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DU CERF
de dix cors jeunement !, un cerf de dix cors?, ou un vieux cerf”; etles principaux indices qui peuvent donner cette connaissance sont le pied * et les fumées”®. Le pied du cerf est mieux fait que celui de la biche; sa jambe est° plus grosse et plus près du talon; ses voies? sont mieux tournées , et ses allures plus grandes ; il marche plus régulièrement ; il porte le pied de derrière dans celui du devant , au lieu que la biche a le pied plus mal fait, les allures plus
courtes, et ne pose pas régulièrement le pied :
de derrière dans la trace de celui du devant. Dès que le cerf est à sa quatrième tête”, il est assez reconnaissable pour ne s'y pas méprendre ; mais il faut de l'habitude pour distinguer le pied du jeune cerf de celui de la biche; et, pour être sûr, on doit y regarder de près et en
revoir ‘° souvent. Les cerfs de dix cors jeune- | ment , de dix cors, etc., sont encore plus ai- |
sés à reconnaitre ; ils ont le pied de devant beaucoup plus gros que celui de derrière; et plus ils sont vieux, plus les côtés des pieds sont gros
et usés!! : ce qui se juge aisément par les allu- |
res , qui sont aussi plus régulières que celles des jeunes cerfs, le pied de derrière posant toujours assez exactement sur le pied de devant,
à moins qu'ils n'aient mis bas leurs têtes; car |
alors les vieux cerfsse méjugent !? presque au-
tant que les jeunes , mais d'une manière diffé- |
rente , etavec une sorte de régularité que n’ont ni les jeunes cerfs, ni les biches; ils posent le pied da derrière à côté de celui de devant, et jamais au-delà ni en decà.
Lorsque le veneur, dans les sécheresses de l'été, ne peut juger par le pied, il est obligé de
1 Cerf de dix cors jeunement, cerf qui est dans la sixième année de sa vie.
? Cerf de dix cors, cerf qui est dans la septième année de sa vie.
5 Vieux cerf, cerf qui est dans la huitième, neuvième, dixième, etc., année de sa vie.
* Pied, empreinte du pied du cerf sur la terre.
5 Fumées, hente du cerf.
On appelle jambe les deux os qui sont en bas à la partie postérieure, et qui font trace sur la terre avecle pied.
T Voies, ce sont les pas du cerf.
* Allures du cerf, distance de ses pas.
* Téle, bois ou cornes du cerf.
49 En revoir, c'est avoir des indices du cerf par le pied.
4 Nota. Que commele pied du cerf s'use plus ou moins suivant la nature des terrains qu'il habite, il ne faut entendre ceci que de la comparaison entre cerfs du même pays, et que par conséquent il faut avoir d'autres connaissances, parce que dans le temps du rut on court souvent des cerfs venus de loin.
42 Se méjuger, c'est, pour le cerf, mettre le pied de derrière hors de la trace de celui de devant.
suivre le contre-pied ! de la bête pour tâcher de trouver les fumées, et de la reconnaitre par cet indice, qui demande autant et peut-être plus d'habitude que la connaissance du pied : sans cela , il ne lui serait pas possible de faire un rapport juste à l'assemblée des chasseurs. Et lorsque, sur ee rapport, l'on aura conduit les chiens à ses brisées? , il doit encore savoir animer son limier, et le faire appuyer sur les voies jusqu'à ce que le cerf soit lancé : dans cet instant, celui qui laisse courre*, sonne pour faire découpler* les chiens, et, dès qu'ils le sont , il doit les appuyer de la voix et de la trompe ; il doit aussi être connaisseur, et bien remarquer le pied de son cerf, afin de le reconnaître dans le change‘ ou dans le cas qu'it soit accompagné. Il arrive souvent alors que les chiens se séparent, et font deux chasses : les piqueurs f doivent se séparer aussi et rompre? les chiens qui se sont fourvoyés®, pour les ramener et les rallier à ceux qui chassent le cerf de meute. Le piqueur doit bien accompagner ses chiens, toujours piquer à côté d'eux, toujours les ramener sans trop les presser, les aider sur le change, sur un retour, et, pour ne se pas méprendre, tâcher de revoir du cerf aussi souvent qu'il est possible ; car il ne manque jamais de faire des ruses : il passe et repasse souvent deux ou trois fois sur sa voie, il cherche à se faire accompagner d’autres bêtes pour donner le change , et alors il perce et s'éloigne tout de suite, ou bien il se jette à l'écart , se cache, et reste sur le ventre. Dans ce cas, lorsqu'on est en défaut °?, on prend les devants, on retourne sur les derrières; les piqueurs et les
| chiens travaillent de concert : si l’on ne re- | trouve pas la voie du cerf, on juge qu'il est
resté dans l'enceinte dont on vient de faire le tour ; on la foule de nouveau; et lorsque le cerf
1 Suivre le contre-pied, c'est suivre les traces à rebours.
? Brisées, endroit où le cerf est entré , et où l'on a rompu des branches pour le remarquer.
5 Laisser courre un cerf, c'est le lancer avec lelimier, c'està-dire le faire partir.
+ Découpler les chiens, c'est détacher les chiens l'un d'avec l'autre pour les faire chasser.
5 Change, c'est lorsque le cerf en va chercher un autre pour le substituer à sa place.
8 Les piqueurs sont ceux qui courent à cheval après les chiens ; et qui les accompagnent pour les faire chasser.
T Rompre les chiens, c'est les rappeler et leur faire quitter ce qu'ils chassent.
8 Se fourvoyer, c'est s'écarter de la voie et chasser quelque autre cerf que celui de la meute.
» Etre en défaut, c'est lorsque les chiens ont perdu la voie du cerf.
680 HISTOIRE NATURELLE
ne s'y trouve pas, il ne reste d'autre moyen que d'imaginer la refuite qu'il peut avoir faite, vu le pays où l'on est, et d'aller l'y chercher. Dès qu'on sera retombé sur les voies, et que les chiens auront relevé le défaut! , ils chasseront avec plus d'avantage , parce qu'ils sentent bien que le cerfest déjà fatigué ; leur ardeuraugmente à mesure qu'il s'affaiblit, et leur sentiment est d'autant plus distinct et plus vif, que le cerf est plus échauffé: aussi redoublent-ils et de jambes et de voix, et, quoiqu'il fasse alors plus de ruses que jamais, comme il ne peut plus courir aussi vite , ni par conséquent s'éloigner beaucoup des chiens, ses ruses et ses détours sont inutiles, il n'a d'autre ressource que de fuir Ja terre qui le trahit, et se jeter à l'eau pour dérober son sentiment aux chiens. Les piqueurs traversent ces eaux, ou bien ils tournent autour, et remettent ensuite les chiens sur la voie du cerf, qui ne peut aller loin dès qu'il a battu? l'eau , et qui bientôt est aux abois*, où il tâche encore de défendre sa vie , et blesse souvent de coups d'andouillers les chiens et même les chevaux des chasseurs trop ardents, jusqu'a ce que l'un d’entre eux lui coupe le jarret pour le faire tomber, et l'achève ensuite en lui donnant un coup de couteau au défaut de l'épaule. On eclèbre en même temps la mort du cerf par des fanfares , on le laisse fouler aux chiens, et on les fait jouir pleinement de leur victoire en leur faisant curée*.
Toutes les saisons, tous les temps ne sont pas également bons pour courre le cerf° : au printemps, lorsque les feuilles naissantes commencent à parer les forêts , que la terre se couvre d'herbes nouvelles et s'émaille de fleurs , leur parfum rend moins sûr le sentiment des chiens ; et comme le cerf est alors dans sa plus grande vigueur, pour peu qu'il ait d'avance, ils ont beaucoup de peine à le joindre. Aussi les chasseurs conviennent-ils que la saison où les biches sont prêtes à mettre bas est celle de toutes où la chasse est la plus difficile, et que dans ce temps les chiens quittent souvent un cerf mal
4 Relever le défaur, c'est retrouver les voies du cerf, et le lancer une seconde fois.
? Baltre l'eau, battre les eaux, c'est traverser, après avoir été long-temps chassé, une rivière on nn étang.
* Abois, c'est lorsque le cerf est à l'extrémité et tout à fait épuisé de forces.
* Faire curée, donner la curée, c'est faire manger aux chiens le cerf ou la bête qu'ils ont prise.
Courre le cerf, chasser le cerf avec des chiens courants.
mené , pour tourner à une biche qui bondit devant eux ; et de même au commencement de l'automne , lorsque le cerf est en rut!, les limiers quêtent sans ardeur : l'odeur forte du rut leur rend peut-être la voie plus indifférente; peut-être aussi tous les cerfs ont-ils dans ce temps à peu près la même odeur. En hiver, pendant la neige, on ne peut pas courre le cerf, les limiers n'ont point de sentiment, et semblent suivre les voies plutôt à l'œil qu'à l'odorat. Dans cette saison, comme les cerfs ne trouvent pas à viander * dans les forts, ils en sortent, vont et viennent dans les pays plus découverts, dans les petits taillis, et même dans les terres ensemencées: ils se mettent en hardes® dès le mois de décembre, et pendant les grands froids ils cherchent à se mettre à l'abri des côtes, ou dans des endroits bien fourrés, où ils se tiennent serrés les uns contre les autres, et se réchauffent de leur haleine. A la fin de l'hiver, ils gagnent le bord des forêts, et sortent dans les blés. Au printemps ils mettent bas“, la tête se détache d'elle-même, ou par un petit effort qu'ils font en s'accrochant à quelque branche: il est rare que les deux côtés tombent précisément en même temps, et souvent il y a un jour ou deux d'intervalle entre la chute de chacun des côtés de la tête. Les vieux cerfs sont ceux qui mettent bas les premiers, vers la fin de février, où au commencement de mars; les cerfs de dix cors ne mettent bas que vers le milieu ou la fin demars; ceux de dix cors jeunemgnt dans le mois d'avril ; les jeunes cerfs au commencement , et les daguets vers le milieu et la fin de mai; mais il y a sur tout cela beaucoup de variétés, et l'on voit quelquefois de vieux cerfs mettre bas plus tard que d’autres qui sont plus jeunes. Au reste, la mue de la tête des cerfs avance lorsque l'hiver est doux, et retarde lorsqu'il est rude et de longue durée.
Dès que les cerfs ont mis bas, ils se séparent les uns des autres, et il n’y a plus que les jeunes qui demeurent ensemble. Ils ne se tiennent pas dans les forêts, mais ils gagnent les beaux pays, les buissons , les taillis clairs, où ils demeurent tout l'été pour y refaire leur tête; et dans cette saison ils marchent la tête basse, crainte de la froisser contre les branches; car
4 Jiut, chaleur, ardeur d'amour.
? Viander, brouler, manger,
5 Harde, txoupe de cerfs.
+ Mettre bas, c'est lorsque le bois des cerfs tombe,
DU CERF
elle est sensible tant qu'elle n'a pas pris son entier accroissement. La tête des plus vieux cerfs n'est encore qu'à moitié refaite vers le milieu du mois de mai, et n'est tout à fait allongée et endurcie que vers la fin de juillet. Celle des pius Jeunes cerfs, tombant plus tard, repousse et se refait aussi plus tard; mais dès qu'elle a pris de la solidité ; les cerfs la frottent contre les arbres pour la dépouiller de la peau dont elle est revêtue : et, comme ils continuent à la frotter pendant plusieurs jours de suite, on prétend ! qu’elle se teint de la couleur de la sève du bois auquel ils touchent ; qu’elle devient rousse contre les hêtres et les bouleaux , brune contre les chènes , et noirâtre contre les charmes et les trembles. On dit aussi que les têtes des jeunes cerfs , qui sont lisses et peu perlées, ue se teignent pas à beaucoup près autant que celles des vieux cerfs, dont les perlures sont fort près les unes des autres, parce que ce sont ces perlures qui retiennent la sève qui colore le bois ; mais je ne puis me persuader que ce soit là la vraie cause de cet effet, ayant eu des cerfs privés et enfermés dans des enclos où il n’y avait aucun arbre , et où par conséquent ils n'avaient pu toucher aux bois, desquels cependant la tête était colorée comme celle des autres.
Peu de temps après que les cerfs ont bruni leur tête, ils commencent à ressentir les impressions du rut; les vieux sont les plus avancés : dès la fin d’août et le commencement de septembre , ils quittent les buissons , reviennent dans les forts, et commencent à chercher les bêtes ?; ils raient * d’une voix forte ; le cou et la gorge leur enflent ; ils setourmentent, ilstraversent en plein jour les guérets et les plaines ; ils donnent de la tête contre les arbres et les cépées; enfin ils paraissent transportés, furieux, et courent de pays en pays, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé des bêtes, qu'il ne suffit pas de rencontrer, mais qu'il faut encore poursuivre, contraindre, assujettir : car elles les évitent d’abord ; elles fuient et ne les attendent qu'après avoir été longtemps fatiguées de leur poursuite. C’est aussi par les plus vieilles que commence le rut; les jeunes biches n'entrent en chaleur que plus tard ; et lorsque deux cerfs se trouvent
4 Voyez le nouveau Traité de la vénerie. Paris, 4750, page
2 Les béles, en terme de chasse, signifient {es biches.
# Raire cricr.
auprès de la même, il faut encore combattre avant que de jouir : s’ils sont d'égale force, ils se menacent, ils grattent la terre, ils raient d'un cri terrible , et, se précipitant l'un sur l’autre, ils se battent à outrance, etse donnent des coups de tête et d'andouillers' si forts, que souvent ils se blessent à mort. Le combat ne finit que par la défaite ou la fuite de l’un des deux, et alors le vainqueur ne perd pas un instant pour jouir de sa victoire et de ses désirs, à moins qu'un autre ne survienne encore, auquel cas il part pour l’attaquer et le faire fuir comme le premier. Les plus vieux cerfs sont toujours les maitres, parce qu'ils sont plus fiers et plus hardis que les jeunes, qui n'osent approcher d'eux ni de la bête, et qui sont obligés d'attendre qu'ils l'aient quittée pour l'avoir à leur tour : quelquefois cependant ils sautent sur la biche pendant que les vieux combattent, et, après avoir joui fort à la hâte, ils fuient promptement. Les biches préfèrent les vieux cerfs, non pas parce qu'ils sont plus courageux, mais parce qu'ils sont beaucoup plus ardents et plus chauds que les jeunes : ils sont aussi plus inconstants; ils ont souvent plusieurs bêtes à la fois; et, lorsqu'ils n'en ont qu'une, ils ne s’y attachent pas, ils ne la gardent que quelques jours ; après quoi ils s’en séparent et vont en chercher une autre auprès de laquelle ils demeurent encore moins, et passenL ainsi successivement à plusieurs, jusqu’à ce qu'ils soient tout à fait épuisés.
Cette fureur amoureuse ne dure que trois semaines : pendant ce temps ils ne mangent que très-peu, ne dorment ni se reposent ; nuit et jour, ils sont sur pied, et ne font que marcher, courir, combattre et jouir. Aussi sortent-ils de là si défaits, si fatigués, si maigres, qu'il leur faut du temps pour se remettre et reprendre des forces : ils se retirent ordinairement alors sur le bord des forêts, le long des meilleurs gagnages, où ils peuvent trouver une nourriture abondante, etils y demeurent jusqu'à ce qu'ils soient rétablis. Le rut, pour les vieux cerfs, commence au premier de septembre, et finit vers le 20; pour les cerfs de dix cors, et de dix cors jeunement, il commence vers le 10 de septembre , et finit dans les premiers jours d’octobre; pour les jeunes cerfs, e’est depuis le 20 septembre jusqu'au 15 octobre; et sur la fin de ce même mois, il n'y a plus que les daguets qui
{ Andouillers, cornichons du bois de cerf,
b82 HISTOIRE NATURELLE
soient en rut, parce qu'ils y sont entrés les derniers de tous : les plus jeunes biches sont de même les dernières en chaleur. Le rut est donc entièrement fini au commeñcement de novembre; et les cerfs, dans ce temps de faiblesse, sont faciles à forcer. Dans les années abondantes en gland, ils se rétablissent en peu de temps, par la bonne nourriture ; et l'on remarque souvent un second rut à la fin d'octobre, mais qui dure beaucoup moins que le premier.
Dans les climats plus chauds que celui de la France, comme les saisons sont plus avancées, Je rut est aussi plus précoce. En Grèce !, par exemple, il parait, par ce qu'en dit Aristote, qu'il commence dans les premiers jours d'août, et qu'il finit à la fin de septembre. Les biches portent huit mois et quelques jours ; elles ne produisent ordinairement qu'un faon *, et trèsrarement deux; elles mettent bas au mois de mai et au commencement de juin. Elles ont grand soin de dérober leur faon à la poursuite des chiens ; elles se présentent et se font chasser elles-mêmes pour les éloigner, après quoi elles viennent le rejoindre. ‘Toutes les biches ue sont pas fécondes ; il y en a qu’on appelle brehaignes , qui ne portent jamais. Ces biches sont plus grosses et prennent beaucoup plus de venaison que les autres; aussi sont-elles les premières en chaleur : on prétend aussi qu'il se trouve quelquefois des biches qui ont un bois comme le cerf , et cela n’est pas absolument contre toute vraisemblance. Le faon ne porte cenom que jusqu’à six mois environ ; alors les bosses commencent à paraitre, et il prend le noïn de hère , jusqu'à ce que ces bosses allongées en dagues lui fassent prendre le nom de daguet.‘Il ne quitte pas sa mère dans les premiers temps, quoiqu'il prenne un assez prompt accroissement ; il la suit pendant tout l'été. En hiver, les biches, les hères, les daguets et les jeunes cerfs se rassemblent en hardes , et forment des troupes d'autant plus nombreuses que la saison est plus rigoureuse. Au printemps ils se divisent ; les biches se recèlent pour mettre bas, et dans ce temps il n'y a guère que les daguets et les jeunes cerfs qui aillent ensemble. En général, les cerfs sont portés à demeurer les uns avec les autres, à marcher de compagnie, et ce n’est
“Arist. Hist. animal. lib. VI, c. 29.
? F'aon, c'est le petit qui vient de naître.
que la crainte ou la nécessité qui les disperseou les sépare.
Le cerf est en état d’engendrer à l’âge de dix-huit mois ; car on voit des daguets, c'està-dire des cerfs nés au printemps de l’année précédente, couvrir des biches en automne, et l'on doit présumer que ces accouplements sont prolifiques. Ce qui pourrait peut-être en faire douter, c’est qu'ilsn'ont encore pris alors qu'environ la moitié ou les deux tiers de leur aceroissement; que les cerfs croissent et grossissent jusqu’à l'âge de huit ans, et que leur tête va toujours en augmentant tous les ans jusqu'au même âge: mais il faut observer que le faon qui vient de naitre se fortifie en peu de temps; que son accroissement est prompt dans la première année, et ne se ralentit pas dans la seconde; qu'il y a même déjà surabondance de nourriture, puisqu'il pousse des dagues, et c'est là le signe le plus certain de la puissance d'engendrer. Il est vrai que les animaux en général ne sont en état d'engendrer que lorsqu'ils ont pris la plus grande partie de leur accroissement; mais ceux qui ont un temps marqué pour lerut, ou pour le frai semblent faire une exception à cette loi. Les poissons fraient et produisent avant que d’avoir pris le quart, ou même la huitième partie de leur accroissement; et dans les animaux quadrupèdes, ceux qui, comme le cerf, l'élan, le daim, le renne, le chevreuil, etc., ont un rut bien marqué, engendrent aussi plus tôt que les autres animaux.
Il y a tant de rapports entre la nutrition, la production du bois, le rut et la génération dans ces animaux, qu’il est nécessaire, pour en bien concevoir les effets particuliers, de se rappeler ici ce que nous avons établi de paus général et de plus certain au sujet de la génération ; elle dépend en entier de la surabondance de la nourriture, Tant que l'animal croît (et c'est toujours dans le premier âge que l'accroissement est le plus prompt), la nourriture est entièrementemployée à l'extension , au développement du corps : il n'y a donc nulle surabondance, par conséquent nulle production, nulle sécrétion de liqueur séminale ; et c'est par cette raison que les jeunes animaux ne sont pas en état d'engendrer; mais lorsqu'ils ont pris la plus grande partie de leur accroissement, la surabondance commence à se manifester par de nouvelles productions. Dans l'homme, la barbe, le poil, le gonflement des mamelles, l'épanouisse-
DU CERF
ment des parties de la génération, précèdent la puberté. Dans les animaux en général, et dans le cerf en particulier, la surabondance se marque par des effets encore plus sensibles ; elle produit la tête, le gonflement des daintiers !, l'enflure du cou et de la gorge, la venaison?, le rut, ete. Et comme le cerf croit fort vite dans le premier âge, il ne se passe qu'un an depuis sa naissance jusqu'au temps où cette surabondance commence à se marquer au dehors par la production du bois : s’il est né au mois de mai, on verra paraitre daus le même mois de l'année suivante les naissances du bois qui commence à pousser sur le têt *. Ce sont deux dagues qui croissent, s’allongent et s'endurcissent à mesure que l'animal prend de la nourriture; elles ont déjà vers la fin d’août pris leur entier accroissement, et assez de solidité pour qu'il cherche à les dépouiller de leur peau en les frottant conbre les arbres, et dans le même temps il achève dese charger de venaison, qui est une graisse abondante produite aussi par le superflu de la nourriture, qui dès lors commence à se déterminer vers les parties de la génération, et à exciter le cerf à cette ardeur du rut qui le rend furieux. Et ce qui prouve évidemment que la production du bois et celle de la liqueur séminale dépendent de la même cause, c'est que si vous détruisez la source de la liqueur séminale en supprimant par la castration les organes nécessaires pour cette sécrétion, vous supprimez en mème temps la production du bois : car si l'on fait cette opération dans le temps qu'il a mis bas sa tête , il ne s’en forme pas une nouvelle ; et, si on ne lä fait au contraire que dans le temps qu'il a refait sa tête, elle ne tombe plus; l’animal en un mot reste pour toute la vie dans l’état où il était lorsqu'il a subi la castation; et,commeil n’éprouve plus les ardeurs du rut, les signes qui l’accompagnent disparaissent aussi ; il n’y a plus de venaison, plus d'enflure au cou ni à la gorge, et il devient d'un naturel plus doux et plus tranquille. Ces parties que l’on a retranchées étaient donc nécessaires, non-seulement pour faire la sécrétion de la nourriture surabondante, mais elles servaient encore à l'animer, à la pousser au dehors dans
4 Les daintiers du cerf sont les testicules.
? Venaison, c'est là graisse du cerf, qui augmente pendant l'été, et dont il estsurchargé au commencement de l'automne, dans le temps du rut,
? Le tél est la partie de l'os frontai sur laquelle appuie le bois du cerf,
toutes les parties du corps sous la forme de la venaison, et en particulier au sommet de la tête, où elle se manifeste plus que partout ailleurs par la production du bois. Il est vrai que les cerfs coupés ne laissent pas de devenir gras; mais ils ne produisent plus de bois , jamais la gorge nilecou ne leur enflent, et leur graisse ne s'exhale nines’échauffe pas comme la venaison des cerfs entiers, qui lorsqu'ils sout en rut ont une odeur si forte qu'elle infecte de loin; leur chair même en est si fort imbue et pén trée, qu'on ne peut ni la manger, nilasentir, etqu'elle se corrompt en peu de temps, au lieu que celle du cerf coupé se conserve fraiche, et peut se manger dans tous les temps. Une autre preuve que la production du bois vient uniquement de la surabondance de la nourriture, c'est la différence qui se trouve entre les têtes des cerfs de même âge, dont les unes sont très-grosses, trèsfournies, et les autres grêles et menues, ce qui dépend absolument de la quantité de la nourriture : car un cerf qui habite un pays abondant, où il viande à son aise, où il n’est troublé ni par les chiens, ni par les hommes, où après avoir repu tranquillement il peut ensuite ruminer en repos, aura toujours la tête belle, haute, bien ouverte , l'empaumure ‘ large et bien garnie, le merrain ? gros et bien perlé , avec grand nombre d’andouillers forts et longs ; au lieu que celui qui se trouve dans un pays où il n’a ni repos, ni nourriture suffisante, n'aura qu'une tête mal nourrie, dont l’'empaumure sera serrée, le merrain grêle, et les andouillers menus et en petit nombre; en sorte qu'il est toujours aisé de juger par la tête d’un cerf, s’il habite un pays abondant et tranquille , et s’il a été bien ou mal nourri. Ceux qui se portent mal, qui ont été blessés , ou seulement qui ont été irquiétés et courus, prennent rarement une belle tête et une bonne venaison ; ilS n’entrent en rut que plus tard ; il leur a fallu plus de temps pour refaire leur tête, et ils ne la mettent bas qu'après les autres. Ainsi tout concourt à faire voir que ce bois n’est, comme la liqueur séminale, que le superflu rendu sensible de la nourriture organique qui ne peut être employée tout entière au développement, à l'accroissement ou à l'entretien du corps de l'animal.
! Empaumure c'est le haut de la tête du cerf, qui s'élargit comme une man, et où il y a plusieurs andouillers raugés inégalement comme dés doigts.
2 Merrain, c'est le tronc, la tige du bois de cerf.
La disette retarde donc l'accroissement du bois et en diminue le volume très-considérablement; peut-être même ne serait-il pas impossible, en retranchant beaucoup la nourriture, de supprimer en entier cette production, sans avoir recours à la castration : ce qu'il y a de sûr, c'est que les cerfs coupés mangent moins que les autres; et ce qui fait que dans cette espèce, aussi bien que dans celle du daim, du chevreuil et de l'élan, les femelles n’ont point de bois, c'est qu'elles mangent moins que les mâles , et que, quand même il y aurait de la surabondance, il arrive que, dans le temps où elle pourrait se manifester au dehors, elles deviennent pleines ; par conséquent le superflu de la nourriture étant employé à nourrir le fœtus, et ensuite à allaiter le faon, il n'y a rien de surabondant. Et l'exception que peut faire ici la femelle du renne, qui porte un bois comme le mâle, est plus favorable que contraire à cette explication; car, de tous les animaux qui portent un bois, le renne est celui qui, proportionnellement à sa taille, l'a d'un plus gros et d'un plus grand volume, puisqu'il s'étend en avant et en arrière, souvent tout le long de son corps : c’est aussi de tous celui qui se charge le plus abondamment! de venaison, et d’ailleurs le bois que portent les femelles est fort petit en comparaison de celui des mâles. Cet exemple prouve done seulement que, quand la surabondance est si grande qu'elle ne peut être épuisée dans la gestation par l'accroissement du fœtus, elle se répand au dehors, et forme dans la femelle, comme dans le mäle, une production semblable, un bois qui est d'un plus petit volume, parce que cette surabondance est aussi en moindre quantité.
Ce que je dis ici de la nourriture ne doit pas s'entendre de la masse ni du volume des aliments, mais uniquement de la quantité des molécules organiques que contiennent ces aliments : c'est cette seule matière qui est vivante, active et productrice ; le reste n’est qu'un mare, qui peut être plus ou moins abondant sans rien changer à l'animal. Et comme le lichen, qui est la nourriture ordinaire du renne, est un aliment
4 Le rangier (c'est le renne) est une bête semblable au cerf, et a sa tête diverse , plus grande et chevillée: il porte bien quatre-vingts cors, aucune fois moins , sa tête lui couvre le corps; il a plus grande venaison que n'aun cerf en sa sa'son. Voyez la Chasse du roi Phæbus, imprimée à la suite de la Véncrie de du Fouilloux, Rouen, 1650, p. 97.
HISTOIRE NATURELLE '
plus substantiel que les feuilles, les écorces ou les boutons des arbres dont le cerf se nourrit, il n'est pas étonnant qu'il y ait plus de surabondance de cette nourriture organique, et par conséquent plus de bois et plus de venaison dans le renne que dans le cerf. Cependant il faut convenir que la matière organique qui forme le bois dans ces espèces d'animaux, n’est pas parfaitement dépouillée des parties brutes auxquelles elle était jointe, et qu’elle conserve encore, après avoir passé par le corps de l'animal, des caractères de son premier état dans le végétal. Le bois du cerf pousse, croit et se compose comme le bois d'un arbre : sa substance est peut-être moins osseuse que ligneuse; c’est, pour ainsi dire, un végétal greffé sur un animal, et qui participe de la nature des deux , et forme une de ces nuances auxquelles la nature aboutit toujours dans les extrèmes, et dont elle se sert pour rapprocher les choses les plus éloignées. Dans l'animal, comme nous l'avons dit, les os croissent par leurs deux extrémités à la fois : le point d'appui contre lequel s'exerce la puissance de leur extension en longueur est dans le milieu de la longueur de l'os : cette partie du milieu est aussi la première formée, la première ossifiée ; et les deux extrémités vont toujours en s'éloignant de la partie du milieu, et restent molles jusqu'à ce que l'os ait pris son entier accroissement dans cette dimension. Dans le végétal au contraire, le bois ne croît que par une seule de ses extrémités ; le bouton qui se développe et qui doit former la branche est attaché au vieux bois par l'extrémité inférieure, et c’est sur ce point d'appui que s'exerce la puissance de son extension en longueur. Cette différence si marquée entre la végétation des os des animaux et des parties solides des végétaux ne se trouve point dans le bois qui croit sur la tête des cerfs; au contraire, rien n’est plus semblable à l'accroissement du bois d’un arbre. Le bois du cerf ne s’étend que par l’une de ses extrémités, l’autre lui sert de point d'appui; il est d'abord tendre comme l'herbe, et se durcit ensuite comme le bois; la peau qui s'étend et qui croit avec lui est son écorce, et il s’en dépouille lorsqu'il a pris son entier accroissement ; tant qu'il croit, l'extrémité supérieure demeure toujours molle. Il se divise aussi en plusieurs rameaux ; le merrain est l'arbre, les andouillers en sont les branches. En un mot, tout est semblable, tout est conforme dans le développe-
DU CERF
ment et dans l'accroissement de l'un et de l'autre; et dès lors les molécules organiques qui constituent la substance vivante du bois de cerf retiennent encore l'empreinte du végétal, parce qu'elles s'arrangent de la même façon que dans les végétaux. La matière domine done ici sur la forme ; le cerf, qui n'habite que dans les bois, et qui ne se nourrit que des rejetons des arbres, prend une si forte teinture de bois, qu'il produit lui-même une espèce de bois qui conserve assez les caractères de son origine pour qu'on ne puisse s'y méprendre : et cet effet, quoique très-singulier, n’est cependant pas unique; il dépend d'une cause générale que j'ai déja eu occasion d'indiquer plusieurs fois dans cet ouvrage.
Ce qu'il y a de plus constant, de plus inaltérable dans la nature, c'est l'empreinte ou le moule &e chaque espèce, tant dans les animaux que dans les végétaux ; ce qu'il y a de plus variable et de plus corruptible, c'est la substance qui les compose. La matiere, en général, paraît être indifférente à recevoir telle ou telleforme, et capable de porter toutes les empreintes possibles : les molécules organiques, c’est-à-dire les parties vivantes de cette matière, passent des végétaux aux animaux, sans destruction , sans altération , et forment également la substance vivante de l'herbe, du bois , de la chair et des os. Il parait done, à cette premiére vue, que la matière ne peut jamais dominer sur la forme, et que quelque espèce de nourriture que prenne un animal, pourvu qu'il puisse en tirer les molécules organiques qu'elle contient, et se les assimiler par la nutrition, cette nourriture ne pourra rien changer à sa forme, etn’aura d'autre effet que d'entretenir ou de faire croitre son corps, en se modelant sur toutes les parties du moule intérieur, et en les pénétrant intimement : ce qui le prouve, c’est qu'en général les animaux qui ne vivent que d'herbe, qui parait être une substance très-différente de celle de leur corps , tirent de cette herbe de quoi faire de la chair et du sang; que même ils se nourrissent, croissent et grossissent autant et plus que les animaux qui ne vivent que de chair.
Cependant, en observant la nature plus particulièrement, on s’apercevra que quelquefois ces molécules organiques ne s’assimilent pas parfaitement au moule intérieur, et que souvent la matière ne laisse pas d'influer sur la forme d'une manière assez sensible : la grandeur, par
exemple, qui est un des attributs de la forme, varie dans chaque espèce suivant les différents climats ; la qualité, la quantité de la chair, qui sont d'autres attributs de la forme, varient suivant les différentes nourritures. Cette. matière organique, que l'animal assimile à son corps par la nutrition, n'est donc pas absolument indifférente à recevoir telle ou telle modification; elle n’est pas absolument dépouillée de la forme qu'elle avait auparavant, et elle retient quelques caractères de l'empreinte de son premier état : elle agit donc elle-même par sa propre forme sur celle du corps organisé qu'elle nourrit ; et quoique cette action soit presque insensible, que même cette puissance d'agir soit infiniment petite en comparaison de la force qui contraint cette matière nutritive à s’assimiler au moule qui la recoit, il doit en résulter avec le temps des effets très-sensibles. Le cerf, qui n’habite que les forêts, et qui ne vit, pour ainsi dire, que de bois, porte une espèce de bois, qui n’est qu'un résidu de cette nourriture : le castor, qui n'habite que les eaux, et qui se nourrit de poisson, porte une queue couverte d'écailles : la chair de la loutre et de la plupart des oiseaux de rivière est un aliment de carême, une espèce de chair de poisson. L'on peut done présumer que des animaux auxquels on ne donnerait jamais que la même espèce de nourriture prendraient en assez peu de temps une teinture des qualités de cette nourriture , et que, quelque forte que soit l'empreinte de la nature, si l’on continuait toujours à ne leur donner que le même aliment, il en résulterait avec le temps une espèce de transformation par une assimilation toute contraire à la première : ce ne serait plus la nourriture qui s’assimilerait en entier à la forme de l'animal, mais l'animal qui s’assimilerait en partie à la forme de la nourriture, cormme on le voit dans le bois du cerf et dans la queue du castor.
Le bois, dans le cerf, n’est done qu'une partie accessoire , et, pour ainsi dire, étrangère à son corps, une production qui n'est regardée comme partie animale que parce qu'elle croit sur un animal; mais qui est vraiment végétale, puisqu'elle retient les caractères du végétal dont elle tire sa première origine, et que ce bois ressemble au bois des arbres par la manière dont il croit, dont il se développe, se ramifie, se durcit, se sèche et se sépare : car il tombe de lui-même après avoir pris son entière soli-
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dité et dès qu'il cesse de tirer de la nourriture, comme un fruit dont le pédicule se détache de la branche dans le temps de sa maturité; le nom même qu'on lui a donné dans notre laneue prouve bien qu'on a regardé cette production comme un bois, et non pas comme une corne, un os, une défense, une dent, ete. Et quoique cela me paraisse suffisamment indiqué, et même prouvé, par tout cequeje viens de dire , je ne dois pas oublier un fait cité par les anciens. Aristote, Théophraste, Pline, disent tous que l’on à vu du lierre s'attacher, pousser et croitre sur le bois des cerfs lorsqu'il est encore tendre. Si ce fait est vrai, et il serait facile de s’en assurer par l'expérience, il prouverait encore mieux l'analogie intime de ce bois avec le bois des arbres.
Non-seulement les cornes et les défenses des autres animaux sont d’une substance très-difrente de celle du bois du cerf, mais leur développement, leur texture, leur accroissement et leur forme, tant extérieure qu'intérieure, n’ont rien de semblable ni même d'analogue au bois. Ces parties, comme les ongles, les cheveux, les crins , les plumes, les écailles, croissent à la vérité par une espèce de végétation, mais bier différente de la végétation du bois. Les cornes dans les bœufs, les chèvres , les gazelles, ete., sont creuses en dedans, au lieu que le bois du cerf est solide dans toute son épaisseur : Ja substance de ces cornes est la même que celle des ongles, des ergots, des écailles ; celle du bois du cerf, au contraire, ressemble plus au bois qu'à toute autre substance. Toutes ces cornes creuses sont revêtues en dedans d'un périoste, et contiennent dans leur cavité un os qui les soutient et leur sert de noyau; elles ne tombent jamais, etelles croissent pendant toute la vie de l'animal, en sorte qu'on peut juger son âge par les nœuds ou cercles annuels deses cornes. Au lieu de croître, comme le bois du cerf, par leur extrémité supérieure, elles croissent au contraire, comme les ongles, les plumes, les cheveux, par leur extrémité inférieure. 11 en est de même des défenses de l'éléphant, de la vache marine, du sanglier et de tous les autres animaux; elles sont creuses en dedans, et elles ne croissent que par leur extrémité inférieure ; ainsi les cornes et les défenses n'ont pas plus de rapport que les ongles, le poil ou les plumes, avec le bois du cerf.
Toutes les végétations peuvent donc se ré-
duire à trois espèces : la première, où l'aceroissement se fait par l'extrémitésupérieure, comme dans les herbes, les plantes, les arbres, le bois du cerfet tous les autres végétaux ; la seconde, où l'accroissement se fait au contraire par l'extrémité inférieure, comme dans les cornes, les ongles, les ergots, le poil, les cheveux, les plumes, les écailies, les défenses, les dents et les autres parties extérieures du corps des animaux ; la troisième est celle où l'accroissement se fait à la fois par les deux extrémités, comme dans les os, les cartilages, les muscles, les tendons et les autres parties intérieures du corps des animaux : toutes trois n’ont pour cause matérielle que la surabondance de la nourriture organique , et pour effet que l'assimilation de cette nourriture au moule qui la recoit. Ainsi l'animal croit plus ou moins vite à proportion de la quantité de cette nourriture; et, lorsqu'il a pris la plus grande partie de son accroissement, elle se détermine vers les réservoirs séminaux , et cherche à se répandre au dehors, et à produire, au moyen de la copulation, d’autres êtres organisés. La différence qui se trouve entre les animaux qui, comme le cerf, ont un temps marqué pour le rut, et les autres animaux qui peuvent engendrer en tout temps, ne vient encore que de la manière dont ils se nourrissent. L'homme et les animaux domestiques, qui tous les jours prennent à peu près une égale quantité de nourriture, souvent même trop abondante, peuvent engendrer en tout temps : le cerf, au contraire, et la plupart des autres animaux sauvages, qui souffrent pendant l'hiver une grande disette, n’ont rien alors de surabondant, et ne sont en état d’engendrer qu'après s'être refaits pendant l'été; et c'est aussi immédiatement après cette saison que commence le rut, pendant lequel le cerf s’épuise si fort, qu'il reste pendant tout l'hiver dans un état de langueur ; sa chair est même alors si dénuée de bonne substance, et son sang est si fort appauvri, qu'il s'engendre des vers sous sa peau, lesquels augmentent encore sa misère, et ne tombent qu'au printemps lorsqu'il a repris, pour ainsi dire, une nouvelle vie par la nourriture active que lui fournissent les productions nouvelles de la terre.
Toute sa vie se passe donc dans des alternatives de plénitude et d'inanition , d'embonpoint et de maigreur, de santé, pour ainsi dire , et de maladie, sans que ces oppositions Si marquées,
DU CERF
et cet état toujours excessif, altèrent sa constitution : il vit aussi longtemps que les autres animaux qui ne sont pas sujets à ces vicissitudes. Comme il est cinq ou six ans à croitre, il vit aussi sept fois cinq ou six ans, c'est-à-dire trente-cinq ou quarante ans. Ce que l'on a dé-
bité sur la longue vie des cerfs n’est appuyé | sur aueun fondement : ce n'est qu'un préjugé |
populaire , qui régnait dès le temps d’Aristote ; etce philosophe dit avec raison que cela ne lui parait pas vraisemblable, attendu que le temps de la gestation et celui de l'accroissement du jeune cerf n'indiquent rien moins qu'une trèslongue vie. Cependant, malgré cette autorité, qui seule aurait dû suffire pour détruire ce préjugé, il s'est renouvelé dans des siècles d'ignorance par une histoire ou une fable que l’on a faite d'un cerf qui fut pris par Charles VI, dans la forêt de Senlis, et qui portait un collier sur lequel était écrit, Cæsar hoc me donavil ; et - l'on a mieux aimé supposer mille ans de vie à cet animal, et faire donner ce collier. par un empereur romain, que de convenir que ce cerf pouvait venir d'Allemagne, où les empereurs ont dans tous les temps pris le nom de César. La tête des cerfs va tous les ans en augmentant en grosseur et en hauteur, depuis la seconde année de leur vie jusqu'à la huitième :
nes, de vallées ou de collines abondantes en grains, ont le corps beaucoup plus grand et les jambes plus hautes que les cerfs des montagnes sèches , arides et pierreuses : ceux-ciont le corps bas, court et trapu; ils ne peuvent courir aussi vite, mais ils vont plus longtemps que les premiers ; ils sont plus méchants, ils ont le poil plus long sur le massacre; leur tête est ordinairement basse et noire, à peu près comme un arbre rabougri, dont l'écorce est rembrunie ; au lieu que la tête des cerfs de plaines est haute et d'une couleur claire et rougeâtre comme le
| bois et l'écorce des arbres qui croissent en bon
elle se soutient toujours belle et à peu près la |
même, pendant toutela vigueur de l'âge; mais |
lorsqu'ils deviennent vieux, leur tête décline aussi. On peut voir ci-après, dans la description du cerf, celle de sa tête dans les différents âges. Il est rare que nos cerfs portent plus de vingt ou vingt-deux andouillers, lors même que leur tête est la plus belle, et ce nombre n'est rien moins que constant ; car il arrive souvent que le mêmecerf aura dans une année un certain nombre d'andouillers, et que l’année suivante il en aura plus ou moins, selon qu'il aura eu plus ou moins de nourriture et de repos : et de même que la grandeur de la tête ou du bois du cerf dépend de la quantité de la nourriture, la qualité de ce même bois dépend aussi de la différente qualité des nourritures: il est, comme le bois des forêts, grand, tendre et assez léger dans les pays humides et fertiles; il est au contraire court, dur et pesant dans les pays secs et stériles.
Il en est de même encore de la grandeur et de la taille de ces animaux ; elle est fort différente selon les lieux qu'ils habitent. Les cerfs de plai-
terrain. Ces petits cerfs trapus n’habitent guère les futaies , et setiennent presque toujours dans les taillis, où ils peuvent se soustraire plus aisément à la poursuite des chiens: leur venaison est plus fine, et leur chair est de meilleur goût que celle des cerfs de plaine. Le cerf de Corse paraît être le plus petit de tous ces cerfs de montagne , il n’a guère que la moitié de la hauteur des cerfs ordinaires: c’est, pour ainsi dire, un basset parmi les cerfs : il a le pelage ! brun , le corps trapu, les jambes courtes. Et ce qui m'a convaineu que la grandeur et la taille des cerfs en général dépendait absolument de la quantité et de la quaiité de la nourriture, c'est qu’en ayant fait élever un chez moi, et l'ayant nourri largement pendant quatre ans, il était à cet âge beaucoup plus haut, plus gros, plus étoffé que les plus vieux cerfs de mes bois, qui cependant sont de la belle taille.
Le pelage le plus ordinäire pour le cerf est le fauve ; cependant il se trouve, même en assez grand nombre, des cerfs bruns, et d’autres qui sont roux : les cerfs blancs sont bien plus rares, et semblent être des cerfs devenus domestiques , mais très-anciennement ; car Aristote et Pline parlent des cerfs blanes , et il parait qu'ils n'étaient pas alors plus communs qu'ils ne le sont aujourd'hui. La couleur du bois , comme la couleur du poil, semble dépendre en particulier de l’âge et de la nature de l'animal , et en général de l'impression de l'air : les jeunes cerfs ont le bois plus blanchâtre et moins teint que les vieux. Les cerfs dont le pelage est d’un fauve clair et délayé, ont souvent la tête pâle et mal teinte ; ceux qui sont d'un fauve vif, l'ont ordinairement rouge; et les bruns, surtout ceux
! Pelage, c'esi la coulvur du cerf, du daim et du €hee vreuil.
qui sont d'un fauve vif, l'ont ordinairement rouge; et les bruns, surtout ceux qui ont du poil noir sur le cou, ont aussi la tête noire. Il est vrai qu'à l'intérieur le bois de tous les cerfs est à peu près également blanc : mais ces bois diffèrent beaucoup les uns des autres en solidité, et par leur texture plus ou moins serrée; il y en a qui sont fort spongieux , et où même il se trouve des cavités assez grandes : cette différence dans la texture suffit pour qu'ils puissent se colorer différemment, et il n'est pas nécessaire d'avoir recours à la sève des arbres pour produire cet effet, puisque nous voyons tous les jours l'ivoire le plus blane jaunir ou brunir à l'air, quoiqu'il soit d'une matière bien plus compacte et moins poreuse que celle du bois du cerf.
Le cerf paraît avoir l'œil bon, l'odorat exquis, et l'oreille excellente. Lorsqu'il veut écouter, il lève la tête, dresse les oreilles, et alors il entend de fort loin; lorsqu'il sort dans un petit taillis ou dans quelqu'autre endroit à demi découvert, il s'arrête pour regarder de tous côtés, et cherche ensuite le dessous du vent pour sentir s’il n'y a pas quelqu'un qui puisse l'inquiéter. Il est d'un naturel assez simple, etcependant il esteurieux et rusé : lorsqu'on le siffle ou qu'on l'appelle de loin, il s'arrête tout court et regarde fixement, et avec une espèce d'admiration, les voitures, le bétail, les hommes; et, s'ils n'ont pointd'armes , ni de chiens, ilcontinue à marcher d'assurance !, et passe son chemin fièrement et sans fuir. Il parait aussi écouteravec autant de tranquillité que de plaisir le chalumeau ou le flageolet des bergers, et les veneurs se servent quelquefois de cet artifice pour le rassurer. En général il craint beaucoup moins l'homme que les chiens , et ne prend de la défiance et de la ruse qu'à mesure et qu'autant qu'il aura été inquiété. Il mange lentement, il choisit sa nourriture; et, lorsqu'il a viandé, il cherche à se reposer pour ruminer à loisir; mais il paraît que la rumination ne se fait pas avec autant de facilité que dans le bœuf: ce n'est, pour ainsi dire , que par secousses que le cerf peut faire remonter l'herbe contenue dans son premier estomac. Cela vient de la longueur et de Ja direction du chemin qu'il faut que l'aliment parcoure : le bœuf a le cou court
4 Marcher d'assurance, aller d'assurance, c'est lorsque 1e cerf va d'un pas réglé et tranquille,
HISTOIRE NATURELLE
et droit, le eerf l'a long et arqué; il faut done beaucoup plus d'effort pour faire remonter l’aliment, et cet effort se fait par une espèce de hoquet dont le mouvement se marque au dehors et dure pendant tout le temps de la rumination. Il a la voix d'autant plus forte, plus grosse et plus tremblante, qu'il est plus âgé ; la biche a la voix plns faible et plus courte; elle ne rait pas d'amour, mais de crainte : le cerf rait d'une manière effroyable dans le temps du rut; il est alors si transporté, qu'il ne s'inquiète nine s'effraie de rien ; on peut donc le surprendre aisément ; et, comme il estsurchargé de venaison, il ne tient pas longtemps devant les chiens : mais il est dangereux aux abois, et il se jette sur eux avec une espèce de fureur. IL ne boit guère en hiver, et encore moins au printemps, l'herbe tendre et chargée de rosée lui suffit; mais , dans les chaleurs et les sécheresses de l'été, il va boire aux ruisseaux , aux mares , aux fontaines; et dans le temps du rut il est si fort échauffé, qu'il cherche l'eau partout, non-seulement pour apaiser sa soif brülante, mais pour se baigner et se rafraichir le
corps. Il nage parfaitement bien, et plus légè-
rement alors que dans tout autre temps , à cause de la venaison dont le volume est plus léger qu'un pareil volume d’eau : on en a vu traverser de très-grandes rivières ; on prétend même qu'attirés par l'odeur des biches, les cerfs se jettent à la mer dans le temps du rut, et passent d'uneileà une autre à des distances de plusieurs lieues : ils sautent encore plus légèrement qu'ils ne nagent; car, lorsqu'ils sont poursuivis, ils franchissent aisément une haie, et même un palis d’une toise de hauteur. Leur nourriture est différente suivant les différentes saisons; en automne, après le rut, ils cherchent les boutons des arbustes verts, les fleurs de bruyères, les feuilles de ronces, etc.; en hiver, lorsqu'il neige , ils pèlent les arbres et se nourrissent d’écorces, de mousses, etc.; et lorsqu'il fait un temps doux, ils vont viander dans les blés; au commencement du printemps, ils cherchent les chatons des trembles , des marsaules , des coudriers, les fleurs et les boutons du cornouiller, ete.; en été, ils ont de quoi choisir, mais ils préfèrent les seigles à tous les autres grains, et la bourgène à tous les autres bois. La chair du faon est bonne à manger, celle de la biche et du daguet n'est pas absolument mauvaise, mais celle des cerfs a toujours un goût désa-
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gréable et fort : ce que cet animal fournit de plus utile, c’est son bois et sa peau; on la prépare, etelle fait un cuir souple et très-durabie ; le bois s'emploie par les couteliers, les fourbisseurs, ete., et l'on en tire, par la chimie, des esprits alkalis volatils, dont la médecine fait un fréquent usage.