‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 121 sur 186 · HIEN · texte numérisé non relu

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ongles, qui, dans cette jeune femelle, parais- | Saient provenir de son père; ce qui semble prouver que le père influe non-seulement sur les extrémités des mâles, mais ainsi sur les extrémités des femelles. En effet, ces quatre animaux, mâles et femelles, tenaient beaucoup | plus du chien que du loup par la forme des pieds, quoiqu'ils eussent les jambes de derrière un peu coudées : ils avaient, comme le chien; le pied large à proportion de la jambe; et d’ailleurs, au lieu de marcher, comme le loup, sur la partie inférieure du poignet, ils avaient, | au contraire , comme le chien, cette partie assez droite en marchant, de sortequ'iln’y avait que le dessous de leurs pieds qui posât à terre. | Autant le mélange physique des parties du corps du chien et de la louve se: recoïnaissait vite dans ces quatre animaux, autant le mélange, qu'on pourrait appeler moral, paraissait

| sensible dans leur naturel et leurs habitudes. 1° Tout le monde sait que les chiens lèvent une jambe pour uriner lorsqu'ils, sont adultes ; car, quand ils sont trop jeunes, ils s'accroupissent comme les femelles: notre mâle adulte, | c’est-à-dire celui de la première génération , levait la jambe de même; et le jeune mâle, âgé | de six mois, s’accroupissait.

| 20 Les loups hurlent et n’aboïent pas ; nos quatre animaux aboyaient, à la vérité d'un ton enroué , et en même temps ils hurlaient encore comme les loups, et ils avaient de plus un petit cri, murmure de plaisir ou de désir, comme celui d’un chien qui approche son maitre. Quoi- | qu'ils parussent aboyer avec difficulté , cepenpendant ils n'y manquaient jamais lorsqu'ils voyaient des étrangers ou d'autres objets qui les inquiétaient. Is faisaient entendre leur petit | eri ou murmure dans le désir et la joie , et ils hurlaient toujours lorsqu'ils s’ennuyaient ou qu'ils avaient faim ; maïs en ceci ils ne faisaient | que comme les chiens que l’on tient trop longtemps renfermés. Ils semblaient sentir d'avance les changements de l'air ; car ils hurlaient-plus fort et plus souvent aux approches de la pluie et dans les temps humides que dans les beaux temps. Les loups, dans les bois, ont ce même instinct, et on les entend hurler. dans les mauvais temps et avant les orages. Au reste, les deux jeunes animaux de la seconde génération aboyaient aveemoins de difficulté qué ceux de la première ; ils ne hurlaient pas aussi souvent, et ce n'était jamais qu'après avoir aboyé qu'ils

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faisaient entendre leur hurlement. Ils paraissaient donc se rapprocher par la voix beaucoup plus de l'espèce du chien que de celle du loup.

30 Ils avaient une habitude assez singulière, et qui n'est pas ordinaire à nos chiens ; c'est de fouiller la terre avec leur museau, pour cacher leur ordure ou pour serrer le reste de leur manger , tandis que les chiens se servent pour cela de leurs ongles. Non-seulement ils faisaient de petits trous en terre avec leur museau , mais ils se creusaient même une fosse assez grande pour s’y coucher; ce que nous n'a- Yons jamais vu dans nos chiens domestiques.

4° L'on a vu que, de nos quatre animaux, les deux mâles étaient farouches et méchants, et qu'au contraire, les deux femelles étaient familières et douces; levieux mâle exerçait même sa méchanceté sur toute sa famille, comme s’il ne l’eût pas connue : s'il caressait quelquefois sa femelle, bientôt i! la maltraitait, ainsi que ses petits; il les terrassait, les mordait rudement, et ne leur permettait de se relever que quand sa colère était passée. Les femelles, au contraire , ne s'irritaient contre personne, à moins qu'on ne les provoquât : elles aboyaient seulement contre les gens qu'elles ne connaissaient pas; mais elles ne se sont jamais élancées contre eux.

5° Le mâle et la femelle de la première génération avaient l'odorat très-bon; ils sentaient de très-loin, et, sans le secours de leurs yeux, ils distinguaient de loin les étrangers et ceux qu'ils connaissaient : ils sentaient même à travers les murs et les clôtures qui les renfermaient; car ils hurlaient lorsque quelque étranger marchait autour de leur écurie, et témoignaient, au contraire, dela joie lorsque c’étaient des gens de connaissance. Mais on a remarqué que c’étaient les mâles qui semblaient être avertis les premiers par l'odorat; car les femelles n'aboyaient ou ne hurlaient dans ce cas qu’après les mâles.

6° Ils exhalaient une odeur forte qui tenait beaucoup de l'odeur du loup; car les chiens domestiques ne s'y méprenaient pas, et les fuyaient comme s'ils eussent été de vrais loups. Dans le voyage de nos quatre animaux de Namur à Paris, les chiens des campagnes, loin de s'en approcher, les fuyaient, au contraire , dès qu'ils venaient de les apercevoir ou de les sentir.

7° Lorsque ces quatre animaux jouaient en-

semble, si l’un d'eux était mécontent, et s’il criait parce qu'il se sentait froissé ou blessé, les trois autres se jetaient aussitôt sur lui, le roulaient , le tiraient par la queue, par les pieds, etc., jusqu'à ce qu'il eùt cessé de se plaindre; et ensuite ils continuaient de jouer avec lui comme auparavant. J'ai vu la même chose dans plusieurs autres espèces d’animaux, et même dans celle des souris. En général, les animaux ne peuvent souffrir le cri de douieur dans un de leurs semblables, et ils le punissent s’il rend ce cri mal à propos.

8° Je voulus savoir quel serait l'instinct de nos quatre animaux, soit en aversion, soit en courage; et, comme les chats sont ceux que les chiens haïssent de préférence, on fit entrer un chat dans le jardin fermé où on les tenait pendant le jour. Dès qu'ils l'apercurent, ils s'empressèrent tous de le poursuivre; le chat grimpa sur un arbre, et nos quatre animaux s’arrangèrentcomme pour le garder, et n'ôtaient pas la vue de dessus la proie qu'ils attendaient. En effet, dès qu’on fittomber le chat en cassant

la branche sur laquelle il se tenait, le vieux:

mâle le saisit dans sa gueule avant qu'il n’eüt touché terre. Il acheva de le tuer à l’aide de sa famille, qui se réunit à lui pour cette expédition ; et néanmoins ni les uns ni les autres ne mangérent de sa chair, pour laquelle ils marquèrent autant de répugnance que les chiens ordinaires en ont pour cette sorte de viande.

Le lendemain, on fit entrer dans le mème jardin une grosse chienne de la race des dogues, contre laquelle on lâcha le vieux mâle, qui s’élanca tout aussitôt vers elle, et la chienne, au lieu de se défendre, se coucha ventre à terre. Ii la flaira dans cette situation ; et dès qu'il eut reconnu son sexe, il la laissa tranquille. On fit ensuite entrer la vieille femelle , qui, comme le mäle , s'élança d'abord vers la chienne, puis se jeta dessus, et celle-ci s'enfuit et se rangea contre un mur, où elle fit si bonne contenance, que ia femelle se contenta d’une seconde attaque, dans laquelle le mâle se rendit médiateur entre sa femelle et la chienne ; il donna même un coup de dent à sa femelle pour la forcer à cesser le combat. Cependant, ayant mis le médiateur à la chaine pour laisser toute liberté à sa femelle, elle ne fit que voltiger autour de la chienne, en cherchant à la prendre par der rière ; et c'est là la vraie allure du loup, qui

DU CHIEN

met toujours plus de ruse que de courage dans ses attaques. Néanmoins le vieux mâle paraissait avoir de la hardiesse et du courage; car il ne balanÇait pas à se jeter sur les chiens : il les attaquait en brave , et sans chercher à les surprendre par derrière. Au reste, ni le mâle ni la femelle de nos animaux métis n'aboyaient comme font les chiens lorsqu'ils se battent ; leur poil se hérissait, et ils grondaient seulement un peu avant d'attaquer leur ennemi.

Quelques jours après, on fit entrer un mâtin à peu près aussi grand et aussi fort que notre vieux mâle, qui n'hésita pas à l'attaquer. Le mâtin se défendit d'abord assez bien, parce qu'il était excité par son maitre; mais cet homme ayant été forcé de se retirer, parce que notre vieux mâle voulait se jeter sur lui, et l’avait déjà saisi par ses habits, son chien se retrancha aussitôt contre la porte par laquelle son maitre était sorti, et il n'osa plus reparaitre dans le jardin. Pendant tout ce temps, la vieille femelle marquait beaucoup d'impatience pour combattre ; mais, avant de lui en donner la liberté, on crut devoir attacher son mâle, afin de rendre le combat égal. Ayant donc mis cette femelle en liberté , elle s’élança tout de suite sur le chien, qui, n'ayant pas quitté son poste, ne pouvait être attaqué que par devant : aussi dès la première attaque, elle prit le parti de ne point hasarder un combat en règle ; elle se contenta de courir lestement autour du chien pour tâcher de ie surprendre par derrière , comme elle avait fait quelques jours auparavant avec la chienne, et, voyant que cela ne lui réussissait pas, elle resta tranquille.

Comme l'on présumait que le peu de résistance et de courage qu'avait montré ce mâtin, qui d’ailleurs passait pour être très-fort et trèsméchant, que ce peu de courage, dis-je, venait peut-être de ce qu'il était dépaysé, et qu'il pourrait être plus hardi dans la maison de son maitre, on y conduisit le vieux mâle par la chaine. Il y trouva le mâtin dans une petite cour ; notre vieux mâle n’en fut point intimidé, et se promena fièrement dans cette cour : mais le mâtin , quoique sur son pailler, parut treseffrayé, et n'osa point quitter le coin où il s’était rencogné, en sorte que sans combattre il fut vaincu ; car, étant chez son maitre, il n’aurait pas manqué d'attaquer notre mâle, s’il n'eût pas reconnu dès la première fois la supériorité de sa force.

On voit, par ces deux épreuves et par d'autres faits semblables, que les conducteurs ou gouverneurs de ces animaux nous ont rapportés, que jamais aucun chien n'a osé les attaquer; en sorte qu'ils semblent reconnaitre encore dans leurs individus leur ennemi naturel, c'est-à-dire le loup.

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