‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 53 sur 150 · Lib. I , cap. vi · texte numérisé non relu

Lib. I , cap. vi

4> Dku mokm pugno major. f

TROISIÈME

structuré piodigieuse, ou plutôt menstruel»* se*. Noua aurions pu, dit judicieusement M. Sommer, juger de même des dents qu'on a tirées de la terre auprès de Cantorbery, si l'on n'eût pas trouvé avec ces mêmes dents des os qui ne pouvoient être des os d'homme ; quelques personnes qui les ont vues ont jugé que les os et les dents étoient d'un hippopotame. Deux de ces dents sont gravées dans une planche qui est à la tête du n° 372 des Transactions philosophiques ,

fig- 9-

Cta peut conclure de ces faits que la plupart dés grands os trouvés dans le sein de la terre sont des os d'éléphans et d'hippopotames; mais il me paroit certain, par la comparaison immédiate des énormes dents à pointes mousses avec les dents de 1 éléphant et de l'hippopotame, qu'elles ont appartenu à un animal beaucoup plus gros que l'un et l'autre , et que l'espèce de ce prodigieux animal ne subsiste plus aujourd'hui.

Dans les éléphans actuellement existans , il est extrêmement rare d'en trouver dont les défenses aient six pieds de longueur. Les puis grandes sont communément de cinq pieds à cinq pieds et demi , et par conséquent l'ancien éléphant auquel a appartenu la défense de dix pieds de longueur, dont nous avons les fragmens, étoît un géant dans cette espèce, aussi bien que celui dont nous avons un fémur d'un tiers plus gros et plus grand que les fémurs des éléphans ordinaires.

Il en est de même dans Fespèee de Fhippopolame; j'ai fait arracher les deux plus grosses dents molaires de la plus grande tête d'hippopotame que nous ayons au Cabinet du Rot : Fune de ces dents pèse 10 onces, et l'autre 9 onces 1/2. J'ai pesé ensuite deux dents, l'une trouvée en Sibérie, et l'autre au Canada : la première pèse 2 livres 12 onces, et la seconde 2 hvres 2 onces. Ces anciens hippopotames étoient , comme l'on vofc , bien gigantesques en comparaison de ceux qui existent aujourd'hui.

1 L'exemple que nous avons cité de Fénorme

Itête de bœuf pétrifiée trouvée aux environs ie Rome prouve aussi qu'il y a eu de prodigieux géans dans cette espèce, et nous pouvons le démontrer par plusieurs autres monumens. Nous avons au Cabinet du Roi : i° Une corne d'une belle couleur verdâtre, très-lisse et bien contournée, qui est évidemment une corne de bœuf; elle porte i5 pouces de circonférence à la base , et sa longueur est de 42 pouces; sa cavité contient 1^1. Dtfomed highvets or.gnatness.

it pintes 1/4 de Paris. »* Un os de l'intérieur de la corne d'un boeuf, du poids de 7 livres; tandis que le plut grand os de nos bœufs, qui soutient la corne, ne pèse qu'une hvre. Cet os a été donné pour le Cabinet du Roi par M. le comte de Tressan , qui joint au goût et aux talens beaucoup de coonoissances en histoire naturelle. 3° Deux os de l'intérieur des cornes d'un bœuf réunis par un morceau du crâne, qui ont été trouvés à 25 pieds de profondeur dans les couches de tourbe, entre Amiens et Abbeville, et qui m'ont été envoyés pour le Cabinet du Roi ; ce morceau pèse 1 7 livres ; ainsi chaque os de la corne, étant séparé de la portion du CTane, pèse au moins 7 livres 1/2. J'ai comparé les dimensions comme les poids de ces différens os : celui du plus gros bœuf qu'on a pu trouver à la boucherie de Paris n'avoit que i3 pouces de longueur sur 7 pouces de circonférence à la base, tandis que des deux autres tirés du sein de la terre, l'un a 24 pouces de longueur sur 12 pouees de circonférence à la base , et l'autre 27 pouces de longueur sur i3 de circonférence. En voilà plus qu'il n'en faut pour démontrer que, dans l'espèce du bœuf, comme dans celles de l'hippopotame et de l'éléphant, il r a eu de prodigieux géans.

(Sur h page n5.

Sur cela nous observerons , arec M. Lehman , qu'on ne trouve guère des empreintes de plantes dans les mines d'ardoise , à l'exception de celles qui accompagnent les mines de charbon de terre ; et qu'au contraire on ne trouve ordinairement les empreintes de poissons que dans les ardoises cuivreuses.

On a remarqué que les bancs d'ardoise chargés de poissons pétrifiés, dans le comté deMansfeld, sont surmontés d'un banc de pierres appelées puantes ; c'est une espèce d'ardoise grise, qui a tiré son origine d'une eau croupissante, dans laquelle les poissons avoient pourri avant de se pétrifier. (Leeberoth t Journal économique , juillet 1752.)

M. Hoffman, en parlant des ardoises, dit que non seulement les poissons que l'on y trouve pétrifiés ont été des créatures vivantes, mais que les couches d'ardoises n'ont été que le dépôt dkine eau fangeuse, qui, après avoir fermenté et s'être pétrifiée , s'étoit précipitée par couches très-minces.

« Les ardoises d'Angers, dit M. Gucttard , présentent quelquefois des empreintes de plantes et de poissons qui méritent d'autant plus d'attention, que les plantes auxquelles

ces empreintes sont dues étoient des fucus de mer, et que celles des passons représentent différens crustacés ou animaux de la classe des écrevisses , dont les empreintes sont plus rares que celles des poissous et des coquillages. U ajoute qu'après avoir consulté plusieurs auteurs qui ont écrit sur les poissons, les écrevisses, et les crabes, il n'a rien trouvé de ressemblant aux empreintes en question, si ce n'est le pou de mer, qui y a quelques rapports , mais qui en diffère néanmoins par le nombre de ses anneaux , qui sont au nombre de treize ; au lieu que les anneaux ne sont qu'au nomhre de sept ou huit dans les empreintes de l'ardoise : les empreintes de poissons se trouveut communément parsemées de matière pyriteuse et blanchâtre. Une singularité, qui ne regarde pas plus les ardoises d'Angers que celles des autres pays , tombe sur la fréquence des empreintes de poissons et la rareté des coquillages dans les ardoises, tandis qu'elles sont si communes dans les pierres a chaux ordinaires. » (Mémoires de V Académie des Sciences, année 1737, page 5a.)

On peut donner des preuves démonstratives que tous les charbons de terre ne sont composés que de débris de végétaux , mêlés avec du bitume et du soufre , ou plutôt de l'acide vitriolique, qui se fait sentir dans la combustion : on reconnoît les végétaux souvent en grand volume dans les couches supérieures des veines de charbon de terre; et, à mesure que l'on descend, on voit les nuances de la décomposition de ces mêmes végétaux. Il y a des espèces de charbon de terre qui ne sont que des bois fossiles : celui qui se trouve à Sainte-Açnès , près Lons-lc- Saunier, ressemble parfaitement à des bûches ou tronçons de sapins : on y remarque

rès-distinctement les veines de chaque crue a nnucllc, ainsi que le cœur : ces tronçons ne d iffèrent des sapins ordinaires qu'en ce qu'ils

ont ovales sur la longueur, et que leurs > eines forment autant d'ellipses conceotriques. Ces bûches n'ont guère qu'environ un pied de tour, et leur écorce est très-épaisse et fort crevassée, comme celle des vieux sapins; au lieu que les sapins ordinaires de pareille grosseur ont toujours une écorce assez lisse.

« J'ai trouvé, dit M. de Gensanne, plusieurs filons de ce même charbon dans le diocèse de Montpellier : ici les tronçons sont très-gros , leur tissu est très-semblable à celui des châtaigniers de trois à quatre pieds de tour. Ces sortes de fossiles ne donnent au feu qu'une légère odeur d'asphalte; ils brû-

DE LA NATURE

lent, donnent de li flamme et de la braise comme le bois { c'est ce qu'on appelle communément en France de la houille ; elle Sa trouve fort près de la surface du terrain : ces houilles annoncent, pour l'ordinaire, du véritable charbon de terre à déplus grandes profondeurs. (Histoire naturelle du Lan* guedoc, par M. de Gensanne, tome I, pago ao.)

Ces charbons liçneux doivent être regardés comme des bois déposés dans une terre bitumineuse à laquelle est due leur qualité de charbons fossiles : on ne les trouve jamais que dans ces sortes de terres, et toujours assez près de la surface du terrain ; il n'est pas même rare qu'ils forment la tête des veines d'un véritable charbon; il y en a quir n'ayant reçu que peu de substance bitumineuse, ont conservé leurs nuances de couleur de bois. « J'en ai trouvé de cette espèce, dit M. de Gensanne, aux Cazarets, près de Saint- Jean-de-Cucul , à quatre lieues, de Montpellier ; mais pour l'ordinaire la fracture de ce fossile présente une surface lisse, entièrement semblable à celle du jayet. Il y a dans le même canton , près d' Aseras , du bois fossile qui est en partie changé en une vraie pyrite blanche ferrugineuse. La matière minérale y occupe le cœur du bois, et on y remarque très-distinctement la substance ligneuse, rongée en quelque sorte et dissoute par l'acide minéraliseur. >* (2&V toire naturelle du Languedoc, tomel, page 54.)

J'avoue que je suis surpris de voir qu'après de pareilles preuves rapportées par M. de Gensanne lui-même ,. qui d'ailleurs est bon minéralogiste, il attribue néanmoins l'origine du charbon de terre à l'argile plus ou moins imprégnée de bitume : non seulement les faits, que je viens de citer d'après lui démentent cette opinion, mais ou verra, par ceux que je vais rapporter, qu'on ne doit attribuer qu'aux détrimens des végétaux mêlés de bitumes la masse entière de toutes les espèces de charbons de terre.

Je sens bien que M. de Gensanne ne regarde pas ces bois fossiles, non plus que la> tourbe et même la houille , comme de véritables charbons de terre entièrement formés^ et en cela je suis de son avis. Celui qu'on» trouve auprès de Lons-le-Saunier a été examiné nouvellement par M. le président de? Ruffey , savant académicien de Dijon. U dit que ce bois fossile s'approche beaucoup de la nature des charbons de terre, mais qu'on» le trouve à deux ou trois pieds de la suitat ede la terre dans, une étendue de deux lieue$

TROISIÈME

«tir trois à quatre pieds d'épaisseur , et que l'on reconnoit encore facilement les espèces de bois de chêne, charme, hêtre, tremble ; qu'il y a du bois de corde et du fagotage ; que l'ecorce des bûches est bien conservée , qu'on y distingue les cercles des sèves et les coups de hache , et qu'à différentes distances on voit des amas de copeaux ; qu'au reste ce charbon dans lequel le bois s'est changé est excellent four souder le fer ; que néanmoins il répand , lorsqu'on le brûle , une odeur fétide , et qu'on en a extrait de l'alun. (Mémoires de l'Académie de Dijon, tome I, page 47.)

« Près du village nommé Beichlitz , à une lieue environ de la ville de Halle , on exploite deux couches composées d'une terre bitumineuse et de bois fossile (il y a plusieurs mines de cette espèce dans le pays de Hesse) , et celui-ci est semblable à celui que l'on trouve dans le village de Sainte-Agnès en Franche-Comté , à deux lieues de Lonsle-Saunier. Cette mine est dans le terrain de Saxe ; la première couche est à trois toises et demie de profondeur perpendiculaire , et de 8 à 9 pieds d'épaisseur : pour y parvenir on traverse un sable blanc , ensuite une argile blanche et grise qui sert de toit, et qui a trois pieds d'épaisseur ; on rencontre encore au dessous une bonne épaisseur tant de sable que d'argile qui recouvre la seconde couche, épaisse seulement de 3 1/2 à 4 pieds : on a sondé beaucoup plus bas sans en trouver d'autres.

« Ces couches sont horizontales; mais elles plongent ou remontent à peu près comme les antres couches connues. Elles consistent en une terre brune , bitumineuse , qui est friable lorsqu'elle est sèche , et ressemble à du bois pourri. Il s'y trouve des pièces de bois de toute grosseur, qu'il faut couper à coups de hache , lorsqu'on les retire de la mine où elles sont encore mouillées. Ce bois étant sec se casse très-facilement. H est luisant dans sa cassure comme le bitume ; mais on y recounoit toute l'organisation du bois. Il est moins abondant que la terre ; les ouvriers le mettent à part pour leur usagé.

« Un boisseau ou deux quintaux de terre bitumineuse se vend dix-huit à vingt sous de France. Il y a des pyrites dans ces couches; la matière en est vitriolique; elle refleurit et blanchit à l'air : mais la matière bitumineuse n'est pas d'un grand débit, elle ne donne qu'une chaleur foible. *» {Voyages métallurgiques de M, Jars , pages 3ao et suivantes.)

TtOFFON. II.

ÉPOQUH 119

Tout ceci prouveroit qu'en effet cette espèce de mine de bois fossile , qui se trouvi si près de la surface de la terre , seroit bier plus nouvelle que les mines de charbon de terre ordinaire, qui presque toutes s'enfon-i cent profondément : mais cela n'empêche pas que les anciennes mines de charbon n'aient été formées des débris des végétaux, puisque, dans les plus profondes, on reconnoit la substance ligneuse et plusieurs autres caractères qui n'appartiennent qu'aux végé • taux ; d'ailleurs on a quelques exemples de bois fossiles trouvés en grandes masses et , en lits fort étendus sous des bancs de grès et sous des rochers calcaires. Voyez ce que j'en ai dit à l'article des Additions sur les bois souterrains. Il n'y a donc d'autre différence entre le vrai charbon de terre et ces bois charbonines , que le plus ou moins de décomposition, et aussi le plus ou moins d'imprégnation par les bitumes; mais le fonds de leur substance est le même, et tous doivent également leur origine aux détrimens des végétaux.

M. Le Monnier, premier médecin ordinaire du roi , et savant botaniste , a trouvé dans le schiste ou fausse ardoise qui traverse une masse de charbon de terre en Auvergne les impressions de plusieurs espèces de fougères qui lui étoient presque toutes inconnues ; il croit seulement avoir remarqué l'impression des feuilles de l'osmonde royale, dont il dit n'avoir jamais vu qu'un seul pied dans toute l'Auvergne. {Observations d histoire naturelle par M. Le Monnier; Paris, *739» page 193.)

Il seroit à désirer que nos botanistes fissent des observations exactes sur les impressions des plantes qui se trouvent dans les charbons Je terre , dans les ardoises, et dans les schistes : il faudroit même dessiner et graver ces impressions de plantes aussi bien que celles des crustacés, des coquilles, et des poissons, que ces mines renferment; car ce ne sera qu'après ce travail qu'on pourra prononcer sur l'existence actuelle ou

{>assée de toutes ces espèces, et même sur eur ancienneté relative. Tout ce que nous en savons aujourd'hui c'est qu'il y en a plus d'inconnues que d'autres, et que, dans celles qu'on a voulu rapporter à des espèces bien connues , l'on a toujours trouvé des différences assez grandes pour n'être pas pleinement satisfait de la comparaison.

{Sur la page 1x6.)

« J'ai mis dans un vaisseau de faïence deui

x3o DÈS ÉTOQOTS

litres de créa en poudre , dit M\ Nadault; j Vi rempli le vaisseau d'eau de fontaine distillée, Je façon qu'elle surnageoit le grès d'environ trois ou quatre doigts de hauteur; f ai ensuite agité ce grès pendant l'espace de quelques minutes , et j'ai exposé le vaisseau en plein air. Quelques jours après, je me suis aperçu qu'il s'étoit formé sur ce grès une couche de plus d'un quart de pouce d'épaisseur d'une terre jaunâtre très-fine, très-passe , et très-ductile : j'ai versé alors par inclinaison l'eau qui surnageoit , dans un autre vaisseau, et cette terre, plus légère que le grès , s'en est séparée sans qu'il s'y soit mêlé. La quantité que j'en ai retirée

5ar cette première lotion étoit trop consièrablc pour pouvoir penser que , dans un espace de temps aussi court , il eût pu se ferre une assez grande décomposition de grès pour avoir produit autant de terre : j'ai donc jugé qu'il fafloit que cette terre fut déjà dans le grés dans le même état que je l'en avois retirée, et qu'il se faisoit peut-être ainsi continuellement une décomposition du grès dans sa propre mine. J'ai rempli ensuite le vaisseau de nouvelle eau distillée ; j'ai agité le grès pendant quelques instans , et, trois jours après, j'ai encore trouvé sur ce grès une couche de terre de la même qualité que la première, mais plus mince de moitié. Ayant mis à part ces espèces de sécrétions , j'ai continué , pendant le cours de plus d'une année , cette même opération et ces expériences que j 'avois commencées dans le mois d'avril; et la quantité de terre que m'a produite ce erès a diminué peu à peu , jusqu'à ce qu'au bout de deux mois , en transvidant Teau du vaisseau qui le ccntenoit, je ne trouvai plus sur le grès qu'une pellicule terreuse qui n'a voit pas une ligne d'épaisseur ; mais aussi pendant tout le reste de Tannée , et tant que le grès a été dans Peau , cette

Selhcule n^a jamais manqué de se former ans l'espace de deux ou trois jours , sans augmenter ni diminuer en épaisseur, à l'exfceptiou du temps où j'ai été obligé , par rapport à la gelée , de mettre le vaisseau à couvert, qu'il m'a paru que la décomposition du grès se faisoit un peu plus lentement. Quelque temps après avoir mis ce grès dans l'eau, j'y ai aperçu une grande quantité de paillettes brillantes et argentées , comme le sont celles du talc, qui n'y étoient pas auparavant, et j'ai jugé que c'étoit là sou premier état de déco imposition; que ses molécules, formées de plusieurs petites couches, •'exfolioient , comme j'ai observé qu'il arrivoit au verre dans certaines circonstances,

PfiXJLNATUBE.

et que ces paillettes s'atténuoient peu à peu dans l'eau , jusqu'à ce que, devenues si petites qu'elles n'avoient plus assez de surface pour réfléchir la lumière , elles acquéroient la forme et les propriétés d'une véritable terre : j'ai donc amassé et mis à

5 art toutes lès sécrétions terreuses que les eux livres de grès m'ont produites pendant le cours de plus d'une année; et lorsque cette terre a été bien sèche , elle ysoit environ cinq onces. J'ai aussi pesé le grès après l'avoir fait sécher , et il avort diminué en pesanteur dans la même proportion , de sorte qu'il s'en étoit décomposé un peu plus de là sixième partie. Toute cette terre étoit au reste de la même qualité , et les dernières sécrétions étoient aussi grasses, aussi ductiles , que les premières , et toujours d'un jaune tirant sur l'orangé : mais comme j'y apercevois encore quelques paillettes brûlantes , quelques molécules de grès qui n'etoient pas entièrement décomposées, j'ai remis cette terre avec de l'eau dans un vaisseau de verre, et je l'ai laissée exposée à l'air, sans la remuer, pendant tout un été, ajoutant de temps en temps de nouvelle eau à mesure qu'elle s'évaporoit; un mois après, cette eau a commence à se corrompre , et elle est devenue verdâtre et de mauvaise odeur : la terre paroissoit être aussi dans un état de fermentation et de putréfaction , car il s'en élevoit une grande quantité de bulles d'air; et quoiqu'elle eût conservé à sa superficie sa couleur jaunâtre, celle qui étoit au fond du vaisseau étoit brune, et cette couleur s'étendoit de jour en jour, et paroissoit plus foncée , de sorte qu'à la fin de l'été celte terre étoit devenue absolument noire. J'ai laissé évaporer l'eau sans en remettre de nouvelle dans le vaisseau ; et en ayant tiré la terre , qui ressembloit assez à de l'argile grise lorsqu'elle est humectée , je l'ai fait sécher à la chaleur du feu ; et lorsqu'elle a été échauffée , il m'a paru qu'elle exhaloit une odeur sulfureuse : mab ce qui m'a surpris davantage, c'est qu'à proportion qu'elle s'est desséchée la couleur noire s'est un peu effacée, et elle est devenue aussi blanche que l'argile la plus blanche ; d'où on peut conjecturer que c'étoit par conséquent une matière volatile qui lui communiquoit cette couleur brune : les esprits acides n'ont fait aucune impression sur cette terre; et lui ayant fait éprouver un degré de chaleur assez violent, elle n'a point rougi comme l'argile grise , mais elle a conservé sa blancheur ; de sorte qu'il me paroît évident que cette matière que m'a produite le grès, en s'atté-

TROISIÈME

nuant et en se décomposant dans l'eau, est une véritable argile blanche. » (Note communiquée à M. de Buffon par M. Nadault, correspondant de l'Académie des Sciences , ancien avocat- général de la chancre des comptes de Dijon. )

{Sur Ut page i»4-)

Cela est élldent dans le continent de l'Amérique , dont les pentes sont extrêmement rapides vers les mers de l'ouest , et dont toutes les terres s'étendent en pente douce et aboutissent presque toutes à de grandes plaines du coté de la mer à l'orient. En Europe , la ligne du sommet de la Grande-Bretagne , qui s'étend du nord au sud, est bien plus proche du bord occidental que de l'oriental de rOcéan , et par la même raison , les mers qui sont à l'occident de l'Irlande et de l'Angleterre sont plus profondes que la mer qui sépare l'Angleterre et la Hollande. La ligne du sommet de la Norwège est bien plus proche de l'Océan que de la mer Baltique. Les montagnes du sommet général de l'Europe sent bien plus hautes vers l'occident que vers l'orient; et si l'on prend une partie de ee sommet depuis la Suisse jusqu'en 8ibérie , il est bien plus près de la mer Baltique et de la mer Blanche qu'il ne Fest de la mer Noire et de la mer Caspienne. Les Alpes et l'Apennin régnent bien plus près de la Méditerranée que de la mer Adriatique. La chaîne de montagnes qui sort du Tyrc4, et qui s'étend en Dalmatie et jusqu'à la pointe de la Morée, côtoie, pour ainsi dire, la mer Adriatique, tandis que les côtes orientales qui leur sont opposées sont plus basses. Si l'on suit en Asie la. chaîne qui s'étend depuis les Dardanelles jusqu'au détroit de Babd-Mandel, on trouve que les sommets du montTauruS, du Liban, «t de toute l'Arabie, côtoient la Méditer-

ÉPOQUE. * i3*

ranée et la mer Rouge , et qu'à l'orient ce sont de vastes continens où coulent des fleuves d'un long cours, qui vont se jeter dans le golfe Persique. Le sommet des fameuses montagnes de Gattes s'approche plus des mers occidentales que des mers orientales. Le sommet qui s'étend depuis les frontières occidentales de la Chine jusqu'à la pointe de Malaca est encore plus près de la mer d'Occident que de la mer d Orient En Afrique, la chaîne du mont Atlas envoie dans la mer des Canaries des fleuves moins longs que ceux qu'elle envoie dans l'intérieur du continent, et qui vont se perdre au loin dans des lacs et de grands marais. Les hautes montagnes qui sont à l'occident vers le cap Vert et dans toute la Guinée, lesquelles, après, avoir tourné autour de Congo , vont gagner les monts de la Lune, et s'allongent jusqu'au cap de Bonne-Espérance, occupent assez régulièrement le milieu de l'Afrique. On reconnoîtra néanmoins , en considérant la mer à l'orient et à l'occident , que celle à l'orient est peu profonde, avec un grand nombre d'îles, tandis qu'à l'occident elle a plus de profondeur et très-peu d'îles; en sorte que l'endroit le plus profond de la mer occidentale est bien plus près de celte chaîne que le plus profond des mers orientales et des Indes.

On voit donc généralement , dans tout les continens, que les points de partage sont toujours beaucoup plus près des mers de l'ouest que des mers ae l'est ; que les revers de ces continens sont tous allongés vers l'est, et toujours raccourcis à l'ouest; que les mers des rives occidentales sont plus profondes et bien moins semées d'îles que les orientales ; et même l'on reconnoîtra que , dans toutes ces mers, les côtes des îles sont toujours plus hautes et les mers qui les baignent plus profondes à l'orient qu'à l'occident

QUATRIÈME ÉPOQUE

Lorsque les eaux se sont retirées, et que les volcans ont commencé cFagir.

On vient de voir que les élémens de l'air ' et de l'eau se sont établis par le refroidissement , et que les eaux , d'abord reléguées dans l'atmosphère par la force expansive de la chaleur, sont ensuite tombées sur les parties du globe qui étoient assez attiédies pour ne les pas rejeter en vapeurs ; et ces parties sont les régions polaires et toutes les montagnes. Il y a donc eu , à l'époque de trente - cinq mille ans , une vaste mer aux environs de chaque pôle , et quelques lacs ou grandes mares sur les montagnes et les terres élevées qui , se trouvant refroidies au même degré que celles des pôles, pouvoient également recevoir et conserver les eaux ; ensuite, à mesure que le globe se refroidissoit, les mers des pôles, toujours alimentées et fournies par la chute des eaux de l'atmosphère , se répandoient plus loin ; et les lacs ou grandes mares , également fournis par cette pluie continuelle d'autant plus abondante que l'attiédissement étoit plus grand, s'étendoient en tous sens, et formoient des bassins et de petites mers intérieures dans les parties du globe auxquelles les grandes mers des deux pôles n'avoient point encore atteint : ensuite les eaux continuant à tomber toujours avec plus d'abondance jusqu'à l'entière dépuration de l'atmosphère, elles ont gagne successivement du terrain, et sont arrivées aux contrées de l'équateur; et enfin elles ont couvert toute la surface du globe à deux mille toises de hauteur au dessus du niveau de nos mers actuelles. La terre entière étoit alors sous l'empire de la mer, à l'exception peutêtre du sommet des montagnes primitives , qui n'ont été pour ainsi dire que lavées et baignées pendant le premier temps de la chute des eaux , lesquelles se sont écoulées de ces lieux élevés pour occuper les terrains inférieurs dès qu'ils se sont trouvés assez refroidis pour les admettre sans les rejeter en vapeurs.

U s'est donc formé successivement une mer universelle, qui n'étoit interrompue et surmontée que par les sommets des montagnes d'où les premières eaux s'étoient déjà retirées en s'écoulant dans les lieux

plus bas. Ces terres élevées, a^tnt été travaillées les premières par le séjour et lle mouvement des eaux , auront aussi été fécondées les premières; et tandis que toute la surface du globe n'étoit pour ainsi dire qu'un archipel général, la nature organisée s'établissoit sur ces montagnes : elle s'y déployoit même avec une grande énergie; car la chaleur et l'humidité, ces deux principe* de toute fécondation s'y trouvoient réunis et combinés à un plus haut degré qu'ils ne le sont aujourd'hui dans aucun climat de la terre.

Or, dans ce même temps, où les terres élevées au dessus des eaux se couvroient de grands arbres et de végétaux de toute es-'

Sèce , la mer générale se peuploit partout e poissons et de coquillages; elle étoit aussi le réceptacle universel de tout ce qui se détachoit des terres qui la surmontoient. Les scories du verre primitif et les matières végétales ont été entraînées des éminences de la terre dans les profondeurs de la mer, sur le fond de laquelle elles ont formé les premières couches de sable vitrescible, d'argile, de schiste, et d'ardoise, ainsi que les minières de charbon, de sel, et. de bitumes,

2ui dès lors ont imprégné toute la masse es mers. La quantité de végétaux produits et détruits dans ces premières terres est trop immense pour qu'on puisse se la représenter; car, quand nous réduirions la superficie de toutes les terres élevées alors au dessus des eaux à la centième ou même à la deux centième partie de la surface du globe, c'est-à-dire à cent trente mille lieues carrées , il est aisé de sentir combien ce vaste terrain de cent trente- mille lieues superficielles a produit d'arbres et de plantes pendant quelques milliers d'années, combien leurs détrimens se sont accumulés, et dans quelle énorme quantité ils ont été entraînés et déposés sous les eaux , où ils ont formé le fonds du volume tout aussi grand des mines de charbon qui se trouvent en tant de lieux. Il en est de même des mines de sel, de celles de fer en grains, de pyrites, et de toutes les autres substances dans la composition desquelles il entre des acides,

et dont la première formation n'a pu s'opérer qu'après la chute des eaux : ces matières auront été entraînées et déposées dans les lieux bas et dans les fentes de la roche du globe, où trouvant déjà les substances minérales sublimées par la grande chaleur de la terre , elles auront formé le premier fonds de l'aliment des volcans à venir : je dis à venir, car il n'existoit aucun volcan en action avant l'établissement des eaux , et ils n'ont commencé d'agir , ou plutôt ils n'ont pu prendre une action permanente, qu'après leur abaissement : car l'on doit distinguer les volcans terrestres des volcans marins; ceux-ci ne peuvent faire que des explosions, pour ainsi dire, momentanées, parce qu'à l'instant que leur feu s'allume par l'effervescence des matières pyriteuses et combustibles , il est immédiatement éteint par l'eau qui les couvre et se précipite à flots jusque dans leur foyer par toutes les routes que le feu s'ouvre pour en sortir. Les volcans de la terre ont au contraire une acUon durable et proportionnée à la quantité de matières qu'ils contiennent : ces matières ont besoin d'une certaine quantité d'eau pour entrer en effervescence; et ce n'est ensuite que par le choc d'un grand volume de feu contre un grand volume d'eau , que peuvent se produire leurs violentes éruputions; et de même qu'un volcan sous-marin ne peut agir que par instans , on volcan terrestre ne peut durer qu'autant qu'il est voisin des eaux. C'est par cette raison que tous les volcans actuellement agissans sont dans les îles ou près des côtés de la mer, et qu'on pourroit en compter cent fois plus d'éteints que d'agissans; car à mesure que les eaux, en se retirant, se sont trop éloignées du pied de ces volcans, leurs éruptions ont diminué par degrés, et enfin ont entièrement cessé , et les légères effervescences que l'eau pluviale aura pu causer dans leur ancien foyer n'auront produit d'effet sensible que par des circonstances particulières et très-rares.

Les observations confirment parfaitement ce que je dis ici de l'action des volcans : tous ceux qui sont maintenant en travail sont situés près des mers ; tous ceux qui sont éteints, et dont le nombre est bien plus grand , sont placés dans le milieu des terres, ou tout au moins à quelque distance de la mer ; et , quoique la plupart des volcans qui subsistent paraissent appartenir aux plus hautes montagnes , il en a existé beaucoup d'autres dans les émioences de médiocre hauteur. La date de l'âge des vol-

:dV

cans n'est donc pas partout la bord il est sûr que les premiers, c'est-à-dire les plus anciens, n'ont pu acquérir une action permanente qu'après rabaissement des eaux qui couvraient leur sommet; et ensuite il paraît qu'ils ont cessé d'agir dès

3ue ces mêmes eaux se sont trop éloignées e leur voisinage : car , je le répète , nulle puissance, à l'exception de celle d'une grande masse d'eau choquée contre un grand volume de feu , ne peut produire des mouvemens aussi prodigieux que ceux de l'éruption des volcans.

Il est vrai que nous ne voyons pas d'assez près la composition intérieure de cet terribles bouches à feu , pour pouvoir prononcer sur leurs effets en parfaite connoissance de cause ; nous savons seulement que souvent il y a des communications souterraines de volcan à volcan ; nous savons aussi que, quoique le foyer de leur embrasement ne soit peut-être pas à une grande distance de leur sommet, il y a néanmoins des eavités qui descendent beaucoup plus bas , et que ces cavités, dont la profondeur et l'étendue nous sont inconnues, peuvent être, en tout ou en partie , remplies des mêmes matières que celles qui sont actuellement embrasées.

D'autre part, l'électricité me paraît jouer un très-grand rôle dans les tremblemens de terre et dans les éruptions des volcans ; je me suis convaincu par des raisons très-solides, et par la comparaison que j'ai mite des expériences sur 1 électricité , que le fonds de Ut matière électrique est la chaleur propre du globe terrestre : les émanations continuelles de cette chaleur, quoique sensibles , ne sont pas visibles, et restent sous la forme de chaleur obscure, tant qu'elles ont leur mouvement libre et direct; mais elles produisent un feu très-vif et de fortes explosions, dès qu'elles sont détournées de leur direction , ou bien accumulées par le frottement des corps. Les cavités intérieures de la terre contenant du feu , de l'air , et de l'eau, l'action de ce premier élément doit y produire des vens impétueux , des orages bruyans, et des tonnerres souterrains , dont les effets peuvent être comparés à ceux de la foudre, des airs : ces effets doivent même être plus violens et plus durables par la forte résistance que la solidité de la terre oppose de tous côtés à la force électrique de ces tonnerres souterrains. Le ressort d'un air mêlé de vapeurs denses et enflammées par l'électricité, l'effort de l'eau réduite en vapeurs élastiques pr le feu,

i?4 DES ÉPOQUES

toutes les autres impulsions de cette puissance électrique » soulèvent, entr'ouvreut la surface de la terre, ou du moins l'agitent

Sar des Iremblemens, dont les secousses ne urent pas plus long-temps que le coup de la foudre intérieure qui les produit; et ces secousses se renouvellent jusqu'à ce que les vapeurs expansiye* se soient fait une issue par ouelque ouverture à la surlace de la terre ou dans le sein des mers. Aussi les éruptions des volcans et les tremblemens de terre sont précédés et accompagnés d'un jbruit sourd et roulant, qui ne diffère de celui du tonnerre que par le ton sépulcral et profond que le son prend nécessairement en traversant une grande épaisseur de matière solide , lorsqu'il s'y trouve renfermé.

Cette électricité souterraine, combinée comme cause générale avec les causes particulières de feux allumés par l'effervescence des matières pyriteuses et combustibles que la terre recèle en tant d'endroits, suffit à l'explication des principaux phénomènes de l'action des volcans : par exemple, leur foyer paroît être assez voisin de leur sommet; mais l'orage est au dessous. Un volcan n'est qu'un vaste fourneau, dont les soufflets, ou plutôt les ventilateurs , sont placés dans les cavités inférieures, à côté et au dessous du foyer. Ce sont ces mêmes cavités, lorsqu'elles s'étendent jusqu'à la mer , qui servent de tuyaux d'inspiration pour porter en haut non seulement les vapeurs, mais les masses mêmes de l'eau et de l'air ; c'est dans ce transport que se produit la foudre souterraine, qui s'annonce par des mugissemens, et n'éclate que par l'affreux vomissement des matières qu'elle a frappées , brûlées et calcinées : des tourbillons épais d'une noire fumée ou d'une flamme lugubre, des nuages massifs de cendres et de pierres , des (orrons bouillonnans de lave en fusion , roulant au loin leurs flots brûlans et destructeurs, manifestent au dehors le mouvement convulsif des entrailles de la terre.

Ces tempêtes intestines sont d'autant plus violentes qu'elles sont plus voisines des montagnes a volcan et des eaux de la mer, dont le sel et les huiles grasses augmentent encore l'activité du feu ; les terres situées entre le volcan et la mer ne peuvent manquer d'éprouver des secousses fréquentes ; mais pourquoi n'y a-t-il aucun endroit du monde où l'on n'ait ressenti , même de mémoire d'homme, quelques tremblemens, quelque trépidation, causés par ces mouve* mens intérieurs de la terre? Us sont, à la vérité, moins violens et bien plus rares dans

DE LÀ NATURE

le milieu des continent éloignés 4e* volcans et des mers ; mais ne sont-Us pas des effets dépendans des mêmes causes? Pourquoi donc se font -ils ressentir où ces causes n'existent pas, c'est-à-dire dans les lieux où il n'y a ni mer pi volcans? La réponse est aisée : c'est qu'il y a eu des mers partout et des volcans presque partout, et que, quoique leurs éruptions aient cessé lorsque les mers s'en sont éloignées , leur feu subsiste, et nous est démontré par les sources {les huiles terrestres, par les fontaines chaudes et sulfureuses qui se trouvent fréquemment au pied des montagnes, jusque dans le milieu des plus grands continens. Ces feux des anciens volcans, devenus plus tranquilles depuis la retraite des eaux , suffisent néanmoins pour exciter de temps en temps des mouvemens intérieurs , et produire de légères secousses dont les oscillations sont dirigées dans le sens des cavités de la terre, et peut-être dans la direction des eaux ou des veines des métaux, comme conducteurs de cette électricité souterraine.

On pourra me demander encore pourquoi tous les volcans sont situés dans les montagnes? pourquoi paroissent - ils être d'autant plus ardens que les montagnes sont plus hautes ? quelle est la cause qui a pu disposer ces énormes cheminées dans l'intérieur des murs les plus solides et les plus élevés du globe? Si l'on a bien compris ce que j'ai dit au sujet des inégalités produites par le premier refroidissement, lorsque les matières en fusion se sont consolidées, qb sentira que les chaînes des hautes montagnes nous représentent les plus grandes boursouflures qui se sont faites à la surface du globe dans le temps qu'il a pris sa consistance. La plupart des montagnes sont donc situées sur des cavités, auxquelles aboutissent les fentes perpendiculaires qui les tranchent du haut en bas : ces cavernes et ces fentes contiennent des matières qui s'enflamment par la seule effervescence , ou qui sont allumées par les étincelles électriques de la chaleur intérieure du globe. Dès que le feu commence à se foire sentir, l'air attiré nar la raréfaction en augmente la force et produit bientôt un grand incendie, dont l'effet est de produire à son tour les mouvemens et les orages intestins, les tonnerres souterrains, et toutes les impulsions, les bruits et les secousses qui précèdent et accompagnent l'éruption des volcans. On doit donc cesser d'être étonné que les volcans soient tous situés dans les hautes montagnes , puisque ce sont les seuls anciens en-

dfpîts de Jt terre où les cavités intérieures par les volcans, dont se soient maintenues , les seuls où ces ca-

vîtes communiquent de bas en haut par des fentes qui ne sont pas encore comblées , et enfin les seuls où l'espace vide étoit assez vaste pour contenir la très-grande quantité de matières qui servent d'aliment au feu des volcans permanens et encore subsistons. Au reste, ils s'éteindront comme les autres dans la suite des siècles ; leurs éruptions cesseront : oserai-je même dire que les hommes pourraient y contribuer ? En coûteroitil autant pour couper la communication d'un volcan avec la mer voisine qu'il en a coûté pour construire les pyramides d'Egypte ? Ces monumens inutiles d'une gloire fausse et vaine nous apprennent au moins qu'en employant les mêmes forces pour des monumens de sagesse, nous pourrions faire . de très-grandes choses, et peut-être maîtriser la nature au point de faire cesser , ou du moins de diriger les ravages du feu , comme nous savons déjà, par notre art, diriger et rompre les efforts de l'eau.

Jusqu'au temps de Faction des volcans il n'existoit sur le globe que trois sortes de matières : i° les vitrescibles produites par le feu primitif; a° les calcaires formées par l'intermède de l'eau ; 3° toutes les substances produites par le détriment des animaux et des végétaux : mais le feu des volcans a donné naissance à des matières d'une quatrième sorte, qui souvent participent de la nature des trois autres. La première classe renferme non seulement les matières premières solides et vitrescibles dont la nature n'a point été altérée, et qui forment le fond du globe , ainsi que le noyau de toutes les montagnes primordiales, mais encore les sables, les schistes, les ardoises, les argiles, et toutes les matières vitrescibles décomposées et transportées par les eaux. La seconde classe contient toutes les matières calcaires, c'est-à-dire toutes les substances produites par les coquillages et autres animaux de la mer : elles s'étendent sur des provinces entières, et couvrent même d'assez vastes contrées ; elles se trouvent aussi à des profondeurs assez considérables, et elles environnent les bases des montagnes les plus élevées jusqu'à une très-grande hauteur. La troisième classe comprend toutes les substances qui doivent leur origine aux matières animales et végétales, et ces substances sont entres-grand nombre; leur quantité paroît tnmeuse , car elles recouvrent toute la superficie de la terre. Enfin la quatrième classe est celle des matières soulevées et rejetées

sent être un mélange des premières, et d'autres, pures de tout mêlante, eut subi une seconde action du feu qui leur a donné on nouveau caractère. Nous rapportons à ces quatre olasses toutes les substances minérales, parce qu'en les examinant on peut toujours reconnaître à laquelle de ees classes elles appartiennent, et par conséquent prononcer sur leur origine ; ce qui suffit peur nous indiquer à peu près le temps de leur formation ; car, comme nous venons de l'exposer, il paroît clairement que toutes les matières vitrescibles solides, et «tu n'ont pas changé de nature ni de situation, ont été produites par le feu primitif, et que leur formation appartient au temps de notre seconde époque, tandis que la formation des matières calcaires, ainsi que celle des argiles, des charbons, etc., n'a eu lieu que dans des temps subeéquens, et doit être rapportée à notre troisième époque. Et comme dans les matières rejetées par les volcans on trouve quelquefois des substances calcaires, et souvent des soufres et des bitumes, on ne peut guère douter que la formation de ces substances rejetées par les volcans ne soit encore postérieure a la formation de toutes ces matières, et n'appartienne à notre quatrième époque.

Quoique la quantité des matières rejétées par les volcans soit très-petite en comparaison de la quantité de matières calcaires, elles ne laissent pas d'occuper d'asses grands espaces sur la surface des terres situées aux environs de ces montagnes ardentes et de celles dont les feux sont éteints et assoupis. Par leurs éruptions réitérées elles ont censblé les vallées, couvert les plaines, et même produit d'autres montagnes. Ensuite , lorsque les éruptions ont cessé , la plupart des volcans ont continué de brûler, mais d'un feu paisible et qui ne produit aucune explosion violente , parce qu'étant éloignés des mers il n'y a plus de choc de l'eau contre le feu : les matières en effervescence et les substances combustibles anciennement enflammées continuent de brûler; et c'est ce qui fait aujourd'hui la chaleur de toutes, nos eaux thermales : elles passent sur les foyers de ce feu souterrain, et sortent très-chaudes du sein de la terre. H y a aussi quelques exemples de mines de charbon qui brûlent de temps immémorial, et qui se sont allumées par la foudre souterraine ou par le feu tranquille d'un volcan dont les éruptions ont cessé. Ces eaux thermales et ces mines allumées, ae trouvent souvent, comme le?

Tolcam éteints, dans tes terres éloignées de la mer.

La surface de la terre nous présente en mille endroits les vestiges et les preuves de l'existence de ces volcans éteints : dans la France seule nous connoissons les vieux volcans de l'Auvergne, du Velay, du Vivarais, de la Provence, et du Languedoc. En Italie, presque toute la terre est formée de débris de matières volcanisées; et il en est de même de plusieurs autres contrées. Mais pour réunir les objets sous un point de vue général, et concevoir nettement Tordre des bouleversemens que les volcans ont produits à la surface du globe, il faut reprendre notre troisième époque à cette date où la mer étoit universelle et couvrait toute la surface du globe, à l'exception des lieux élevés sur lesquels s'étoit fait le premier mélange des scories vitrées de la masse terrestre avec les eaux : c'est à cette même date que les végétaux ont pris naissance et qu'ils se sont multipliés sur les terres que la mer venoit d'abandonner. Les volcans n'existoient pas encore ; car les matières qui servent d'aliment à leur feu, c'est-à-dire les bitumes, les charbons de terre, les pyrites, et même les acides, ne pouvoient s être formés précédemment, puisque leur composition suppose l'intermède de l'eau et la destruction des végétaux.

Ainsi les premiers volcans ont existé dans les terres élevées du milieu des continens ; et à mesure que les mers , en s'abaissant, se sont éloignées de leur pied , leurs feux se sont, assoupis et ont cessé de produire ces éruptions violentes qui ne peuvent s'opérer que par le conflit d'une grande masse d'eau contre un grand volume de feu. Or il a fallu vingt mille ans pour cet abaissement successif des mers, et pour la formation de toutes nos collines calcaires ; et comme les amas des matières combustibles et minérales qui servent d'aliment aux volcans n'ont pu se déposer que successivement, et qu'il a dû s'écouler beaucoup de temps avant qu'elles se soient mises en action, ce n'est guère que sur la fin de cette période, c'est-à-dire à cinquante miUe ans de la formation du globe, que les volcans ont commencé à ravager la terre. Gomme les environs de tous les lieux découverts étoient encore baignés des eaux, il y a eu des volcans presque partout, et il s'est fait de fréquentes et prodigieuses éruptions qui n'ont cessé qu'après la retraite des mers; mais cette retraite ne pouvant se faire que par l'affaissement des boursouflures du f lobe, il est souvent arrivé que l'eau venant

DE LA NATURE

à flots remplir la profondeur de ces terres affaissées, elle a mis en action les volcans sous-marins, qui, par leur explosion, ont soulevé une partie de ces terres nouvellement affaissées, et les ont quelquefois poussées au dessus du niveau de la mer, où elles ont formé des îles nouvelles , comme nous l'avons vu dans la petite île formée auprès de celle de Santorin : néanmoins ces effets sont rares, et l'action des volcans sous-marins n'est ni permanente ni assez puissante pour élever un grand espace de terre au dessus de la surrace des mers. Les volcans terrestres , par la continuité de leurs éruptions , ont au contraire couvert de leurs déblais tous les terrains qui les environnoient; ils ont, par le dépôt successif de leurs laves, formé de nouvelles couches; ces laves devenues fécondes avec le temps sont une preuve invincible que la surface primitive de la terre, d'abord en fusion , puis consolidée , a pu de même'devenir féconde : enfin les volcans ont aussi produit ces mornes ou tertres qui se voient dans toutes les montagnes à volcan, et ils ont élevé ces remparts de basalte qui servent de côtes aux mers dont ils sont voisins. Ainsi après que l'eau, par des mouvemens uniformes et constans, eut achevé la construction horizontale des couches de la terre , le feu des volcans , par des explosions subites, a bouleversé, tranché, et couvert plusieurs de ces couches ; et l'on ne doit pas être étonné de voir sortir du sein des volcans des matières de toute espèce, des cendres , des pierres calcinées , des terres brûlées , ni de trouver ces matières mélangées des substances calcaires et vitrescibles dont ces mêmes couches sont composées.

Les tremblemens de terre ont dû se mire sentir long-temps avant l'éruption des volcans : dès les premiers m o mens de l'affaissement des cavernes il s'est fait de violentes secousses qui ont produit des effets tout aussi violens et bieii plus étendus que ceux des volcans. Pour s'en former l'idée, supposons qu'une caverne soutenant un terrain de cent lieues carrées , ce qui ne feroit qu'une des petites boursouflures du globe, se soit tout à coup écroulée : cet écroulement n'aura-t-il pas été nécessairement suivi d'une commotion qui se sera communiquée et fait sentir très-loin par un tremblement plus ou moins violent? Quoique cent lieues carrées ne fassent que la deux cent soixante millième partie de la surface de la terre, 1» chute de cette masse n'a pu manquer d'ébranler toutes les terres adjacentes, et

QUATRIÈME ÉPOQUE

de mire peut-être écrouler en même temps

les cavernes voisines : il ne s'est donc fait

-y aucun affaissement un peu considérable qui

/^ n'ait été accompagné de violentes secousses

V de tremblement de terre , dont le mouvev ment s'est communiqué par la force du res- ^ tort dont toute matière est douée , et qui a r> dû se propager quelquefois très-loin par les

V routes que peuvent offrir les vides de la • terre dans lesquels les vents souterrains, excités par ces commotions, auront peut-être allumé les feux des volcans ; en sorte que

^ d'une seule cause, c'est-à-dire de l'affaissemeut d'une caverne, il a pu résulter plusieurs effets, tous grands et la plupart terri- Vies : d'abord rabaissement de là mer, forcée de courir à grands flots pour remplir cette nouvelle profondeur, et laisser par conséquent «à découvert de nouveaux terrains; a* l'ébranlement des terres voisines par la commotion de la chute des matières solides qui formoient les voûtes de la caverne, et cet ébranlement fait pencher les montagnes, les fend vers le sommet , et en détache des masses qui roulent jusqu'à leur base ; 3° le même mouvement produit par la commotion, et propagé par les vents et les feux souterrains, soulève au loin la terre et les eaux, élève des tertres et des mornes, forme des gouffres et des crevasses, change le cours des rivières , tarit les anciennes sources, en produit de nouvelles, et ravage eu moins de temps que je ne puis le dire tout ce qui se trouve dans sa direction. Nous devons donc cesser d'être surpris de voir en tant de lieux l'uniformité de 1 ouvrage horizontal des eaux détruite et tranchée par des fentes inclinées, des éboulemens irréguliers, et souvent cachés par des déblais informes accumulés sans ordre, non plus que de trouver de si grandes contrées toutes recouvertes de matières rejetées par les volcans : ce désordre, causé par les tremblemens déterre, ne fait néanmoins que masquer la nature aux veux de ceux qui ne la voient qu'en petit , et qui , d'un effet accidentel et particulier, font une cause générale et constante. C'est l'eau seule qui, comme cause générale et subséquente à celle du feu primitif, a achevé de construire et de figurer la surface actuelle de la terre ; et ce qui manque à l'uniformité de cette construction universelle n'est que l'effet particulier de la cause accidentelle des tremblemens de terre et de l'action des volcans.

Or, dans cette construction de la surface 4e la terre par le mouvement et le sédiment dej eaux , if fem distinguer deux périodes

de temps. La première a commencé après l'établissement de la mer universelle , c'està-dire après la dépuration parfaite die l'atmosphère par la chute des eaux et de toutes les matières volatiles que l'ardeur du globe y tenoit reléguées : cette période a duré autant qu'il étoit nécessaire pour multiplier les coquillages au point de remplir de leurs dépouilles toutes nos collines calcaires, autant qu'il étoit nécessaire pour multiplier les végétaux, et pour former de leurs débris toutes nos mines de charbon, enfin autant qu'il étoit nécessaire pour convertir les scories du verre primitif en argiles, et former les acides, les sels, les pyrites, etc. Tous ces premiers et grands effets ont été produits ensemble dans les temps qui se sont écoulés depuis l'établissement des eaux jusau'à leur abaissement. Ensuite a commence la seconde période. Cette retraite des eaux ne s'est pas mite tout à coup, mais par une longue succession de temps, dans laquelle il faut encore saisir des points différons. Les monta gnes composées de pierres calcaires ont certainement été construites dans cette mer ancienne, dont les différens courans les ont tout aussi certainement figurées par angles correspondons. Or l'inspection attentive des côtes de nos vallées nous démontre que le travail particulier des courans a été postérieur à l'ouvrage général de la mer. Ce fait, qu'on n'a pas même soupçonné, est trop important pour ne le pas appuyer de tout ce qui peut le rendre sensible à tous les yeux.

Prenons pour exemple la plus haute montagne calcaire de la France, celle de Langres, qui s'élève au dessus de toutes les terres de la Champagne, s'étend en Bourgogne jusqu'à Montbard, et même jusqu'à Tonnerre, et qui, dans la direction opposée, domine de même sur les terres de la Lorraine et de la Franche-Comté ». Ce cordon continu de la montagne de Langres , qui , depuis les sources de la Seine jusqu'à celles de là Saône, a plus de quarante lieues en longueur, est entièrement calcaire, c'est-à-dire entièrement composé des productions de la mer; et c'est par cette raison que je l'ai choisi pour nous servir d'exemple. Le point le plus élevé de cette chaîne de montagnes est très-voisin de la ville de Langres, et l'on voit que , d'un côté , cette même chaîne verse ses eaux dans l'Océan par la Meuse , la Marne , la Seine , etc. , et que , de l'autre côté, elle les verse dans la Méditerranée par les rivières qui aboutissent à la Saône, Le.

*. Voyçj la carte ci-jointe*

point où oit situé Langres se trouve à pou près au milieu de cette longueur de quarante lieues, et les collines vont en s'abaistant à peu près également vers les sources de la Seine et vers celles de la Saône. Enfin ces collines, qui forment les extrémités de eette chaîne de montagnes calcaires, aboutissent également à des contrées de matières vitrescibles; savoir, au delà de rAraiansou, près de Semur, d'une part ; et au delà des sources de la Saône et de la petite rivière du Côney , de l'autre part.

En considérant les vallons voisins de ces montagnes , nous reconnoitrons qiie le point de Langres étant le plus élevé j il a été découvert le premier, dans le temps que les eaux se sont abaissées : auparavant ce sommet étoit recouvert , comme tout le reste , par les eaux, puisqu'il est composé de matières calcaires ; mais au moment qu'il a été découvert , la mer ne pouvant plus le surmonter, tous ses mouvemens se sont réduits à battre ce sommet des deux côtés, et par conséquent à creuser, par des courans constans, les vallons et les vallées que suivent aujourd'hui les ruisseaux et les rivières qui coulent des deux cotés de ces montagnes. La preuve évidente que les vallées ont toutes été creusées par des courans réguliers et constans , c'est que leurs angles saillans correspondent partout à des angles rentrans : seulement on observe que les eaux ayant suivi les pentes les plus rapides , et n'ayant entamé d'abord que les terrains les moins solides et les plus aisés à diviser, il se trouve souvent une différence remarquable entre les deux coteaux qui bordent la vallée. On voit quelquefois un escarpement considérable et des rochers à pic d'un côté , tandis que, de l'autre, les bancs de pierre sont couverts de terres en pente douce ; et cela est arrivé nécessairement toutes les fois que la force du courant s'est portée plus d'un côté que de l'autre, et aussi toutes les fois qu'il aura été troublé ou secondé par un autre courant.

Si Ton suit le cours d'une rivière ou d'un ruisseau voisin des montagnes d'où descendent leurs sources, on reconnoilra aisément la figure et même la nature des terres qui forment les coteaux de la vallée. Dans les endroits où elle est étroite, la direction de la rivière et l'angle de son cours indiquent au premier coup d'œil le côté vers leouel se doivent porter ses eaux , et par conséquent le côté où le terrain doit se trouver en plaine , tandis que, de l'autre côté, il continuera d'être en montagne. Lorsque la vallée

m U NATURE.

est large, ce jugement est plut difficile : cependant on peut , en observant la direction de la rivière, deviner assez juste de quel côté les terrains s'élargiront ou se rétréciront. Ce que nos rivières font en petit aujourd'hui, les courans de la mer l'ont autrefois mit en grand : ils ont creuse tous nos vallons, ils les ont tranchés des deux côtés; mais en transportant ces déblais, ils ont souvent fermé des escarpemens d'une part et des plaines de l'autre. On doit aussi remarquer que dans le voisinage du sommet de ces montagnes calcaires, et particulièrement dans le sommet de Langres, les vallons commencent

rune profondeur circulaire, et que de là pont toujours en l'élargissant à mesure qu'ils s'éloignent du lieu de leur naissance; les vallons paroissent aussi plus profonds à ce point où ils commencent, et semblent aller toujours en diminuant de profondeur à mesure qu'ils s'élargissent et qu'ils s'éloignent de ce point : mais c'est une apparence plutôt qu'une réalité; car, dans 1 origine, fa portion du vallon la plus voisine du sommet a été la plus étroite et la moins profonde; le mouvement des eaux a commencé par y former une ravine qui s'est élargie et creusée peu à peu; les déblais ayant été transportés et entraînés par le courant des eaux dans la portion inférieure de la valléeé ils en auront comblé le fond , et c'est pa cette raison que les vallons paroissent pins profonds à leur naissance que dans le reste de leur cours, et que les grandes vallées semblent être moins profondes à mesure qu'elles s'éloignent davantage du sommet auquel leurs rameaux aboutissent : car l'on peut considérer une grande vallée comme un tronc qui jette des branches par d'autres vallées, lesquelles jettent des rameaux par d'autres petits vallons qui s'étendent et remontent jusqu'au sommet où ils aboutissent En suivant cet objet dans l'exemple que nous venons de présenter, si l'on prend ensemble tous les terrains qui versent leurs eaux dans la Seine , ce vaste espace formera une vallée du premier ordre, c'est-à-dire de la plus grande étendue ; ensuite, si nous ne prenons que les terrains qui portent leurs eaux à la rivière d'Yonne^ cet espace sera une vallée du second ordre; et, continuant à remonter vers le sommet de la chaîne des montagnes „ les terrains qui versent leurs eaux dans l'Armanson , le Serin , et la Cure, formeront des vallées du troisième ordre ; et ensuite la Brenne , qui tombe dans l'Armanson, sera une vallée du quatrième ordre; et enfin POze et POierain, qui tombent dans

QtrjLmtm époque.

la Brème, et dont m 80sf66t Mut voisines nu de cènes de la Seine, forment des vattées du cinquième ordre. De même, si nous prenons les terrains qui portent leurs eaux à la Marne, cet espace sera «ne vallée du second ordre; et, continuant à remonter vers le sommet de la chaîne des montagnes de Langres, si nous ne prenons que les terrains dont les eaux s'écoulent dans la rivière de Rognon, ce sera une vallée du troisième ordre ; enfin les terrains qui versent leurs eaux dans les ruisseaux de Bussière et d'Orguevaux forment des vallées du quatrième ordre.

Cette disposition est générale dans tous les continens terrestres. À mesure que Ton remonte et qu'on s'approche du sommet des chaînes de montagnes , on voit évidemment que les vallées sont plus étroites; mais,

rioiqu'elles paraissent aussi plus profondes, est certain néanmoins que l'ancien fond des vallées inférieures étoit beaucoup plus bas autrefois que ne l'est actuellement celui des vallons supérieurs. Nous avons dit que dans la vallée de la Seine, a Paris, l'on a trouvé des bois travaillés de main d'homme à soixante-quinze pieds de profondeur : le premier fond de cette vallée étoit donc autrefois bien plus bas qu'il ne l'est aujourd'hui ; car au dessous de ces soixante-quinze pieds on doit encore trouver les déblais pierreux et terrestres entraînés par les courans depuis le sommet général des montagnes, tant par les vallées de la Seine que par celles de la Marne , de l'Yonne, et de toutes les rivières qu'elles reçoivent. Au contraire, lorsque l'on creuse dans les petits vallons voisins du sommet général , on ne trouve aucuns déblais, mais des bancs solides de pierre calcaire posée par lits horizontaux , et des argiles au dessous à une profondeur plus ou moins grande. J'ai vu , dans une gorge assez voisine de la crête de ce long cordon de la montagne de Langres, un puits de deux cents pieds de profondeur creusé dans la pierre calcaire avant de trouver l'argile z.

Le premier fond des grandes vallées formées par le feu primitif, ou même par les courans de la mer, a donc été recouvert et élevé successivement de tout le volume des déblais entraînés par le courant à mesure

S'il déchiroit les terrains supérieurs : le id de ceux-ci est demeuré presque nu , tandis que celui des vallées inférieures a été chargé de toute la matière que les autres ont perdue; de sorte que quand on ne voit i« An chat*** 4e Rocfcefort, prfc d'Auièrta, en

laawfMtdf M»nMh on tombe dans l'erreur en la divisant en bandes sablonneuses, marneuses, schisteuses, etc. : car toutes ces bandes ne sont que 09» déblais superficiels qui ne prouvent rien, et qui ne mat , comme je l'ai dit, que masquer la nature, et nous tromper sur la vraie théorie de la terre. Dans les vallons supérieurs en ne trouve d'autres déblais que ceux qui sont descendus longtemps après la retraite des mers par l'effet des eaux pluviales ; et ces déblais ont formé les petites couches de terre qui recouvrent actuellement le fond et les coteaux de ces vallons. Ce même effet a eu lieu dans les grandes vallées , mais avec cette différence que dans les petits vallons les terres , les graviers, et les autres détrimens amenés par les eaux pluviales et par les ruisseaux, se sont déposés immédiatement sur un fond nu et balayé par. les courans de la mer, au lieu que dans les grandes vallées ces mémos détrimens, amenés par les eaux pluviales, n'ont pu que se superposer sur les couches beaucoup plus épaisses des déblais entraînés et déposés précédemment par ces mêmes courans : c'est par cette raison que , dans toutes les plaines et les grandes vallées, nos observateurs croient trouver la nature en désordre, parce qu'ils y voient les matières calcaires mélangées avec les matières vitrescibles , etc. Mais n'est-ce pas vouloir juger d'un bâtiment par les gravois , ou de toute autre construction par les recoupes des matériaux ?

Ainsi , sans nous arrêter sur ces petites et fausses vues, suivons notre objet dans l'exemple que nous avons donné.

Les trois grands courans qui se sont formés au dessous des sommets de la montagne de Langres nous sont aujourd'hui représentés par les vallées de la Meuse, de la Marne, et de la Yingeanne*. Si nous examinons ces terrains en détail , nous observerons que les sources de la Meuse sortent en partie des marécages du Bassigny , et d'autres petites vallées très-étroites et trèsescarpées ; que la Mance et la Vingeanne, qui toutes deux se jettent dans la Saône, sortent aussi des vallées très-étroites de l'autre côté du sommet; que la vallée de la Marne, sous Langres, a environ cent toises de profondeur; que dans tous ces premiers vallons les coteaux sont voisins et escarpés ; que dans les vallées inférieures, et à mesure que les courans se sont éloignés du sommet général et commun , ils se sont étendus en largeur, et

a. Voyes la carte ci -jointe.

xio DES ÉPOQUES

ont par conséquent élargi les vallées, dont les côtes sont aussi moins escarpées, parce que le mouvement des eaux y étoit plus libre et moins rapide que dans les vallons étroits' des terrains voisins du sommet.

L'on doit encore remarquer que la direction des courans a varié dans leur cours, et que la déclinaison des coteaux a changé par là même cause. Les courans dout la pente étoit vers le midi, et qui nous sont représentés par les vallons de la Tille , de la Venelle, de la Vingeanne, du Saulon, et de la Mance, ont agi plus fortement contre les coteaux tournés vers le sommet de Langres et à l'aspect du nord. Les courans, au contraire, dont la pente étoit vers le nord, et qui nous sont représentés par les vallons de l'Aujon, de la Suize, de la Marne , et du Rognon , ainsi que par ceux de la Meuse , ont plus fortement agi contre les coteaux qui sont tournés vers ce même sommet de Langres, et qui se trouvent à l'aspect du midi.

Il y avoit donc, lorsque les eaux ont laissé le sommet de Langres à découvert, une mer dont les mouvemens et les courans étoient dirigés vers le nord, et, de l'autre côté de ce sommet, une autre mer dont les mouvemens étoient dirigés vers le midi : ces deux mers battaient les deux flancs opposés de cette chaîne de montagnes , comme Ton voit dans la mer actuelle les eaux battre les deux flancs opposés d'une longue île ou d'un promontoire avancé. Il n'est donc pas étonnant que tous les coteaux escarpés de ces vallons se trouvent également des deux côtés de ce sommet général des montagnes ; ce n'est que l'effet nécessaire d'une cause très-évidente.

Si l'on considère le terrain qui environne l'une des sources de la Marne près de Langres, on reconnoîtra qu'elle sort d'un demicercle coupé presque a plomb; et, en examinant les lits de pierre de cette espèce d'amphithéâtre, on se démontrera que ceux des deux côtés et ceux du fond de Tare de cercle qu'il présente étoient autrefois continus , et ne faisoient qu'une seule masse que les eaux ont détruite dans la partie qui forme aujourd'hui ce demi-cercle. On verra la même chose à l'origine des deux autres sources de la Marne ; savoir, dans le vallon de Balesme et dans celui de Saint-Maurice : tout ce terrain étoit continu avant l'abaissement de la mer ; et cette espèce de promontoire à l'extrémité duquel la ville de Langres est située étoit , dans ce même temps , continu non seulement avec ces premiers terrains, mais avec ceux de Breuvone, de

DE LA NATURE

Peigney , de Noidan-le-Rocheux , etc. Il est aisé de se convaincre par ses yeux que la continuité de ces terrains n'a été détruite que par le mouvement et l'action des eaux.

Dans cette chaîne de la montagne de Langres, on trouve plusieurs collines isolées, les unes en forme de cône tronqué, comme celle de Montsaugeon, les autres en forme elliptique, comme celles de Montbard , de Montréal; et d'autres tout aussi remarquables autour des sources de la Meuse , vers Clémont et Montigny-le-Roi, qui est situé sur un monticule adhérent au continent par une langue de terre très-étroite. On voit encore une de ces collines isolées à Andilly, une autre auprès d'Heuilly-Coton , etc. Nous devons observer qu'en général ces collines calcaires isolées sont moins hautes que celles qui les environnent, et desquelles ces collines sont actuellement séparées, parce que le courant , remplissant toute la largeur du vallon , passoit par dessus ces collines isolées avec un mouvement direct, et les détruisoit par le sommet, tandis qu'il ne faisoit que baigner le terrain des coteaux du vallon , et ne les attaquoit que par un mouvement oblique; en sorte que les montagnes qui bordent les vallons sont demeurées plus élevées que les collines isolées qui se trouvent entre deux. A Montbard , par exemple , la hauteur de la colline isolée au dessus de laquelle sont situés les murs de l'ancien château n'est que de cent quarante pieds , tandis que les montagnes qui bordent le vallon des deux côtés, au nord et au midi , en ont plus de trois cent cinquante ; et il en est de même des autres collines calcaires que nous venons de citer : toutes celles qui sont isolées sont en même temps moins élevées que les autres , parce qu'étant au milieu du vallon et au fil de l'eau elles ont été minées sur leurs sommets par le courant, toujours plus violent et plus rapide dans le milieu que vers les bords de son cours.

Lorsqu'on regarde ces escarpemens, souvent élevés à pic à plusieurs toises de hauteur ; lorsqu'on les voit composés du haut en bas de bancs de pierres calcaires trèsmassives et fort dures , on est émerveillé du temps prodigieux qu'il faut supposer poui crae les eaux aient ouvert et creusé ces énormes tranchées. Mais deux circonstances ont concouru à l'accélération de ce grand ouvrage : l'une de ces circonstances est que, dans toutes les collines et les montagnes calcaires, les lits supérieurs sont les moins compactes et les plus tendres , en sorte que les eaux ont aisément entamé Ja superficie

QUATRIÈME ÉPOQUE

du terrain, et formé la première ravine qui a dirigé leur cours; la seconde circonstance est que, quoique ces bancs de matière calcaire se soient formés et même sèches et pétrifiés sous les eaux de la mer, il est néanmoins très-certain qu'ils n'étoient d'abord que des sédimens superposés de matières molles, lesquelles n'ont acquis de la dureté que successivement par l'action dé la gravité sur la masse totale , et par l'exercice de la force d'affinité de leurs parties constituantes. Nous sommes donc assurés que ces matières n'avoient pas acquis toute la solidité et la dureté que nous leur voyons aujourd'hui, et que , dans ce temps de l'action des coorans de la mer, elles dévoient lui céder avec moins de résistance. Cette considération diminue l'énormité de la durée du temps de ce travail des eaux, et explique d'autant mieux la correspondance des angles saiUans et rentrons des collines, qui ressemblent parfaitement à la correspondance des bords de nos rivières dans tous les terrains aisés à diviser.

Cest pour la construction même de ces terrains ealcaires , et non pour leur division, qu'il est nécessaire d'admettre une très-longue période de temps ; en sorte que, dans les vingt mille ans, j'en prendrais au moins les trois premiers quarts pour la multiplication des coquillages , le transport de leurs dépouilles, et la composition des masses qui tes renferment, et le dernier quart pour la division et pour la configuration de ces mêmes terrains calcaires : il a fallu vingt mille ans pour la retraite des. eaux , qui d'abord étoient élevées de deux mille toises au dessus du niveau de nos mers actuelles ; et ce n'est que vers la fin de cette loneue marche en retraite que nos vallons ont été creusés, nos plaines établies et nos collines découvertes : pendant tout ce temps le globe n'étoit peuplé que de poissons et d'animaux à coquilles ; les sommets des montagnes et quelques terres élevées, que les eaux n'avoient pas surmontés, ou qu'elles avoient abandonnés les premiers, étoient aussi couverts de végétaux ; car leurs délrimens en volume immense ont formé les veines de charbon, dans le même temps que les dépouilles des coquillages ont formé les lits de dos pierres calcaires. Il est donc démontré par l'inspection attentive de ces monumens authentiques de la nature , savoir, les coquilles dans les marbres , les poissons dans ks ardoises , et les végétaux dans les mines de charbon, que tous ces êtres organisés «nt existé long-temps avant les animaux

Ht

terrestres ; d'autant qu'on ne trouve aucun indice, aucun vestige de l'existence de ceux-ci dans toutes les couches anciennes qui se sont formées par le sédiment des eaux de la mer. - On n'a trouvé les os, les dents , les défenses des animaux terrestres que dans tes couches superficielles, ou bien dans ces vallées et dans ces plaines dont nous avons parlé, qui ont été comblées de déblais entraînés des lieux supérieurs par les eaux courantes ; i] y a seulement quelques exemples d'ossemens trouvés dans les cavités sous des rochers , près des bords de la mer, et dans des terrains bas : mais ces rochers sous lesquels gisoient ces ossemens d'animaux terrestres sont eux-mêmes de nouvelle formation, ainsi que toutes les carrières calcaires en pays bas, qui ne sont formées que des déÇrimens des anciennes couches de pierres, toutes situées au dessus de ces nouvelles carrières ; et c'est par cette raison que je tes ai désignées par le nom de carrières parasites , parce qu'elle* se forment en effet aux dépens des premières.

Notre globe , pendant trente-cinq mille ans, n'a donc été qu'une masse de chaleur et de feu , dont aucun être sensible ne pouvoit approcher; ensuite, pendant quinze ou vingt nulle ans, sa surface n'étoit qu'une mer universelle : il a fallu cette longue succession de siècles pour le refroidissement de la terre et pour la retraite des eaux , et ce n'est qu'à fa fin de cette seconde période que la surface de nos continens a élé figurée.

Mais ces derniers effets de l'action des courans de la mer ont été précédés de quelques autres effets encore plus généraux, lesquels ont influé sur quelques traits de la face entière de la terre. Nous avons dit que les eaux, venant en plus grande quantité du

Sole austral, avoient aiguisé toutes les pointes es continens ; mais après la chute complète des eaux , lorsque la mer universelle eut pris son équilibre, le mouvement du midi au nord cessa , et la mer n'eut plus à obéir qu'à la puissance constante de la lune , qui , se combinant avec celle du soleil , produisit les marées et le mouvement constant d'orient en occident. Les eaux , dans leur premier avènement , avoient d'abord été dirigées des pôles vers l'équateur, parce que les parties polaires, plus refroidies que le reste du globe , les avoient reçues les premières.; ensuite elles ont gagné successivement les régions de l'équateur; et lorsque ces régions ont été couvertes comme toutes les autres par les eaux , le mouvement d'orient en occident s'est dès lors établi pour jamais ; car

i4» DES ÉPOQUES

mb seulement il t'est maintenu pendant cette longue période de la retraite des mers, mais il se maintient encore aujourd'hui. Or ce mouvement général de la mer d'orient en occident a produit sur la surface de la masse terrestre un effet tout aussi général ; c'est d'avoir escarpé toutes les côtes occidentales des continena terrestres, et d'avoir en même temps laissé tous tes terrains en pente douce du côté de l'orient.

A mesure que les mers s'abaissoient et découvroient les pointes les plus élevées des contmens , ces sommets, comme autant de soupiraux qu'on viendroit de déboucher, commencèrent à laisser exhaler les nouveaux feux produits dans l'intérieur de la terre par l'effervescence des matières qui servent d'aliment aux voleans. Le domaine de la terre, sur la fin de cette seconde période de vingt mille ans, étoit partagé entre le feu et l'eau ; également déchirée et dévorée par la fureur de ces deux élément , il n'y avoit nulle part ni sûreté ni repos: mais heureusement ces anciennes scènes , les plus épouvantables de la nature, n'ont point en de spectateurs, et ce n'est qu'après cette seconde période entièrement révolue que l'on peut dater la naissance des animaux terrestres; les eaux étoient alors retirées, puisque les deux grands contmens étoient unis vers le nord, et également peuplés d'éléphans ; le nombre

Bfi LA NATURE.

.des voleans étoit aussi oeaucoup diminué, parce que leurs éruptions ne pouvant s'opérer que par le conflit de l'eau et du feu, elles avoient cessé dès que la mer, en Rabaissant, s'en étoit éloignée. Qu'on se représente encore l'aspect qu'offroit la terre immédiatement après cette seconde période, c'est à-dire à cinquante-cinq ou soixante mille ans de sa' formation : dans toutes les parties basses , des mares profondes , des courans rapides , et des tournoiemens d'eau ; des tremblement de terre presque continuels, produits par l'affaissement des cavernes et les fréquentes explosions des volcans, tant sous mer que sur terre ; des orages généraux et particuliers ; des tourbillons de fumée et des tempêtes excitées par les violentes secousses de fa terre et de là mer; des inondations, des débordemens, des déluges occasionés par ces mêmes commotions ; des fleuves de verre fondu , de bitume , et de soufre , ravageant les montagnes et venant dans la plaine empoisonner les eaux; le soleil même presque toujours offusqué non seulement par des nuages aqueux, mais par des masses épaisses de cendres et de pierres poussées par les volcans ; et nous remercierons le Créateur de n'avoir pas rendu l'homme témoin de ces scènes effrayantes et terribles , qui ont précédé et pour ainsi dire annoneé la naissance de la nature intelligente et sensible.

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CINQUIEME ÉPOQUE

Lorsque les éléphans et les autres animaux du midi ont habité les tort*

du nord. .

Tour ce qui existe aujourd'hui dans la nature vivante a pu exister de même dès que la température de la terre s'est trouvée la même. Or les contrées septentrionales du globe ont joui pendant long-temps du même degré de chaleur dont jouissent aujourd'hui les terres méridionales ; et dans le temps où ces contrées du nord jouissoient de cette température, les terres avancées vers le midi étoient encore brûlantes et sont demeurées désertes pendant un long espace de temps. Il semble même que la mémoire s'en soit conservée par la tradition; car les anciens étoient persuadés que les terres de ht zone

terride étoient inhabitées : ettes étoient en effet encore inhabitables tong-temps après la population des terres du nord ; car en supposant trente-cinq mine ans pour le temps nécessaire au renoidneement de la terre sous les pèles seulement an peint ùYc* pes> voir toucher k surface sans se brûler, et vingt en vingt-cinq mille ans de plus , tant pour la retraite dés mers osse pour rattiédissement nécessaire à l'existence de» êtres aussi sensibles que le. sont les animons terrestres, on sentira nkn qu'A faut eaeaptor qttefaue* miniers d'années de phntpenr le rejtalâiiittncjift du glsfce è yéqunteu* mat

ÛNQlftÊMl

à mmà* lapin* grande épaisseur de la terre que de l'accession de la chaleur solaire , qui est considérable sous l'équateur et presque nulle sous le pèle.

Et quand même eet deux causes réunies ne seraient pas ^suffisantes pour produire une si grande différence de temps entre ces deux populations, Ton doit considérer que l'équateur a reçu les eaux de l'atmosphère bien pins tard que les pèles, et que par conséquent cette cause secondaire du refroidisteroent agissant plus promptement et plus puissamment que les aeux premières causes, la chaleur des terres du nord se sera considérablement attiédie par la chute des eaux, tandis que la chaleur des terres méridionales se maintenoit et ne poovok diminuer que par sa propre déperdition. Et quand mène on m'objecterait que la chute des eaux, soit sur léquateur, soit sur les pèles, n'étant que la suite du refroidissement à un certain degré de chacune de ces deux parues du globe , elle n'a eu lieu dans Tune et dans l'antre que quand la température de la terre et celle des eaux tombantes ont été respectivement les mêmes , et que par conséquent cette chute d'eau n'a pas autant contribué que je le dis à accélérer le refroidissement sous le pèle plus que sous l'équateur, on sera force de convenir que les vapeurs, et par conséquent les eaux tombant iut l'équateur, avpient plus de chaleur à cause de Faction du soleil , et que , par cette raison , elles ont refroidi phis lentement les terres de la zone torride, en sorte que j'admettrais au moins neuf a dix mine ans entre le temps de la naissance des éléphans dans les contrées septentrionales et le temps ou ils se sont retirés jusqu'aux contrées les phn méridionales : car le froid ne venoit et ne vient encore que d'en haut ; les pluies continuelles qui tomboient sur les parties polaires da globe en accéléroient incessamment le refroidissement, tandis qu'aucune cause extérieure ne eoutribuoH à celui des parties de l'équateur. Or, cette cause qui nous paraît si sensible par les neiges de nos hrrers et les grêles de . notre été , ce froid qui des hautes régions de Pair nous arrive ptr intervalles , tomboit à-plomb et sans interruption sur les terres septentrionales , et le» a refroidies bien plus promptement que n'ont pu se refroidir les terres de l'équateur sur lesquelles ces ministres du froid, l'eau , la neige , et la grêle , ne pouvoient agir ni tomber. D'ailleurs nous devons faire entrer ici une considération très-importante pur les limites qjui bornent te farce fr fc

nature vivante : nous en avons étabh le pre*. mier terme possible a trente-cinq mille ans de la formation du globe terrestre , et le dernier terme à quatre-vingt-treize mille ans à dater de ce jour; ce qui fait cent trente deux mille ans pour la durée absolue de cette belle nature *. "Voilà les limites les plus éloignées et la plus grande étendue de durée que nous avons données , d'après nos hypothèses , à la vie de la nature sensible : cette vie aura pu commencer a trente-cinq ou • trente-six mille ans , parce qu'alors le globe étoit assez refroidi à ses parties polaires pour qu'on pût le toucher sans se brûler , et elle pourra ne finir que dans quatre-vingt-treize mille ans , lorsque le globe sera plus froid que la glace. Mais , entre ces deux limites si éloignées, il faut en admettre d'autres plus rapprochées. Les eaux et toutes les matières qui sont tombées de l'atmosphère n'ont cessé d'être dans un état d'ébullhion qu'au moment où on pouvoit les toucher sans se brûler : ce n'est donc que long-temps après cette période de trente-six mille ans que les êtres doués d'une sensibilité pareille a celle que nous leur connoissons ont pu naître et subsister ; car si la terre, l'air, et l'eau, orenoient tout à coup ce degré de chaleur qui ne nous permettrait de pouvoir les toucher sans en être vivement offensés , y auroit-il un seul des êtres actuels capable de résister à cette chaleur mortelle , [puisqu'elle excéderoit de beaucoup la chaleur vitale de leur corps? Il a pu exister alors des végétaux, des coquillages , et des poissons d'une nature moins sensible à la chaleur , dont les espèces ont été anéanties, par le refroidissement dans les âges subsêquens, et ce sont ceux dont nous trouvons les dépouilles et les détrimens dans les mines de charbon, dans les 'ardoises , dans les schistes , et dans les couches d'argile, aussi bien que dans les bancs de marbre et des autres matières calcaires ; mais toutes les espèces plus sensibles, et particulièrement les animaux terrestres , n'ont pu naître et se multiplier que dans les temps postérieurs et plus voisins du nôtre.

Et dans quelle contrée du nord les pre« miers animaux terrestres auront-ils pris naissance ? n'est-il pas probable que c'est dans les terres les plus élevées , puisqu'elles ont été refroidies avant les autres? et n'est-il pas également probable que les éléphans et tes autres animaux actuellement habitant les terres du midi sont nés les premiers de tous,

x. Voyez les tableaux dans If volume de cette Histoire aatwtUt.

et qu'ils ont occupé ces terres du nord pendant quelques milliers d'années, et longtemps avant la naissance des rennes qui habitent aujourd'hui ces mêmes terres du nord? Dans ce temps, qui n'est guère éloigné du nôtre que de quinze mille ans, les éléphans, les rhinocéros, les hippopotames, et probablement toutes les espèces qui ne peuvent se multiplier actuellement que sous la zone torride, vivoient donc et se multiplioient dans les terres du nord, dont la chaleur étoit au même degré , et par conséquent tout aussi convenable à leur nature ; ils y étoient en grand nombre ; ils y ont séjourné long-temps ; la quantité d'ivoire et de leurs autres dépouilles que l'on a découvertes et que l'on découvre tous les jours dans ces contrées septentrionales nous démontre évidemment qu'elles ont été leur patrie , leur pays natal , et certainement la première terre qu'ils aient occupée : mais , de plus , ils ont existé en même temps dans les contrées septentrionales de l'Europe, de l'Asie, et de l'Amérique; ce qui nous fait connoitre que les deux continens étoient alors contiens , et qu'ils n'ont été séparés que dans des temps subséquens. J'ai dit que nous avions au Cabinet du Roi des défenses d'éléphant trouvées en Russie et en Sibérie, et d'autres qui ont été trouvées au- Canada, près de la rivière d'Qhio. Les grosses dentsmolaires de l'hippopotame et de l'énorme animal dont l'espèce est perdue nous sont arrivées du Canada , et d'autres toutes semblables sont venues de Tartarie et de Sibérie. On ne peut donc pas douter que ces animaux, qui n'habitent aujourd'hui que les terres du midi de notre continent , n'existassent aussi dans les terres septentrionales de l'autre, et dans le même temps, car la terre étoit également chaude ou refroidie au même degré dans tous deux. Et ce n'est pas seulement dans les terres du nord qu'on a trouvé ces dépouilles d'animaux du midi, mais elles se trouvent encore dans tous les pays tempérés, en France, eu Allemagne, en Italie, en Angleterre, etc. Nous avons sur cela des monumens authentiques ; c'està-dire des défenses d'éléphans et d'autres ossemens de ces animaux trouvés dans plusieurs provinces de l'Europe.

f Dans les temps précédera, ces mêmes terres septentrionales étoient recouvertes par les eaux de la mer , lesquelles , parieur mouvement , 'y ont produit les mêmes effets que partout ailleurs : elles en ont figuré les collines, elles les ont composées de couches horizontales, elles ont déposé les argiles et

DES ÉPOQUES DE LA NATURE

les matières calcaires en forme de sédiment; car on trouve dans ces terres du nord, comme dans nos contrées , les coquillages et les débris des autres productions marines enfouis à d'assez grandes profondeurs dans l'intérieur de la terre , tandis que ce n'est pour ainsi dire qu'à sa superficie , c'est-à-dire à quelques pieds de profondeur, que l'on trouve les squelettes d'éléphans , de rhinocéros , et les autres dépouilles des animaux terrestres.

Il paroît même que ces premiers animaux terrestres étoient , comme les premiers animaux marins , plus grands qu ils ne le sont aujourd'hui. Nous avons parlé de ces énormes dents carrées à pointes mousses qui ont appartenu à un animal plus grand que l'é» lephant , et dont l'espèce ne subsiste plus : nous avons indiqué ces coquillages en volutes qui ont jusqu'à huit pieds de diamètre sur un pied d'épaisseur; et nous avons vu de même des défenses , des dents , des omoplates , des fémurs d'éléphans d'une taille supérieure à celle des éléphans actuellement existans. Nous avons reconnu , par la comparaison immédiate des dents mâchelières des hippopotames d'aujourd'hui avec les grosses dents qui nous sont venues de la Sibérie et du Canada, que les anciens hippopotames auxquels ces [grosses dents ont autrefois appartenu étoient au moins quatrw fois plus volumineux que ne le sont les hippopotames actuellement existans. Ces grands ossemens et ces énormes dents sont des témoins subsistons de la grande force de la nature dans ces premiers âges. Mais, pour ne pas perdre de vue notre objet principal, suivons nos éléphans dans leur marche progressive du nord au midi.

Nous ne pouvons douter qu'après avoir occupé les parties septentrionales de la Russie et de la Sibérie jusqu'au 60* degré ' , où l'on a trouvé leurs dépouilles en grande quantité , ils n'aient ensuite gagné les terres moins septentrionales , puisqu'on trouve encore de ces mêmes dépouilles en Moscovie, en Pologne, en Allemagne, en Angleterre, en France , en Italie ; en sorte qu'à mesure que les terres du nord se refaroidissoient , ces animaux cherchoient des terres plus chaudes ; et il est clair que tous les climats, depuis le nord jusqu'à 1 équateur , ont successivement joui du degré de chaleur convenable à leur nature. Ainsi, quoique de

i. On a trouré cette année même (1776) des défenses et des ossemens d'éléphans près de Saint- Pétersbourg , qui, comme l'on sait, est à trèt/pea pris sous cette UUtode de 69 degrés,

mémoire d'homme l'espèce de l'éléphant ne

Êaroisse avoir occupé que les climats actueltmenl les plus chauds dans notre continent, c'est-à-dire les (erres qui s'étendent à peu près à 20 degrés des deux côtés de l'équateur, et qu'ils y paroissent confinés depuis plusieurs siècles , les m on u mens de leurs dépouilles trouvées dans toutes les parties tempérées de ce même continont démontrent qu'ils ont aussi habité pendant autant de siècles les dilîérens climats de ce même continent ; d'abord du 60e au 5o* degré , puis du 5oe au 40e , ensuite du 40e au 3o° , et du 3o° au 20e, enfin du 20e à l'équateur], et au delà à la même distance. On pourroit même présumer qu'en faisant des recherches en Laponie , dans les terres de l'Europe et de l'Asie qui sont au delà du 60e degré , on pourroit y trouver de même des défenses et des ossemens d'éléphans, ainsi que des autres animaux du midi, à moins qu'on ne veuille supposer (ce qui n'est pas sans vraisemblance ) que , la surface de la terre étant encore plus élevée en Sibérie que dans toutes les provinces qui l'avoisineut du côté du nord , ces mêmes terres de la Sibérie ont été les premières abandonnées par les eaux, et par conséquent les premières où les animaux terrestres aient pu s'établir. Quoi qu'il en soit, il est certain que les éléphans ont vécu , produit , multiplié pendant plusieurs siècles dans cette même Sibérie et dans le nord de la Russie ; qu'ensuite ils ont gagné les terres du 5oe au 40e degré, et qu'ils y ont subsisté plus long-temps que dans leur terre natale , et encore plus long-temps dans les contrées du 40e au 3oe degré, etc., parce que le refroidissement successif du globe a toujours été plus lent , à mesure que les climats se sont trouvés plus voisins de l'équateur, tant par la plus forte épaisseur du globe que par la plus grande chaleur du soleil.

Nous avons fixé , d'après nos hypothèses, le premier instant possible du commencement de la nature vivante, à trente-cinq ou trente-six mille ans , à dater de la formation du globe , parce que ce n'est qu'à cet instant qu'on auroit pu commencer à le toucher sans se brûler : en donnant vingt-cinq mille ans de plus pour achever l'ouvrage immense de la construction de nos montagnes calcaires, pour leur figuration par angles saillans et reutrans, pour l'abaissement des mers, pour les ravages des volcans et pour le dessèchement de la surface de la terre , nous ne compterons qu'environ quinze mille ans de-

cmQXJIÈME ÉPOQUE. 14*

éprouvé tant de bouleversemens et de changemens , s'est enfin trouvée dans un état plus calme et assez fixe pour que les causes de destruction ne fussent pas plus puissantes et plus générales que celles de la production. Donnant donc quinze mille ans d'ancienneté à la nature vivante , telle qu'elle nous est parvenue , c'est-à-dire quinze mille ans d'anciennete aux espèces d'animaux terrestres nées dans les terres du nord et actuellement existantes dans celles du midi , nous pourrons supposer qu'il y a peut-être cinq mille ans que les éléphans sont confinés dans la zone torride , et qu'ils ont séjourné tout autant de temps dans les climats qui forment aujourd'hui les zones tempérées, et peut-être autant dans les climats du nord , ou ils ont pris naissance.

Mais cette marche régulière qu'ont suivie les plus grands , les premiers animaux de notre continent, paroît avoir souffert des obstacles dans l'autre. Il est très-certain qu'on a trouvé , et il est très-probable qu'on trouvera encore , des défenses et des ossemens d'éléphans en Canada , dans le pays des Illinois, au Mexique, et dans quelques autres endroits de l'Amérique septentrionale; mais nous n'avons aucune observation , aucun monument, qui nous indiquent le même fait pour les terres de l'Amérique méridionale. D'ailleurs l'espèce même de l'éléphant qui s'est conservée dans l'ancien continent ne subsiste plus dans l'autre : non seulement cette espèce ni aucune autre de toutes celles des animaux terrestres qui occupent actuellement les terres méridionales de notre continent ne se sont trouvées dans les terres méridionales du Nouveau-Monde, mais même il paroît qu'ils n'ont existé que dans les contrées septentrionales de ce nouveau continent; et cela dans le même temps qu'ils existoient dans celles de notre continent. Ce fait ne démontre-t-il pas que l'ancien et le nouveau continent n'étoient pas alors séparés vers le nord , et que leur séparation ne s'est faite que postérieurement au temps de 1 existence des éléphans dans l'Amérique septentrionale , où leur espèce s'est probablement éteinte par le refroidissement , et à peu près dans le temps de cette séparation des continens, parce que ces animaux n'auront pu gagner les régions de l'équateur dans ce nouveau continent comme ils l'ont fait dans l'ancien , tant en Asie qu'en Afri-

3ue? En effet, si l'on considère la surface e ce nouveau continent, on voit que les parties méridionales voisines de l'isthme de

puis le temps où la terre , après avoir essuyé, .. Panama sont occupées par de très - hautes BuFVOir, II. 10

montagnes : les éléphans n'ont pu franchir ces barrières invincibles pour eux , à cause du trop grand froid qui se fait sentir sur ces hauteurs ; ils n'auront donc pas été au delà des terres de l'isthme, et n'auront subsisté dans l'Amérique septentrionale qu'autant

S n'aura duré dans cette terre le degré de îaleur nécessaire à leur multiplication. Il en est de même de tous les autres animaux des parties méridionales de notre continent; aucun ne s'est trouvé dans les parties méridionales de l'autre. J'ai démontré cette vérité par un si grand nombre d'exemples qu'on ne peut la révoquer en doute ».

Les animaux, au contraire, qui peuplent actuellement nos régions tempérées et froides se trouvent également dans les parties septentrionales des deux continens ; ils y sont nés postérieurement aux premiers et s y sont conservés, parce que leur nature n exige pas une aussi grande chaleur. Les rennes et les autres animaux qui ne peuvent subsister que dans les climats les plus froids sont venus les derniers; et qui sait si, par succession de temps , lorsque la terre sera refroidie, il ne paroitra pas de nouvelles espèces dont le tempérament différera de celui du renne autant que la nature du renne diffère a cet égard de celle de l'éléphant? Quoi qu'il en soit, il est certain qu'aucun des animaux propres et particuliers aux terres méridionales de notre continent ne s'est trouvé dans les terres méridionales de l'autre , et que même, dans le nombre des animaux communs à notre continent et à celui de l'Amérique septentrionale , dont les espèces se sont conservées dans tous les deux, à peine en peut-on citer une qui soit arrivée a l'Amérique méridionale. Cette partie du monde n'a donc pas été peuplée comme toutes les autres ni dans le même temps ; elle est demeurée pour ainsi dire isolée et séparée du reste de la terre par les mers et par ses hautes montagnes. Les premiers animaux terrestres nés dans les terres du nord n'ont donc pu s'établir , par communication , dans ce continent méridional de l'Amérique, ni subsister dans son continent septentrional qu'autant qu'il a conservé le degré de chaleur nécessaire à leur propagation ; et cette terre de l'Amérique méridionale , réduite à ses propres forces, n'a enfanté que des animaux plus foibles et beaucoup plus petits que ceux qui sont venus du nord pour peupler nos contrées du midi.

Je dis que les animaux qui peuplent au-

i. Voycw les trois Discours sur les animaux des feux continent , dans les volumes suivant.

DE LA W ATURK

jourd'hui les terres du midi de notre confc nent y sont venus du nord , et je crois pouvoir l'affirmer avec tout fondement :car, d'une part , les monumens que nous venons d'exposer le démontrent; et, d'autre côté, nous ne connoissons aucune espèce grande et pnncipale, actuellement subsistante dans ces terres du midi, qui n'ait existé précédemment dans les terres du nord , puisqu'on y trouve des défenses et des ossemens d'éléphans, des squelettes de rhinocéros, des dents d'hippopotames , et des tètes monstrueuses de bœufs, qui ont frappé par leur grandeur , et qu'il est plus que probable qu'on y a trouvé de même des débris de plusieurs autres espèces moins remarquables; en sorte que si l'on veut distinguer dans les terres méridionales de notre continent les animaux qui y sont arrivés du nord, de ceux que celte même terre a pu produire par ses propres forces, on reconnoîtra que tout ce qu'il y a de colossal et de grand dans la nature a été formé dans les terres du nord ; et que si celles de l'équateur ont produit quelques animaux , ce sont des espèces inférieures bien plus petites que les premières.

Mais ce qui doit faire douter de cette production , c'est que ces espèces , que nous supposons ici produites par les propres forces des terres méridionales de notre continent , auroient dû ressembler aux animaux des terres méridionales de l'autre continent, lesquels n'ont de même été produits que par la propre force àc cette terre isolée : c'est néanmoms tout le contraire, car aucun des animaux de l'Amérique méridionale ne ressemble assez aux animaux des terres du midi de notre continent pour qu'on puisse les regarder comme de la même espèce; ils sont, pour la plupart, d'une forme si différente, que ce n'est qu'après un long examen qu'on peut les soupçonner d'être les représentans ae quelques-uns de ceux de notre continent. Quelle différence de l'éléphant au tapir, qui cependant est de tous le seul qu'on puisse lui comparer , mais qui s'en éloigne déjà beaucoup par la figure , et prodigieusement par la giandeur! cir ce tapir, cet éitphant du Nouveau-Monde , n'a ni trompe ni défenses , et n'est guère plus grand qu'un âne. Aucun animal de l'Amérique méridionale ne ressemble au rhinocéros, aucun à l'hippopotame , aucun à la girafe : et quelle différence encore entre le lama et le chameau, quoiqu'elle soit moins grande qu'entre le tapir et l'éléphant !

L'établissement de la nature vivante, sur-

tout de odle des animaux terrestres , s'est donc fait dans l'Amérique méridionale bien postérieurement à son séjour déjà fixé dans les terres du nord; et peut-être (a différence du temps est-elle de plus de quatre ou cinq mille ans. Nous avons exposé une partie des faits et des raisons qui doivent faire penser que le Nouveau-Monde, surtout dans ses parties méridionales , est une terre plus récemment peuplée que celle de notre continent ; que la nature , bien loin d'y être dégénérée par vétusté , y est au contraire née tard , et n'y a jamais existé avec les mêmes forces , la même puissance active que dans les contrées sepicntrionales ; car on ne peut douter, après ce qui vient d'être dit, que les grandes et premières formations des êtres animés ne se soient faites dans les terres élevées du nord , d'où elles ont successivement passé dans les contrées du midi sous la même forme , et sans avoir rien perdu que sur les dimensions de leur grandeur. Nos éléphans et nos hippopotames , qui nous paraissent si gros , ont en des ancêtres plus grands dans les temps qu'ils habitoient les terres septentrionales où ils ont laissé leurs dépouilles : les cétacés d'aujourd'hui sont aussi moins gros qu'ils ne l'étoient anciennement : mais c'est peut-être par une autre raison.

Les baleines, lesgibbars, molars, cachalots , narwals , et autres grands cétacés , appartiennent aux mers septentrionales, tandis que l'on ne trouve dans les mers tempérées et méridionales que les lamantins, les dugons, les marsouins , qui tous sont inférieurs aux premiers en grandeur. Il semble donc, au premier coup d'œil , que la nature ait opéré d'une manière contraire et par une succession inverse , puisque tous les plus grands animaux terrestres se trouvent actuellement dans les contrées du midi , tandis que tous les plus grands animaux marins n'habitent que les régions de notre pôle. Et pourquoi ces grandes et presque monstrueuses espèces paroissent -elles confinées dans ces mers froides? Pourquoi n'ont-elles pas gagné successivement , comme les éléphans , les régions les plus chaudes? En un mot, pourquoi ne se trouvent-elles ni dans les mers tempérées ni dans celles du ro'di ? car, à l'exception de quelques cachale ts qui viennent a*»sez souvent autour des Açores, et quelquefois échouer sur nos côtes, et dont l'espèce paroît la plus vagabonde de ces grands cétacés, toutes les autres sont demeurées et ont encore leur séjour constant dans les mers boréales des deux continens. On a bien remar-

ONQUIÊME ÉPOQUE. 149

que , depuis qu'on a commencé la pèche ou plutôt la chasse de ces grands animaux, qu'ils se sont retirés des endroits où l homme alloit les inquiéter. On a de plus observé que ces premières baleines , c'est-à-dire celles que 1 on pêchoit il y a cent cinquante et deux cents ans , étoient beaucoup plus grosses que celles d'aujourd'hui; elles avoient jusqu'à cent pieds de longueur, tandis que les plus grandes que l'on prend actuellement n'en ont que soixante. On pourrait même expliquer d'une manière assez satisfaisante les raisons de cette différence de grandeur ; car les baleines , ainsi que tous les autres cétacés, et même la plupart des poissons, vivent, sans comparaison, bien plus longtemps qu'aucun des animaux terrestres ; et dès lors leur entier accroissement demande aussi un temps beaucoup plus long. Or quand on a commencé la pêche des baleines , il y a cent cinquante ou deux cents ans , on a trouvé les plus âgées et celles qui avoient pris leur entier accroissement; on les a poursuivies , chassées de préférence; enfin on les a détruites , et il ne reste aujourd'hui dans les mers fréquentées par nos pêcheurs que celles qui n'ont pas encore atteint toutes leurs dimensions : car, comme nous l'avons dit ailleurs, une baleine peut bien vivre mille ans, puisqu'une carpe en vit plus de deux cents.

La permanence du séjour de ces grands animaux dans les mers boréales semble fournir une nouvelle preuve de la continuité des continens vers les régions de notre nord, et nous indiquer que cet état de continuité a subsisté long-temps ; car si ces animaux marins , que nous supposerons pour un moment nés en même temps que les éléphans, eussent trouvé la route ouverte, ils auraient gagné les mers du midi, pour peu que le refroidissement des eaux leur eût été contraire; et cela serait arrivé s'ils eussent pris naissance dans le temps que la mer étoit encore chaude. On doit donc présumer que leur existence est postérieure à celle des éléphans et des autres animaux qui ne peuvent subsister que dans les climats du midi. Cependant il se pourrait aussi que la différence de température fût, pour ainsi dire, indifférente ou beaucoup moins sensible aux animaux aquatiques qu'aux animaux terrestres. Le froid et le chaud sur la surface de la terre et de la mer suivent à la vérité l'ordre des climats , et la chaleur de l'intérieur du globe est la même dans le sein de la mer et dans celui de la terre à la même profondeur; mais les variations de température,

f 4$ DES ÉPOQUES

qui sont si grandes a la surface de la terre, sont beaucoup moindres , et presque nulles, à quelques toises de profondeur sous les eaux. Les injures de l'air ne s'y font pas sentir , et ces grands cétacés ne les éprouvent pas , ou du moins peuvent s'en garantir : d'ailleurs , par la nature même de leur organisation , ils paraissent être plutôt munis contre le froid que contre la grande chaleur; car, quoique leur sang soit à peu près aussi chaud que celui des animaux quadrupèdes, l'énorme quantité de lard et d'huile qui recouvre leur corps , en les privant du sentiment vif qu'ont les autres animaux , les défend en même temps de toutes les impressions extérieures : et il est à présumer qu'ils restent où ils sont parce qu'ils n'ont pas même le sentiment qui pourroit les conduire vers une température plus douce , ni l'idée de se trouver mieux ailleurs ; car il faut de l'instinct pour se mettre à son aise, il en faut pour se déterminer à changer de demeure, et il y a des animaux, et même des hommes , si bruts , qu'ils préfèrent de languir dans leur ingrate terre natale , à la peine qu'il faudroit prendre pour se gîter plus commodément ailleurs ». Il est donc très-probable que ces cachalots que nous voyons de temps en temps arriver des mers septentrionales sur nos côtes ne se décident pas à faire ce voyage pour jouir d'une température plus douce , mais qu'ils y sont déterminés par les colonnes de harengs, de maquereaux , et d'autres petits poissons, qu'ils suivent et avalent par milliers >.

i. Je puis en citer un exemple frappant : les Maillés, petite nation saarage de la Guiane, à peu de distance de l'embouchure de la rivière Ouassa , n'ont pas d'autre domicile que les arbres, au dessus desquels ils se tiennent toute l'année , parce que leur terrain est toujours plus ou moins couvert d'eau ; ils ne descendent de ces arbres que pour aller en canots chercher leur subsistance. Voilà un singulier exemple du stupide attachement à la terre natale ; car il ne tieudroit qu'à ces sauvages d'aller comme les autres habiter sur la terre, en s' éloignant de quelques lieues des savanes noyées où ils ont pris naissance et où ils veulent mourir. Ce fait, cité par quelques voyageurs , m'a été confirmé par plusieurs témoins, qui ont vu récemment cette petite nation , composée de trois ou quatre cents sauvages i ils se tiennent en effet sur les arbres au dessus de l'eau , ils y demeurent toute l'année > leur terrain est une grande nappe d'eau pendant les huit ou neuf mois de pluie ; et , pendant les quatre mois d'été , la terre n'est qu'une boue fangeuse, sur laquelle il se forme une petite croûte de cinq ou six pouces d'épaisseur, composée d'herbes plutét que de terre, et sous lesquelles on trouve une grande épaisseur d'eau croupissante et fort infecte. {Aid. Bu//.)

a. Mous n'ignorons pas qu'en général les cétacés Ht te tiennent point au delà du 78 ou 79e degré ,

Toutes ces considérations nous font pré» sumer que les régions de notre nord, soit de la mer , soit de la terre , ont non seulement été les premières fécondées , mais que c'est encore dans ces mêmes régions que la nature vivante s'est élevée à ses plus grandes dimensions. Et comment expliquer cette supériorité de force et cette supériorité de formation donnée à cette région du nord exclusivement à toutes les autres parties de la terre ? car nous voyons par l'exemple de l'Amérique méridionale, dans les terres de laquelle il ne se trouve que de petits animaux, et dans les mers le seul lamantin, qui est aussi petit en comparaison de la baleine que le tapir l'est en comparaison de l'éléphant; nous voyons, dis-je, par cet exemple frappant, que la nature n'a jamais produit dans les terres du midi des animaux comparables en grandeur aux animaux du nord ; et nous voyons de même , par un second exemple tiré des monumens, que, dans les terres méridionales de notre continent , les plus grands animaux sont ceux qui sont venus du nord , et que , s'il s'en est produit dans ces terres de notre midi , ce ne sont que des espèces très-inférieures aux premières en grandeur et en force. On doit même croire qu'il ne s'en est produit aucune dans les terres méridionales de l'ancien continent, quoiqu'il s'en soit formé dans celles du nouveau ; et voici les motifs de cette présomption:

Toute production , toute génération , et même tout accroissement, tout développement , supposent le concours et la réunion d'une grande quantité de molécules organiques vivantes; ces molécules, qui animent tous les corps organisés, sont successivement employées à la nutrition et à la génération de tous les êtres. Si tout à coup la plus grande partie de ces êtres étoit supprimée , on verroit paroître des espèces nouvelles, parce que ces molécules organiques, qui sont indestructibles et toujours actives, se réuniroient pour composer d'autres corps organisés ; mais étant entièrement absorbées par les moules intérieurs des êtres exislans, il ne peut se former d'espèces nouvelles, du moins dans les premières classes de la nature , telles que celles des grands animaux. Or ces grands animaux sont arrivés du nord sur les terres du midi ; ils s'y sont nourris, reproduits, multipliés, et ont par conséquent absorbé les molécules vivantes , en sorte qu'ils n'en ont point laissé de super-

et nous savons qu'ils descendent en hiver à quelques degrés au dessous ; mais ils ne viennent jamais en nombre dans les mers tempérées ou chaudes*

CINQUIÈME ÉPOQUE

Hues qui auraient pu former des espèces nouvelles ; tandis qu'au contraire dans les terres de l'Amérique méridionale , où les grands animaux du nord n'ont pu pénétrer, les molécules organiques vivantes ne se trouvant absorbées par aucun moule animal déjà sublistant, elles se seront réunies pour former des espèces qui ne ressemblent point aux autres , et qui toutes sont inférieures , tant par la force que par la grandeur, à celles des animaux venus du nord.

Ces deux formations , quoique d'un temps différent, se sont faites de la même manière cl par les mêmes moyens ; et si les premières sont supérieures à tous égards aux dernières, c'est que la fécondité de la terre, c'est-à-dire la quantité de la matière organique vivante, étoit moins abondante, dans ces climats méridionaux que dans celui du uord. On peut en donner la raison, sans la chercher ailleurs que dans notre hypothèse; car toutes les parties aqueuses, huileuses, et ductiles , qui dévoient entrer dans la composition des êtres organisés , sont tombées avec les eaux sur les parties septentrionales du globe bien plus tôt et en bien plus grande quantité que sur les parties méridionales. C'est dans ces matières aqueuses et ductiles que les molécules organiques vivantes ont commencé à exercer leur pu ssance pour modeler et développer les corps organisés; et comme les molécules organiques ne sont produites que par la chaleur sur les matières ductiles, elles éloient aussi plus abondantes dans les terres du nord qu'elles n'ont pu l'être dans les terres du midi , où ces mêmes matières étoient en moindre quantité : il n'est pas étonnant que les premières, les plus fortes, et les plus grandes -productions de la nature vivante se soient faites dans ces mêmes terres du nord , tandis que dans celles de l'équateur, et particulièrement dans celles de l'Amérique méridionale, où la quantité de ces mêmes matières ductiles étoit bien moindre, il ne s'est tonne que des espèces inférieures plus petites et plus foibles que celles des terres du nord.

Mais revenons à l'objet principal de notre époque. Dans ce même temps où les éléphans habitoient nos terres septentrionales, les arbres et les plantes qui couvrent actuellement nos contrées méridionales existoient aussi dans ces mêmes terres du nord. Les monumens semblent le démontrer ; car toutes les impressions bien avérées des plantes qu'on a trouvées dans nos ardoises et nos charbons présentent la figur de plantes qui n'exi&ient actuellement que dans

les grandes Indes ou dans les autres parties du midi. On pourra m'objecter, malgré la certitude du fait par l'évidence de ces preuves , que les arbres et les plantes n'ont pu voyager comme les animaux , ni par conséquent se transporter du nord au midi. À cela je réponds, i° que ce transport ne s'est

{ias fait tout à coup , mais successivement : es espèces de végétaux se sont semées de proche en proche dans les terres dont la température leur devenoit convenable ; et ensuite ces mêmes espèces, après avoir gagné jusqu'aux contrées de l'équateur, auront péri dans celles du nord , dont elles ne pouvoient plus supporter le froid. a° Ce transport ou plutôt ces accrues successives de bois ne sont pas même nécessaires pour rendre raison de l'existence de ces végétaux dans les pays méridionaux ; car en général la même température , c'est-à-dire le même degré de chaleur, produit partout les mêmes plantes sans qu'elles y aient été transportées. La population des terres méridionales par les végétaux est donc encore plus simple que par les animaux.

Il reste celle de l'homme : a-t-elle été contemporaine à celle des animaux? Des motifs majeurs et des raisons très-solides se joignent ici pour prouver qu'elle s'est faite postérieurement à toutes nos époques, et que l'homme est en effet le grand et dernier œuvre de la création. On ne manquera pas de nous dire que l'analogie semble démontrer que l'espèce humaine a suivi la même marche et qu'elle date du même temps que les autres espèces ; qu'elle s'est même plus universellement répandue, et que, si l'époque de sa création est postérieure à celle des animaux, rien ne prouve que l'homme n'ait pas au moins subi les mêmes lois de la nature , les mêmes altérations, les mêmes changemens. Nous conviendrons que' l'espèce humaine ne diffère pas essentiellement des autres espèces par ses facultés corporelles , et qu'à cet égard son sort eût été le même à peu près que celui des autres espèces : mais pouvons-nous douter que nous ne différions prodigieusement des animaux par le rayon divin qu'il a plu au souverain Être de nous départir? Ne voyons - nous pas que dans l'homme la matière est conduite par l'esprit? Il a donc pu modifier les effets de la nature; il a trouvé

le moyen de résister aux intempéries des climats ; il a créé de la chaleur , lorsque le froid Ta détruite : la découverte et les usage* de l'élément du feu , dus à sa seule intelligence, l'ont rendu plus fort et plils robuste

tSo DES ÉPOQUES

3u'aucun de* animaux , et l'ont nuis en état e braver les tristes effets du refroidissement. D'autres arts, c'est-à-dire d'autres traits de sou intelligence, lui ont fourni des vétemens, des armes, et bientôt il s'est trouvé le maître du domaine de la terre : ces mêmes arts lui ont donné les moyens d'en parcourir toute la surface et de s'habituer partout, parce qu'avec plus ou moins de précautions tous les climats lui sont devenus pour ainsi dire égaux. Il n'est doue pas étonnant que, quoiqu'il n'existe aucun des animaux du midi de notre continent dans l'autre, l'homme seul, c'est-à-dire son espèce, se trouve également dans cette terre isolée delAniérique méridionale qui paroît n'avoir eu aucune part aux premières formations des animaux, et aussi dans toutes les parties froides ou chaudes de la surface de la terre : car quelque part et quelque loin que l'on ait pénétré depuis la perfection de l'art de la navigation , l'homme a trouvé partout des hommes; les terres les plus disgraciées, les îles les plus isolées, les plus éloignées des continens, se sont presque toutes trouvées peuplées; et l'on ne peut pas dire que ces nommes, tels que ceux des îles Maiïanes, ou ceux d'Otahiti, et des autres petites îles situées dans le milieu des mers à de si grandes distances de toutes terres habitées, ne soient néanmoins des hommes de notre espèce, puisqu'ils peuvent produire avec nous, et que les petites différences qu'on remarque dans leur nature ne sont que de légères variétés causées par l'influence du climat et de la nourriture.

Néanmoins si l'on considère que l'homme, qui peut se munir aisément contre le froid,

DE LA NATURE

ne peut au contraire se défendre par aucun moyen contre la chaleur trop grande , que même il souffre beaucoup dans les climats que les animaux du midi cherchent de préférence, on aura une raison de plus pour croire que la création de l'homme a été postérieure à celle de ces grands animaux. Le souverain Être n'a pas répandu le souffle de vie dans le même instant sur toute II surface de la terre ; il a commencé par féconder les mers , et ensuite les terres les plus élevées; et il a voulu donner tout le temps nécessaire à la terre pour se consolider, se refroidir, se découvrir, se sécher, et arriver enfin à Pétat de repos et de tranquillité où l'homme pouvoit être le témoin intelligent, l'admirateur paisible du grand spectaeli de la nature et des merveilles de la création. Ainsi nous sommes persuadés, indépendamment de l'autorité des livres sacrés , que l'homme a été créé le dernier , et qu'il n'est venu prendre le sceptre de la terre que quand elle s'est trouvée digne de son empire. Il paroît néanmoins que son premier séjour a d'abord été, comme celui des animaux terrestres, dans les hautes terres de l'Asie; que c'est dans ces mêmes terres où sont nés les arts de première nécessité, et bientôt après les sciences, également nécessaires à l'exercice de la puissance de l'homme, et sans lesquelles il n'aurait pu former de société, ni compter sa vie, ni commander aux animaux , ni se servir autrement des végétaux nue pour les brouter. Mais nous nous reservons d'exposer dans notre dernière époque les principaux faits qui ont rapport à l'histoire des premiers hommes.

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SIXIÈME ÉPOQUE

Lorsque s9 est faite la séparation des continens.

Le temps de la séparation des continens est certainement postérieur au temps où les éléphans habitaient les terres du nord , pinsqu'alors leur espèce étoit également subsistante en Amérique, en Europe, et en Asie. Cela nous est démontré parles monumens, qui sont les dépouilles de ces animaux trouvées dans les parties septentrionales du nouveau continent, comme dans relies de l'ancien. Mais comment est -il arrivé que cette séparation des continens paroisse s'être faite en deux endroits par deux bandes de mer qui s'étendent depuis les contrées septentrionales, toujours en s'élargissant, jusqu'aux contrée* les plus méridionales? Pourquoi ces bandes de mer ne w trouvent-elles pas, au contraire, presque parallèles à l'équateur, puisque le mouvement général des mers se fait d'orient en occident? N'est-ce pas une nouvelle preuve que les eaux sont primitivement venues des pôles, et qu'elles n'ont gagné les parties de l'équateur que successivement? Tant qVa duré la chute des eaux, et jusqu'à l'entière épuration de l'atmosphère , leur mouvement général a été dirigé des pôles à l'équateur; et comme elles venoicnt en plus grande

Quantité du pôle austral , elles ont formé e vastes mers dans cet hémisphère, lesquelles vont en se rétrécissant de plus en •lus dans l'hémisphère boréal , jusque sous ie cercle polaire ; et c'est par ce mouvement dirigé du sud au nord que les eaux ont aiguisé toutes les pointes des continens : mais après leur entier établissement sur la surface de la terre , qu'elles suruiontoiYnt partout de deux milles toises, leur mtunement des pôles à l'équateur ne se sera» il pas combiné, avant de cess» r, a\ee le mouvement d'orient en occident ? et , lorsqu'il a cessé tout à-fait , les eaux entraînées par le seul mouvement d'orient en occident n'ont-elles pas escarpé tous les revers occidentaux des continens terrestres , quand elles se sont successivement abaissées? et enfin n'est-ce pas après leur retraite que tous les continens ont paru , et que leurs contours ont pris leur dernière forme?

Nous observerons d'abord que l'étendue

des terres dans l'hémisphère boréal , en le prenant du cercle polaire à l'équateur, est si grande en comparaison de l'étendue des terres prises de même dans l'hémisphère austral , au'on pourroit regarder le premier comme fnémisphère terrestre, et le second comme l'hémisphère maritime. D'ailleurs il y a si peu de distance entre les deux continens vers les régions de notre pôle, qu'on ne peut guère douter qu'ils ne fussent continus dans les temps qui ont succédé à la retraite des eaux. Si l'Europe est aujourd'hui séparée du Groenland, cfestprobablement parce qu'il s'est fait un affaissement considérable entre les terres du Groenland et celles de Norwège et de la pointe de l'Ecosse , dont les Orcades , l'île de Schetland, celles de Feroé, de l'Islande, et de Hola , ne nous montrent plus que les sommets des terrains submergés ; et si le continent de l'Asie n'est plus contigu à celui de l'Amérique vers le nord , c'est sans doute en conséquence d'un effet tout semblable. Ce premier affaissement que les volcans de l'Islande paraissent nous indiquer a non seulement été postérieur aux affaissemens des contrées de l'équateur et à la retraite des mers , mais postérieur encore de quelques siècles à la naissance des grands animaux terrestres dans les contrées septentrionales; et l'on ne peut douter que la séparation des continens vers le nord ne soit d'un temps assez moderne en comparaison de la division de ces mêmes continens vers les parties de l'équateur.

Nous présumons encore que non seulement le (irofuiand a été joint à la Norwège et à IT.cos.mv mais aussi que le Canada pou\oiî IYire à Kl^pagne par les bancs de Terre-Neuve, les Açores et les autres îles et hauts-fonds qui se trouvent dans cet in» ter\alle de mer; ils semblent nous presen ter aujourd'hui les sommets les plus élevés de ces terres affaissées sous les eaux. La submersion en est peut-être encore plut moderne que celle du continent de l'Islande, puisque la tradition paroît s'en être cou* servee : l'histoire de Yfle Atlantide , rapportée par Diodore et Platon, ne peut s'ap»

pliquer qu'à une très-grande terre qui s'étendoit fort au loin à l'occident de l'Espagne; celle terre Atlantide étoit très-peuplée, gouvernée par des rois puissans qui commandoient à plusieurs milliers de combat tans, et cela nous indique assez positivement le voisinage de l'Amérique avec ces terres Atlantiques situées entre ces deux continens. Nous avouerons néanmoins que la seule chose qui soit ici démontrée par le fait, c'est que les deux continens étoient réunis dans le temps de l'existence des élé-

Fhans dans les contrées septentrionales de un et de l'autre, et il y a, selon moi, beaucoup plus de probabilité pour cette continuité de l'Amérique avec l'Asie qu'avec l'Europe. Voici les faits et les observations sur lesquels je fonde cette opinion :

i° Quoiqu'il soit probable que les terres du Groenland tiennent à celles de l'Améri-

3ue, l'on n'en est pas assuré ; car cette terre u Groenland en est séparée d'abord par le détroit de Davis, qui ne laisse pas d'être fort large , et ensuite par la baie de Bafûn , qui l'est encore plus; et cette baie s'étend jusqu'au 78e degré, en sorte que ce n'est qu'au delà de ce terme que le Groenland et l'Amérique peuvent être contigus.

20 Le Spitzberg paroit être une continuité des terres de la cote orientale du Groenland , et il y a un assez grand inter • val le de mer entre cette côte du Groenland et celle de la Laponie : ainsi l'on ne peut guère imaginer que les éléphans de Sibérie ou de Russie aient pu passer au Groenland. Il en est de même de leur passage par la bande de terre que l'on peut supposer entre laNorwège, l'Ecosse, l'Islande, et le Groenland : car cet intervalle nous présente des mers d'une largeur assez considérable ; et d'ailleurs ces terres, ainsi que celles du Groenland, sont plus septentrionales que celles où Ton trouve les ossemens d'éléphans, tant au Canada qu'en Sibérie : il n'est donc pas vraisemblable que ce soit par ce chemin, actuellement détruit de fond en comble , que ces animaux aient communiqué d'un continent à l'autre.

3° Quoique la distance de l'Espagne au Canada soit beaucoup plus grande que celle de l'Ecosse au Groenland, cette route me paroîtroit la plus naturelle de toutes, si nous étions forcés d'admettre le passage des éléphans d'Europe en Amérique : car ce grand intervalle de mer entre l'Espagne et les terres voisines du Canada est prodigieusement raccourci par les bancs et les îles dont il est semé; et ce qui pourrait donner quelque

DES ÉPOQUES DE LA NATURE

probabilité de plus à cette présomption, c'est la tradition de la submersion de l'Atlantide.

4° L'on voit que de ces trois chemins , les deux premiers paraissent impraticables, et le dernier si long , qu'il y a peu de vraisemblance que les éléphans aient pu passer d'Europe en Amérique. En même temps il y a des raisons très-fortes qui me portent à croire que cette communication des éléphans d'un continent à l'autre a dû se faire par les contrées septentrionales de l'Asie, voisines de l'Amérique. Nous avons observe qu'en général toutes les côtes, toutes les

pentes des terres, sont plus rapides vers les mers à l'occident, lesquelles, par cette raison, sont ordinairement plus profondes que les mers à l'orient. Nous avons vu qu'au contraire tous les continens s'étendent en longues pentes douces vers ces mers de l'orient. On peut donc présumer avec fondement que les mers orientales au delà et au dessus de Kamtschatka n'ont que peu de profondeur; et l'on a déjà reconnu qu'elles sont semées d'une très-grande "quantité d'îles, dont quelques-unes forment des terrains d'une vaste étendue ; c'est un archipel qui s'étend depuis Kamtschatka jusqu'à moitié de la distance de l'Asie à l'Amérique , sous le 60e degré, et qui semble y toucher sous le cercle polaire par les îles d'Anadir et par la pointe du continent de l'Asie.

D'ailleurs les voyageurs qui ont également fréquenté les côtes occidentales du nord de l'Amérique et les terres orientales depuis Kamtschatka jusqu'au nord de celte partie de l'Asie conviennent que les naturels de ces deux contrées d'Amérique et d'Asie se ressemblent si fort, qu'on ne peut guère douter qu'ils ne soient issus les uns des autres : non seulement ils se ressemblent par la taille, par la forme des traits, la couleur des cheveux, et la conformation du corps et des membres , mais encore par les mœurs et même par le langage. Il y a donc une très-grande probabilité que c'est de ces terres de l'Asie que l'Amérique a reçu ses premiers habitans de toute espèce, à moins qu'on ne voulût prétendre que les éléphans et tous les autres animaux, ainsi que les végétaux, ont été créés en grand nombre dans tous les climats où la température pou voit leur convenir; supposition hardie et plus que gratuite, puisqu'il suffit de deux individus ou même d'un seul , c'est-à-dire d'un ou deux moules une fois dennés , et doués de la faculté de se reproduire , pour qu'en un certain nombre de siècle* la terre

SIXIÈME

k toit peuplée de tous les êtres organisés dont la reproduction suppose eu non le concours des sexes.

En réfléchissant sur la tradition de la tubmersion de l'Atlantide , il m'a paru que les anciens Égyptiens , qui nous l'ont transmise, avoient des communications de corntierce par le Nil et la Méditerranée jusqu'en Espagne et en Mauritanie , et que c'est par tette communication qu'ils auront été infermés de ce fait, qui, quelque grand et fuelque mémorable qu'il soit, ne seroit pas parvenu à leur connoissance s'ils n'éioient pas sortis de leur pays, fort éloigné du lieu de l'événement. U sembleroit donc que la Méditerranée et même le détroit qui la joint à l'Océan existaient avant U submersion de l'Atlantide : néanmoins l'ouverture du détroit pourroit bien être de la même date. Les causes qui ont produit 1 affaissement subit de cette vaste terre ont dû s étendre lux environs; la même commotion qui l'a détruite a pu faire écrouler la petite portion ie montagnes qui fermoit autrefois le déiroit ; les tremblemens de terre qui , même de nos jours , se font encore sentir si violemment aux environs de Lisbonne, nous indiquent assez qu'ils ne sont que les derniers effets d'une ancienne et plus puissante cause, à laquelle on peut attribuer l'affaissefeent de cette portion de montagnes.

Mais quetoit la Méditerranée avant la laplure de cette barrière du côté de l'Océan, et de celle qui fermoit le Bosphore à son Wtre extrémité vers la mer Noire?

Pour répondre à cette question d'une manière satisfaisante, il faut réunir sous un même coup d'œil l'Asie , l'Europe , et l'Afrique , ne les regarder que comme un seul continent , et se représenter la forme en rebef de la surface de tout ce continent, avec le cours de ses fleuves : il est certain que ceux qui tombent dans le lac Aral et dans la mer Caspienne ne fournissent qu'autant d'eau que ces lacs en perdent par levaporation; il est encore certain que la mer Noire reçoit , en proportion de son étendue, beaucoup plus d'eau par les fleuves que n'en reçoit la Méditerranée : aussi la mer Noire se décharge- t-elle par le Bosphore de ce qu'elle a de trop , tandis qu'au contraire la Méditerranée, qui ne reçoit qu'une petite quantité d'eau par les fleuves, en tire de l'Océan et de la mer Noire. Ainsi , malgré cette communication avec l'Océan, la mer Méditerranée et ces autres mers intérieures ne doivent être regardées que comme des lacs dont l'étendue a varié , et qui ne

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sont pas aujourd'hui tels 'qu'ils étoient autrefois. La mer Caspienne devoit être beaucoup plus grande et la Méditerranée plus petite avant l'ouverture des détroits du Bosphore et de Gibraltar; le lac Aral et la Caspienne ne faisoient qu'un seul grand lac, qui étoit le réceptacle commun du Wolga, du Jaîk, du Sirderoias, de l'Oxus, et de toutes les autres eaux qui ne pouvoient arriver à l'Océan 4 ces fleuves ont amené successivement les limons et les sables qui séparent aujourd'hui la Caspienne de l'Aral ; le volume d'eau a diminué dans ces fleuves à mesure que les montagnes dont ils entraînent les terres ont diminué de hauteur : il est donc très - probable que ce grand lac, qui est au centre de l'Asie, étoit anciennement encore plus grand , et qu'il communiquoit avec la mer Noire avant la rupture du Bosphore; car dans cette supposition, qui me paroit bien fondée1, la mer Noire, qui reçoit aujourd'hui plus d'eau qu'elle ne pourroit en perdre par l'évapo* ration , étant alors jointe avee la Caspienne, qui n'en reçoit qu'autaut qu'elle en perd , la surface de ces deux mers réunies étoit assez étendue pour que toutes les eaux ame nées par les fleuves fussent enlevées par l'évaporation.

D'ailleurs le Don et le Wolga sont si voi sins l'un de l'autre au nord de ces deus mers 9 qu'on ne peut guère douter qu'elles ne fussent réunies dans le temps où le Bosphore encore fermé ne donnoit à leurs eaux aucune issue vers la Méditerranée : ainsi celles de la mer Noire et de ses dépendances étoient alors répandues sur toutes les terres basses qui avoisinent le Don, le Don*

i. « En parcourant , dît M. Pallas , les i déserts qui s'étendent entre le Wolga , le Jaïk , U mer Caspienne, et le Don , j'ai remarqué que cet steppes, ou déserts sablonneux, sont de toutes parts environnés d'une côte élevée , qui embrasse une grande partie du lit du Jaïk , du Wolga , et du Don , et que ces rivières , très-profondes avant que d'avoir pénétré dans cette enceinte» sont rem-

Îlies d'îles et de bas-fonds dès qu'elles commencent tomber dans les steppes , où la grande rivière de Kuman va se perdre elle-même dans les sables. De ces observations réunies , je conclus que la mer Caspienne a couvert autrefois tous ces déserts i qu'elle n'a eu anciennement d'autres bords que ces mêmes côtes élevées qui les environnent de toutes parts, et qu'elle a communiqué, au moyen du Don, avec la mer Noire , supposé même que cette mer, ainsi que celle d'Azoff , n'en ait pas fait partie. »

M. Pallas est sans contredit l'un de nos plus sa* vans naturalistes ; et c'est avec la plus grande satit faction que je le vois ici entièrement de mon avis sur l'ancienne étendue de la mer Caspienne, et sur la probabilité bien fondée qu'elle communiquoit autrefois avec la mer Noire. (Udd, Buff.)

jec , etc., et celles de la mer Caspienne couvraient les terres voisines du Wolga, ce qui formoit un lac plus long que lar^e qui réunissoit ces deux mers. Si l'on compare rétendue actuelle du lac Aral, de la mer Caspienne, et de la mer Noire, avec retendue que nous leur supposons dans le temps de leur continuité, c'est-à-dire avant l'ouverture du Bosphore , on sera convaincu , que, la surface de ces eaux étant alors plus que double de ce qu'elle est aujourd'hui, Tévaporation seule suffisoit *pour en maintenir l'équilibre sans débordement.

Ce bassin, qui étoit alors peut-être aussi grand que l'est aujourd'hui celui de la Méditerranée, recevoit et conlenoit les eaux de tous les fleuves de l'intérieur du continent de l'Asie , lesquelles , par la position des montagnes, ne pouvoient s'écouler d'aucun côté pour se rendre dans l'Océan : ce grand bassin étoit le réceptacle commun des eaux du Danube, du Don, du Wolga, du Jaïk, du Sirderoias, et de plusieurs autres rivières très-considérables qui arrivent à ces fleuves , ou qui tombent immédiatement dans ces mers intérieures. Ce bassin, situé au centre du continent , recevoit les eaux des terres de l'Europe dont les pentes sont dirigées vers le cours du Danube, c'est-à-dire de la plus grande partie de l'Allemagne, de la Moldavie, de l'Ukraine, et de la Turquie d'Europe; il recevoit de même les eaux d'une grande partie des terres de PAsie au nord , par le Don , le Don- )'ec, le Wolga, le Jaïk, etc., et au midi par e Sirderoias et POxus, ce qui présente une très -vaste étendue de terre dont toutes les eaux se versoient dans ce réceptacle commun ; tandis que le bassin de la Méditerranée ne recevoit alors que celles du Nil, du Rhône, du Pô, et de quelques autres rivières : de sorte qu'en comparant l'étendue des terres qui fournissent les eaux à ces derniers fleuves, on reconnoîtra évidemment que cette étendue est de moitié plus petite. Nous sommes donc bien fondés a présumer qu'avant la rupture du Bosphore et celle du détroit de Gibraltar , la mer Noire réunie avec la mer Caspienne et l'Aral formoit un bassin d'une étendue double de ce qu'il en reste; et qu'au contraire la Méditerranée étoit dans le même temps de moitié plus petite qu'elle ne l'est aujourd'hui.

Tant que les barrières du Bosphore et de .Gibraltar ont subsisté , la Méditerranée n'étoit donc qu'un lac d'assez médiocre étendue, dont Tévaporation suffisoit à la recette

DE LA NATURE

des eaux du Nil, du Rhône, et des autres

rivières qui lui appartiennent; mais en supposant , comme les traditions semblent l'indiquer, que le Bosphore se soit ouvert le premier, la Méditerranée aura dès lors considérablement augmenté, et en même proportion que le bassin supérieur de la mer Noire et de la Caspienne aura diminué. Ce grand effet n'a rien que de trèsnaturel : car les eaux de la mer Noire , supérieures à celles de la Méditerranée, agissant continuellement par leur poids et par leur mouvement contre les terres qui formoient le Bosphore, elles les auront minées par la base, elles en auront attaqué les endroits les plus foibles; ou peut-être aurontelles été amenées par quelque affaissement causé par un tremblement de terre, et, s'étant une fois ouvert cette issue, elles auront inondé toutes les terres inférieures, et causé le plus ancien déluge de notre continent : car il est nécessaire que cette rupture du Bosphore ait produit tout à coup une grande inondation permanente qui a noyé, dès ce premier temps, toutes les plus basses terres de la Grèce et des provinces adjacentes; et cette inondation s'est en même temps étendue sur les terres qui environnoient anciennement le bassin de la Méditerranée, laquelle s'est dès lors élevée de diisieurs pieds, et aura couvert pour jamais les basses terres de son voisinage, encore

F lus du côté de l'Afrique que de celui d* Europe : car les côtes de la Mauritanie et de la Barbarie sont très-basses en comparaison de celles de l'Espagne, de la France, et de l'Italie, tout le long de cette mer. Ainsi le continent a perdu en Afrique et en Europe autant de terre qu'il en gagnoit, pour ainsi dire, en Asie, par la retraite des eaux entre la mer Noire , la Caspienne et l'Aral.

Ensuite il y a eu un second déluge lorsque la porte du détroit de Gibraltar s'est ouverte; les eaux de l'Océan ont dû produire dans la Méditerranée une seconde augmentation, et ont achevé d'inonder les terres qui n'étoient pas submergées. Ce n'est peut-être que dans ce second temps que s est formé le golfe Adriatique, ainsi que la séparation de la Sicile et des antres îles. Quoi qu'il en soit , ce n'est qu'après ces deux grands événemens que l'équilibre de ces deux mers intérieures a pu s'établir, et qu'elles ont pris leurs dimensions à peu près telles que nous les voyons aujourd'hui. Au reste , l'époque de la séparation des deux grands continens , et même celle de la

le

smsuE

rupture de cet barrières de l'Océan et de la mer Noire, parois «eut être bien plus anciennes que la date des déluges dont les hommes ont conservé la mémoire : celui de Deucalion n'est que d'environ quinze cents ans avant l'ère chrétienne , et celui d'Ogygès de dix-huit cents ans; tous deux n'ont été que des inondations particulières , dont la première ravagea la Thessalie , et la seconde les terres de l'Attique; tons deux n'ont été produits que par une cause particulière et passagère comme leurs effets ; quelques secousses d'un tremblement de terre ont pu soulever les eaux des mers voisines et les faire refluer sur les terres, qui auront été inondées pendant un petit temps sans être submergées à demeure. Le déluge de l'Arménie el de l'Egypte , dont la tradition s'est conservée chez les Égyptiens et les Hébreux, quoique plias ancien d'environ oinq siècles que celui d'Ogygès , est encore bien récent en comparaison des événemens dont nous Tenons de parler , puisque Ton ne compte qu'environ auatre mille cent années depuis ce premier déluge, et qu'il est très-certain que le temps où les éléphans liai titoient les terres du nord étoit bien antérieur à cette date moderne : car nous sommes assurés par les livres les plus anciens que l'ivoire se tirait des pays méridionaux ; par conséquent nous ne pouvons douter qu'il n'y ait plus de (rois mille ans que les éléphans habitent les terres où ils se trouvent aujourd'hui. On doit donc regarder ces trois déluges, quelque mémorables qu'ils soient , comme des inondations passagères qui n'ont point changé la surface de la terre, tandis que la séparation des deux continens du côté de l'Europe n'a pu se faire qu'en submergeant à jamais les terres qui les réunissoient. Il en est de même de la plus grande partie des terrains actuellement couverts par les eaux de la Méditerranée; ils ont été submergés pour toujours dès les temps où les portes se sont ouvertes aux deux extrémités de cette mer intérieure pour recevoir les eaux de la mer Noire et celles de l'Océan.

Ces événemens , quoique postérieurs à l'établissement des animaux terrestres dans les contrées du nord , ont peut-être précédé leur arrivée dans les terres du midi ; car nous avons démontré , dans l'époque précédente, qu'il s'est écoulé bien des siècles avant que les éléphans de Sibérie aient pu venir en A frique, ou dans les parties méridionales de l'Inde. Nous avons compté dix mille ans pour cette espèce de migration , qui ne s'est faite qu'à mesure du rensoidissement successif et

ÉPOQUE. i5*

fort lent des différent climats depuis le cercle polaire à l'équateur. Ainsi la séparation des continens , la submersion des terres qui les réunissoient , celle des terrains adjacens à l'ancien lac de la Méditerranée, et enfin la séparation de la mer Noire, de la Caspienne, et de l'Aral, quoique toutes postérieures à l'établissement de ces animaux dans les contrées du nord, pourraient bien être antérieures à la population des terres du midi , dont la chaleur trop grande alors ne permettoit pas aux êtres sensibles de s'y habituer, ni même d'en approcher. Le soled étoit encore l'ennemi de la nature dans ces régions brûlantes de leur propre chaleur, et il n'en est devenu le père que quand cette chaleur intérieure de la terre s'est assez attiédie pour ne pas offenser la sensibilité des êtres qui nous ressemblent. Il n'y a peutêtre pas cinq mille ans que les terres de la zone torride sont habitées 4 tandis qu'an en doit compter au moins quinze mille depuis l'établissement des animaux terrestres dans les contrées du nord.

Les hautes montagnes, quoique situées dans les climats les plus chauds, se sont re froid ies peut-être aussi promptement que celles des pays tempérés , parce qu'étant plus élevées que ces dernières, elles forment des pointes plus éloignées de la masse du globe ; l'on doit donc considérer qu'indépendam ment du refroidissement général et successif de la terre depuis les pôles à l'équateur, il y a eu des refroidissemens particuliers plus ou moins prompts dans toutes les montagnes et dans les terres élevées des différentes parties du globe , et que , dans le temps de sa trop grande chaleur, les seuls lieux qui fussent convenables à la nature vivante ont été les sommets des montagnes et les autres terres élevées , telles que celles de la Sibérie et de la haute Tartarie.

Lorsque toutes les eaux ont été établies sur le globe, leur mouvement d'orient en occident a escarpé les revers occidentaux de tous les continens pendant tout le temps qu'a duré l'abaissement des mers : ensuite ce même mouvement d'orient en occident a dirigé les eaux contre les pentes douces des terres orientales , et l'Océan s'est emparé de leurs anciennes côtes; et, de plus , il paraît avoir tranché toutes les pointes des continens terrestres, et avoir formé les détroits de Magellan à la pointe de l'Amérique , de Geylan à la pointe de l'Inde , de Forbisher à celle du Groenland , etc.

C'est à la date d'environ dix mille ans , à compter de ce jour, en arrière , que je pla

i56 DES ÉPOQUES

cerois la séparation de l'Europe et de l'Aloérique ; et c'est à peu près dans ce même temps que l'Angleterre a été séparée de la France, l'Irlande de l'Angleterre, la Sicile de l'Italie, la Sardaigne de la Corse, et toutes deux du continent de l'Afrique : c'est peut-être aussi dans ce même temps que les Antilles, Saint-Domingue, et Cuba, ont été séparés du continent de l'Amérique. Toutes ces divisions particulières sont contemporaines ou de peu postérieures à la grande séparation des deux continens; la plupart même ne paroissent être que les suites nécessaires de cette grande division, laquelle ayant ouvert une large route aux eaux de l'Océan leur aura permis de refluer sur toutes les terres basses, d'en attaquer par leur mouvement les parties les moins solides, de les miner peu à peu , et de les trancher enfin jusqu'à les séparer des continens voisins.

On peut attribuer la division entre l'Europe et l'Amérique à l'affaissement des terres qui formoienl autrefois l'Atlantide ; el la séparation entre l'Asie et l'Amérique (si elle existe réellement) supposerait un pareil affaissement dans les mers septentrionales de l'orient : mais la tradition ne nous a conservé que la mémoire de la submersion de la Taprobane , terre située dans le voisinage de la zone torride , et par conséquent trop éloignée pour avoir influé sur cette séparation des continens vers le nord. L'inspection du globe nous indique, à la vérité, qu'il y a eu des bouleversemens plus grands et plus fréquens dans l'Océan indien que dans aucune autre partie du monde > , et que non seulement il s'est fait de grands changemens dans ces contrées par l'affaissement des cavernes, les tremblemens de terre, et l'action des volcans, mais encore par l'effet continuel du mouvement général des mers , qui, constamment dirigées d'orient en occident , ont gagné une grande étendue de terrain •ur les côtes anciennes de l'Asie , et ont formé les petites mers intérieures du Kamt- •chatka , de la Corée , de la Chine , etc. Il paroit même qu'elles ont aussi noyé toutes les terres basses qui étoient à l'orient de ce continent; car si l'on tire une ligne depuis l'extrémité septentrionale de l'Asie, en passant par la pointe du Kamtschatka, jusqu'à la Nouvelle-Guinée , c'est-à-dire depuis le cercle polaire jusqu'à l'équateur , on verra que les iles Marianes et celles des Callanos, qui se trouvent dans la direction de cette

i. Voye» 1m Additions dt Buffon, page 16 1.

DE LA NATURE

ligne sur une longueur de plus de deux cent cinquante lieues , sont les restes ou plutôt les anciennes côtes de ces vastes terres envahies par la mer : ensuite si l'on considère les terres, depuis celles du Japon à Formose, de Formose aux Philippines , des Philippines à la Nouvelle-Guinée, on sera porté à Croire que le continent de l'Asie et oit autrefois contigu avec celui de la Nouvelle-Hollande , lequel s'aiguise et aboutit en pointe vers le midi , comme tous les autres grands continens.

Ces bouleversemens si multipliés et si évidens dans les mers méridionales, l'envahissement tout aussi évident des anciennes terres orientales par les eaux de ce même Océan , nous indiquent assez les prodigieux changemens qui sont arrivés dans cette vaste partie du monde, surtout dans les contrées voisines de l'équateur : cependant ni l'une ni l'autre de ces grandes causes n'a pu produire la séparation de l'Asie et de l'Amérique vers le nord ; il semblèrent au contraire que si ces continens eussent été séparés au lieu d'être continus , les affaisse mens vers lé midi , et l'irruption des eaux dans les terres de l'orient, auroient dû attirer celles dn nord , et par conséquent découvrir la terre de cette région entre l'Asie et l'Amérique. Cette considération* confirme les raisons que j'ai données ci-devant pour la continuité réelle des deux continens vers le nord en Asie.

Après la séparation de l'Europe et de l'Amérique, après la rupture des détroits, les eaux ont cessé d'envahir de grands espaces; et dans la suite la terre a plus gagné sur la mer qu'elle n'a perdu : car, indépendamment des terrains de l'intérieur de l'Asie nouvellement abandonnés par les eaux, tels que ceux qui environnent la Caspienne et l'Aral, indépendamment de toutes les côtes en pente douce que cette dernière retraite des eaux laissoit à découvert , les grands fleuves ont presque tous formé des îles et de nouvelles contrées près de leurs embouchures. On sait que le Delta de l'Egypte, dont l'étendue ne laisse pas d'être considé rable , n'est qu'un atterrissement produit par les dépôts du Nil. Il en est de même de la grande île à l'entrée du fleuve Amour, dans la mer orientale de la Tartarie chinoise. En Amérique, la partie méridionale de la Louisiane, près du fleuve Mississipi , et h partie orientale située à l'embouchure de la rivière des Amazones , sont des terres nouvellement formées par le dépôt de ces grands fleuves. Mais nous ne pouvons choisir un

SIXIÈME

exemple plus grand d'une contrée récente que celui des vastes terres de la Guiane; leur aspect nous rappellera l'idée de la nature brute , et nous présentera le tableau nuancé de la formation successive d'une terre nouvelle.

Dans une étendue de plus de cent vingt lieues , depuis l'embouchure de la rivière de Cayenne jusqu'à celle des Amazones, la mer, de niveau avec la terre, n'a d'autre fond que de la vase , et d'autres côtes qu'une couronne de bois aquatiques, de mangles ou palétuviers , dont les racines, les tiges, et les branches courbées , trempent également dans l'eau salée , et ne présentent que des halliers aqueux qu'on ne peut pénétrer qu'en canot et la hacbe à la main. Ce fond de vase s'étend en pente douce à plusieurs lieues sous les eaux de la mer. Du côté de la terre , au delà de cette large lisière de palétuviers, dont les branches, plus inclinées vers l'eau qu'élevées vers le ciel , forment un fort qui sert de repaire aux animaux immondes , s'étendent encore des savanes noyées , plantées de palmiers lataniers , et jonchées de leurs débris : ces lataniers sout de grands arbres, dont , à la vérité , le pied est encore dans l'eau , mais dont la tête et les branches élevées et garnies de fruits invitent les oiseaux à s'y percher. Au delà des palétuviers et des lataniers l'on ne trouve encore que des bois mous , des cornons , des pineaux , qui ne croissent pas dans l'eau , mais dans les terrains bourbeux auxquels aboutissent les savanes noyées; ensuite commencent des forêts d'une autre esseuce : les terres s'élèvent en pente douce , et marquent pour ainsi dire leur élévation par la solidité et la dureté des bois qu'elles produisent. Enfin , après quelques lieues de chemin en ligne directe depuis la mer, on trouve des collines dont les coteaux, quoique rapides, et même les sommets , sont également garnis d'une grande épaisseur de bonne terre, plantée partout d'arbres 3e tout âge si pressés , si serrés les uns contre les autres , que leurs cimes entrelacées laissent à peine passer la limière du soleil , et sous leur ombre épaisse entretiennent une humidité si froide que le voyageur est obligé d'allumer du fe* pour y passer la nuit; tandis qu'à quelque distance de ces sombres forêts , dans les lieu i défrichés , la chaleur excessive pendant le jour est encore trop grande pendant la nuit. Cette vaste terre des côtes et de l'intérieur de la Guiane n'est donc qu'une forêt tout aussi vaste, dans laquelle des sauvages, en petit nombre, ont fait quelques clairières et de

petres abaiis pour pouvoir s'y domicilier sans perdre la jouissance de la chaleur de la terre et de la lumière du jour.

La grande épaisseur de terre végétale qui se trouve jusque sur le sommet des collines démoutre la formation récente de toute' la contrée; elle l'est en effet au point qu'au dessus de l'une de ces collines, nommée la Gabriette, ou voit un petit lac peuplé de crocodiles caïmans que la mer y a laissés à cinq ou six lieues de distance et à six ou sept cents pieds de hauteur au dessus de son ni* veau. Nulle part on ne trouve de la pierre calcaire , car on transporte de France la chaux nécessaire pour bâtir à Cayenne : ce qu'on appelle pierre à ravets n'est point une pierre , mais une lave de volcan , trouée comme les scories des forges ; cette lave se présente en blocs épars ou en monceaux irréguliers dans quelques montagnes où l'on voit les bouches des anciens volcans qui sont actuellement éteints , parce que la mer s'est retirée et éloignée du pied de ces montagnes. Tout concourt donc à prouver qu'il n'y a pas long-temps que les eaux ont abandonné ces collines , et encore moins de temps qu'elles ont laissé paroitre les plaines et les terres basses : car celles-ci ont été presque entièrement formées par le dépôt des eaux courantes.. Les fleuves, les rivières, les ruisseaux , sont si voisins les uns des autres, et en même temps si larges, si gonflés, si rapides dans la saison des pluies, qu'ils entraînent incessamment des limons immenses, lesquels se déposent sur toutes les terres basses et sur le fond de la mer en sédimens vaseux. Ainsi cette terre nouvelle s'accroîtra de siècle en siècle tant qu'elle ne sera < pas peuplée; car on doit compter pour rien le petit nombre d'hommes qu'on y rencontre : ils sont encore , tant au moral qu'au physique , dans l'état de pure nature ; ni vêtemens, ni religion, ni société, qu'entre quelques familles dispersées à de grandes distances , peut-être au nombre de trois ou quatre cents carbets, dans une terre dont l'étendue est quatre fois plus grande que celle de la France.

Ces hommes, ainsi que la terre qu'ils habitent , paraissent être les plus nouveaux de l'univers : ils y sont arrivés des pays plus élevés et dans des temps postérieurs à Péta» J blissement de l'espèce humaine dans les hau« tes contrées du Mexique, du Pérou, et du Chili ; car, en supposant les premiers hommes en Asie , ils auront passe par la même route que les éléphans, et se seront, en arrivant, répandus dans les terres de l'Améri*

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que septentrionale et du Mexique; ils auront ensuite aisément franchi les hautes terres au delà de l'isthme , et se seront établis dans celles du Pérou, et enfin ils auront pénétré

Jusque dans les contrées les plus reculées de 'Amérique méridiouale. Mais n'est-il pas singulier que ce soit dans quelques-unes de ces dernières contrées qu'existent encore de nos jours les géans de l'espèce humaine, tandis qu'on n'y voit que des pygmées dans le genre des animaux? car on ne peut douter qu'on n'ait rencontré dans l'Amérique méridionale des hommes en graud nombre, tous plus grands, plus carrés, plus épais, et plus forts que ne le sont tous les autres hommes de la terre. Les races de géans, autrefois si communes en Asie, n'y subsistent plus. Pourquoi se trouvent-elles en Amérique aujourd'hui ? ne pouvons- nous pas croire que quelques géans , ainsi que les éléphans, out passé de l'Asie en Amérique , où , s'étant trouvés pour ainsi dire seuls , leur race s'est conservée dans ce coulinent désert , tandis qu'elle a été entièrement détruite par le nombre des autres hommes dans les contrées peuplées? Une circonstance me paroît avoir concouru au maintien de cette ancienne race de géans dans le continent du Nouveau- Monde ; ce sont les hautes montagues qui le partagent dans toute sa longueur ett sous tous les climats. Or on sait qu'eu général ;es habilans des montagnes sont plus grands et plus forts que ceux des vallées ou des . plaines. Supposant donc quelques couples de géans passés en Amérique , où ils auront trouvé la liberté , la tranquillité , la paix , ou d'autres avantages que peut-être ils n'avoient pas chez eux, n'auront-ils pas choisi daus les terres de leur nouveau domaine celles qui leur convenoient le mieux , tant pour la chaleur que pour la salubrité de l'air et des eaux? Ils auront fixé leur domicile à une hauteur médiocre dans les montagnes; ils se seront arrêtés sous le climat le plus favorable à leur multiplication; et comme ils avoient peu d'occasions de se mésallier , puisque toutes les terres voisines étoient désertes , ou du moins tout aussi nouvellement peuplées par un petit nombre d'hommes bien intérieurs en force, leur race gigantesque s'est propagée sans obstacle et presque sans mélange : elle a duré et subsisté jusqu'à ce jour , tandis qu'il y a nombre de siècles qu'elle a été détruite dans les lieux de son origine en Asie , par la très-grande et plus ancienne population de cette partie du inonde ».

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