LE DAIM
Ordre des ruminants, section des ruminanis à cernes, genre cerf. ( Cuvier.)
Aucune espèce n'est plus voisine d'une autre que l'espèce du daim l’est de celle du cerf: cependant ces animaux, qui se ressemblent à tant d'égards, ne vont point ensemble, se fuient, ne se mêlent jamais, et ne forment par conséquent aucune race intermédiaire. Il est même rare de trouver des daims dans les pays qui sont peuplés de beaucoup de cerfs, à moins
- qu'on ne les y ait apportés. Ils paraissent être d'une nature moins robuste et moins agreste que celle du cerf; ils sont aussi beaucoup moins communs dans les forêts : on les élève dans les parcs, où ils sont , pour ainsi dire, à moitié domestiques. L’Angleterre estle pays de l'Europe où il y en a le plus, et l'on y fait grand cas de cette venaison : les chiens la préfèrent aussi à la chair de tous les autres animaux; et lorsqu'ils ont une fois mangé du daim, ils ont
beaucoup de peine à garder le change sur le |
cerf ou sur le chevreuil. Il y a des daims aux environs de Paris, et dans quelques provinces de France; il y en a en Espagne et en Allemagne; il y en a aussi en Amérique, qui peutêtre y ont été transportés d'Europe. Il semble
que ce soit un animal des climats tempérés, | car il n'y en a point en Russie, et l'on n'en |
trouve que très-rarement dans les forêts de Suède et des autres pays du Nord.
Les cerfs sont bien plus généralement répandus ; il y en a partout en Europe, même en Norwége et dans tout le Nord, à l'exception peutêtre de la Laponie ; on entrouve aussi beaucoup
en Asie, surtout en Tartarie et dans les provinces septentrionales de la Chine. On les retrouve en Amérique ; car ceux du Canada ne diffèrent des nôtres que par la hauteur du bois, par le nombre et par la direction des andouillers !, qui quelquefois n’est pas droite en avant comme dans les têtes de nos cerfs, mais qui retourne en arrière par une inflexion bien marquée, en sorte que la pointe de chaque andouiller regarde le merrain : et cette forme de tête n’est pas absolument particulière aux cerfs du Canada, car on trouve une pareille tète gravée dans la Vénerie de du Fouilloux ?, et le bois du cerf de Canada que nous avons fait graver a les andouillers droits; ce qui prouve assez que ce n’est qu'une variété qui se rencontre quelquefois dans les cerfs de tous les pays. Il en est de même de ces têtes qui ont au-dessus de l'empaumure un grand nombre d'andouillers en forme de couronne, que l'on ne trouve que très-rarementen France, et qui viennent, dit du Fouilloux, du pays des Moscovites et d'Allemagne ; ce n’est qu'une autre variété qui n’empêche pas que ces cerfs ne soient de la même espèce que les nôtres *. En Canada comme en France, la plupart des cerfs ont donc les andouillers droits ; mais leur bois en général est plus grand et plus gros , parce qu'ils trouvent dans ces pays inhabités plus de nourriture et de repos que dans les pays peuplés de beaucoup d'hommes. Il y a de grands et de petits cerfs en Amérique comme en Europe; mais, queique répandue que soit cette espèce, il semble cependant qu'elle soit bornée aux climats froids et tempérés : les cerfs du Mexique et des autres parties de l'Amérique méridionale, ceux que l'on appelle biches des bois et biches des palétuviers à Cayenne, ceux que l'on appelle cerfs du Gange et quel'on trouve dans les mémoires dressés par M. Perrault sous le nom de biches de Sardaigne; ceux enfin auxquels les voyageurs donnent le nom de cerfs au cap de Bonne-Espérance, en Guinée et dans les autres pays chauds, ne sont pas de l'espèce de nos cerfs, comme on le verra dans l'histoire particulière de chacun de ces animaux.
Et comme le daim est un animal moins sauvage, plus délicat et, pour ainsi dire, plus do-
1 Voyez, dans les Mémoires pour servir à l'Histoire des animaux, par M. Perrault, la planche du cerf de Canada.
2 Voyez la Vénerie de Jacques du Fouilloux, fol. 22 verso,
3 C'est le cerf couronné de M. F. Cuvier.
mestique que le cerf, il est aussi sujet à un plus grand nombre de variétés. Outre les daims communs et les daims blancs, dont on peut voir ci-après la description, l'on en connaît encore plusieurs autres : les daims d’Espagne, par exemple, qui sont presque aussi grands que des cerfs, mais qui ont:le cou moins gros et la couleur plus obseure, avec la queue noirâtre, non blanche par-dessous, et plus longue que celle des daims communs; les daims de Virginie, qui sont presque aussi grands que ceux d'Espagne, et qui sont remarquables par la grandeur du membre génital et la grosseur des testicules ; d'autres qui ont le front comprimé , aplati entre les yeux, les oreilles et la queue plus longues que le daim commun , et qui sont marqués d'une tache blanche sur les ongles des pieds de derrière ; d'autres qui sont tachés ou rayés de blanc, de noir et de fauve clair; et d’autres enfin qui sont entièrement noirs : tous ont le bois plus veule, plus aplati, plus étendu en largeur, et à proportion plus garni d'andouillers que celui du cerf; il est aussi plus courbé en dedans, etil se termine par une large et longue empaumure, et quelquefois, lorsque leur tête est forte et bien nourrie, les plus grands andouillers se terminent eux-mêmes par une petite empaumure. Le daim commun a la queue plus longue que le cerf, et le pelage plus clair. La tête de tous les daims mue comme celle des cerfs , mais elle tombe plus tard; ils sont à peu près le même temps à la refaire, aussi leur rut arrive quinze jours ou trois semaines après celui du cerf. Les daims raient alors assez fréquemment, mais d’une voix basse et comme entrecoupée; ils ne s’excèdent pas autant que le cerf, ni ne s'épuisent pas par le rut ; ils ne s'écartent pas de leur pays pour aller chercher les femelles , cependant ils se les disputent et se battent à outrance. Ils sont portés à demeurer ensemble; ils se mettent en bardes, et restent presque toujours les uns avec les autres. Dans les pares, lorsqu'ils se trouvent en grand nombre, ils forment ordinairement deux troupes, qui sont bien distinctes, bien séparées, et qui bientôt deviennent ennemies, parce qu'ils veulent également occuper le même endroit du pare : chacune de ces troupes a son chef qui marche le premier, et c'est le plus fort et le plus âgé ; les autres suivent, et tous se disposent à combattre pour chasser l'autre troupe du bon pays. Ces combats sont sin-
HISTOIRE NATURELLE DU DAIM
guliers par la disposition qui parait y régner; ils s’attaquent avec ordre, se battent avec courage, se soutiennent les uns les autres, et ne se croient pas vaincus par un seul échec; car le combat se renouvelle tous les jours, jusqu'à ce que les plus forts chassent les plus faibles, et les relèguent dans le mauvais pays. Ils aiment les terrains élevés et entrecoupés de petites collines ; ils ne s'éloignent pas comme le cerf lorsqu'on les chasse, ils ne font que tourner, et cherchent seulement à se dérober des chiens par la ruse et par le change : cependant, lorsqu'ils sont pressés, échauffés et épuisés, ils se jettent à l’eau comme le cerf, mais ils ne se hasardent pas à la traverser dans une aussi grande étendue; ainsi la chasse du daim et celle du cerf n’ont entre elles aucune différence essentielle. Les connaissances du daim sont, en plus petit, les mêmes que celles du cerf; les mêmes ruses leur sont communes, seulement elles sont plus répétées par le daim : comme il est moins entreprenant , et qu'il ne se forlonge pas tant, il a plus souvent besoin de s'accompagner, de revenir sur ses voies, etc., ce qui rend en général la chasse du daim plus sujette aux inconvénients que celle du cerf. D'ailleurs, comme il est plus petit et plus léger, ses voies laissent sur la terre, et aux portées, une impression moins forte et moins durable ; ce qui fait que les chiens gardent moins le change, et qu’il est plus difficile de rapprocher lorsqu'on a un défaut à relever.
Le daim s'apprivoise Lrès-aisément. Il mange de beaucoup de choses que le cerf refuse : aussi conserve-t-il mieux sa venaison; Car il ne parait pas que le rut, suivi des hivers les plus rudes et les plus longs , le maigrisse et l’altère; il est presque dans le même état pendant toute l'année. Il broute de plus près que te cerf, et c'est ce qui fait que le bois coupé par la dent du daim repousse beaucoup plus difficilement que celui qui ne l'a été que par le cerf. Les jeunes mangent plus vite et plus avidement que les vieux : ils ruminent; ils cherchent les femelles dès la seconde année de leur vie; ils ne s’attachent pas à la même comme le chevreuil, mais ils en changent comme le cerf. La daïne porte huit mois et quelques jours comme la biche ; elle produit de même ordinairement un faon, quelquefois deux, et très-rarement trois. Ils sont en état d'engendrer et de produire depuis l'âge de deux ans jusqu’à quinze ou seize; enfin