‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 158 sur 186 · LE CERF · texte numérisé non relu

LE CERF

Ordre des ruminants, section des ruminants à cornes, genre cerf. (Cuvier.)

Voici l’un de ces animaux innocents, doux et tranquilles, qui ne semblent être faits que pour embellir, animer la solitude des forêts, et occuper loin de nous les retraites paisibles de ces jardins de la nature. Sa forme élégante et légère, sa taille aussi svelte que bien prise, ses membres flexibles et nerveux, sa tête parée plutôt qu'armée d’un bois vivant, et qui, comme la cime des arbres, tous les ans se renouvelle ; sa grandeur, sa légèreté, sa force, le distinguent assez des autres habitants des bois; et, comme ilest le plus noble d'entre eux, il ne sert aussi qu'aux plaisirs des plus nobles des hommes; il a dans tous les temps occupé le loisir des héros. L'exercice de la chasse doit succéder aux travaux de la guerre, il doit même les précéder : savoir manier les chevaux et les armes, sont des talents communs au chasseur, au guerrier. L’habitude au mouvement, à la fatigue, l'adresse, la légèreté du corps, si nécessaires pour soutenir, et même pour seconder le cou rage, se prennent à la chasse, et se portent à la guerre; c’est l'école agréable d'un art nécessaire; c'est encore le seul amusement qui fasse diversion entière aux affaires, le seul délassement sans mollesse , le seul qui donne un plaisir vif sans langueur, sans mélange et sans satiété.

Que peuvent faire de mieux les hommes qui, par état, sont sans cesse fatigués de la présence des autres hommes? Toujours environnés , obsédés et gênés, pour ainsi dire, par le nombre ; toujours en butte à leurs demandes, à leur empressement; forcés de s'occuper de soins étrangers et d’affaires; agités par de grands intérêts, et d'autant plus contraints qu'ils sont plus élevés, les grands ne sentiraient que le poids de la grandeur , et n'existeraient que pour les autres, s'ils ne se dérobaient par instants à la foule même des flatteurs. Pour jouir de soi-même, pour rappeler dans l’âme les affections personnelles , les désirs secrets, ces sentiments intimes mille fois plus précieux que les idées de la grandeur, ils ont besoin de solitude ; et quelle solitude plus variée , plus animée que celle de la chasse ? quel exercice plus sain pour lecorps? quel repos plus agréable pour l'esprit ?

Il serait aussi pénible de toujours représen-

HISTOIRE NATURELLE

ter que de toujours méditer. L'homme n'est pas fait par la nature pour la contemplation des choses abstraites; et de même que s'occuper sans relâche d’études difficiles, d’affaires épineuses, mener une vie sédentaire, et faire de son cabinet le centre de son existence , est un état peu naturel, il semble que celui d’une vie tumultueuse, agitée, entraînée, pour ainsi dire, par le mouvement des autres hommes , et où l’on est obligé de s'observer, de se contraindre, et de représenter continuellement à leurs yeux, est une situation encore plus forcée. Quelque idée que nous voulions avoir de nous-mêmes , il est aisé de sentir que représenter n’est pas être, et aussi que nous sommes moins faits pour penser que pour agir, pour raisonner que pour jouir : nos vrais plaisirs consistent dans le libre usage denous-mêmes ; nos vrais biens sont ceux de la nature; c’est le ciel, c'est la terre, ce sont ces campagnes, ces plaines, ces forêts dont elle nousoffre la jouissance utile, inépuisable. Aussi le goût de la chasse, de la pêche, des jardins, de l’agriculture, est un goût naturel à tous les hommes; et dans les sociétés plus simples que la nôtre, il n'y a guère que deux ordres, tous deux relatifs à ce genre de vie: les nobles dont le métier est la chasse et les armes ; et les hommes en sous-ordre, qui ne sont occupés qu'à la culture de la terre.

Et comme dans les sociétés policées on agrandit, on perfectionne tout ; pour rendre le plaisir de la chasse plus vif et plus piquant, pour ennoblir encore cet exercice le plus noble de tous, en on à fait un art. La chasse du cerf demande des connaissances qu'on ne peut acquérir que par l'expérience : elle suppose un appareil royal, des hommes, des chevaux, des chiens , tous exercés, stylés, dressés, qui, par leurs mouvements, leurs recherches et leur intelligence, doivent aussi concourir au même but. Le veneur doit juger l’âge et le sexe; il doit savoir distinguer et reconnaitre précisément si le cerf qu'il a détourné ‘ avec son limier ? est un daguet, un jeune cerf *, un cerf

4 Détourner le cerf, c'est tourner tout autour de l'endroit où un cerf est entré, et s'assurer qu'il n'en pas sorti.

2 Limier, chien que l'on choisit ordinairement parmi fes chiens courants, et que l'on dresse pour détourner le cerf, le chevreuil, le sanglier, etc.

5 Daguet, c'est un jeune cerf portant Les dagues ;etles dagues sont la première tête, ou le premier bois du cerf, qui lui vient au commencement de la seconde année.

4 Jeune cerf, cert qui est dans la troisième , quatrième ou cinquième année de sa vie,

Page 1