ADDITION A L'ARTICLE DU CERF
Nous devons ajouter aux faits que nous avons rapportés dans l’histoire naturelle de ces animaux, quelques autres faits intéressants, qui m'ont été communiqués par M. le comte de Mellin, chambellan de sa Majesté prussienne, qui joint beaucoup de connaissances à un discernement excellent , et qui s’est occupé en observateur habile et en chasseur infatigable de tout ce qui a rapport aux animaux sauvages du pays qu'il habite. Voici ce qu'il m'a écrit au sujet du cerf et du chevreuil, par sa lettre, datée du château d’Anisow, près Stettin, le 8 novembre 1784.
« Vous dites, monsieur le comte, dans l’histoire naturelle du cerf : La disette retarde donc l'accroissement du bois , et en diminue le volume très-considérublement ; peut-être même ne serait-il pas impossible, en retranchant beaucoup la nourriture, de supprimer entièrement celte production, sans avoir recours à la castration. Ce cas est arrivé, monsieur , et je puis vous dire que votre supposition à été pleinement vérifiée. Un cerf fut tué de nuit au clair de la lune, dans un jardin, au mois de janvier. Le chasseur qui lui avait porté le coup le prit pour une vieille biche, et fut très-surpris, en l'approchant , de le reconnaitre pour un vieux cerf, mais qui n'avait pas de bois : il examina d'abord les daintiers, qui étaient en bon état; mais, en approchant de la tête, il vit que la mâchoire inférieure avait été emportée en partie par un coup de fusil longtemps auparavant. La blessure en était guérie ; mais la difficulté qu'avait eue le cerf de prendre sa nourriture l'avait privé de toute Surabondance , et avait absolument retranché la production du bois. Ce cerf était d'une si grande maigreur, qu'il n'avait que la peau et les os; et son bois une fois tombé, il ne lui avait plus été possible d'en reproduire un autre:
les couronnes étaient absolument sans refaits , et simplement recouvertes d'une peau veloutée, comme elles le sont les premiers jours que le cerf a mis bas. Ce fait, peut-être unique, est très-rare ; il est arrivé dans le voisinage de mes terres, que j'habite , et pourrait être attesté juridiquement si on le demandait. »
Dans une lettre postérieure, M. le comte de Mellin me fait part de quelques expériences qu'il a faites en retranchant le bois des cerfs ; ce qui les prive, comme la castration, de la puissance d'engendrer.
« Il est clairement démontré que les daintiers et une surabondance de nourriture sont la cause de l'accroissement du bois du cerf et de tous les animaux qui portent du bois, et qu'ainsi le bois est l'effet, et les daintiers et la surabondance la cause. Mais qui eût imaginé que dans le cerf il y eùt une réaction de l'effet à la cause, et que si l’on coupait le bois du cerf d’abord après qu'il est refait, c’est-à-dire avant le rut, on détruirait en lui, pour cette année, les moyens de se reproduire? et cependant il n'y a rien de plus vrai, J'en ai été convaineu cette année par une observation très-remarquable. J'avais enfermé, en 1782, dans un parc de dains que j'ai à côté de mon château, un cerf et une biche, tous les deux du même âge, et qui tous deux étaient parfaitement apprivoisés. L'étendue du parc est assez considérable ; et malgré les daims qui y sont, l'abondance de nourriture y est si grande, que le cerf, immédiatement après la chute des dagues, refit un bois (en 1782) de dix cors, portant cinq andouillers sur chaque perche. Cependant ce cerfdevint dangereux pour ceux qui se promenaient dans mon pare, et cela m'engagea à lui faire scier les perches tout au-dessous du premier andouiller, d'abord après qu'il eut touché au bois. En automne, ce cerf entra en rut, raya fortement , couvrit la biche et se comporta comme un vieux cerf; mais Ja biche ne conçut point. L'année suivante, en 1783, le cerf porta un bois plus fort que le précédent ; je le fis scier de même. Ce cerf entra encore en rut; mais ses accouplements ne furent pas prolifiques. La biche, qui n'avait jamais porté, n'était entrée dans le parc que lorsque le cerf avait perdu ses premières dagues, le seul bois que je ne lui avais pas fait couper. La troisième année, 1784, le cerf était plus grand et plus fort que le plus vieux cerf de mes forêts, et portait un bois de six andouillers sur chaque per-
che, que je fis encore scier; et quoiqu'il entrât en rüt, il ne produisit rien encore. Cela m'’engagea à lui laisser son bois l'année suivante 1785, parce que l'état de vigueur dans lequel lui et la biche se trouvèrent me fit douter que peut-être leur stérilité pouvait provenir de ce que je lui avais fait toujours couper le bois , et l'effet m'assura que j'avais eu raison; car l’automne passé je m'apercus que la biche ne souffrit que peu de temps les approches du cerf.
Elle concut, et j'en ai eu cette année , en 1786, un faon qui vit encore, et qui est gros et vigoureux; mais pour la biche, je l'ai perdue cette année pendant le rut, le cerf lui ayant fait une blessure d'un coup d'andouiller , dont elle est morte quelques semaines après. »
DESCRIPTION DU CERF
EXTRAITE DE DAUBENTON
Les différences qui caractérisent les diverses espères d'animaux quadrupèdes dépendent d'une si grande variété de figure et de conformation, que nous ne pouvons avoir qu’une idée confuse et imparfaite de tous ces caractères spécifiques, lorsque nousles considérons en trop grandnombre.Etonnés de l'immensité de la nature, nous admirons la toutepuissance de son créateur; mais, éblouis par tant de merveilles, nous ne discernons aucun objet avec précision. Loin de jeter nosregards indistinctement sur tous les animaux qui nous environnent, commençons donc par examiner ceux qui ont le moins de caractères différents ; c'est le moyen le plus facile et le plus sûr pour arriver à un premier degré de connaissances. Cherchons ensuite d’autres espèces qui diffèrent beaucoup des premières, mais qui se ressemblent entre elles plus qu’à toute autre ; par cette seconde observation, non-seulement nous distinguerons ces nouvelles espèces, mais encore nous les comparerons aux premières, et successivement nous parviendrons à connaitre exactement tous les animaux, en quelque nombre que la nature nous les présente.
Telle est la méthode que l'on a suivie dans cet ouvrage. On a d’abord observé le cheval et l'âne, qui ont beaucoup de ressemblance l'un avec l’autre par la conformation. Le taureau, le bélier et le bouc sont venus ensuite, parce qu'ils sont très-différents du cheval et de l’âne , et qu'ils se ressemblent beaucoup entre eux. Le cochon a été placé dans l'ordre le plus naturel entre les ruminants à pieds fourchus que je viens de nommer, et les fissipèdes,
DESCRIPTION
tels que le chien et le chat, puisque le pied fourchu du cochon est réellement composé de quatre doigts , et que cet animal a plusieurs autres caractères relatifs à ceux des animaux à pieds fourchus et à ceux des fissipèdes , comme on l’a fait voir dans la description qui en a été faite.
Les espèces des animaux solipèdes sont en si petit nombre, et par conséquent si ressemblantes les unes aux autres, que les caractères qui les distinguent ne présentent aucun contraste marqué. On ne peut y reconnaitre cette diversité de figure et de conformation qui manifeste la différence des moyens que la nature emploie pour produire un même effet dans l'économie animale. Au contraire, le nombre des espèces est si grand parmi les animaux fissipèdes, et on y trouve tant de caractères différents, que les rapports qu'ils ont entre eux disparaissent dans cette immense variété. On peut saisir avec moins de difficulté les rapports des caractères spécifiques des animaux ruminants ; leurs différences sont sensibles , quoique le nombre des espèces ne soit pas trop grand. Dans de telles limites, le sujet de nos recherches est assez étendu pour fixer nos premières vues, et pour nous donner des lumières qui nous conduisent à des connaissances plus générales. ;
Nous avons décrit trois espèces d'animaux ruminants, le taureau, le bélier et le bouc, qui se ressemblent par les caractères principaux, et qui ne diffèrent que par des variétés, dont la plupart viennent de l'état de domesticité. La comparaison qui a été faite de ces animaux les uns aux autres, nous mettra en état de mieux connaître trois autres espèces de ruminants, le cerf, le daim et le chevreuil, qui ont aussi plus de ressemblances entre eux que de différences, mais qui sort assez differents des trois premiers , soit par leur figure , soit par leur nature sauvage, pour nous donner des connaissances plus exactes et plus étendues sur ces six espèces d'animaux.
Le cerf diffère moins du taureau que du bélier et du bouc par la grandeur de ja taille, la forme du museau , la longueur et la qualité du poil; mais si l’on compare la taille légère du cerf à la pesante figure du taureau , on croira trouver des différences essentielles entre ces deux animaux dans la conformation des parties intérieures de leur corps. C’est ainsi que le premier coup d'œil nous induit presque toujours en erreur; il n’y a que des obseryvations suivies qui puissent être de sûrs garants de la vérité des faits. Dès que l'on examine en détail les parties extérieures et intérieures du cerf, on reconuait que cet animal , qui perce avec tant de promplitude le fort des bois , qui s'élance avec tant de rapidité dans les plaines, qui bondit avec tant de force et de légèreté, ressemble. beaucoup, par sa conformation , au bœuf le plus épais , le plus lent
DU CERF
et le plus lourd. Leurs viscères ne diffèrent d'une manière apparente que par le défaut de la vésicule du fiel, qui ne se trouve pas dans le cerf, par la conformation des reins, la figure de la rate et du gland , et par la longueur de la queue. Au reste, le cerf a le même nombre d'os que le taureau , et, quoiqu'ils soient plus minces et plus allongés , cependant ils sont figurés et articulés de la même façon. Le cerf a de plus que le taureau deux crochets à la mâchoire supérieure , son bois est solide et branchu , tandis que les cornes du taureau sont creuses et ne portent aucune branche.
La substance du bois de cerfdiffère aussi de celle des cornes du taureau, du bélier, du boue, etc. : je ne sais si ç’a été par cette raison, ou à cause de la différence de la figure, que l’on a changé le nom de cornes en celui de bois, car les Grecs et les Latins n'avaient qu'un seul nom pour la dénomination de ces deux productions animales; et, même parmi nous , on dit encore, en terme de pharmacie et de chimie, des cornes de cerf, et non pas des bois de cerf. Peut-être aussi le mot de bois, pris pour celui de corne, n’a-t-il été d'abord qu’un terme de chasse, dont l'usage est devenu général. Nous adoptons ce terme en histoire naturelle pour nous conformer à cet usage, et parce qu'il a d’ailleurs un autre avantage, qui est de désigner par sa signification propre la nature des cornes de cerf, qui est très-différente de celle de la vraie corne, et qui a rapport à la substance du bois par sa texture et par son accroissement. Mais je r’emploierai pas, dans la description du cerf, d’autres termes, qui seraient déplacés dans cet ouvrage, relativement à la comparaison que nous ferons des différentes parties du cerf avec celles des autres animaux : une telle différence dans les expressions paraîtrait affectée , et nuirait à l'intelligence de la chose. Je ne nommerai donc pas, comme les chasseurs, les cornes de cet animal tête , le front ou partie de l'os frontal tét, la tête massacre, le corps corsage, la croupe cimier, la peau nappe , le membre nerf, les testicules daintiers, les ergots gardes, les talons éponges, les couleurs pelage , etc., de même que j'ai évité, dans la description du sanglier, les termes qui ne sont pas usités pour le cochon domestique.
Le bois de cerf étant solide et n'ayant point de cavité à l'intérieur, comme les cornes du taureau , les deux prolongements osseux qui se trouvent sur l'os frontal du cerf, comme sur celui du taureau, ont une figure différente, car ils n'entrent pas dans lintérieur du bois : lorsque le faon a environ six mois , ils commencent à paraître sous la forme de deux tubercules que l’on appelle les bosses ou Lossettes ; alors le faon change aussi de nom, et porte celui de hère : les bossettes croissent et s’allongent: elles deviennent cylindriques, et, dans cet état.
on leur donne le nom de couronnes: elles sont terminées par une face concave, sur laquelle pose l’extrémité inférieure du bois. Le premier que porte le cerf ne se forme qu'après sa première année ; il n'a qu'une simple tige sur chaque couronne, sans aucune branche, c'est pourquoi on donne à ces tiges le nom de dagues, et au cerf celui de daguet tant qu’il est dans sa seconde année : mais à la troisième , au lieu de dagues, il a un bois dont chaque perche jette deux ou trois branches que l'on appelle cors ou andouillers ; alors l'animal est nommé jeune cerf : ce nom lui reste jusqu’à la sixième année. Le bois de la quatrième porte trois andouillers d'un côté , et trois ou quatre de l’autre, car leur nombre n’est pas fixe; mais, lorsqu'ils sont mal semés, c’est-à-dire en nombre impair, on les compte comme s’il y en avait un de plus sur la perche qui en a le moins, et, dans tous les cas, on prend l'extrémité de chaque perche pour un andouiller : quatre andouillers d’un côté et cinq de l’autre passent pour dix, etc. À quatre et cinq ans, le jeune cerf peut porter huit ou douze andouillers ; cependant on ne l'appelle cerf de dix cors jeunement qu'à l'âge de six ans. Quoiqu'il ait alors douze ou quatorze andouillers, ce grand nombre ne fait pas changer sa dénomination de cerf de dix cors; et, dans les années suivantes , on le nomme grand vieux cerf, et alors on fait plus d'attention à la grosseur et à la conformation du bois qu’au nombre des andouillers.
L'extrémité inférieure de chaque perche est entourée d'un rebord en forme d'anneau , que l'on nomme la meule. Ce rebori est parsemé de tubercules appelés pierrures , et il y a sur les perches, ou sur le merrain, si on veut désigner les deux perches par un seul mot, et sur la partie inférieure des andouillers, d’autres tubereules plus petits, appelés perlures : ceux-ci sont séparés les uns des autres , dans quelques endroits , par des sillons qui s'étendent le long du merrain et des andouillers , et que l'on nomme les gouttières. À mesure que le cerf avance en âge , le bois est plus haut et plus ouvert, c'est-à-dire que les perches sont plus éloignées l'une de l'autre, le merrain est plus gros , les andouillers sont plus longs , plus groset plus nombreux, les meules plus larges, les pierrures plus grosses et les gouttières plus grandes. Cependant, à tout âge, il arrive dans ces parties des variétés qni dépendent de la qualité des nourritures et de la température de l'air.
On appelle maître andouiller celui qui est près de la meule ; il sort du côté antérieur de la perche, s'étend en avant et se recourbe un peu en haut et en dehors. Il y a deux autres andouillers sur chaque perche , qui ont à peu près la même direction ; mais le second andouiller est ordinairement plus près du premier que du troisième, et celui-ci est
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presque à égale distance de la meule et de la bifureation de la perche. Cette bifurcation n'a que deux branches simples dans les jeunes cerfs ; elle en jette plusieurs dans les années suivantes ; alors l'endroit de la bifurcations'élargit en quelque sorte comme la paume de la main, c'est pourquoi on donne à cette partie du bois du cerfle nom d'empaumure, Chaque perche s'étend en dehors et un peu en arrière, et en haut par sa partie inférieure; ensuite elle se recourbe en haut, et un peu en avant et en dedans: enlin elle se termine, au-dessus de l’'empaumure, par des andouillers dont les principaux sont dirigés obliquement en dedans , et les autres en avant : il y en a aussi qui penchent en arrière, et quelquefois en dehors. Dans les bois de cerf qui portent vingt-quatre andouillers, il doit s’en trouver neuf sur l'empaumure de lune des perehes au moins. Il arrive quelquefois, mais trèsrarement , qu'il se forme une seconde empaumure à l'extrémité du troisième andouiller, ou que le maître andouiller pousse une petite branche : on peut en voir des exemples dans la description de la partie du cabinet qui a rapport à l'histoire naturelle du cerf; on y trouvera aussi des singularités dans la conformation de certains bois, que l'on appelle bizarres, parce qu'ils sont difformes,
La face inférieure de chacune des perches du bois de cerf est convexe, et hérissée de petites pointes qui sont posées fort près les unes des autres, et qui laissent entre elles de petites cavités. La face supérieure des prolongements de l'os frontal a aussi des pointes et des cavités; les pointes s'engrènent réciproquement de part et d'autre dans les cavités correspondantes , de sorte que le bois tient à l'os par une sorte d’articulation en forme de suture. Si l'on fait une coupe longitudinale au milieu du bois et du prolongement de l'os frontal lorsque le bois renait, on voit distinctement les dents de la suture. Après avoir scié longitudinalement des dagues de chevreuil naissantes , et le prolongement de l'os du front , j'ai séparé l'os et la dague avec peu d'effort, et j'ai vu de part et d'autre les dents etles cavités de la suture ; mais, lorsque le bois du cerf, du daim, du chevreuil, etc., a pris tout son accroissement, etqu'il est devenu dur etsolide à un certain point, on ne distingue plus dans les coupes que l'on fait le long du bois et du prolongement de l'os aucun vestige de la suture qui les unit, on n'y aperçoit aucun joint , et il semble que l'os et le bois ne forment qu'une seule et même pièce, si on n'en juge que par la dureté et par le poli : quelque effort que l’on emploie, on ne peut arracher le bois; on parvient plutôt à le casser, qu'à le séparer de l'os à l’endroït du joint oblitéré : cependant ce joint doit se former de nouveau , et le bois doit se détacher natarellement dans le temps de la mue. Pour concevoir cette opération de la nature, qui
parait si singulière dans des productions animales, il faut la comparer à celle qui se fait dans les fruits lorsqu'ils se détachent de l'arbre au temps de leur maturité,
Lorsque le bois est tombé, la face supérieure des prolongements de l'os du front reste à découvert; mais bientôt le périoste et les téguments qui embrassent chacune des couronnes en l’entourant s'allongent; leurs bords se réunissent sur la face supérieure, et forment sur cette face une masse qui à une consistance molle, parce qu’elle contient beaucoup de sang, et qui est revêtue de poils courts, à peu près de la mème couleur que celui de la tête de l’animal : cette masse se prolonge en haut comme le jet d'un arbre, devient la perche du bois , et pousse, à mesure qu’elle s'élève, des branches latérales qui sont les andouillers. Ce nouveau bois, que l’on appelle un refait, est de consistance molle dans le commencement de son accroissement : la réaction qui se fait contre les couronnes forme les meules, par la portion de matière qui déborde autour de l’extrémité inférieure de chaque perche. Le bois a une sorte d’écorce, qui est une continuation des téguments de la tête : cette écorce ou cette peau est velue, et renferme des vaisseaux sanguins qui fournissent à l’accroisse-
ment du bois ; ils rampent et se ramifient le long
du merrain et des andouillers. Les troncs et les principales branches de ces vaisseaux y creusent des impressions en forme de sillons longitudinaux, qui sont les gouttières ; les petites branches et leurs ramifications tracent d'autres sillons plus petits, qui laissent entre eux sur la surface du bois les tubercules des pierrures et des perlures. Ces tubercules sont d'autant plus larges et plus élevés, que les vaisseaux entre lesquels ils se trouvent sont plus gros et par conséquent plus éloignés les uns des autres : à l'extrémité du merrain et des andouillers , les ramifications sont très-petites ; il n’y a point de perlures, ou elles seraient si petites, qu'elles se détruiraient par le moindre frottement. La substance du nouveau bois de cerf se durcit par le bas, tandis que la partie supérieure est encore tuméfiée et molle ; mais lorsqu'il a pris tout son accroissement , l'extrémité acquiert de la solidité; alors il est formé en entier, quoiqu'il ne soit pas aussi compacte qu'il le devient dans la suite; la peau dont il est revêtu se durcit comme un cuir, elle se dessèche en peu de temps, et tombe par lambeaux, dont le cerf accélère la chute en frottantson bois contre les arbres.
Il y a au-dessous de l'angle antérieur de chaque œil du cerf une cavité dont la profondeur est de plus d’un pouce : elle s'ouvre au dehors par une fente large d'environ deux lignes du côté de l'œil, et longue d’un pouce; elle est dirigée en ligne droite du côté de la commissure des lèvres. Cette
DU CERF
cavité a , pour l'ordinaire , un pouce de longueur. etenviron huit lignes de largeur dans le milieu : la membrane qui la tapisse est plissée dans le fond et très-mince ; elle renferme une sorte de sédiment de couleur noire, de substance grasse, tendre et légère ; la masse qu'il forme est représentée vue par devant, et vue par derrière. On donne à ces cavités le nom de larmiers , et à la matière qu’elles contiennent celui de larmes, ou de bézoard de cerf; mais le premier semblerait être plus convenable que l’autre, parce que les larmes qui sortent de l'œil pourraient couler dans une petite gouttière qui s'étend depuis l’angle de l'œil jusqu'au bord de la cavité, y entrer, et y laisser un dépôt en s'évaporant; ou plutôt , l'humeur qui suinte de ses parois, restant dans cette cavité, y forme une matière de même nature que la cire des oreilles. Ces cavités sont dans tous les cerfs et dans toutes les biches; mais on ne les trouve pas toujours pleines de matière épaissie; souvent il n'y en a qu'une petite quantité, et sa consistance est très-molle.
Le cerf a de chaque côté du chanfrein, près de la fente dont il vient d'être fait mention, le poil disposé en épi, comme celui qui est sur le front du cheval. Il se trouve, sur la face extérieure de la partie supérieure du canon des jambes de derrière, un petit bouquet de poil auquel on a donné le nom de brosse, parce qu’il est plus serré et un peu plus long que celui du reste du canon.
Le faon a, comme le marcassin , en naissant, et même dans le ventre de la mère, une livrée qu'il perd à l’âge d'environ neuf mois. Un faon de cerf nouveau-né, qui me fut apporté à la fin du mois d'avril, pesait douze livres : il avait deux pieds un pouce de long, mesuré en ligne droite , depuis le bout du museau jusqu’à l'anus : la longueur de la tête était de sept pouces , depuis le bout des lèvres jusqu’à l'entre-deux des oreilles, et la circonférence de onze pouces prise entre les oreilles et les yeux. Le cou avait trois pouces et demi de longueur, autant de hauteur, et huit pouces de circonférence : celle du corps était d'un pied trois pouces : le train de devant avait un pied sept pouces de hauteur, depuis le bas du pied jusqu’au garrot, et le train de derrière un demi-pouce de plus : la longueur de la queue était de deux pouces.
Ce faon avait une bande noire qui s’étendait de-
puis le garrot jusqu'au milieu du dos, entre deux | bandes blanches qui avaient chacune trois lignes |
de largeur : la partie postérieure du cou, les épaules , les côtés du corps, les reins, les flancs, la partie antérieure de la croupe, les hanches et le haut des cuisses, étaient parsemés de taches blanches sur un fond mêlé de fauve et de brun : ces taches avaient cinq ou six lignes de diamètre, elles se trouvaient placées à des distances inégales, et ran-
gées de file en quelques endroits. La mâchoire inférieure, le devant du cou, les aisselles, le ventre, la face intérieure des cuisses et du haut des jambes, étaient blanchätres : il y avait une couleur fauve roussâtre sur la queue et aux environs.
Lorsque le cerf est prêt à quitter la livrée, les bandes et les taches qui étaient blanches prennent une teinte de fauve clair, qui les distingue encore pour quelque temps du fond de couleur fauve plus foncé qui les environne, et bientôt elles disparaissent entièrement. J'ai disséqué un jeune cerf qui avait été élevé en Bourgogne dans un pare, chez M. de Buffon, il pesait quatre-vingt-dix-huit livres; il avait quatre pieds de long mesuré en ligne droite, depuis le bout du museau jusqu'à l'origine de la queue : la longueur de la tête était de dix pouces et demi, et la circonférence d’un pied et demi prise à l'endroit le plus gros : le corps avait deux pieds huit pouces de tour derrière les jambes de devant, trois pieds au milieu du corps, et deux pieds et demi devant les jambes de derrière; la queue avait quatre pouces de longueur, le train de devant deux pieds sept pouces de hauteur. La couleur dominante de ce jeune cerf était le fauve, cependant il avait du noir sur le sommet de la tête ; les oreilles, l'occiput, la face supérieure du cou, le garrot, le dos, la croupe et le haut des hanches, les côtés de la tête et le tour des veux , étaient de couleur grise mêlée de fauve. Il y avait du fauve sur la queue, et du blanc mêlé de fauve aux environs; le dessous de la mâchoire inférieure était blanc ; on voyait du gris sur le devant du cou, et du brun sur la partie antérieure du sternum : le ventre et la face intérieure des bras et de la partie supérieure de la cuisse étaient blancs. Il y avait une teinte de roux autour de l'orifice du prépuce : le dessous du cou était de couleur cendrée , de même que la face extérieure de la partie inférieure de la cuisse, et lerestede lajambe ; cependant cette même couleur était mêlée de blanc et de fauve au bas des cuisses , et il se trouvait des poils blancs parmi des poils bruns, et d’autres roux, sur le bas des jambes et sur les pieds.
Un vieux cerf, pris dans les forêts du comte de Tonnerre à la fin de novembre, était de couleur fauve foncée sur la plus grande partie du corps, cependant cette couleur ne se trouvait qu'à l'extrémité des poils, qui était rousse ; ils avaient environ deux pouces et demi de longueur, ils étaient de couleur cendrée, claire du côté de la racine, et plus foncée dans. le milieu de leur longueur ; il y avait du noir de chaque côté de la lèvre inférieure, au dessus des naseaux, sur le haut du chanfrein, entre les couronnes, sur le bord des oreilles, à l'endroit du coude , sous le ventre , sur le bas des cuisses , et sur les quatre jambes : une bande noire commençait entre les oreilles où elle avait deux
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pouces de largeur , et s'étendait en se rétrécissant peu à peu jusqu'au milieu du dos où elle se terminait en pointe ; le dessous de la mächoire inférieure, le bas du chanfrein, les côtés de la tête, le tour des yeux et les oreilles, à l'exception du bord dont il a été fait mention , étaient de couleur grise blanchâtre, avec une légère teinte de fauve : la face interieure des bras avait une couleur purement fauve ; la face intérieure des cuisses, et la partie postérieure de la croupe, de chaque côté de l'anus, et un peu au dessous, étaient blanchâtres ; et de chaque côté de cet espace de couleur blanche, il se trouvait une bande noire qui descendait le long de la cuisse : le poil de la queue était roux, et plus long que celui du corps. J'ai vu sur un cerf plus jeune et plus petit que le précédent , car il ne pesait que cent soixante et onze livres , une tache noire d'environ un pouce de diamètre, placée sur la face intérieure des oreilles, près du bord postérieur, à quelque distance au-dessus de la base.
Une biche, prise à la fin de novembre dans les forêts du comté de Tonnerre, pesait deux cent soixante-cinq livres. Elle avait une couleur fauve sur la plus grande partie de son corps; mais cette couleur était moins foncée que celle du vieux cerf dont il a été fait mention ; la poitrine, le ventre, la face intérieure des bras et les cuisses étaient blancs ; le dedans des oreilles, les côtés de la tête, le dessous de la mâchoire inférieure, les côtés et le devant du cou, le poitrail, la partie inférieure des côtés du corps, les épaules , la face extérieure des bras, le bas des cuisses et des quatre jambes étaient de couleur grise cendrée , et légèrement mêlée de fauve, principalement sur le bas des jambes et sur la face postérieure des canons des jambes de derrière. Il y avait une tache noire sur la lèvre inférieure, de chaque côté, à quelque distance des coins de la bouche , et une autre tache plus grande, mais moins foncée et plutôt brune que noire , sur le chanfrein, au-dessus des naseaux. Le bord des oreilles était en partie noir , et on voyait une tache de cette même couleur sur la face intérieure, près du bord postérieur , à peu près dans le milieu de la hauteur. L'entre-deux des oreilles était presque entièrement noir : une bande de cette couleur s'étendait le long du cou et du dos jusqu'à environ le tiers de sa longueur, à peu près comme sur le vieux cerf; mais cette bande était moins large sur la biche, car elle n'avait qu'environ un pouce de largeur. La queue était de couleur rousse; il se trouvait de chaque côté un espace de la même couleur, d'environ cinq pouces de largeur et de sept pouces de longueur , au-dessus de la partie postérieure des cuisses, qui était blanche, comme il a déjà été dit : cet espace blanc était bordé par une bande noire, moins large que celle du vieux cerf, qui s'étendait le long de la croupe et de la partie
supérieure de la cuisse , à côté de l'endroit qui était fauve , et de celui qui était blanc.
Une autre biche , élevée en Bourgogne, dans un pare chez M. de Buffon , plus jeune que celle dont il a été fait mention, et plus petite, car elle ne pesait que cent cinquante-huit livres, en différait en ce qu'elle avait la poitrine grise, le dedans des oreilles blanc, et leurs bords de couleur cendrée brune, sans aucune teinte de noir ; le tour des yeux de couleur grise blanchâtre, le genou, la face intérieure du bas des cuisses et du bas &es jambes de derrière , et les quatre pieds fauves, sans mélange de couleur grise cendrée. Une autre biche, plus grosse et plus vieille que les deux précédentes, n’avait point de tache blanche sur la partie postérieure des cuisses.
Les couleurs des cerfs et des biches varient dans les différents âges ; plus ils sont vieux, plus ils ont de fauve et de noir, et plus ces couleurs sont foncées. On voit des cerfs et des biches qui ont du blanc sur le front, le chanfrein et le bout du museau; il y en a aussi qui sont entièrement blancs. Du Fouilloux a distingué des cerfs de trois sortes de pelages , des bruns, des fauves et des rouges. Selon cet auteur, il y a de grands cerfs bruns, et d’autres plus petits, quoique dans le même âge : les premiers ont le corps allongé , leurs têtes sont bien nées et de couleur rouge, ils les portent fort hautes et ils courent pendant longtemps. Les petits cerfs bruns sont courts et trapus, ils portent leurs têtes basses et ouvertes ; elles sont noires, belles et bien semées lorsque ces animaux sont vieux et bien nourris; mais ils ne peuvent jamais Courir aussi longtemps que les grands cerfs bruns. Ceux dont le pelage est fauve manquent de force et de courage , si le fauve est clair ; leurs têtes sont hautes et de couleur blanche , les perches déliées, et les andouillers minces et allongés : au contraire , lorsque le pelage fauve est vif, il y a une raie brune sur l’épine du dos, le corps est menu et allongé, la tête haute, bien nourrie et bien perlée, et ces cerfs sont forts et courageux. Enfin, ceux qui ont le pelage rouge et vif sont la plupart jeunes et vigoureux.
Le cerf a le chanfrein long et épais, les yeux fort éloignés l’un de l’autre, et le bout du museau large à proportion de la tête : ces traits ne lui donneraient aucune apparence de vivacité, s'ils n’étaient relevés par la position des oreilles, qui sont presque droites ; leur longueur fait paraître le chanfrein moins allongé : mais le bois du cerf fait son principal ornement par la hauteur du merrain, par la courbure symétrique de chaque perche, la largeur des empaumures, et le nombre des andouillers. L'encolure renversée, que l'on regarde comme un défant dans le cheval, est une attitude élégante dans le cerf, qui lui donne un air de fierté. Plus
HISTOIRE NATURELLE DU DAIM
il porte la tête haute, plus son bois s'incline en arrière, et mieux il orne son front sans paraitre le surcharger; mais, dès que cet animal baisse la tête , et qu'il présente le bois en avant, c'est une arme dangereuse dont il sait se servir au besoin. La hauteur des jambes correspond à la longueur du cou et à l'étendue du bois; la grosseur de la tête et du cou est bien proportionnée à celle du corps. La taille légère du cerf annonce la rapidité de sa course; ses jambes sèches et nerveuses dénotent la force avec laquelle il bondit lorsqu'il est effrayé, et son encolure épaisse est un puissant mobile pour les coups d'andouillers dont il frappe, dans l’ardeur du rut , tout ce qui lui fait résistance.