‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 49 sur 150 · PREMIÈRE ÉPOQUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ÉPOQUE

au lieu de leurs formes distinctes , qu'une masse brûlante environnée de vapeurs enflammées. Ce n'est donc qu'après trente-sept mille ans que les gens de la terre doivent dater les actes de leur monde, et compter les faits de la nature organisée.

H faut rapporter à cette première époque ce que j'ai écrit de l'état du ciel , dans mes mémoires sur la température des planètes. Toutes, au commencement, étoient brillantes et lumineuses; chacune formoit un petit soleil ', dont la chaleur et la lumière ont diminué peu à peu et se sont dissipées successivement dans le rapport des temps , que j'ai ci-devant indique, d'après mes expériences sur le refroidissement des corps en général, dont la durée est toujours à trèspeu près proportionnelle à leurs diamètres et à leur densité *.

Les planètes, ainsi que leurs satellites, * se sont donc refroidies les unes plus tôt et les autres plus tard, et, en perdant partie de leur chaleur, elles ont perdu toute leur lumière propre. Le soleil seul s'est maintenu dans sa splendeur, parce qu'il est le seul autour duquel circulent un assez grand nombre de corps pour en entretenir la lumière, la chaleur et le feu.

Mais sans insister plus long-temps sur ces objets, qui paraissent si loin de notre vue, rabaissons-la sur le seul globe de la terre. Passons à la seconde époque, c'est-à-dire au temps où la matière qui le compose , s'étant consolidée, a formé les grandes masses de matières vitrescibles.

Je dois seulement répondre à une espèce d'objection oue l'on m'a déjà faite sur la trèslongue durée des temps. Pourquoi nous jeter, m'a-t-on dit, dans un espace aussi vague qu'une durée de cent soixante-huit mille ans? car, à la vue de votre tableau, la terre est âgée de soixante-quinze mille ans, et la nature vivante doit subsister encore pendant quatre-vingt-treize mille ans : est-il aisé, est-il même possible de se former une idée du tout ou des parties d'une aussi longue suite de siècles ? Je n'ai d'autre réponse que l'exposition des monumens et la considération des ouvrages de la nature : j'en donnerai le détail et les dates dans les époques qui vont suivre celle-ci, et l'on verra

i. Jupiter, lorsqu'il est le plus pref de la terre, nous paroit sous un angle.de 5o ou 60 secondes ; il formoit donc un soleil dont le diamètre n'étoit qw trente-une fois plus petit que celui de notre soleil.

a. Voyez le premier et le second mémoire sur les progrès de la chaleur, et les recherches fur la temper autre des planètes.

toi

que bien loin d'avoir augmenté sans nécessité la durée du temps, je l'ai peut-être beaucoup trop raccourcie.

Eh ! pourquoi l'esprit humain semble-t-il se perdre dans l'espace de la durée plutôt que dans celui de l'étendue, ou dans la considération des mesures, des poids, et des nombres? pourquoi cent mille ans sont-ils plus difficiles à concevoir et à compter que cent mille livres de monnoie? Seroit-ce parce que la somme du temps ne peut se palper ni se réaliser en espèces visibles? ou plutôt n'est-ce pas qu'étant accoutumés par notre trop courte existence à regarder cent ans comme une grosse somme de temps, nous avons peine à nous former une idée de mille ans , et ne pouvons plus nous représenter dix mille ans , ni même en concevoir cent mille ? Le seul moyen est de diviser en plusieurs parties ces longues périodes de temps, de comparer par la vue de l'esprit la durée de chacune de ces parties avec les grands effets et surtout avec les constructions de la nature, se faire des aperçus sur le nombre des siècles qu'il a fallu pour produire tous tes animaux à coquilles dont la terre est remplie, ensuite sur le nombre encore plus grand des siècles oui se sont écoulés pour le transport et le dépôt de ces coquilles et de leurs détrimens, enfin sur le nombre des autres siècles subséquens, nécessaires à la pétrification et au dessèchement de ces. matières; et dès lors on sentira tpe cette énorme durée de soixante-quinze mille ans, que j'ai comptés depuis la formation de la terre jusqu'à son état actuel , n'est pas encore assez étendue pour tous les grands ouvrages de la nature, dont la construction nous démontre qu'ils n'ont pu se faire que par une succession lente de mouvemens réglés et constans.

Pour rendre cet aperçu plus sensible, donnons un exemple; cherchons combien il a fallu de temps pour la construction d'une colline d'argile de mille toises de hauteur. Les sédimens successifs des eaux ont formé toutes les couches dont la colline est composée depuis la base jusqu'à son sommet. Or nous pouvons juger du dépôt successif et journalier des eaux par les feuillets des ardoises; ils sont si minces qu'on peut en compter une douzaine dans une ligne d'épais* seur. Supposons donc que chaque marée dépose un sédiment d'un douzième de ligne d'épaisseur, c'est-à-dire d'un sixième de ligne chaque jour : le dépôt augmentera d'une ligne en six jours, de six lignes en trente-six jours, et par coiséquent d'environ

!•» DES ÉPOQUES DE U. NATURE

cinq pouces en un an; ce qui donne plus de

quatorze mille ans pour le temps nécessaire à la composition d'une colline de glaise de nulle toises de hauteur : ce temps paraîtra même trop court si on le compare avec ce qui se passe sous nos yeux sur certains rivages de la mer, où elle dépose des limons et des argiles, comme sur les côtes de Normandie ' ; car le dépôt n'augmente qu'insensiblement et de beaucoup moins de cinq pouces par an. Et si cette colline d'argile

i. Chaque marée montante apporte et répand sur tout le rivage un limon impalpable , qui ajoute une nouvelle feuille aux anciennes , d'où résulte ,

Cr la succession des tempe , «n schiste tendre et iflkté. (jidd. *#.)

est couronnée de rochers calcaires* la durât du temps , que je réduis à quatorze mille ans, ne doit-elle pas être augmentée de celui qui a été nécessaire pour le transport des coquillages dont la colline est surmontée? et celte durée si longue n'a-t-elle pas encore été suivie du temps nécessaire à la pétrification et au dessèchement de ces sédimens., et encore d'un temps tout aussi long pour la figuration de la colliue par angles saillans et rentrans ? J'ai cru devoir entrer d'avance dans ce détail, afin de démontrer qu'au lieu de reculer trop loin les limites de la durée, je les ai rapprochées autant qu'il m'a été possible , sans contredire évidemment les laits consignés dans les archives de la nature.

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