‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 56 sur 150 · Voyex les Addition* de Buffoa» page iCfl · texte numérisé non relu

Voyex les Addition* de Buffoa» page iCfl

s SIXIÈME

nous avons passé du chaos à la lumière, de rincaudescence du globe à son premier refroidissement, et cette période de temps a été de vingt-cinq mille ans. Le second degré de refroidissement a permis la chute des eaux , et a produit la dépuration de l'atmosphère, depuis vingt-cinq à trente-cinq aiille ans. Dans la troisième époque s'est fait rétablissement de la mer universelle , la production des premiers coquillages et des premiers végétaux, la construction de la surface de la terre par lits horizontaux, ouvrage de quinze ou vingt autres milliers d'années. Sur la fin de la troisième époque et au commencement de la quatrième s'est faite la retraite des eaux ; les courans de la mer ont creusé nos vallons , et les feux souterrains ont commencé de ravager la terre par leurs explosions. Tous ces derniers iwouvemens ont duré dix mille ans de plus; et en somme totale ces grands événemens , ces opérations, et ces constructions supposent au moins une succession de soixante mille années , après quoi la nature , dans son premier moment de repos , a donné ses productions les plus nobles ; la cinquième époque nous présente la naissance des animaux terrestres. Il est vrai que ce repos n'etoit pas absolu ; la terre n'étoit pas encore tout-àfait tranquille , puisque ce n'est qu'après la naissance des premiers animaux terrestres que s'est faite la séparation des continens, et que sont arrivés les grands changemens que je viens d'exposer dans cette sixième époque. Au reste, j'ai fait ce que j'ai pu pour proportionner dans cliacune de ces périodes la durée du temps à la grandeur des ouvrages; j'ai tâché, d'après mes hypothèses, de tracer le tableau successif des grandes révolutions de la nature , sans néanmoins avoir prétendu la saisir à son origine , et encore moins l'avoir embrassée dans toute son étendue; et mes hypothèses fussent-elles contestées, et mon tableau ne fùl-il qu'une esquisse très-imparfaite de celui de la nature, je suis convaincu que tous ceux qui de bonne foi voudront examiner cette esquisse et la comparer avec le modèle , trouveront assez de ressemblance pour pouvoir au moins satisfaire leurs yeux et fixer leurs idées sur les plus grands objets de la philosophie naturelle.

ADDITIONS DE BUFFON

(Sur la page a66.)

La plus ancienne tradition qui reste de ces aflaissemens dans les terres du midi est

Borvoir. IL

celle de la Taprobane, dont on croit que les Maldives et les Laquedives ont fait autrefois

Eartie. Ces îles , ainsi que les écueils et les ancs qui régnent depuis Madagascar jusqu'à la pointe de l'Inde , semblent indiquer les sommets des terres qui réuuissoient l'Afrique avec l'Asie ; car ces îles ont presque toutes, du côté du nord, des terres et des bancs qui se prolongent très-loin sons les eaux.

H paroît aussi que les îles de Madagascar et de Ceylan étoient autrefois unies aux continens qui les avoisinent. Ces séparations et ces grands bouleverse mens dans les mers du midi ont la plupart été produits par -l'affaissement des cavernes , par les tremblemens de terre , et par l'explosion des feux souterrains ; mais il y a eu aussi beaucoup de terres envahies par le mouvement lent et successif de la mer d'orient en occident. Les endroits du monde où cet effet est le plus sensible sont les régions du Japon, de la Chine , et de toutes les parties orientales de l'Asie. Ces mers situées à l'occident de la Chine et du Japon ne sont pour ainsi dire qu'accidentelles et peut-être encore plus récentes que notre Méditerranée.

Les îles de la Sonde, les Moluques , et les Philippines, ne présentent que des terres bouleversées , et sont encore pleines de volcans : il y en a beaucoup aussi dans les îles du Japon, et l'on prétend que c'est l'endroit de l'univers le plus sujet aux tremblemens de terre ; on y trouve quantité de fontaines d'eau chaude. La plupart des autres îles de l'Océan indien ne nous offrent aussi que des pics ou des sommets de montagnes isolées qui vomissent le feu. L'Ile-de-France et l'île de Bourbon paraissent deux de ces sommets presque entièrement couverts de matières rejetées par les volcans : ces deux îles étoient inhabitées lorsqu'on en a fait la découverte.

Les côtes de la Guiane française sont si basses, que ce sont plutôt des grèves toutes couvertes de vase eu pente très-douce , qui commence dans les terres et s'étend sur le fond de la mer à une très-grande distance. Les gros navires ne peuvent approcher de la rivière de Cayennesans toucher, et les vaisseaux de guerre sont obligés de rester à deux ou trois lieues en mer. Ces vases en pente douce s'étendent, tout le long des rivages, depuis Cayenne jnsqu'à la rivière des Amazones ; l'on ne trouve dans cette grande étendue que de la vase et point de sable , et tous les bords de la mer sont couverts de palétuviers : mais à sept ou huit tieues au

DES ÉPOQUES DÉ LA NATURE

dessus de Cayenne , du côté du nord-ouest, jusqu'au fleuve Marony , on trouve quelques anses dont le fond est de sable et' de rochers qui forment des brisans ; la vase cependant les recouvre pour la plupart , aussi bien que les couches de sable, et cette vase a d'autant plus d'épaisseur qu'elle s'éloigne davantage du bord de la mer : les petits rochers n'empêchent pas que ce terrain ne soit en pente très-douce a plusieurs lieues d'étendue dans les terres. Cette partie de la Guiane qui est au nord-ouest de Cayenne est une contrée plus élevée que celles qui sont au sud-est ; , on en a une preuve démonstrative; car tout I le long des bords de la mer on trouve de grandes savanes noyées qui bordent la côte, et dont la plupart sont desséchées dans la partie du nord-ouest, tandis qu'elles sont toutes couvertes des eaux de la mer dans la partie sud-est. Outre ces terrains noyés actuellement par la mer , il y en a d'autres pins éloignes , et qui de même étoient noyés autrefois. On trouve aussi en quelques endroits des savanes d'eau douce ; mais cellesci ne produisent point de palétuviers, et seulement beaucoup de. palmiers lataniers* On ne trouve pas une seule pierre sur toutes ces côtes basses : la marée ne laisse pas d'y monter de sept ou huit pieds de hauteur, quoique les courans lui soient opposés; car ils sont tous dirigés vers les îles Antilles. La marée est fort sensible lorsque les eaux des fleuves sont basses, et on s'en aperçoit alors jusqu'à quarante et même cinquante lieues dans ces fleures; mais en hiver, c'est-à-dire dans la saison des pluies , lorsque les fleuves sont gonflés, la marée y est à peine sensible à une ou deux lieues , tant le courant de ces fleuves est rapide, et il devient de la plus grande impétuosité à l'heure du reflux.

Les grosses tortues de mer viennent déposer leurs œufs sur le fond de ces anses de sable, et on ne les voit jamais fréquenter les terrains vaseux; en sorte que, depuis Cayenne jusqu'à la rivière des Amazones, il n'y a point de tortues , et on va les pêcher depuis la rivière Courou jusqu'au fleuve Marony. Il semble que la vase gagne tous les jours du terrain sur les sables, et qu'avec le temps cette côte nord-ouest de Cayenne en sera recouverte comme la côte sud-est ; car les tortues, qui ne veulent que du sable pour y déposer leurs œufs , s'éloignent peu à peu de la rivière Courou , et depuis quelques années on est obligé de les aller chercher plus loin dix côté du fleuve Marony, dont les sables ne sont pas encore couverts.

Au delà des savanes , dont les unes sont

sèches et les autres noyées , s'étend un cordon de colline» , qui sont toutes couvertes d'une grande épaisseur de terre plantée partout de vieilles forêts : communément ces collines ont 35o ou 400 pieds d'élévation ; mais en s'éloignant davantage, on en trouve de plus élevées , et peut-être de plus du double, en s'avançanl dans les terres jusqu'à dix ou douze lieues. La plupart de ces montagnes sont évidemment d'anciens volcans éteints. Il y en a pourtant une , appelée la Gabrielle , au sommet de laquelle on trouve une grande mare ou petit lac, qui nourrit des caïmans en assez grand nombre, dont apparemment l'espèce s'y est conservée de-

{»uis le temps où la mer couvroit cette coline.

Au delà de cette montagne Oabrielïe, on ne trouve que de petits vallons, des terres, des mornes , et des matières voleanisées qui ne sont point en grandes masses, mais qui sont brisées par petits blocs. La pierre la plus commune . et dont les eaux ont entraîné des blocs jusqu'à Cayenne , est celle que l'on appelle la pierre à ravets , qui , comme nous l'avons dit, n'est point une pierre, mais une lave de volcan : on l'a nommée pierre à ravets , parce qu'elle est trouée , et que les insectes appelés ravets se logent dans les trous de cette lave.

(xSur la page 271.)

On ne peut pas douter qu'il n'v ait eu des individus géans dans tous les climats de la terre , puisque de nos jours on en voit encore naître en tout pays , et que récem : ment on en a vu un qui étoit né sur les confins de la Laponic , du côté de la Finlande. Mais on n'est pas également sûr qu'il y ait eu des races constantes et moins encore des peuples entiers de géans : cependant le témoignage de plusieurs auteurs anciens, et ceux de l'Écriture - Sainte , qui est encore plus ancienne, me paroissent indiquer assez clairement qu'il y a eu des races de géans en Asie ; et nous croyons devoir présenter ici les passages les plus positifs à ce snjet. Il est dit , Nombres , chap. XÏII , verset 34 : « Nous avons vu les géans de la race « d'Hanak , aux yeux desquels nous ne de- « vions paroître pas plus grands que des ci- « gales. » Et par une autre version il est dit : « Nous avons vu des monstres de la m race d'Énac , auprès desquels nous n'étions « pas plus grands que des sauterelles. » Quoique ceci ait l'air d'une exagération , assez ordinaire dans le stvlc oriental, cela

SIXIÈME

prouve néanmoins que ces géans étoient très-grands.

Dans le second livre des Rois , chapitre XXI, verset ao, il est parlé d'un homme très-grand « de la race d' Arapha , qui avoit « six doigts aux pieds et aux mains; » et Ton voit par le verset iS que cette race d'Araplia étoit de génère gisantum.

On trouve encore dans le Deutéronome plusieurs passages qui prouvent l'existence des géans et leur destruction. « Un peuple « nombreux, est -il dit, et d'une grande « hauteur , comme ceux d'Énacira , que le « Seigneur a détruits (chap. II, verset ai). » El il est dit, versets ig et ao : « Le pays «d'Ammon est réputé pour un pays de « géans, dans lequel ont autrefois habité les « géans que les Ammonites appellent Zom- « zonwum, »

Dans Jasué, chapitre XI , verset as , il est dit : « Les seuls géans de la race d'Éna- « cim qui soient restés parmi les enfans ■ d'Israël étoient dans les villes de Gaza , « de Geth et d'Azot ; tous les autres géans - de cette race ont été détruits. »

Philon, saint Cyrille, et plusieurs autres auteurs, semblent croire que le mot de géans n'indique que des hommes superbes et impies , et non pas des hommes d'une grandeur de corps extraordinaire ; mais ce sentiment ne peut pas se soutenir, puisque souvent il est question de la hauteur et de la force de corps de ces mêmes hommes.

Dans le prophète Amos, il est dit que le peuple des Amorrhéens étoit si haut , qu'on les a comparés aux cèdres, sans donner d'autres mesures à leur grande hauteur.

Og , roi de Bazan , avoit la hauteur de neuf coudées, et Goliath, de dix coudées et un palme. Le lit d'Og avoit neuf coudées de longueur, c'est-à-dire treize pieds et demi , et de largeur quatre coudées , qui font six pieds.

Le corselet de Goliath pesoit ao8 livret 4 onces, et le fer de sa lance pesoit a5 livres.

Ces témoignages me paroissent suffi sans , pour qu'on puisse croire avec quelque fondement qu'il a autrefois existé dans le continent de l'Asie non seulement des individus, mais des races degéar.s, qui ont été détruits, et dont les derniers -mbsistoient encore du temps de David. Et quelquefois la nature , qui ne perd jamais ses droits, semble remonter a ce même point de force de production et de développement ; car , dans Sresque tous les climats de la terre, il paroit e temps en temps des hommes d'une gran-

ÉPOQUE. t6S

deur extraordinaire , c'est-à-dire de sept pieds et demi, huit, et même neuf pieds : car, indépendamment des géans bien avères, et dont nous avons déjà fait mention, nous pourrions citer un nombre infini d'autres exemples, rapportés par les auteurs anciens et modernes, des geans de dix, douse, quinze , dix-huit pieds de hauteur, et même encore au delà ; mais je suis bien persuadé qu'il faut beaucoup rabattre de ces dernières mesures : on a souvent pris des os d'éléphant pour des os humains ; et d'ailleurs la nature, telle qu'elle nous est connue, ne nous offre dans aucune espèce des disproportions aussi grandes, excepté peut-être dans l'espèce de l'hippopotame, dont les dents trouvées dans le sein de la terre sont an moins quatre fois plus grosses que les dents des hippopotames actuels.

Les os du prétendu roi Theutobochus, trouvés en Datiphiné , ont fait le sujet d'une dispute entre Habicot, chirurgien de Paris, et Riolan , docteur en médecine , célèbre anatomiste. Habicot a écrit, dans un petit ouvrage qui a pour titre Gigantostéologie , que ces os étoient dans un sépulcre de brique à 18 pieds en terre, entouré de sablon : il ne donne ni la description exacte , ni les dimensions, ni le nombre de ces os; il prétend que ces os étoient vraiment des os humains , d'autant , dit-il , qu'aucun animal n'en possède de tels. Il ajoute que ce sont des maçons qui , travaillant chez le seigneur de Langon , gentilhomme du Datiphiné , trouvèrent , le 1 1 janvier 16 1 3 , ce tombeau , proche les masures du château de Cbaumont ; que ce tombeau étoit de brique ; qu'il avoit 3o pieds de longueur, xa de largeur, et 8 de profondeur, en comptant le chapiteau , au milieu duquel étoit une pierre grise sur laquelle étoit gravé Theutobochus rex; que ce tombeau ayant été ouvert , on vit un squelette humain de a5 pieds x/a de longueur, 10 de largeur à l'endroit des épaules , et 5 pieds d'épaisseur ; qu'avant de toucher ces os , on mesura la tête , 3ui avoit 5 pieds de longueur et 10 en roneur. (Je dois observer que la proportion de la longueur de la tête humaine avec celle du corps n'est pas d'un cinquième , mais d'un septième et demi ; en sorte que cette tête de 5 pieds supposerait un corps humain de 37 pieds 1/2 de hauteur.) Enfin il dit que la mâchoire inférieure avoit 6 pieds de tour, les orbites des yeux 7 pouces de tour, chaque clavicule 4 pieds de long, et que la plupart de ces ossemens se mirent en pou* are après avoir été frappés de l'air.

iGi DES ÉPOQUKS

Le docteur Riolan publia, la même année i6i3 , un écrit, sous le nom de Gigantomachie, dans lequel il dit que le chirurgien Habicot a donné , dans sa Gigantostéologie, des mesures fausses de la grandeur du corps et des os du prétendu géant Theutobochus ; que lui Riolan a mesuré l'os de la cuisse , celui de la jambe , avec l'astragale joint au calcanéum , et qu'il ne leur a trouvé que 6 i/a pieds , y compris l'os pubis , ce qui ne feroit que i3 pieds au lieu de a5 pour la hauteur du géant.

Il donne ensuite les raisons qui lui font douter que ces os soient des os humains; el il conclut en disant que ces os présentés par Habicot ne sont pas des os humains , mais des os d'éléphant.

Un an ou deux après la publication de la Gigantostéologie d'Habicot, et de la Gigantomachie de Riolan , il parut une brochure sous le titre de F Imposture découverte des os humains supposés, et faussement attribués au roi Theutobochus., dans laquelle on ne trouve autre chose sinon que ces os ne sont pas des os humains , mais des os fossiles engendrés par la vertu de la terre; et encore un autre livret , sans nom d'auteur , dans lequel il est dit qu'à la vérité il y a parmi ces os des os humains, mais il y en avoit d'autres qui n'étoient pas humains.

Ensuite, en 1618, Riolan publia un écrit, sous le nom de Gigantologie , où il prétend non seulement que les os en question ne sont pas des os humains , mais encore que les hommes en général n'ont jamais été plus grands qu'ils ne le sont aujourd'hui.

Habicot répondit à Riolan dans la même année 1618 ; et il dit qu'il a offert au roi Louis XHI sa Gigantostéologie , et qu'en 161 3 , sur la fin de juillet, on exposa aux yeux du public les os énoncés dans cet ouvrage , et que ce sont vraiment des os humains : il cite un grand nombre d'exemples, tirés des auteurs anciens et modernes, pour prouver qu'il y a eu des hommes d'une grandeur excessive. Il persiste à dire que les os calcanéum, tibia, et fémur, du géant Theutobochus , étant joints les uns avec les autres, portoient plus de 11 pieds de hauteur.

Il donne ensuite les lettres qui lui ont été écrites dans le temps de la découverte de ces os , et qui semblent confirmer la réalité du fait du tombeau et des os du géant Theutobochus. Il paroit parla lettre du seigneur de Langon , datée de Saint-Marcellin en Dauphiné , et par une autre du sieur Mazurier, chirurgien à Beaurepaire , qu'on avoit trouvé des monnoies d'argent avec les

DE LA NATURE

os. La première leltre est conçue dans les termes su i vans :

« Comme sa majesté désire d'avoir le reste des os du roi Theutobochus , avec la monnoie d'argent qui s'y est trouvée , je puis vous dire d'avance que vos parties adverses sont très-mal fondées, et que s'ils savoient leur métier , ils ne douteroient pas que ces os ne soient véritablement des os humains. Les docteurs en médecine de Montpellier se sont transportes ici, et auroieut bien voulu avoir ces os pour de l'argent. M. le maréchal de Lesdiguières les a fait porter à Grenoble pour les voir , et les médecins et chirurgiens de Grenoble les ont recounus pour des os humains ; de sorte qu'il n'y a que les ignorans qui puissent nier cette vérité , etc. « Signé, Langon. »

Au reste , dans cette dispute , Riolan et Habicot, l'un médecin et l'autre chirurgien, se sont dit plus d'injures qu'ils n'out écrit de faits et de raisons : ni l'un ni l'autre n'ont eu assez de sens pour décrire exactement les os dont il est question; mais tous deux , emportés par l'esprit de corps et de parti , ont écrit d'une manière à ôter toute confiance. Il est donc très-difficile de prononcer affirmativement sur l'espèce de ces os : mais s'ils ont été en effet trouvés dans un tombeau de brique , avec un couvercle de pierre , sur lequel étoit l'inscription Theutobochus rex; s'il s'est trouvé des monnoies daus ce tombeau , s'il ne contenoit qu'un seul cadavre de 24 ou a5 pieds de longueur, si la lettre du seigneur de Langon contient vérité , on ne pourrait guère douter du fait essentiel , c'est-à-dire de l'existence d'un géant de 24 pieds de hauteur , à moins de supposer un concours fort extraordinaire de circonstances mensongères ; mais aussi le fait n'est pas prouvé d'une manière assez

Eositive, pour qu'on ne doive pas en douter eaucoup. Il est vrai (jue plusieurs auteurs, d'ailleurs dignes de foi , ont parlé de géans aussi grands et encore plus grands. Pline rapporte que , par un tremblement de terre en Crète , une montagne s'étant entr'ouverte, on y trouva un corps de 16 coudées, que les uns ont dit être le corps d'Otus , et d'autres celui d'Orion. Les 16 coudées donnent 24 pieds de longueur , c'est-à-dire la même que celle du roi Theutobochus.

On trouve dans un mémoire de M. Le Cat, académicien de Rouen , une énumération de plusieurs géans d'une grandeur excessive; savoir, deux géans dont les squelettes furent trouvés par les Athéniens près de leur

SIXIEME ÉPOQUE

Tille, l'un de 36 et l'autre de 34 pieds de hauteur ; un autre de 3o pieds , trouvé en Sicile, près de Païenne, en 1548 ; un autre de 33 pieds , trouvé de même en Sicile en i55o; encore un autre trouvé de même en Sicile près de Mazarino , qui avoit 3o pieds de hauteur.

Malgré tous ces témoignages , je crois qu'on aura bien de la peine à se persuader qu'il ait jamais existé des hommes de 3o ou 36 pieds de hauteur; ce seroit déjà bien trop que de ne pas se refuser à croire qu'il y en a eu de 24 : cependant les témoignages se multiplient, deviennent plus positifs, et vont pour ainsi dire par nuances d'accroissement à mesure que l'on descend.

M. Le Cat rapporte que l'on trouva en 1705 près des bords de la rivière Morderi , au pied de la montagne de Crussol , le squelette d'un géant de 22 pieds 1/2 de hauteur, et que les dominicains de Valence ont une partie de sa jambe avec l'articulation du genou.

Platerus , médecin célèbre , atteste qu'il a vu à Lucerne le squelette d'un homme de 19 pieds au moins de hauteur.

Le géant Ferragus, tué par Roland, neveu de Charlemagne , avoit 18 pieds de hauteur.

Dans les cavernes sépulcrales de 111e de Ténériffe , on a trouvé le squelette d'un guanche qui avoit i5 pieds de hauteur, et dont la tête avoit 80 dents. Ces trois faits sont rapportés, comme les précédens, dans le Mémoire de M. Le Cat sur les géans. Il cite encore un squelette, trouvé dans un fossé près du couvent des Dominicains de Rouen, dont le crâne tenoit un boisseau de blé, et dont l'os de la jambe avoit environ 4 pieds de longueur ; ce qui donne pour la hauteur du corps entier 17 à 18 pieds. Sur la tombe de ce géant étoit une inscription gravée, où on lisoit : Ci-gît noble et puissant seigneurie chevalier Ricon de Valmont et ses os.

On trouve dans le Journal littéraire de l'abbé Nazari que , dans la haute Calabre , au mois de juin i665, on déterra dans les jardins du seigneur de Tiviolo un squelette de 18 pieds romains de longueur ; que la tête avoit 2 pieds 1/2 ; que chaque dent molaire pesoit environ une once et un tiers, et les autres dents trois quarts d'once , et que ce squelette étoit couché sur une masse de bitume.

Hector Boetius , dans son Histoire de IÊcosse, livre VII, rapporte que Ton conserve encore quelques os d'un homme , nommé par contre-vérité le Petit-Jean , qu'on croit

avoir eu 14 pieds de hauteur, c'est-à-dire x3 pieds 2 pouces 6 lignes de France.

On trouve dans le Journal des Savons , année 1692 , une lettre du P. Gentil, prêtre de l'Oratoire, professeur de philosophie à Angers, 0Ï1 il dit qu'ayant eu avis de la découverte qui s'étoit faite d'un cadavre gigantesque dans le bourg de Lassé, à neuf lieues de cette ville , il fût lui-même sur les lieux pour s'informer du fait. Il apprit que le curé du lieu ayant fait creuser dans son jardin , on avoit trouvé un sépulcre qui renfermoit un corps de 17 pieds 2 pouces de long, qui n'avoit plus de peau. Ce cadavre avoit d'antres corps entre ses bras et ses jambes , qui pouvoient être ses enfans. On trouva dans le même lieu quatorze ou quinze autres sépulcres, les uns de 10 pieds, les autres de 12 , et d'autres même de 14 pieds, qui renfermoient des corps de même longueur. Le sépulcre de ce géant resta exposé à l'air pendant plus d'un an ; mais comme cela attiroit trop de visites au curé , il l'a fait recouvrir de terre , et planter trois arbres sur la place. Ces sépulcres sont d'une pierre semblable à la craie.

Thomas Molineux a vu , aux écoles de médecine de Leyde, un os frontal humain prodigieux : sa hauteur prise depuis sa jonction aux os du nez, jusqu'à la suture sagittale, étoit de 9 1/12 pouces, sa largeur de 12 1/10 pouces , son épaisseur d'un demipouce; c est-à-dire que chacune de ces dimensions étoit double de la dimension correspondante à l'os frontal , tel qu'il est dans les nommes détaille ordinaire; en sorte que l'homme à qui cet os gigantesque a appartenu étoit probablement une fois plus grand que les hommes ordinaires, c'est-à-dire qu'il avoit 1 1 pieds de haut. Cet os étoit très-certainement un os frontal humain; et il ne paroi t pas qu'il eût acquis ce volume par un vice morbifique , car son épaisseur étoit proportionnée à ses autres dimensions, ce qui n'a pas lieu dans les os viciés.

Dans le cabinet de M. Witreu à Amsterdam , M. Klein dit avoir vu un os frontal d'après lequel il lui parut que l'homme auquel il avoit appartenu avoit i3 pieds 4 pouces de hauteur, c'est-à-dire environ 12 pieds 1/2 de France.

D'après tous les faits que je viens d'exposer , et ceux que j'ai discutés ci -devant au sujet des Patagons, je laisse à mes lecteurs t le même embarras où je suis , pour pouvoir prononcer sur l'existence réelle de ces géans de 24 pieds : je ne puis me persuader qu'en aucun temps et par aucun moyen , aucune

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circonstance, le corps humain ait pu s'élever à des dimensions aussi démesurées ; mais je crois en même temps qu'on ne peut guère douter qu'il n'y ait eu des géans de 10, ra, et peut-être de z5 pieds de hauteur, et qu'il est presque certain que , dans les premiers âges de la nature vivante , il a existé non seulement des individus gigantesques en grand nombre , mais même quelques races constantes et successives de géans, dont celle des Patagons est la seule qui se soit conservée.

(Sur h fimgê 175.)

Voici ce que M. Grouner et quelques autres hons observateurs et témoins oculaires rapportent à ce sujet»

Dans les plus hautes régions des Alpes , les eaux provenant annuellement de la fonte des neiges se gèlent dans tous les aspects et à tous les points de ces montagnes , depuis leur base jusqu'à leur sommet , surtout dans . les vallons et sur le penchant de celles qui sont groupées; en sorte que les eaux ont dans ces vallées formé des montagnes qui ont des roches pour noyau , et d'autres montagnes qui sont entièrement de glace , lesquelles ont six , sept à huit lieues d'étendue en longueur, sur une lieue de largeur, et souvent mille à douze cents toises de hauteur : elles rejoignent les autres montagnes par leur sommet Ces énormes amas de glace gagnent de l'étendue en se prolongeant dans les vallées ; en sorte qu'il est démontré que toutes les glacières s'accroissent successivement , quoique , dans les années chaudes et pluvieuses, non seulement leur progression soit arrêtée, mais même leur masse immense diminuée

La hauteur de la congélation fixée à 2440 toises sous l'équateur, pour les hautes mon» tagnes isolées , n'est point une règle pour les groupes de montagnes gelées depuis leur base jusqu'à leur sommet; elles ne dégèlent jamais. Dans les Alpes, la hauteur du degré de congélation pour les montagnes isolées est fixée à i5oo toises d'élévation, et toute la partie au dessous de cette hauteur se dégèle entièrement ; tandis que celles qui sont entassées gèlent à une moindre hauteur , et ne dégèlent jamais dans aucun point de leur élévation depuis leur base, tant le degré de froid est augmenté par la masse de matières congelées réunies dans un mémo

Toutes les montagnes glaciales de la Suisse, réunies, occupent une étendue de 66 lieues du levant au couchant , mesurée en ligne

DE LA NATURE

droite, depuis les bornes occidentales H canton de Vallis, vers la Savoie, jusqu'aux bornes orientales du canton de Bendner , vers le Tyrol ; ce qui forme une chaîne interrompue, dont plusieurs bras s'étendent du midi au nord sur une longueur d'environ -36 lieues. Le grand Gothard, le Fourk, et le Gn'msel , sont les montagnes les plus élevées de cette partie : elles occupent le centré de ces chaînes qui divisent la Suisse en deux parties ; elles sont toujours couvertes de neige et de place , ce qui leur a fait donner le nom générique de glacières?

L'on divise les glacières en montagnes glacées, vallons dé glace, champs de glace ou mers glaciales , et en gîétchers ou amas de glaçons.

Les montagnes glacées sont ces grosses masses de rochers qui s'élèvent jusqu'aux nues , et qui sont toujours couvertes de neige et de glace.

Les vallons çle glace sont des enfoncemens qui sont beaucoup plus élevés entre les montagnes que les vallons inférieurs; ils sont toujours remplis de neige qui s'y accumule et forme des monceaux de glace qui oui plusieurs lieues d'étendue , et qui rejoignent les hautes montagnes.

Les champs de glace , ou mers glaciales , sont des terrains en pente douce , qui sont dans le circuit des montagnes; ils ne peuvent être appelés valions , parce qu'ils n'ont pas assez de profondeur : ils sont couverts d'une neige épaisse. Ces champs reçoivent l'eau de la fonte des neiges qui descendent des montagnes et qui regèlent : la surface de ces glaces fond et gèle alternativement , et tous ces endroits sont couverts de couches épaisses de neige et de glace.

Les gletchers sont des amas de glaçons formés par les glaces et les neiges qui sont précipitées des montagnes : ces neiges se regèlent et s'entassent en différentes manières; ce qui fait qu'on divise les gletc tiers en monts, en revetemens et en murs de glace.

Les monts de glace s'élèvent entre les sommets des hautes montagnes; ils ont euxmêmes la forme de montagnes ; mais il n'entre point de rochers dans leur structure : ils sont composés entièrement de pure glace, qui a quelquefois plusieurs lieues en lou gueur, une lieue de largeur, et une demi lieue d'épaisseur.

Le* revetemens de glaçons sont formés dans les vallées supérieures et sur les côtés des montagnes, qui sont recouverte* comme de draperies de glaces taillées en pointes »

SIXIÈME

elles Tenant leurs eaux superflues dans les vallées inférieures.

Les murs de glace sont des revétemens escarpés qui terminent les vallées de glace qui out une forme aplatie , et qui paroisseot de loin comme des mers agitées , dont les flots ont été saisis et glacés dans le moment de leur agitation. Ces murs ne sont point hérissés de pointes de glaces ; souvent ils forment des colonnes, des pyramides, et des tours énormes par leur hauteur et leur grosseur, taillées à plusieurs faces, quelquefois hexagones, et de couleur bleue ou vert céladon.

Il se forme aussi sur les côtés et au pied des montagnes des amas de neige qui sont ensuite ai-rosés par l'eau des neiges fondues et recouverte* de nouvelles neiges. L'on voit aussi des glaçons qui s'accumulent en tas, qui ne tiennent ni aux vallons ni aux monts de glace ; leur position est ou horizontale ou inclinée : tous ces amas détachés se nomme ni lits ou couches de glaces. ....

La chaleur intérieure de la terre mine plusieurs de ces montagnes de glace par dessus , et y entretient des courans d'eau qui fondent leurs surfaces inférieures ; alors les masses s'affaissent insensiblement par leur propre poids , et leur hauteur est réparée par les eaux , les neiges et 'es glaces qui viennent successivement les recouvrir : ces alïaisseinens occasionent souvent des craquemeus horribles ; les crevasses qui s'ouvrent dans l'épaisseur des glaces forment des précipices aussi fâcheux qu'ils sont multipliés. Ces abîmes sont d'autant plus perfides et funestes , qu'ils sont ordinairement recouverts de neige : les voyageurs , les curieux , et les chasseurs qui courent les daims, les chamois , les bouquetins, ou qui font la recherche des mines de cristal, sont souvent engloutis dans les gouffres, et rejetés sur .la surface par les flots qui s'élèvent du fond de ces abîmes.

Les pluies douces fondent promptement les neiges : mais toutes les eaux qui en proviennent ne se précipitent pas dans les abîmes inférieurs par les crevasses ; une grande partie se regèle , et , tombant sur la surface des glaces , eu augmente le volume.

Les vents chauds du midi , qui régnent ordinairement dans le mois de mai , sont les agens les plus puissans qui détruisent les neiges et les glaces ; alors leur fonte annoncée par le bruissement des lacs glacés , et par le fracas épouvantable du choc des pierres et des glaces qui se précipitent confusément du haut des montagnes , porte de tou-

tes parts dans les vallées inférieures les eaux des torrens , qui tombent du haut des rochers de plus de 1200 pieds de hauteur. t Le soleil n'a que peu de prise sur les neiges et sur les glaces pour en opérer la fonte. L'expérience a prouvé que ces glaces formées pendant un laps de temps très-long ♦ sous des fardeaux énormes , dans un degré de froid si multiplié et d'eau si pure ; que ces glaces, dis-je, étoient d'une matière si dense et si purgée d'air , que de petits glaçons exposes au soleil le plus ardent dans la plaine pendant un jour entier s'y fondoient à peine.

Quoique la masse de ces glacières fonde en partie tous les ans dans les trois mois de l'été; que les pluies, les vents, et la chaleur, plus actifs dans certaines années, détruisent les progrès que les glaces ont faits pendant plusieurs autres années , cependant il est prouvé que ces glacières prennent un accroissement constant , et quelles s'étendent : les annales du pays le prouvent ; des actes authentiques le démontrent, la tradition est invariable sur ce sujet. Indépendamment de ces autorités et des observations journalières , cette progression des glacières est prouvé par des forêts de mélèzes qui ont été absorbées par les glaces , et dont ta cime de quelques-uns de ces arbres surpasse encore la surface des glacière* ; ce sont des témoins irréprochables qui attestent le progrès des glacières , ainsi que le lutut des clochers d'un village qui a été englouti sous les neiges , et que l'on aperçoit lorsqu'il se fait des fontes extraordinaires. Cette progression des glacières ne peut avoir d'autre cause que l'augmentation de l'intensité du froid , qui s'accroît dans les montagnes glacées en raison des masses de glaces ; et il est prouvé que, dans les glacières de Suisse, le froid est aujourd'hui plus vif, mais moins long que dans l'Islande, dont les glacières, ainsi que celles de Norwège, out beaucoup de rapport avec celles de la Suisse.

Le massif des montagnes glacées de la Suisse est composé comme celui de toutes les hautes montagnes ; le noyau est uue roche vitreuse qui s'éteud jusqu'à leur sommet; la partie au dessous, à commencer du point où elles ont été couvertes des eaux de la mer, est composée en revêtement de pierre calcaire , ainsi que tout le massif des montagnes d'un ordre inférieur qui sont groupées sur la base des montagnes primitives de ces glacières ; enfin ces masses calcaires ont pour base des schistes produits par le dépôt du limon des eaux.

iô8 DES ÉPOQUES

Les masses vitreuses sont des rocs vifs , des granités, des quartz; leurs fentes sont remplies de métaux , de demi-métaux, de substances minérales , et de cristaux.

Les masses calcinables sont des pierres à chaux , des marbres de toutes les espèces en couleurs et variétés, des craies, des gypses, des spaths , et des albâtres , etc.

Les masses schisteuses sont des ardoises de différentes qualités et couleurs , qui contiennent des plantes et des poissons, et qui sont souvent posées à des hauteurs assez considérables : leur lit n'est pas toujours horizontal ; il est souvent incline, même sinueux, et perpendiculaire en quelques endroits.

L'on ne peut révoquer en doute l'ancien séjour des eaux de la mer sur les montagnes qui foement aujourd'hui ces glacières ; l'immense quantité de coquilles qu'on y trouve l'atteste, ainsi que les ardoises et les autres pierres de ce genre. Les coquilles y sont distribuées, par familles, ou bien elles sont mêlées les unes avec les autres , et l'on y en trouve à de très-grandes hauteurs.

Il y a lieu de penser que ces montagnes n'ont pas formé des glacières continues dans la haute antiquité , pas même depuis que les eaux de la mer les ont abandonnées, quoiqu'il paroisse par leur très-grand éloignement des mers , qui est de près de cent lieues, et par leur excessive hauteur, qu'elles ont été les premières qui sont sorties des eaux sur le continent de l'Europe. Elles ont eu anciennement leurs volcans; il paroit que le dernier qui s'est éteint étoit celui de la montagne de Myssenherg, dans le canton de Schwitz ; ces deux principaux sommets , qui sont très-hauts et isolés, sont terminés coniquement , comme toutes les bouches de volcan ; et l'on voit encore le cratère de l'un de ces cônes qui est creusé à une grande profondeur.

M. Bourrit , qui eut le courage de faire un grand nombre de courses dans les glacières de Savoie , dit «« qu'on ne peut douter de l'accroissement de toutes les glacières des Alpes ; que la quantité de neige qui y est tombée pendant les hivers l'a emporté sur la quantité fondue pendant les étés; 'que non seulement la même cause subsiste, mais que ces amas de glace déjà formés doivent l'augmenter toujours plus , puisqu'il en résulte et plus de neige et une moindre

fonte Ainsi il n'y a pas de doute que

les glacières n'aillent en augmentant, et même dans une progression croissante. »

Cet observateur infatigable a fait un grand

DE LA NATURE

nombre de courses dans les glacières ; et en parlant de celle du Glatclters ou glacières des Bossons, il dit « qu'il paroit s'augmenter tous les jours ; que le sol qu'il occupe présentement étoit, il y a quelques années, un champ cultivé, et que les glaces augmentent encore tous les jours. Il rapporte que l'accroissement des glaces paroit démontré non seulement dans cet endroit , mais dans plusieurs autres ; que l'on a encore le souvenir d'une communication qu'il y avoit autrefois de Chamounis à la Val-d'Aost , et que les glaces l'ont absolument fermée; que les glaces en général doivent s'être accrues .en s'étendant d'abord de sommité en sommité , et ensuite de vallée en vallée , et que c'est ainsi que s'est faite la communication des glaces du Mont-Blanc avec celles des autres montagnes et glacières du Val lais et de la Suisse. Il paroit, dit-il ailleurs, que tous ces pays de montagnes n eloient pas anciennement aussi remplis de neiges et de glaces qu'ils Je sont aujourd'hui . . . L'on ne date que depuis quelques siècles les désastres arrivés par l'accroissement des neiges et des glaces , par leur accumulation dans plusieurs vallées, par la chute des montagnes elles-mêmes et des rochers : ce sont ces accidens presque continuels, et cette augmentation annuelle des glaces , qui peuvent seuls rendre raison de ce que l'on sait de l'histoire de ce pays touchant le peuple qui l'habitoit anciennement. »

(Sur la page 280.)

M. Engel, qui regarde comme impossible le passage au nord-ouest par les baies d'Hudson et de Raffin, paroit au contraire persuadé qu'on trouvera un passage plus court et plus sûr par le nord-est ; et il ajoute aux raisons assez foibles qu'il en donne , un passage de M. Gmelin, qui , parlant des tentatives faites par les Russes pour trouver ce passage au nord-est, dit que « la manière « dont on a procédé à ces découvertes fera « en son temps le sujet du plus grand éton- « nement de tout le monde, lorsqu'on en « aura la relation authentique; ce qui dé- « pend uniquement, ajoute-t-il , de là haute volonté de l'impératrice. » « Quel sera donc, dit M. Engel, ce sujet d'étonnement , si ce n'est d'apprendre que le passage regardé jusque présent comme impossible est trèspraticable ? Voilà le seul fait, ajoute-t-il, qui puisse surprendre ceux qu'on a taché d'effrayer par des relations publiées à dessein de rebuter les navigateurs, etc. »

SIXIEME

Je remarque d'abord qu'il faudrait être bien assuré des choses avant de faire à la u.itiuii russe cette imputation. En second lieu, clic me paroît mal fondée, et les paroles de M. Gmelin pourraient bien signifier tout le contraire de l'interprétation que leur douue M. Engel, c'est-à-dire qu'on sera fort étonné lorsque l'on saura qu'il n'existe point de passage praticable au nord-est ; et ce qui me confirme dans cette opinion , ind<' endamment des raisons générales que j'e;. ai d. rinces, c'est que les Russes eux-mêmes n\>ut nouvellement tenté des découvertes qu'en remontant de Kamtsçhatka, et point du tout en descendant de la pointe de l'Asie. Les capitaines Behring et Tschirikow ont , en 174 1, reconnu des parties de côtes de l'Amérique jusqu'au 59e degré; et ni l'un ni l'autre ne sont venus par la mer du Nord le long des côtes de l'Asie ; cela prouve assez que le passage n'est pas aussi praticable 3 ne le suppose M. Engel ; ou , pour mieux ire, cela prouve que les Russes savent qu'il n'est pas praticable , sans quoi ils eussent préféré d'envoyer leurs navigateurs par cette route, plutôt que de les iaire partir de Kamtsçhatka pour faire la découverte de l'Amérique occidentale.

M. Millier, envoyé avec M. Gmelin par l'impératrice en Sibérie, est d'un avis bien différent de M. Engel : après avoir comparé toutes les relations, M. Muller conclut par dire qu'il n'y a qu'une très-petite séparation entre l'Asie et l'Amérique , et que ee déiroit offre une on plusieurs îles qui servent de route ou de stations communes aux haUtans des deux continens. Je crois cette opinion bien fondée, et M. Rlullcr rassemble un grand nombre de faits pour l'appuyer. Dans les demeures souterraines des nabitans de l'île Karaga , on voit des poutres faites de grands arbres de sapin, que cette île ne produit point , non plus que les terres de Kamtsçhatka dont elle est très-voisine : les habitans disent que ce bois leur vient par un vent d'est qui l'amène sur leurs côtes. Celles de Kamtsçhatka reçoivent , du même côté , des glaces que la mer orientale y pousse en hiver deux à trois jours de suite : on v voit en certains temps des volsd'oiseaux, qui , après un séjour de quelques mois , retournent à Test , d'où ils étoient arrivés. Le continent opposé à celui de l'Asie vers le nord descend donc jusqu'à la latitude de Kamtsçhatka : ce continent doit être celui de l'Amérique occidentale. M. Muller, après avoir donne le précis de cinq ou six voyages tentés par la mer du Nord pour doubler

la pointe septentrionale de l'Asie , finit par dire que tout annonce l'impossibilité de celte navigation et il le prouve par les raisons suivantes : Cette navigation devroit se faire dans un été ; or l'intervalle depuis Archangel à l'Oby, et de ce fleuve au Jéniséik , demande une belle saison tout entière. Le passage du Waigats a coûté des peiues infinies aux Auglois et aux Hollandois : au sortir de ce détroit glacial, on rencontre des iles~qui ferment le chemin; ensuite le continent qui forme un cap entre les fleuves Piasida et Chatangay s'avançant au delà du 76e degré de latitude, est de même bordé d'une chaîne d'îles qui laissent difficilement un passage à la navigation. Si l'on veut s'éloigner des côtes et gagner la haute mer vers le pôle, les montagnes de glaces presque immobiles qu'on trouve au Groenland et au Spitzberg n'annoncent-elles pas une continuité de glaces jusqu'au pôle? Si l'on veut longer les côtes , cette navigation est moins aisée au elle ne Cêtoit il y a cent ans ; l'eau de l'Océan y a diminué insensiblement : on voit encore loin des bords que baigne la mer Glaciale les bois qu'elle a jetés sur des terres qui jadis lui servoient de rivage ; ces bords y sont si peu profonds , qu'on ne pourroi t y employer que des bateaux très-plats , qui , trop foibles pour résister aux glaces , ne sauroient fournir une longue navigation, ni se charger des provisions qu'elle exige. Quoique les Russes aient des ressources et des moyens que n'ont pas la plupart des autres nations européennes pour fréquenter ces mers froides , on voit que les voyages tentés sur la mer Glaciale n'ont pas encore ouvert une route de l'Europe et de l'Asie à l'Amérique; et ce n'est qu'en partant de Kamtsçhatka, ou d'un autre point de l'Asie la plus orientale , qu'on a découvert quelques côtes de l'Amérique occidentale.

Le capitaine Behring partit du pori d'Awatscha en Kamtsçhatka le 4 juin 1741. Après avoir couru au sud-est et remonté au nord-est, il aperçut, le 18 du mois suivant , le continent de l'Amérique à 58 degrés a 8' de latitude ; deux jours après , il mouilla près d'une île enfoncée dans une baie; de là, voyant deux caps, il appela l'un à l'orient Saint-Elie , et l'autre au couchant Saint-Hermogène ; ensuite il dépêcha Chitrou , l'un de Sis officiers , pour reconnoître et visiter le golfe où il venoit d'entrer. On le trouva coupé ou parsemé d'îles : une entre autres offrit des cabanes désertes ; elles étoient de planches bien unies et même échauerées. On conjectura que celte île pou*

▼oit avoir été habitée par quelques peuples du continent de l'Amérique. M. Sleller, envoyé pour faire des observations sur ces terres nouvellement découvertes, trouva une cave où l'on avoit mis une provision de saumon fumé, et laissé des cordes, des meubles , et des ustensiles : plus loin , il vit fuir des Américains à son aspect. Bientôt on aperçut du feu sur une colline assez éloignée : les sauvages sans doute s'y et oient retirés ; un rocher escarpé y couvroit leur retraite.

D'après l'exposé de ces faits, il est aisé de juger que ce ne sera jamais qu'en partant de Kamtschatka que les Russes pourront faire le commerce de la Chine et du Japon, et qu'il leur est aussi difficile, pour ne pas dire impossible, qu'aux autres nations de l'Europe de passer par les mers du nordest , dont la plus grande partie est entièrement glacée : je ne crains donc pas de répéter que le seul passage possible est par le nord-ouest, au fond de la baie d'Hudson, et que c'est l'endroit auquel les navigateurs doivent s'attacher pour trouver ce passage si désiré et si évidemment utile.

Comme j'avois déjà livré à l'impression toutes les feuilles précédentes de ce volume , j'ai reçu de la part de M. le comte de Schouvaloff, ce grand homme d'état que toute l'Europe estime et respecte; j'ai reçu, dis-je, en date du 39 octobre 1777 , un excellent Mémoire composé par M. de Domascheneff, président de la société impériale de Pétersbourg , et auquel l'impératrice a confié , à juste titre, le département de tout ce qui a rapport aux sciences et aux arts. Cet illustre savant m'a en même temps envoyé une copie faite à la main de la carte du pilote Otcheredin , dans laquelle sont représentées les routes et les découvertes qu'il a faites , en 1770 et 1773, entre Kamtschatka et le continent de l'Amérique. M. de Domascheneff observe dans son Mémoire que cette carte du pilote Otcheredin est la plus exacte de toutes, et que celle qui a été donnée en 1773 par l'Académie de Pétersbourg doit être reformée en plusieurs points , et notamment sur la position des îles et le prétendu archipel qu'on y a représenté entre les îles Aleutes ou Aléoules et celles d'Anadir, autrement appelées îles d'Andrien. La carte du pilote Otcheredin semble démontrer en effet que ces deux groupes des îles Aleutes et des îles Andrien sont séparés par une mer libre de plus de cent lieues d'étendue. M. de Domascheneff assure que la grande carte générale de l'empire de Russie,

qu'on vient de publier cette année 1777, représente exactement les côtes de toute l'extrémité septentrionale de l'Asie habitée par lès Tschutschis. Il dit que cette carte a été dressée d'après les connoissances les plus récentes acquises par la dernière expédition du major Pawluzki contre ce peuple. « Cette côte, dit M. de Domascheneff, termine la grande chaîne de montagnes, laquelle sépare toute la Sibérie de l'Asie méridionale, et finit en se partageant entre la chaîne qui parcourt Kamtschatka et celles qui remplissent toutes les terres entre les fleuves qui coulent à l'est du Lena. Les îles reconnues entre les côtes de Kamtschatka et celles de l'Amérique sont montagneuses, ainsi que les côtes de Kamtschatka et celles du continent de l'Amérique : il y a donc une continuation bien marquée entre les chaînes de montagnes et ces deux continens , dont les interruptions, jadis peut-être moins considérables , peuvent avoir été élargies par le dépérissement de la roche , par les courans continuels qui entrent de la mer Glaciale vers la grande mer du Sud, et par les catastrophes du globe. »

Mais cette chaîne sous-marine qui joint les terres de Kamtschatka avec celles de l'Amérique est plus méridionale de 7 ou 8 degrés que celle des îles Anadir ou Andrien, qui de temps immémorial ont servi de passage aux Tschutschis pour aller en Amérique.

M. de Domascheneff dit qu'il est certain que cette traversée de la pointe de l'Asie au continent de l'Amérique se fait à la rame, et que ces peuples y vont trafiquer des ferrailles russes avec les Américains ; que les îles qui sont sur ce passage sont si fréquentes, qu'on peut coucher toutes les nuits à terre , et que le continent de F Amérique où les Tschutschis commercent est montagneux et couvert de forêts peuplées de renards ,' de martres, et de zibelines, dont ils rapportent des fourrures de qualités et de couleurs toutes différentes de celles de Sibérie. Ces îles septentrionales situées entre les deux continens ne sont guère connues que des Tschutschis : elles forment une chaîne entre la pointe la plus orientale de l'Asie et le continent de l'Amérique , sous le 64e degré; et cette chaîne est séparée par une mer ouverte de la seconde chaîne plus méridionale dont nous venons de parler, située sous le 56e degré entre Kamtschatka et l'Amérique : ce sont les îles de cette seconde chaîne que les Russes et les habitans de Kamtschatka fréquentent pour lâchasse des loutres marines et des renards noirs, dont

SIXIÈME ÉPOQUE

les fourrures sont tres-précieuses. Ou s voit connoissance de ces îles, môme des plus

orientales dans cette dernière chaîne, avant l'anm'e 1750 : l'une de ces îles porte le nom du commandeur Behring, une autre assez voisine s'appelle Y île Medenoi; ensuite on trouve les quatre îles Aleutes ou Aléoutes, les deux premières situées un peu au dessus et les dernières uu peu lu dessous du 55e degré; ensuite on trouve environ au 56e degré les îles Atkhou et Ainlaïgh , qui sont les premières de la chaîne des îles aux Renards , laquelle s'étend vers le nord-est jusqu'au 61" degré de latitude : le nom de ces iles est venu du nombre prodigieux de renards qu'on y a trouvés. Les deux iles du commandeur Behring et de Medenoi étoient inhabitées lorsqu'on en fit la découverte: mais on a trouvé dans les iles Aïeules, quoique plus avancées vers l'orient, plus d'une soixantaine de familles dont la langue ne se rapporte ni à celle de Kumtschatka ni à aucune de celles de l'Asie orientale , et n'est qu'un dialecte de la langue que l'on parle dans les autres iles voisines de l'Amérique; ce qui semblèrent indiquer qu'elles ont été peuplées par les Américains, et non par les Asiatiques.

Les îles nommées par l'équipage de Behring Y ile Saint-Julien, Sa'mt-Tliéodore , Saint- Abraliam , sont les mêmes que celles qu'on appelle aujourd'hui les iles Aleutes ; et de même l'ile de Chommaghin, de Saint- Dolmat, indiquées par ce navigateur, font partie de celles qu'on appelle iles aux Renards.

« La grande distance, dit M. de Domascheueff , et la mer ouverte et profonde qui se trouve entre les iles Aleutes et les iles aux Renards, jointes au gisement différent de ces dernières , peuvent faire présumer epe ces îles ne forment pas une chaîne marine continue ; mais que les premières , avec celles de Medenoi et de Behring, font une chaîne marine qui vient de Kamtschatka, et que les îles aux Renards en représentent une autre issue de l'Amérique ; que lune et l'autre de ces chaînes vont généralement se perdre dans la profondeur de la grande mer, et sont des promontoires des deux continens. La suite des iles aux Renards, dont quelques-unes sont d'une grande étendue, ail entremêlée d'écueils et de brisans, et se continue sans interruption jusqu'au continent de l'Amérique; mais celles qui sont les plus voisines de ce continent sont trèspeu fréquentées par les barques des chasseurs russes , parce qu'elles sont fort peu-

plées, et qu'il serait dangereux d'y séjourner. Il y a plusieurs de ces iles voisines de la terre-ferme de l'Amérique, qui ne sont pas encore bien reconnues. Quelques navires ont cependant pénétré jusqu'à l'ile de Kadjak , oui est très-voisine du continent de l'Amérique ; l'on en est assuré tant sur le rapport des insulaires que par d'autres raisous : une de ces raisons est qu'au lieu que toutes les îles plus occidentales ne produisent que des arbrisseaux rabougris et ran> pans , que les vents de pleine mer empêchent de s élever , l'ile de Kadjak , au contraire * et les petites îles voisines, produisent des bosquets d'aunes, qui semblent indiquer qu'elles se trouvent moins à découvert, et qu'elles sont garanties au nord et à l'est par un contineut voisin. De plus , on y a trouvé des loutres d'eau douce, qui ne se voient point aux autres îles, de même qu'une petite espèce de marmotte, qui paraît être la marmotte du Canada ; enfin l'on y a remarqué des traces d'ours et de loups , et les habitans sont velus de peaux de rennes, qui leur viennent du continent de l'Amérique, dont ils sont très-voisins.

« On voit , nar la relation d'un voyage poussé Jusqu'à Vile de Kadjak, sous la conduite d un certain Geottof , que les insulaires nomment Atakthan le continent de l'Amérique : ils disent que cette grande terre est montagneuse et toute couverte de forêts ; ils placent cette graude terre au nord de leur ile, et nomment l'embouchure d'un grand fleuve, Alaglischak, qui s'y trouve. .. D'autre part , l'on ne saurait douter que Behring, aussi bien que Tschirikow, 11 ait effectivement touché à ce grand continent , puisqu'au cap Élie, où sa frégate mouilla, l'on vit des bords de la mer le terrain s'élever eu montagne continue et toute revêtue d'épaisses forets : le terrain y étoit d'une nature toute différente de celui de Kamtschatka; nombre de plantes américaines y furent recueillies par Steller. »

M. de Domascheneff observe de plus que toutes les iles aux Renards , ainsi que les iles Aleutes, et celle de Behring, sont montagneuses; que leurs côtes sont, pour la plupart, hérissées de rochers, coupées par des précipices, et environnées d'écueils jusqu'à une assez grande distance ; que le terrain s'élève depuis les côtes jusqu'au milieu de ces iles en montagnes fort roides , qui forment de petites chaînes dans le sens de la longueur de chaque ile : au reste , il y a eu et il y a encore des volcans dans plusieurs de ces iles, et celles où ces volcans sont

i7» DES ÉPOQUES

éteints ont des sources d'eau chaude. On ne trouve point de métaux dans ces îles à volcans, mais seulement des calcédoines et quelques autres pierres colorées , de peu de valeur On n'a d'autre bois dans ces îles que les tiges ou branches d'arbres flottées par la mer, et qui n'y arrivent pas en grande quantité ; il s'en trouve plus sur l'île Behring et sur les Aleutes : il paroît que ces bois flottés viennent , pour la plupart , des plages méridionales ; car on y a observé le bois de camphre du Japon.

Les ha bi tans de ces iles sont assez nombreux ; mais , comme ils mènent une vie errante, se transportant d'une île à l'autre, il n'est pas possible de fixer leur nombre. On a généralement observé que plus les îles sont grandes, plus elles sont voisines de l'Amérique, et plus elles sont peuplées. Il paroît aussi que tous les insulaires des îles aux Renards sont d'une même nation, à lait elle les habitans des Aleutes et des îles 'Andrien peuvent aussi se rapporter, quoiqu'ils en diffèrent par quelques coutumes. Tout ce peuple a une très grande ressemblance pour les mœurs , la façon de vivre et de se nourrir, avec les Esquimaux et les Groenlandois. Le nom de Kanaghist, dont ces insulaires s'appellent dans leur langue , peut-être corrompu par les marins , est encore très-ressemblant à celui de Raralit , dont les Esquimaux et leurs frères les Groenlandois se nomment. On n'a trouvé aux habitans de toutes ces îles, entre l'Asie et l'Amérique , d'autres outils que des haches de pierre, des cailloux taillés en scalpel , et des omoplates d'animaux aiguisées pour cou-

Î)er l'herbe; ils ont aussi des dards, qu'ils ar,cent de la main à l'aide d'une palette, et desquels la pointe est armée d'un caillou pointu et artistement taillé : aujourd'hui ils ont beaucoup de ferrailles volées ou enlevées

DE LA NATURE

aux Russes. Ils font des canots et des espè ces de pirogues comme les Esquimaux : il y en a d'assez grandes pour contenir vingt personnes ; la charpente en est de bois léger, recouvert partout de peaux de phoques et d'autres animaux marins.

Il paroît , par tous ces faits , que de temps immémorial les Tschutschis qui habitent la pointe la plus orientale de l'Asie , entre le 55e et le 70e degré , ont eu commerce avec les Américains , et que ce commerce " étoit d'autant plus facile pour ces peuples accoutumés à la rigueur du froid , que l'on peut faire le voyage , qui n'est peut-être pas de cent lieues , en se reposant tous les jours d'île en l'île, et dans de simples canots , conduits à la rame en été, et peut-être sur la glace en hiver. L'Amérique a donc pu être peuplée par l'Asie sous ce parallèle ; et tout semble indiquer que, quoiqu'il y ait aujourd'hui des interruptions de mer entre les terres de ces îles , elles ne faisoient autrefois qu'un même continent , par lequel l'Amérique étoit jointe à l'Asie : cela semble indiquer aussi qu'au delà de ces îles Anadir ou Andrien, c'est-à-dire entre le 70e et le 75* degré, les deux continens sont absolument réunis par un terrain où il ue se trouve plus de mer , mais qui est peut-être entièrement couvert de glace. La reconnoissance de ces plages au delà du 70e degré est une entreprise digne de l'attention de la grande souveraine des Russies , et il faudroit la confier à un navigateur aussi courageux que M. Phipps. Je suis bien persuadé qu'on trouveroit les deux continens réunis ; et s'il en est autrement , et qu'il y ait une mer ouverte au delà des îles Andrien , il me paroît certain qu'on trouveroit les appendices de la grande glacière du pôle à 81 ou 82 degrés, comme M. Phipps les a trouvés à la même hauteur entre le Spitzberg et le Groenland.

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SEPTIÈME ÉPOQUE

Lorsque la puissance de V homme a secondé celle de la nature

Lis premiers hommes témoins des mouvemens convulsifs de la terre, encore récens et Irès-fréquens , n'ayant que les montagnes pour asiles contre les inondations, chassés souvent de ces mêmes asiles par le feu des volcans, tremblans sur une terre qui trembloit sous leurs pieds, nus d'esprit et de corps , exposés aux injures de tous les démens , victimes de la fureur des animaux féroces, dont ils ne pouvoient éviter de devenir la proie ; tous également pénétrés du sentiment commun d'une terreur funeste , tous également pressés parla nécessité, n'ontils pas très-promptement cherché à se réunir, d'abord pour se défendre par le nombre , ensuite pour s'aider et travailler de «rocert à se faire un domicile et des armes? Ils ont commencé par aiguiser en forme de haches ces cailloux durs, ces jades, empierres de foudre, que l'on a crues tombées des nues et formées par le tonnerre , et qui néanmoins ne sont que les premiers monumens de l'art de l'homme dans l'état de pure nalure : il aura bientôt tiré du feu de ces mêmes cailloux en les frappant les uns contre les autres; il aura saisi la flamme des volcaus, ou profité du feu des laves brûlantes pour le communiquer , pour se faire jour dans les forêts, les broussailles; car, avec le secours de ce puissant élément , il a nettoyé, assaini, purifié les terrains qu'il vouloit habiter ; avec la hache de pierre , il a iranché, coupé les arbres , menuisé le bois, façonné ses armes et les instruraens de première nécessité. Et après s'être munis de massues et d'autres armes pesantes et défensives, ces premiers hommes n'ont-ils pas trouve le moyen d'en faire d'offensives plus légères , pour atteindre de loin? un nerf, un tendon d'animal , des fils d'aloès , ou l'écorce souple d'une plante ligneuse, leur ont servi <!« corde pour réunir les deux extrémités «i une branche élastique dont ils ont fait leur arc; ils ont aiguisé d'autres petits cailloux pour en armer la flèche. Bientôt ils auront eu des filets , des radeaux , des canots, et s'en sout tenus là tant qu'ils n'ont formé que de petites nations composées de quel-

ques familles, ou plutôt de pareus issus d'une même famille , comme nous le voyons encore aujourd'hui chez les sauvages , qui veulent demeurer sauvages , et qui le peuvent , dans les lieux où l'espace libre ne leur manque pas plus que le gibier , le poisson ,' et les fruits. Mais dans tous ceux où l'espace s'est trouvé confiné par les eaux, ou resserré par les hautes montagnes, ces petites nations, devenues trop nombreuses , ont été forcées de partager leur terrain entre elles ; et c'est de ce moment que la terre est devenue le domaine de l'homme ; il en a pris possession par ses travaux de culture, et rattachement à la patrie a suivi de très-près les premiers actes de sa propriété. L'intérêt particulier faisant partie de l'intérêt national , l'ordre, la police, et les lois ont dû succéder , et la société prendre de la consistance et des forces.

Néanmoins ces hommes , profondément affectés des calamités de leur premier état, et ayant encore sous leurs yeux les ravages des inondations , les incendies des volcans , les gouffres ouverts par les secousses de la terre, ont conservé un souvenir durable et presque éternel de ce» malheurs du monde : l'idée qu'il doit périr par un déluge universel, ou par un embrasement général; le respect pour certaines montagnes x sur lesquelles ils s'étoient sauvés des inondations ; * l'horreur pour ces autres montagnes qui lançoient des feux plus terribles que ceux

x. Les montagnes en vénération dans l'Orient sont le uiont Carinel et quelques endroits du Caucase ; le mont Pirpangel au nord de l'Indostan ; la montagne Pora dans ta prorince d'Aracan; celte de Chaq-Pechan à la source du fleure Sangari , che* les Tartares Mantchcoux , d'où les Chinois croient qu'est venu Fo-bi ; le mont Al ta y à l'orient des sources du Selinga en Tartarie ; le mont Pccha au nord-ouest de la Chine , etc. Celles qui étoient en horreur étoieut les montagnes à rolcan , parmi lesquelles on peut citer le mont Araralh , dont le nom même signifie montagne de malheur, parce qu'en effet cette monLgue ctoit un des plus grands rolcans de l'Asie, comme cela se reconnoit encore anjnurd'huf par sa forme et par les matières qui environnent son sommet, où l'on roit les cratères et les autres signe* de ses anciennes éruptions. (jidd. DuJ/.)

i-4 DES ÉPOQUES

du tonnerre ; la vue de ces combats de la teire contre le ciel , fondement de la fable des titans et de leurs assauts contre les dieux; l'opinion de l'existerîce réelle d'un être malfaisant , la crainte et la superstition qui en sont le premier produit; tous ces sentimens fondés sur la terreur se sont dès lors emparés à jamais du cœur et de l'esprit de l'homrae : à peine est-il encore aujourd'hui rassuré par l'expérience des temps, par le calme qui a succédé à ces siècles d'orages , enfin par la connoissance des effets et des opérations de la nature; connoissance qui n'a pu s'acquérir qu'après l'établissement de quelque giande société dans des terres paisibles. Ce n'est point en Afrique , ni dans les terrés de l'Asie les plus avancées vers le midi , que les grandes sociétés ont pu d'abord se former ; ces contrées étoient encore brûlantes et désertes : ce n'est point en Amérique, qui n'est évidemment, à l'exception de ses chaînes de montagnes, qu'une terre nouvelle; ce n'est pas même en Europe, qui n'a reçu que fort tard les lumières de l'Orient , que se sont établis les premiers hommes civilisés , puisqu'avant la fondation de Rome les contrées les plus heureuses de cette partie du monde, telles que l'Italie , la France , et l'Allemagne , n'étoient encore peuplées que (f hommes plus qu'à demi sauvages. Lisez Tacite , sur les mœurs des Germains ; c'est le tableau de celles des Hurons, ou plutôt des habitudes de l'espèce humaine entière sortant de l'état de nature. C'est donc dans les contrées septentrionales de l'Asie que s'est élevée la tige des connoissances de l'homme, et c'est sur ce tronc de l'arbre de la science que s'est élevé le tronc de sa puissance : plus il a su , plus il a pu ; mais aussi moins il a fait, moins il a su. Tout cela suppose les hommes actifs dans un climat heu- *reux , sous un ciel pur pour l'observer, sur une terre féconde pour la cultiver, dans une contrée privilégiée, à l'abri des inondations, éloignée des volcans, plus élevée et par conséquent plus anciennement tempérée que les autres. Or toutes ces conditions , toutes ces circonstances , se sont trouvées réunies dans ie centre du continent de l'Asie , depuis le 40e degré de latitude jusqu'au 55e. Les fleuves qui portent les eaux dans la mer du nord , dans l'Océan oriental , dans les mers du midi et dans la Caspienne, partent également de cette région élevée qui fait aujourd'hui, partie de la Sibérie méridionale et de la Tartarie. C'est dans cette terre plus élevée, plu* solide que les autres , puisqu'elle leur sert 4e centre, et qu'elle est éloignée de près

DE LA NATURE

de cinq cents lieues de tous les océans'; c'est dans cette contrée privilégiée que s'est formé le premier peuple digne de porter ce nom , digne de tous nos respects , comme créateur des sciences , des arts , et de toutes les institutions utiles. Cette vérité nous est également démontrée par les mo nu mens de l'histoire naturelle et par les progrès presque inconcevables de l'ancienne astronomie.

Comment des hommes si nouveaux ont-ils pu trouver la période luaisolaire de six' cents ans ■ ? Je me borne à ce seul fait, quoiqu'on puisse en citer beaucoup d'autres tout aussi merveilleux, et tout aussi constans. Us savoient donc autant d'astronomie qu'en savoit de nos jours Dominique Cassini , qui le pre- ' mier a démontré la réalité et l'exactitude de cette période de six cents ans ; connoissance à laquelle ni les Chaldéens, ni les Égyptiens , ni les Grecs , ne sont pas arrivés ; connoissance qui suppose celle des mou* vemens précis de la lune et de la terre , et qui exige une grande perfection dans les instrumens nécessaires aux observations ; connoissance qui ne peut s'acquérir qu'après avoir tout acquis, laquelle n'étant fondée que sur une longue suite de recherches, d'études, et de travaux astronomiques, suppose au moins deux ou trois mille ans de culture à l'esprit humain pour y parvenir. Ce premier peuple a été très-heureux , puisqu'il est devenu très-savant ; il a joui , pendant plusieurs siècles, de la paix , du repos , du loisir nécessaire à cette culture de l'esprit, de laquelle dépend le fruit de toutes les autres cultures. Pour se douter de la période de six cents ans , il falloit au moi us douze cents ans d'observations; pour l'assurer comme fait certain , il en a fallu plus du double : voilà donc déjà trois mille ans d'études astronomiques ; et nous n'en serons pas étonnés, puisqu'il a fallu ce même temps aux astronomes , en les comptant depuis les Chaldéens jusqu'à nous, pour reconnoître cette période; et ces premiers trois mille ans d'observations astronomiques n'ont-ils pas été nécessairement précédés de quelques siècles où la science n'étoit pas née? six mille ans, à compter de ce jour, sont-ils suffisans

Four remonter à l'époque la plus noble de histoire de l'homme, et même pour le suivre dans les premiers progrès qu'il a faits dans les arts et dans les sciences?

Mais malheureusement elles ont été perdues , ces hautes et belles sciences; elles ne nous sont parvenues que par débris trop ûa-

t. Voyexto^tftftmAJb|0fim,paftl4fc

SEPTIÈME

formes pour nous servir autrement qu'à reconnoitre leur existence passée. L'invention de la formule d'après laquelle les brames calculent les éclipses suppose autant de science cjue la construction de nos éphémérides, et cependant ces mêmes brames n'ont pas la moindre idée de la composition de l'univers ; ils n'en ont que de fausses sur le mouvement , la grandeur , et la position des planètes; ils calculent les éclipses sans en connoitre la théorie, guidés comme des machines par une gamme fondée sur des formules savantes qu'ils ne comprennent pas , et que probablement leurs ancêtres n'ont point inventées , puisqu'ils n'ont rien perfectionné , cl qu'ils n'ont pas transmis le moindre rayon de la science à leurs descendant : ces formules ne sont entre leurs mains que des méthodes de pratique; mais elles supposent des connoissances profondes dont ils n'ont pas Its élémens , dont ils n'ont pas même conservé les moindres vestiges , et qui par conséquent ne leur ont jamais appartenu. Ces méthodes ne peuvent donc venir que de cet ancien peuple savant qui avoit réduit en formules les monvemens des astres , et qui , par une longue suite d'observations, etoit parvenu non seulement à la prédiction des éclipses, mais à la connoissance bien plus difficile de la période de six cents ans, et de tous les faits astronomiques que celle connoissance exige et suppose nécessairement. Je crois être fondé à dire que les brames n'ont pas imaginé ces formules savantes , puisque toutes leurs idées physiques sont contraires à la théorie dont les formules dépendent , et que s'ils eussent compris cette théorie même dans le temps qu'ils en ont reçu les résultats , ils eussent conservé la science, et ne se trouveroient pas réduits aujourd'hui à la plus grande ignorance, et livrés aux préjugés les plus ridicules sur le système du monde : car ils croient, que la ' terre est immobile, et appuyée sur la cime d'une montagne d'or ; ils pensent que la lune est éclipsée par des dragons aériens, que les planètes sont plus petites que la lune , etc. Il est donc évident qu'ils n'ont jamais eu les premiers élémens de la théorie astronomique, ni même la moindre connoissance des principes que supposent les méthodes dont ils se servent. Mais je dois renvoyer ici à l'excellent ouvrage que M.Badly vient de publier sur l'ancienne astronomie, dans lequel il discute à fond tout ce qui est relatif à l'origine et au progrès de cette science : on verra que ses idées s'accordent avec les miennes ; et d'ailleurs il a traité ce sujet

important avec une sagacité de génie et une profondeur d'érudition qui méritent des éloges de tous ceux qui s'intéressent au progrès des sciences.

Les Chinois , un peu plus éclairés que les brames, calculent assez grossièrement les éclipses , et les calculent toujours de même depuis deux ou trois mille ans : puisqu'ils ne perfectionnent rien, ils n'ont jamais rien inventé ; la science n'est donc pas plus née à la Chine qu'aux Indes. Quoique aKssi voisins que les Indiens du premier peuple savant, les Chinois ne paroissent en avoir rien tiré ; ils n'ont pas même ces formules astro • nomiques dont les brames ont conservé l'usage, et qui sont néanmoins les pre\, /ers et grands monumens du savoir et du h nheur de l'homme. Il ne paroît pas non pi » que les Chaldéens, les Perses , les Égyptit ns , et les Grecs , aient rien reçu de ce pi emier peuple éclairé ; car , dans ces contrt es du Levant, la nouvelle astronomie n'est du »qu*à l'opiniâtre assiduité des observateurs chai- • déens, et ensuite aux travaux des Gr,xs * , '

Îru'on ne doit dater que du temps de la ondationde l'école d'Alexandrie. Néanmoins celte science étoit encore bien imparfaite après deux mille ans de nouvelle culture, et même jusqu'à nos derniers siècles. Il me paroît donc certain que ce premier peuple, qui avoit inventé et cultivé si heureusement et si long- temps l'astronomie, n'en a laissé que des débris et quelques résultats qu'on pouvoit retenir de mémoire, comme celui de la période de six cents ans, que l'historien Josèphe nous a transmise sans la comprendre.

La perte des sciences, cette première plaie faite à l'humanité par la hache de la barbarie , fut sans doute l'effet d'une malheureuse révolution qui aura réduit peut-être en peu d'années l'ouvrage et les travaux de plusieurs siècles; car nous ne pouvons douter que ce premier peuple, aussi puissant d'abord que savant, ne se soit long- temps maintenu dans sa splendeur, puisqu'il a fait de si grands progrès dans les sciences , et par conséquent dans tous les arts qu'exige leur élude. Mais il y a toute apparence que quand les terres situées au nord ae cetteheureuse contrée ont été trop refroidies, les hommes qui les habitoient , encore ignorans, farouches, et barbares, auront reflué vers cette même contrée riche, abondante , et cultivée par les arts; il est même assez étonnant qu'ils s'en soient emparés , et qu'ils y

t. Voyer les Additions de Buffon , page 348.

aient détruit non seulement les germes, mais même la mémoire de toute science; en sorte que trente siècles d'ignorance ont pcut-èlre suivi les trente siècles de lumières qui les avoient précédés. De tous ces beaux et premiers fruits de l'esprit humain il n'est resté que le marc ; la métaphysique religieuse, ne pouvant être comprise , n'avoit pas besoin d'étude, et ne devoit ni s'altérer ni se perdre que faute de mémoire, laquelle ne manque jamais quand elle est frappée du merveilleux. Aussi cette métaphysique s'est-eîle répandue de ce premier centre des sciences à toutes les parties du monde ; les idoles de Calicut se son* *rouvées les mêmes que celles de Séléginslfoi. Les pèlerinages vers le grand Lama . établis à plus de deux mille lieues de distan :e ; l'idée de la métempsycose portée encor.; plus loin, adoptée comme article de foi p& r les Indiens , les Éthiopiens , les Atlante' ; ces mêmes idées défigurées , reçues par 1 ;s Chinois, les Perses, les Grecs, et parv nues jusqu'à nous , tout semble nous dém mirer que la première souche et la tige commune des connoissanecs humaines appartient à cette terre de la haute Asie1, et que les rameaux stériles ou dégénérés des nobles branches de cette ancienne souche se sont étendus dans toutes les parties de la terre chez les peuples civilisés.

Et que pouvons-nous dire de ces siècles de barbarie qui se sont écoulés en pure perte pour nous? ils sont ensevelis pour jamais dans une nuit profonde; l'homme d'alors, replongé dans les ténèbres de l'ignorance , a pour ainsi dire cessé d'être homme : car la grossièreté, suivie de l'oubli des devoirs, commence par relâcher les liens de la société, la barbarie achève de les rompre; les lois méprisées, ou proscrites , les mœurs dégénérées en habitudes farouches; l'amour de l'humanité, quoique gravé en caractères sacrés, effacé dans les cœurs; l'homme enfin sans éducation , sans morale, réduit à mener une vie solitaire et sauvage, n'offre, au lieu de sa haute nature, que celle d'un être dégradé au dessous de l'animal.

Néanmoins, après la perte des sciences, les arts utiles auxquels elles avoient donné naissance se sont conservés : la culture de la terre devenue plus nécessaire à mesure que

x. Les cultures, les arts, les bourgs épars dans cette région (dit le savant naturaliste M. Patlas) , sont les restes encore vivans d'un empire ou d'une société florissante, dont l'histoire même est ensevelie arec ses cités , ses temples , ses armes , et ses monumens , dont on déterre à chaque pas d'énormes débris ; ces peuplades sont les membres d'une énorme nation , à laquelle il manque une tête.

DES ÉPOQUES DE LA NATURE

les hommes se trouvoient plus nombreux , plus serrés; toutes les pratiques qu'exige cette même culture, tous les arts que supposent la construction des édifices, la fabrication des idoles et des armes , la texture des étoffes, etc., ont survécu à la science; ils se sont répandus de proche en proche, perfectionnés de loin en loin ; ils ont suivi le cours des grandes populations : l'ancien empire de la Chine s'est élevé le premier, et presque en même temps celui des Atlantes en Afrique; ceux du continent de l'Asie, \ celui de l'Egypte, d'Ethiopie, se sont successivement établis, et enfin celui de Rome, auquel notre Europe doit son existence civile. Ce n'est donc que depuis environ trente siècles que la puissance de l'homme s'est réunie à celle de la nature et s'est étendue sur la plus grande partie de la terre : les trésors de sa fécondité jusqu'alors étoient enfouis , l'homme les a mis au grand jour; ses autres richesses , encore plus profondément enterrées , n'ont pu se dérober à ses recherches , et sont devenues le prix de ses travaux. Partout, lorsqu'il s'est conduit avec sagesse, il a suivi les lois de la nature, profité de ses exemples, employé ses moyens, et choisi dans son immensité tous les objets qui pou voient lui servir ou lui plaire. Par son intelligence les animaux ont été apprivoisés, subjugués, domptés, réduits à lui obéir à jamais ; par ses travaux les marais ont été desséchés, les fleuves contenus, leurs cataractes effacées , les forêts éclaircies , les landes cultivées; par sa réflexion les temps ont été comptés, les espaces mesurés, les mouvemens célestes reconnus, combinés, représentés , le ciel et la terre comparés , l'univers agrandi, et le Créateur dignement adoré ; par son art émané de la science les mers ont été traversées, les montagnes franchies, les peuples rapprochés , un nouveau monde découvert, mille autres terres isolées sont devenues son domaine ; enfin la face entière de la terre porte aujourd'hui l'empreinte de la puissance de l'homme, laquelle, quoique subordonnée à celle de la nature, souvent a fait plus qu'elle, ou du moins l'a si merveilleusement secondée ,N que c'est à l'aide de nos mains qu'elle s'est développée dans toute son étendue, et qu'elle est arrivée par degrés au point de perfection et de magnificence où nous la voyons aujourd'hui.

Comparez en effet la nature brute à la nature cultivée * ; comparez les petites n*-

a. Voyez le discours qui a pour titre d» h JWn tare , premiers Vus.

SEPTIÈME ÉPOQUE

lions sa ivages de. l'Amérique avec nos grands peuples civilisés ; comparez même celles de f Afrique , qui ne le sont qu'à demi ; voyez en même temps l'état des terres que ces nations habitent, vous jugerez aisément du 5 eu de valeur de ces hommes par le peu 'impression que leurs mains ont faite sur leur sol. Soit stupidité , soit paresse , ces hommes à demi bruts, ces nations non policées, grandes ou petites, ne font que peser sur le globe sans soulager la terre, l'affamer sans la féconder, détruire sans édifier, tout user sans rien renouveler. Néanmoins la condition la plus, méprisable de l'espèce humaine n'est pas celle du sauvage, mais celle de ces nations au quart policées qui de tout temps ont été les vrais fléaux de la nature humaine, et que les peuples civilisés ont encore peine à contenir aujourd'hui : ils ont, comme nous l'avons dit, ravagé la première terre heureuse, ils en ont arraché les germes du bonheur et détruit les fruits de la science. Et de combien d'autres invasions cette première irruption des barbares n'a-t-eîle pas été suivie! C'est de ces mêmes contrées du nord , où se trouvoient autrefois tous les biens de l'espèce humaine , qu'ensuite sont venus tous ses maux. Combien n'a-t-on pas vu de ces débordemens d'animaux à face numaine , toujours venant du nord , ravager les terres du midi 1 Jetez les yeux sur les annales de tous les peuples , vous y compterez vingt siècles de désolation pour quelques années de paix et de repos.

Il' a fallu six cents siècles à la nature pour construire ses grands ouvrages, pour attiédir la terre, pour en façonner la surface, et arriver à un état tranquille : combien n'en faudra-t-il pas pour que les hommes arrivent au même point et cessent de s'inquiéter, de s'agiter, et de s'entre-détruire? Quand reconnoitront-ils que la jouissance paisible des terres de leur partie suffit à leur bonheur? Quand seront-ils assez sages pour rabattre de leurs prétentions, pour renoncer à des dominations imaginaires, à des possessions

éloignées , souvent ruineuses , ou du moins peupler un pays , c'est lui rendre de la chaplus à charge qu'utiles? L'empire de l'Es- leur pour plusieurs milliers d'années; et ceci

avoir eu des idées plus saines de ces éta» btissemens ; ils ne projetoient des émigrations que quand leur population les surchargeoit, et que leurs terres et leur commerce ne suffisoient plus à leurs besoins. Les invasions des barbares, qu'on regarde avec horreur, n'ont-elles pas eu des causes encore plus pressantes lorsqu'ils se sont trouvés trop sénés dans des terres ingrates, froides, et dénuées, et en même temps voisines d'autres terres cultivées, fécondes, et couvertes de tous les biens qui leur manquoient ? Mais aussi que de sang ont coûté ces funestes conquêtes ! que de malheurs , que de pertes les ont accompagnées et suivies !

Ne nous arrêtons pas plus long-temps sur le triste spectacle de ces révolutions de mort et de dévastation, toutes produites par l'ignorance; espérons que l'équilibre, quoique imparfait , qui se trouve actuellement entre les puissances des peuples civilisés se maintiendra, et pourra même devenir plus stable à mesure que les hommes sentiront mieux leurs véritables intérêts, qu'ils reconnoîtront le prix de la paix et du bonheur tranquille, qu'ils en feront le seul objet de leur ambition, que les princes dédaigneront la fausse gloire des conquérans, et mépriseront la petite vanité de ceux qui , pour jouer un rôle, les excitent à de grands mouvemens.

Supposons donc le monde en paix , et vovons de plus près combien la puissance de l'homme pourroit influer sur «elle de la nature. Rien ne paroît plus difficile, pour ne pas dire impossible, que de s'opposer au refroidissement successif de la terre, et de réchauffer la température d'un climat ; cependant l'homme le peut faire et l'a fait. Paris et Québec sont à peu près sous la même latitude et à la même élévation sur le globe : Paris seroit donc aussi froid que Québec si la France et toutes les contrées

2 ni l'avoisincnt étoient aussi dépourvues 'hommes, aussi couvertes de bois, aussi baignées par les eaux, que le sont les terres voisines du Canada. Assainir, défricher, et

pagne , aussi étendu que celui de la France en Europe , et dix fois plus grand en Amérique , est-il dix fois plus puissant ? l'est-il même autant que si cette hère et grande nation se fût bornée à tirer de son heureuse terre tous les biens qu'elle pouvoit fournir? Les Auglois, ce peuple si sensé, si profondément pensant, n'ont-ils pas fait une grande faute en étendant trop loin les limites de leurs colonies ? Les anciens me paroissent Purroir. II.

F révient la seule objection raisonnable que on puisse faire contre mon opinion, ou, pour mieux dire , contre le fait réel du refroidissement de la terre.

Selon votre système , me dira-t-on, toute la terre doit être plus froide aujourd'hui qu'elle ne l'étoit il y a deux mille ans; or la tradition semble nous prouver le contraire. Les Gaules et la Germanie nourrissoient des élans, des loups-cerviers, des ours, et d'au*

i78 DES ÉPOQUES

très animaux qui se sont retirés depuis dans les pays septentrionaux : cette progression est bien différente de celle que vous leur supposez du nord au midi. D'ailleurs l'histoire nous apprend que tous les ans la rivière de Seine étoit ordinairement glacée pendant une partie de l'hiver : ces faits ne paroissent-ils pas être directemeut opposés au prétendu refroidissement successif du globe? Ils le seraient, je l'avoue, si la France et l'Allemagne d'aujourd'hui étoient semblables à la Gaule et la Germanie; si l'on n'eût pas abattu les forêts, desséché les marais, contenu les torrens, dirigé les fleuves, et défriché toutes les terres trop couvertes et surchargées des débris mêmes de leurs productions. Mais ne doil-on pas considérer que la déperdition de la chaleur du globe se fait d'une manière insensible; qu'il a fallu soixante-seize mille ans pour l'attiédir au point de la température actuelle , et que , dans soixante-seize autres mille ans , il ne sera pas encore assez refroidi pour que la chaleur particulière de la nature vivante y soit anéantie? Ne faut-il pas comparer ensuite à ce refroidissement si lent le froid prompt et subit qui nous arrive des régions de l'air, se rappeler qu'il n'y a néanmoins qu'un trente-deuxième de différence entre le plus grand chaud de nos étés et le plus grand froid de nos hivers , et l'on sentira déjà que les causes extérieures iufluent beaucoup plus que la cause intérieure sur la température de chaque climat, et que, dans tous ceux où le froid de la région supérieure de l'air est attiré par l'humidité ou poussé par les vents qui le rabattent vers la surface de la terre, les effets de ces causes particulières l'emportent de beaucoup sur le produit de la cause générale? Nous pouvons en donner un exemple qui ne laissera aucun doute sur ce sujet, et qui prévient en même temps toute objection de cette espèce.

Dans l'immense étendue des terres de la Guiane , qui ne sont que des forêts épaisses où le soleil peut à peine pénétrer, où les eaux répandues occupent de grands espaces, où les fleuves, très-voisins les uns des autres, ne sont ni continus ni dirigés, où il Fient continuellement pendant huit mois de année , l'on a commencé seulemeut depuis un siècle à défricher autour de Cayenne un très-petit canton de ces vastes forêts; et déjà la différence de température , dans cette petite étendue de terrain défriché, est si sensible, qu'on y éprouve trop de chaleur, même pendant la nuit, tandis que, dans toutes les autres terres couvertes de bois, il

DE LÀ NATURE

fait assez froid la nuit pour qu'on soit forcé d'allumer du feu. Il en est de même de la quantité et de la continuité des pluies : elles cessent plus tôt et commencent plus tard à Cayenne que dans l'intérieur des terres; elles sont aussi moins abondantes et moins continues. Il y a quatre mois de sécheresse absolue à Cayenne , au lieu que , dans l'intérieur du pays, la saison sèche ne dure que trois mois, et encore y pleut-il tous les jours par un orage assez violent qu'où appelle le

Êrain de midi, parce que c est vers le mieu du jour que cet orage se forme : de plus, il ne tonne presque jamais à Cayenne, tandis que les tonnerres sont violons et très-fréquens dans l'intérieur du pays, où les nuages sont noirs, épais, et très-bas. Ces faits, qui sont certains , ne démontrent-ils pas qu'on feroit cesser ces pluies continuelles de huit mois, et qu'on augmenter oit prodigieusement la chaleur dans toute cette contrée , si l'on détruisoit les forêts qui la couvrent , si l'on y resserrait les eaux en. dirigeant les fleuves, et si la culture de la terre, qui suppose le mouvement et le grand nombre des animaux et des hommes, chassoit l'humidité froide et superflue que le nombre infiniment trop grand des végétaux attire» entretient, et répand?

Comme tout mouvement , toute action , produit de la chaleur, et que tous les êtres doués du mouvement progressif sont euxmêmes autant de petits foyers de chaleur, c'est de la proportion du nombre des hommes et des animaux à celui des végétaux que dépend ( toutes choses égales d'ailleurs) la température locale de chaque terre en particulier ; les premiers répandent de la chaleur, les seconds ne produisent que de l'humidité. L'usage habituel que l'homme fait du feu ajoute beaucoup à cette température artificielle dans tous les lieux où il habite en nombre. A Paris , dans les grands froids, les thermomètres au faubourg Saint- Honoré marquent a ou 3 degrés de froid de nlus qu'au faubourg Saint -Marceau, parce que le vent du nord se tempère eu passant sur les cheminées de cette grande ville. Une seule forêt de plus ou de moins dans un pays suffit pour en changer la température : tant que les arbres sont sur pied, ils attirent le froid , ils diminuent par leui ombrage la chaleur du soleil; ils produisent des vapeurs humides qui forment des nuaçes et retombent en pluie d'autant plus froide qu'elle descend de plus haut : et si ces forêts sont abandonnées à la seule nature , ces mèmeâ arbres, tombés de vétusté, pourris-

SEPTIÈME

aent froidement sur la terre, tandis qu'entre les mains de l'homme ils serrent d'aliment a l'élément du feu, et deviennent les causes secondaires de toute chaleur particulière. Dans les pays de prairie , avant la récolte des herbes , on a toujours des rosées abondantes , et très-souvent de petites pluies qui cessent dès que ces herbes sont levées. Ces petites pluies deviendraient donc plus abondantes , et ne cesseraient pas , si nos prairies, comme les savanes de l'Amérique, étoient toujours couvertes d'une même quantité d'herbes, qui, loin de diminuer, ne peut qu'augmenter par l'engrais de toutes celles qui se dessèchent et pourrissent sur la terre.

Je donnerais aisément plusieurs autres exemples qui tous concourent à démontrer

3ue l'homme peut modifier les influences u climat qu'il habite , et en fixer , pour ainsi dire, la température au point qui lui convient. Et ce qu'il y a de singulier , c'est qu'il lui seroit plus difficile de refroidir la terre que de la réchauffer : maître de l'élément du feu , qu'il peut augmenter et propager à son gré, il ne l'est pas de l'élément du froid, qu'il ne peut saisir ni communiquer. Le principe du froid n'est pas même une substance réelle , mais une simple privation , ou plutôt une diminution de chaleur , diminution qui doit être très-grande dans les hautes régions de l'air, et qui l'est assez à une lieue de distance de la terre pour y convertir en grêle et en neige les vapeurs aqueuses ; car les émanations de la chaleur propre du globe suivent la même loi que toutes les autres quantités ou qualités physiques qui partent d'un centre commun ; et leur intensité décroissant en raison inverse du carré de la distance, il paroît certain qu'il fait quatre fois plus froid à deux lieues qu'à une lieue de hauteur dans notre atmosphère, en prenant chaque point de la surface de la terre pour centre. D'autre part, la chaleur intérieure du globe est constante, dans toutes les saisons, à 10 degrés au dessus de la congélation; ainsi tout froid plus grand , ou plutôt toute chaleur moindre de xo degrés, ne peut arriver sur la terre que par la chute des matières refroidies dans la région supérieure de l'air, où les effets de cette chaleur propre du globe diminuent d'autant plus qu'on s'élève plus haut. Or la puissance de l'homme ne s'étend pas si loin; il ne peut faire descendre le froid comme il fait monter le chaud ; il n'a d'autre moyen pour se garantir de la trop grande ardeur du soleil que

ÉPOQUE. t79

de créer de Forobre : mais il est bien plus aisé d'abattre des forêts k la Guiane pour en réchauffer la terre humide que d'en planter en Arabie pour en rafraîchir les sables arides; cependant une seule forêt dans le milieu de ces déserts brûlans suffiroit pour les tempérer , pour y ramener les eaux du ciel , pour renare à la terre tous les principes de sa fécondité , et par conséquent pour y faire jouir l'homme de toutes les douceurs d'un climat tempéré.

C'est de la différence de température que dépend la plus ou moins grande énergie de la nature; l'accroissement, le développement, et la production même de tous les êtres organises , ne sont que des effets particuliers de cette cause générale : ainsi 1 homme en la modifiant peut en même temps détruire ce qui lui nuit , et faire éclore tout ce qui lui convient. Heureuses les contrées où tous les élémens de la température se trouvent balancés , et assez avantageusement combinés pour n'opérer que de bons effets ! Mais en est-il aucune qui , dès son origine , ait eu ce privilège ? aucune où la puissance de l'homme n'ait pas secondé celle de la nature, soit en attirant ou détournant les eaux, soit en détruisant les herbes inutiles et les végétaux nuisibles ou superflus, soit en se conciliant les animaux utiles et les multipliant? Sur trois cents espèces d'animaux quadrupèdes et quinze cents espèces d'oiseaux qui peuplent la surface de la terre, l'homme en a choisi dix-neuf ou vingt ' ; et ces vingt espèces figurent seules plus grandement dans la nature , et font plus de bien sur la terre , que toutes les autres espèces réunies. Elles figurent plus grandement, parce qu'elles sont dirigées par l'homme, et qu'il les a prodigieusement multipliées : elles opèrent de concert avec lui tout le bien qu'on peut attendre d'une sage administration de forces et de puissance pour la culture de la terre, pour le transport et le commerce de ses productions , pour l'augmentation des subsistances ; en un mot , pour tous les besoins, et même pour les plaisirs d'un seul maître qui puisse payer leurs services par ses soins.

Et dans ce petit nombre d'espèces d'animaux dont l'homme a fait choix, celles de la poule et du cochon , qui sont les plus fécondes , sont aussi les plus généralement

i. L'éléphant, le chameau, le cheval, l'a ne, le boeuf , la brebis , la chèvre , le cochon , le chien, le chat, le lama, la vigogne, le baffle. Les povtes, let oies, les dindon», les canarde, les paons» le* faisans, les pigeons.

i8d DES ÉPOQUES DE LA NATURE,

répandues, comme si l'aptitude à la plus

grande multiplication étoit accompagnée de cette vigueur de tempérament qui brave tous les inconvéniens. On a trouvé la poule et le cochon dans les parties les moins fréquentées de la terre, à Otahiû, et dans les autres îles de tout temps inconnues et les plus éloignées des continens : il semble que ces espèces aient suivi celle de l'homme dans toutes ses migrations. Dans le continent isolé de l'Amérique méridionale , où nul de nos animaux n'a pu pénétrer , on a trouvé le pécari et la poule sauvage, qui, quoique plus petits et un peu differens du cochon et de la poule de notre continent, doivent néanmoins être regardés comme espèces trèsvoisines, qu'on pourroit de même réduire en domesticité : mais l'homme sauvage n'ayant point d'idée de la société n'a pas même cherché celle des animaux. Dans toutes les terres de l'Amérique méridionale, les sauvages n'ont point d'animaux domestiques ; ils détruisent indifféremment les bonnes espèces, comme les mauvaises; ils ne font choix d'aucune pour les élever et les multiplier, tandis qu'une seule espèce féconde, comme celle du hocco *, qu'ils ont sous la main, leur fourniroit sans peine, et seulement avec un peu de soin , plus de subsistances qu'ils ne peuvent s'en procurer par leurs chasses pénibles.

Aussi le premier trait de l'homme qui commence à se civiliser est l'empire qu'il sait prendre sur les animaux; et ce premier trait de son intelligence devient ensuite le plus grand caractère de sa puissance sur la nature : car ce n'est qu'après se les être soumis qu'il a , par leur secours, changé la face de la terre, converti les déserts en guérets et les bruyères en épis. En multipliant les espèces utiles d'auimaux , l'homme augmente sur la terre la quantité de mouvement et de vie; il ennoblit en même temps la suite entière des êtres, et s'ennoblit luimême, en transformant le végétal en animal, et tous deux en sa propre substance, qui se répand ensuite par une nombreuse multiplication : partout il produit l'abondance , toujours suivie de la grande population; des millions d'hommes existent dans le même espace qu'occupoient autrefois deux ou trois cents sauvages , des milliers d'animaux où il y avoil à peine quelques individus; par lui et pour lui les germes précieux sont les seuls développés, les productions de la classe la plus noble les seules cultivées; sur l'arbre

i. Gros oistan tris-fécond, et dont la chair est aussi bonne que celle dn faisan.

immense de la fécondité les branches à fruit seules subsistantes et toutes perfectionnées. Le grain dont l'homme fait son pain n'est

F oint un don de la nature, mais le grand, utile fruit de ses recherches et de son intelligence dans le premier des arts; nulle part sur la terre on n'a trouvé de blé sauvage, et c'est évidemment une herbe prefectionnée par ses soins : il a donc fallu reconnoître et choisir entre mille et mille autres cette herbe précieuse; il a fallu la semer , la recueillir nombre de fois pour s'apercevoir de sa multiplication, toujours proportionnée à la culture et à l'engrais des terres. Et cette propriété , pour ainsi dire unique , qu'a le froment de résister , dans son premier âge , au froid de nos hivers , quoique soumis , comme toutes les plantes annuelles, à périr après avoir donné sa graine ; et la qualité merveilleuse de cette graine , qui convient à tous les hommes , à tous les animaux, à presque tous les climats, qui d'ailleurs se conserve long-temps sans altération , sans perdre la puissance de se reproduire; tout nous démontre que c'est la plus heureuse découverte que l'homme ait jamais faite, et que, quelque ancienne qu on veuille la supposer, elle a néanmoins été précédée de l'art de l'agriculture, fondé sur la science et perfectionné par l'observation.

Si l'on veut des exemples plus modernes et même récens de la puissance de l'homme sur la nature des végétaux , il n'y a qu'à comparer nos légumes, nos fleurs, et nos fruits, avec les mêmes espèces telles qu'elles étoient il y a cent cinquante ans : cette comparaison peut se faire immédiatement et très-précisément en. parcourant des yeux la grande collection de dessins coloriés, commencée dès le temps de Gaston d'Orléans, et qui se continue encore aujourd'hui au Jardin du Roi : on y verra peut - être avec surprise que les plus belles fleurs de ce temps, renoncules, œillets, tulipes, oreilles-d'ours , etc. , seroient rejetées aujourd'hui, je ne dis pas par nos fleuristes, mais par lès jardiniers de village. Ces fleurs, quoique déjà cultivées alors , n'étoient pas encore bien loin de leur état de nature : un simple rang de pétales , de longs pistils , et des couleurs dures ou fausses , sans velouté, sans variété, sans nuances, tous caractères agrestes de la nature sauvage. Dans les plantes potagères, une seule espèce de chicorée et deux sortes de laitues , toutes deux assez mauvaises; tandis qu'aujourd'hui nous pouvons compter plus de cinquante laitues et

chicorées, toutes très-bonnes au goût. Nous pouvons de même donner la date très-moderne de nos meilleurs fruits à pépin et à iio\ au , tous différens de ceux des anciens, auxquels ils ne ressemblent que de nom. D'ordinaire les choses restent, et les noms changent avec le temps; ici c'est le contraire , les noms sont demeurés et les choses ont changé : nos pèches, nos abricots, nos noires, sont des productions nouvelles auxquelles on a conservé les vieux noms des productions antérieures. Pour n'en pas douter, il ne faut que comparer nos fleurs et nos fruits avec les descriptions ou plutôt les notices que les auteurs grecs et latins nous en ont laissées; toutes leurs fleurs ctoient simples, et Ions leurs arbres fruitiers nétoient que des sauvageons assez mal choisis dans chaque genre, dont les petits fruits, âpres ou secs , n'a voient ni la saveur ni la beauté des nôtres.

Ce n'est pas qu'il y ait aucune de ces bonnes et nouvelles espèces qui ne soit originairement issue d'un sauvageon ; mais combien de fois n'a-t-il pas fallu que l'homme ait tenté la nature pour en obtenir ces espèces excellentes! combien de milliers de germes n'a-t-il pas été obligé de confier à la terre pour qu'elle les ait enfin produits! ce n'est qu'en semant, élevant, cultivant, et mettant à fruit un nombre presque infini de végétaux de la même espèce , qu'il a pu reconnoitre quelques individus portant des fruits plus doux et meilleurs que les autres : et cette première découverte , qui suppose déjà tant de soins, seroit encore demeurée stérile à jamais s'il n'en eût fait une seconde, qui suppose autant de génie que la première exigeoit de patience ; c'est d'avoir trouvé le moyen de multiplier par la greffe ces individus précieux qui malheureusement ne peuvent faire une lignée aussi noble qu'eux , ni propager par eux-mêmes leurs excellentes qualités : et cela seul prouve que ce ne «ont en effet que des qualités purement individuelles , et non des propriétés spécifiques; car les pépins ou noyaux de ces excellons fruits ne produisent, comme les autres, que de simples sauvageons , et par conséquent ils ne forment pas de* espèces qui en soient essentiellement différentes : mais, au moyeu de la greffe , l'homme a , pour ainsi dire, créé des espèces secondaires qu'il peut propager et multiplier à son gré. Le bouton ou la petite brandie qu'il joint au sauvageon renferme cette qualité individuelle qui ne peut se transmettre par la graine , et qui n'a besoin que de se développer pour pro-

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