même la mer de Norwége a formé plusieurs petites îles, et s’est avancée dans le continent. La mer d’Allemagne s’est avancée en Hollande auprès de Catt, en sorte que les ruines d’une ancienne citadelle des Romains, qui était autrefois sur la côte, sont actuellement fort avant dans la mer. Les marais de l’ile d’Ely en Angleterre, la Crau en Provence, sont, au contraire, comme nous l’avons dit, des ti rrains que la mer a abandonnés; les dunes ont été formées par des vents de mer qui ont jeté sur le rivage et accumulé des terres, des sables, des coquillages, etc. Par exemple, sur les côtes occidentales de France, d’Espagne et d’Afrique, il règne des vents d’ouest durables et violents, qui poussent avec impétuosité les eaux vers le rivage, sur lequel il s’est formé des dunes dans quelques endroits. De même les vents d’est, lorsqu’ils durent longtemps, chassent si fort les eaux des côtes de la Syrie et de la Phénicie, que les chaînes de rochers, qui sont couverts d’eau pendant les vents d’ouest, demeurent alors à sec. Au reste, les dunes ne sont pas composées de pierres et de marbres, comme les montagnes, qui se sont formées dans le fond de la mer, parce qu’elles n’ont pas été assez longtemps dans l’eau. Nous ferons voir, dans le Discours sur lesminéraux, que la pétrification s’opère au fond de la mer, et que les pierres qui se forment dans la terre sont bien différentes de celles qui se sont formées dans la mer.

Comme je mettais la derrière main à ce Traité de la théorie de la terra, que j’ai composé en 1744, j’ai reçu de la part de M. Rarrère sa Dissertation sur ïorigine des pierres fyurées, el. j’ai été charmé de me trouver d’accord avec cet habile naturaliste au sujet de la formation des dunes, et du séjour que la mer a fait autrefois sur la terre que nous habitons; il rapporte plusieurs changements arrivés aux côtes de la mer. Aiguesmortes, qui est actuellement à plus d’une lieue et demie de la mer, était un port du temps de saint Louis; Psalmodi était une île en 818, et aujourd'hui il est dans la terre ferme, à plus de deux lieues de la mer : il en est de même de Maguelonc; la plus grande partie du vignoble d’Agde était, il y a quarante ans, couverte par les eaux de la mer : et en Espagne la rner s’est retirée considérablement depuis peu de Blancs, de Badalona, vers l’cmbouehure de la rivière Fobregat, vers le cap de Tortosa, le long des côtes de Valence, etc.

La mer peut former des collines et élever des montagnes de plusieurs façons différentes ; d’abord par des transports de terre, de vase, de coquilles, d’un lieu à un autre, soit par son mouvement naturel de flux et de reflux, soit par l’agitation des eaux causée par les vents; en second lieu par des sé-

4G8 IIISTOiai': NATLIRIÎI-LK.

dimeiils, des jiai lies iiiii)alpiiblcs c(ii’clle aura dclacliées des cotes et de son fond, et (ju’ellc pourra transporter et déposer à des distances considérables; et enfin par des sables, des cotpiillcs, de la vase et des terres que les vents de mer poussent souvent contre les cotes; ce qui produit des dunes et des collines que les eaux abandonnent peu à peu, et qui deviennent des parties du continent : nous en avons un exemple dans nos dunes de Flandre et dans celles de Hollande, qui ne sont que des collines composées de sable et de coquilles que des vents de mer ont poussées vers la terre. M. Barrère en cite un autre exemple qui m'a paru mériter de trouver place ici. « L'eau de « la mer, par son mouvement, détaebe de son sein une infinité de plantes, « de coquillages, de vase, de sable que les vagues poussent continuellement « vers les bords, et que les vents impétueux de mer aident à pousser encore. « Or, tous ces différents corps ajoutés ou premier atterrissement, y forment « plusieurs nouvelles couclies ou fuonccaux qui ne peuvent servir qu a ac- 8 croitre le lit de la terre, à I clcvcr, à former des dunes, des collines, par 8 des sables, des terres, des pierres amoncelées; en un mot, à éloigner da- 8 vantage le bassin de la mer, et à former un nouveau continent.

a II est visible que des alluvions ou des atterrissements successifs ont été a faits par le même mécanisme depuis plusieurs siècles, c’est-à-dire par des 8 dépositions réitérées de différentes matières ; atterrissements qui ne sont 8 pas de pure convenance : j’en trouve les preuves dans la nature même, 8 c’est-à-dire dans différents lits de coquilles fossiles et d'autres productions 8 marines qu’on remarque dans le Roussillon auprès du village de Naffiac, a éloigne de la mer d’environ sept ou huit lieues. Ces lits de coquilles qui a sont inclinés de l’ouest à l’est sous différents angles, sont séparés les uns a des autres par des bancs de sable et de terre, tantôt d'un pied et demi, a tantôt de deux à trois pieds d'épaisseur; ils sont comme saupoudrés de sel 8 lorsque le temps est sec, et forment ensemble des coteaux de la hauteur a de plus de vingt-cinq à trente toises. Or, une longue chaîne de coteaux si a élevés n’a pu se former qu’à la longue, à différentes reprises et par la suc- 8 cession destcnq)s; ce qui pourrait être aussi un effet du déluge ou du a bouleversement universel qui a dû tout confondre, mais qui cependant a n’aura pas donné une forme réglée à ces différentes couches de coquilles a fossiles qui auraient dû être assemblées sans aucun ordre. »

Je pense sur cela comme M. Barrère; seulement je ne regarde pas les atterrissements comme la seule manière dont les montagnes ont été formées, et je crois pouvoir assurer au contraire que la plupart des éminences que nous voyons à la surface de la terre ont été formées dans la mer même, et cela par plusieurs raisons qui m’ont toujours paru convaincantes : premièrement, parce qu’elles ont entre elles cette correspondance d’angles saillants et rentrants, qui suppose nécessairement la cause que nous avons assignée, c’est-à-dire le mouvement des courants de la mer; en second lieu, parce que les dunes et les collines qui se forment des matières que la mer amène sur scs bords ne sont pas composées de marbres et de pierres dures, comme

les collines ordinaires : les coquilles n’y sont ordinairement que fossiles, au lieu que, dans les autres montagnes, la pétrification est entière; d'ailleurs les bancs de coquilles, les couches de terre, ne sont pas aussi horizontales dans les dunes que dans les collines composées de marbre et de pierre dure : ces bancs y sont j)lus ou moins inclinés, comme dans les collines de Nalliac, nu lieu que, dans les collines et dans les montagnes qui se sont formées sous les eaux par les sédiments de la mer, les couches sont toujours parallèles et très-souvent horizontales; les matières y sont pétrifiées aussi bien que les coquilles. J’espère faire voir que les marbres et les autres matières calcinables, qui presque toutes sont composées de madrépores, d’astroïtes et de coquilles, ont acquis au fond de la mer le degré do dureté et de perfection que nous leur connaissons : au contraire, les tufs, les pierres molles et toutes les matières pierreuses, comme les incrustations, les stalactites, etc., qui sont aussi calcinables, et qui se sont formées dans la terre depuis que notre continent est découvert, ne peuvent acquérir ce degré de dureté et de pétrification des marbres ou des pierres dures.

On peut voir dans l’ilisloire de rAcadémie, aminée 1707, les observations de M. Saulmon au sujet des galets qu’on trouve dans plusieurs endroits. Ces galets sont des cailloux ronds cl plats, et toujours fort polis, que la mer pousse sur les côtes. Rayeiix et à Rrutel, qui est à une lieue de la mer, on trouve du galet en creusant des caves ou des puits : les montagnes de Ronneuil, de Rroic et du Quesnoy, qui sont à environ dix-huit lieues de la mer, sont toutes couvertes de galets : il y en a aussi dans la vallée de Clermont en Heauvoisis. iM. Saulmon rapporte encore qu’un trou do seize pieds de profondeur, percé directement et horizontalement dans la falaise du Tréport, qui est toute de moellon, a disparu en trente ans, c'est-à-dire que la mer a miné dans la falaise cette épaisseur de seize pieds. En supposant qu’elle avance toujours également, elle minerait mille toises, ou une petite demi-lieue de moellon en douze mille ans.

Les mouvements de la mer sont donc les principales causes des changements qui sont arrivés et qui arrivent sur la surface du globe ; mais cette cau.se n'est pas unique; il y en a beaucoup d’autres moins considérables qu' contribuent à ces changements : les eaux courantes, les fleuves, les ruisseaux, la fonte des neiges, les torrents, les gelées, etc., ont changé con^-idérablcment la surface de la terre; les pluies ont diminué la liautcur des montagnes; les rivières et les ruisseaux ont élevé les plaines; les (leuves ont rempli la mer à leur embouchure; la fonte des neiges et les torrents ont creusé des ravines dans les gorges et dans les vallons; les gelées ont fait fendre les rochers et les ont détachés des montagnes. INoiis pourrions citer une infinité d'exemples des différents changements que toutes ces causes ont occasionnés. Varenius dit que les fleuves transportent dans la mer une grande quantité de terre qu'ils déposent à plus ou moins de distance des côtes, en raison de leur l'apidilé; ces terres tombent au fond de la mer et y forment d’abord de petits bancs, qui, s'augmentant tous les jours, font

des écueils, et enfin forment des îles qui deviennent fertiles cl habitées : c’est ainsi que se sont formées les îles du Nil, celles du fleuve Saint-Laurent, l’île de Landa, située à la côte d’Afrique près de l’embouchure du fleuve Coenza, les îles de Norwége, etc. Voy. Varenii Geogr. gener., p. 214. On peut y ajouter l’ile de Trong-Ming à la Chine, qui s’est formée peu à peu des terres que le fleuve de Nanquin entraîne et dépose à son embouchure. Cette ilc est fort considérablej elle a plus de vingt lieues de longueur sur cinq ou six de largeur. Voyez Lettres édif., Recueil XI, pag. 234.

Le pô, le Trento, l’Athésis, et les autres rivières de l'Ilalie, amènent une grande quantité de terres dans les lagunes de Venise, surtout dans le temps des inondations, en sorte que peu à peu elles se remplissent : elles sont déjà sèches en plusieurs endroits dans le temps du reflux ; et il n’y a plus que les canaux que l’on entretient avec une grande dépense qui aient un peu de profondeur,

A rembouchurc du Nil, à celle du Gange et de l’Indus, à celle de la rivière de la Plata au Brésil, à celle de la rivière de Nanquin à la Chine, et à l’embouchure de plusieurs autres fleuves, on trouve des terres et des sables accumulés. La Loubère, dans son voyage de Siam, dit que les bancs de sable et de terre augmentent tous les jours à l’embouchure des grandes rivières de l’Asie par les limons et les sédiments qu’elles y apportent, en sorte que la navigation de ces rivières devient tous les jours plus difficile, et deviendra un jour impossible. On peut dire la même chose des grandes rivières de l’Europe, et surtout du Volga, qui a plus de soixante-dix embouchures dans la mer Caspienne; du Danube, qui en a sept dans la mer Noire, etc.

Comme il pleut très-rarement en Egypte, l'inondation régulière ;du Nil vient des torrents qui y tombent dans l’Éthiopie; il charrie une très-grande quantité de limon : et ce fleuve a non-seulement apporté sur le terrain de l’Égypte plusieurs milliers de couches annuelles, mais même il a jeté bien avant dans la mer les fondements d’une alluvion qui pourra former avec le temps un nouveau pays; car on tr’ouve avec la sonde, à plus de vingt lieues de distance de la côte, le limon du Nil au fond de la mer, qui augmente tous les ans. La basse Égypte, où est maintenant le Delta, n’était autrefois qu’un golfe de la mer. Voyez Diodore de Sicile, liv. III; Aristote, liv. l'”' des Météores, c. xiv; Hérodote, § 4, 5, etc. Homère nous dit que l’ile de Pharos était éloignée de l'Égypte d’un jour et d'une nuit de chemin, et l’on sait qii’aiijourd’hui elle est presque contiguë. Le sol en Égypte n’a pas la même profondeur de bon terrain partout; plus on approche de la mer et moins il y a de profondeur : près des bords du Nil il y a quelquefois trente pieds et davantage de profondeur de bonne terre, tandis qu’à l’extrémité de l’inondation il n’y a pas sept pouces. Toutes les villes de la basse Égypte ont été bâties sur des levées et sur des éminences faites à la main. Voyez le Voyage de M. Shaw, vol. Il, pages 183 et 186. La ville de Damiette est aujourd’hui éloignée de la mer de plus de dix milles, et du temps de saint Louis,

TIlÉOlllE DE LA TERRE. 471

en 1243, c’étail un porl de mer. La ville de Eooah, qui clait il y a trois cents ans à rembouchure de la brandie canopique du Nil, en est présentement à plus de sept milles de distance : depuis quarante ans la mer s'est retirée d’une demi-lieue de devant Rosette, etc. Idem, pages 175 et 188.

11 est aussi arrivé des changements à rembouchure de tous les grands fleuves de l’Amérique, et même tic ceux qui ont été découverts nouvellement. Le P. Charlevoix, en pariant du fleuve Mississipi, dit qu’à l’embouchure de ce fleuve, au-dessous de la Nouvelle-Orléans, le terrain forme une pointe de terre qui ne paraît pas fort ancienne, car, pour peu qu'on y creuse, on trouve de l’eau, et que la quantité de petites ilcs qu'on a vues se former nouvellement à toutes les embouchures de ce fleuve, ne laissent aucun doute que cette langue de terre ne se soit formée de la meme manière. Il paraît certain, dit-il, que quand M. de la Salle descendit * le Mississipi jusqu’à la mer, l’embouchure de ce fleuve n’était pas telle qu’on le voit aujourd’hui.

Plus on approche de la mer, ajoute-t-il, plus cela devient sensible; la barre n’a presque point d’eau dans la plupart des petites issues que le fleuve s’est ouvertes, et qui ne se sont si fort multipliées, que par le moyen des arbres qui y sont entraînés par le courant, et dont un seul arrêté par ses branches ou par ses racines dans un endroit où il y a peu de profondeur, en arrête mille. J’en ai vu, dit-il, à deux cents lieues d’ici *, des amas dont un seul aurait rempli tous les chantiers de Paris : alors rien n’est capable de les détacher; le limon que charrie le fleuve leur sert de ciment et les couvre peu à peu; chaque inondation en laisse une nouvelle couche, et après dix ans au plus les lianes et les arbrisseaux commencent à y croître : c’est ainsi que se sont formées la plupart des pointes et des îles qui font si souvent changer de cours au fleuve. Voyez les Voyages du P. Charlevoix, tome III, page 440.

Cependant tous les changements que les fleuves occasionnent sont assez lents, et ne peuvent devenir considérables qu’au bout d’une longue suite d’années : mais il est arrivé des changements brusques et subits par les inondations et les tremblements de terre. Les anciens prêtres égyptiens, six cents ans avant la naissance de Jésus-Christ, assuraient, au rapport de Platon dans le Timéc, qu’autrefois il y avait une grande île auprès des colonnes d’Herculc, plus grande que l'Asie et la Libye prises ensemble, qu’on appelait Atlantide; que cette gronde île fut inondée et abîmée sous les eaux de la mer après un grand tremblement de terre. Tradüur Atheniensis civitas restitisse olini innumeris hoslium copiis quœ, ex ^Allantico mari profectœ, prope cunclam Europam Asiamque obsederunt; tune enim fretum illud naviyabile, habens in ore et quasi vestibulo ejus insulam quas Herculis Colunmas cogno-

* Il y a tics gc.ograplies qui prclcndcnt qtic M. tic la Salle n'a jamais descendu le Mississipi-

* De la Nouvelle-Orléans.

472 lilSTOlHE NATURELLE.

minant : fer turque insula ilia Libi/a simul et A sia major fuisse, per quani ad alias proximas insulas patebal aditus, atque ex insulis ad omnem continentem e conspectu jacentem vero mari vicinam, Sed intra os ipsum portas angusto sinu Iraditur. Pelaejus illud verum mare, txrra quoque ilia vere erat continens, etc. Post lusc mgenti terree motu jugique diei unius et noctis illuvione factum est, ut terra dehiseens omnes illos bellicosos absorberet, et Atlantis insula sub vasto gurgite mergeretur. Plato, in Timœo. Celte ancienne tradition n’est pas absolument contre toute vraisemblance : les terres qui ont été absorbées par les eaux sont peul-clrc celles qui joignaient l'Irlande aux Açores, et celles-ci au continent de l’Amérique, car on trouve en Irlande les mêmes fossiles, les memes coquillages et les mêmes productions marines que l’on trouve en Amérique, dont quelques-unes sont différentes de celles qu’on trouve dans le reste de l’Europe.

Eusèbe rapporte deux témoignages au sujet des déluges, dont l'un est de Melon, qui dit que la Syrie avait été autrefois inondée dans toutes les plaines; l’autre est d’Abydenus, qui dit que, du temps du roi Sisithrus, il y eut un grand déluge qui avait été prédit par Saturne. Plutarque, de Solertiù animafmwi. Ovide et les autres mythologisles, parlent du déluge de Deucalion,qui s’estfait .dit-on, enjTbessalie,'environsept cents ans après le déluge universel. On prétend aussi qu’il y en a eu un plus ancien dans l’Altique, du temps d’Ogygès, environ deux cent trente ans avant celui de üeucalion. Dans 1 année 1095, il y eut un déluge en Syrie qui noya une inlinité d’hommes. Voy. Alfield. Chron., ch. 25. lün 1 ifiA, il y en eut un si considérable dans la Frise, que toutes les côtes maritimes furent submergées avec plusieurs milliers d’hommes. Voyez Krunk, .\\h. V, cap. 4. En 1218, il y eut une autre inondation qui lit périr près de cent mille hommes, aussi bien qu’en 1550. Il y a plusieurs autres exemples de ces grandes inondations, comme celle de 1C04, en Angleterre, etc.

Une troisième cause de changement sur lu surface du globe sont les vents impétueux. Non-scuicmcnl ils formentdes dunes et des collines sur les bords de la mer cl dans le milieu des continents, mais souvent ils arrêtent et font rebrousser les rivières; ils changent la direction des fleuves; ils enlèvent les terres cultivées, les arbres; ils renversent les maisons; ils inondent, pour ainsi dire, des pays tout entiers. Nous avons un exemple de ces inondations de sable en France, sur les côtes de Bretagne : l’Ilistoire de l’Académie, année Î722, en fait mention dans les termes suivants :

« Aux environs de Saint-Pol-dc-Léon , en Basse-Bretagne, il y a sur la <■ mer un canton qui, avant l’an 1606, était habité, et ne l’est plus à cause « d'un sable qui le couvre jusqu’à une hauteur de plus de vingt pieds, et qui « d’année en année s’avance et gagne du terrain. .A compter de l’époque (( marquée, il a gagné plus de six lieues, et il n’est plus qu’à une demi-lieue « de Sainl-Pol; de sorte que, selon les apparences, il faudra abandonner « celle ville. Dans le pays submergé, on voit encore quelque pointes de clo- « chers et quelques cheminées qui sortent de celle mer de sable; les habi-

« lanls des villages cnlerrcs ont eu du moins le loisir de quitter leurs maisons « pour aller mendier. Page 7.

« C’est le vent d'est ou du nord qui avance cette calamité : il élève ce sa- « bJe qui est très-fin, et le porte en si grande quantité et avec tant de vitesse, « que M. Ueslandes, 5 qui l’Académie doit cette observation, dit qu’en se « promenant en ce pays-là pendant que le vent cbarriait, il était obligé de « secouer de temps en temps son chapeau et son habit, parce qu’il les sen- « tait appesantis. De plus, quand cc vent est violent, il jette ce sable par- « dessus un petit bras de mer jusque dans Roscof, petit port assez fré(|ucnté « par les vaisseaux étrangers; le sable s’élève dans les rues de cette bour- « gade jusqu’à deux pieds, et on l'enlève par charretées. On peut rcmar- « quer en passant, qu’il y a dans ce sable beaucoup départies- ferrugineuses, « qui se reconnaissent au couteau aimanté.

« L’endroit de la cote qui fournit tout ce sable est une plage qui s'étend « depuis Saint-Pol jusque vers Plouescat, c'est-à-dire un peu plus de quatre « lieues, et qui est presque au niveau de la mer lorsqu’elle est pleine. La « disposition des lieux est telle, qu’il n’y a que le vent d'est ou de nord-est « qui ait la direction nécessaire pour porter le sable dans les terres. Il est « aisé de concevoir comment le sable porté et accumulé par le vent en un « endroit, est repris ensuite par le même vent et porté plus loin, et « qu’ainsi le sable peut avancer en submergeant le pays, tant ejuc la mi- « nière qui le fournit en fournira de nouveau ; car, sans cela, le sable, en « avançant, diminuerait toujours de hauteur, et cesserait de faire du ravage. « Or, il n’est que trop possible que la mer jette ou dépose longtemps de « nouveau sable dans cette plage d’où le vent l'enlève; il est vrai qu'il faut « qu’il soit toujours aussi fin pour être aisément enlevé.

« Le désastre est nouveau, parce que la plage qui fournit le sable n’en « avait pas encore une assez grande quantité pour s’élever au-dessus de la « surface de la mer, ou peut-être parce (juc la mer n’a abandonné cet en- « droit et ne l’a laissé découvert que depuis un temps : elle a eu quelque « mouvement sur cette côte; elle vient présentement dans le Ilux une « demi-lieue en deçà de certaines roches qu’elle ne passait pas autrefois.

« Ce malheureux canton inondé d’une façon si singulière justifie cc que « les anciens et les modernes rapportent des tempêtes de sable excitées en « Afrique, qui ont fait périr des villes et même des armées. »

M. Sebavv nous dit que les ports de Laodicée cl de Jébilée, de Tortose, de Rovvadse, de Tripoli, de Tyr, d’Acre, de Jafl'a, sont tous remplis et comblés des sables qui y ont été charriés par les grandes vagues qu’on a sur cette côte de la Méditerranée lorsque le vent d’ouest soufle avec violence. Voyez Voilages de Schaw, vol. IL

Il est inutile de donner un plus grand nombre d'exemples des altérations qui arrivent sur la terre ; le feu, l’air et l’eau y produisent des ebangements continuels, et (pii deviennent très-considérables avec le temps : non-sculcmcnl il y a des causes générales dont les effets sont périodiques et réglés,

par lesquels la mer prend successivement la place de la terre et abandonne la sienne, mais il y a une grande quantité de causes particulières qui contribuent à ces changements, et qui produisent des bouleversements, des inondations, des affaissements; et la surface de la terre, qui est ce que nous connaissons de plus solide, est sujette, comme tout le reste de la nature, à des vicissitudes perpétuelles.

ADDITIOINS

A l'article qui a pour titre :

Page 1