DESCRIPTION DU DAIM
La description du cerf et de la biche peut suppléer en grande partie à celle du daim, de la daine, du chevreuil et de la chevrette ; car ces animaux ont plus de rapports entre eux qu'avec aucun des autres animaux de notre climat ; ils se ressemblent par les principaux caractères de la figure extérieure du corps , on ne trouve presque aucune différence dans la conformation de leurs viscères. Le dainr a plus de ressemblance avec le cerf qu'avec le chevreuil, quoique son espèce soit, pour ainsi dire, mitoyenne entre celles des deux autres ; cependant il diffère plus du cerf que l'âne ne diffère du cheval. Mais, pour prendre des objets de comparaison moins éloignés, il ne faut pas s'écarter des animaux qui ruminent et qui ont des cornes ; parmi ceux dont la description a déjà été donnée dans cet ouvrage, le bélier et le boue sont plus différents l'un de l’autre à l'extérieur que le cerfet le daim , mais ils se ressemblent autant à l’intérieur.
La figure du bois que porte le daim est le caractère le plus apparent qui le distingue du cerf : ce bois diffère principalement de celui du cerf, en ce que les empaumures sont très-allongées , fort larges, mais peu épaisses; elles ont des andouillers sur leurs bords postérieur et supérieur, et quelquefois même sur le bord antérieur. Le premier bois du daim ne parait, comme dans le cerf, qu'à la
seconde année , et ne consiste qu’en deux daguest. Dès la troisième année, chaque perche a deux andouillers en avant, l’un auprès des meules, c’est le maître andouiller , et l'autre à une assez grande distance au-dessus; celui-ci semble correspondre au troisième andouiller du cerf. Les empaumures commencent alors à se former , et elles jettent quelques petits andouillers : dans les années suivantes, elles deviennent plus grandes, leurs andouillers sont plus nombreux , et il s'en trouve un de plus sur chacune des perches au bas de lempaumure, sur son bord postérieur. Les perlures sont à proportion moins grosses, et les gouttières moins grandes que celles du bois de cerf; mais elles sont d'autant plus apparentes que le daim est plus vieux. À mesure qu'il avance en âge, il a les trois andouillers des perches plus longs, les empaumures plus grandes, leurs andouillers sont plus nombreux, et leurs échancrures plus profondes.
Il y a des daims qui n’ont jamais de livrée ; cependant la plupart l'ont en naissant, etnela quittent en aucun âge.
Le daim sur lequel j'ai pris les dimensions des parties extérieures du corps avait été tué au mois de juin ; il était alors au temps du refait; son bois naissant n'avait encore jeté qu'un andouiller. La longueur des perches n'était que d’un demi-pied ,
| et celle des andouillers de trois pouces et demi ; les
perches avaient cinq pouces huit lignes de circon-
| férence auprès des meules, quatre pouces quatre
lignes au dessus de l’andouiller, et cinq pouces trois lignes à l'extrémité ; la circonférence de l’andouiller était de trois pouces ; son extrémité se trouvait plus mince, au contraire de celle des perches, qui était plus grosse que le milieu de la tige, et de consistance très-molle, parce que le bois n'avait pas pris, à beaucoup près, tout son accroissement ; il était revêtu d’une peau souple de couleur brune, et garnie de poils courts très-doux et de couleur cendrée : il y avait deux pouces d'intervalle entre les meules, qui étaient peu saillantes.
La face, le dessus de la tête, les oreilles et la partie supérieure du cou étaient de couleur cendrée teinte de brun; la mâchoire inférieure, les côtés de la tête, les côtés et le dessus du cou avaient une couleur cendrée moins foncée, approchante du gris, et mêlée d’une teinte de fauve très-légère. La partie supérieure des épaules et du corps, depuis le cou jusqu’auprès de l'anus, et la queue, étaient noirâtres; il y avait cependant quelques poils blancs. La poitrine, le ventre, la partie inférieure des côtés du corps et les quatre jambes étaient de couleur cendrée mêlée de gris et d’une
1 Toutes les dénominations qui ontété employées dans la description du cerf, pour le désigner en différents états, et pour exprimer certaines parties du corps de cet animal, sont communes au daim et au chevreuil,
teinte de fauve. Le prépuce était entouré de poils longs d'environ un pouce, blanes sur la plus grande partie de leur longueur, et fauves à lextrémité. Le poil du corps n'avait qu'un pouce ou un pouce et demi de longueur ; mais, dans quelques endroits, surtout auprès du coude et derrière les cuisses, il se trouvait des poils longs de trois pouces ou trois pouces et demi.
Une daine , prise au commencement de septembre, avait trois pieds dix pouces de long , depuis le bout du museau jusqu'à l’origine de la queue; la longueur de la tête était de neuf pouces , depuis le bout des lèvres jusque derrière les oreilles, et la circonférence d'un pied au devant des yeux. Le corps avait deux pieds et demi de tour derrière les jambes de devant, deux pieds dix pouces au milieu, à l'endroit le plus gros, et deux pieds trois pouces devant les jambes de derrière : la longueur de la queue était de six pouces : le train de devant avait deux pieds cinq pouces de hauteur, et celui de derrière deux pieds huit pouces.
Le dessus de la tête et du cou, le Goset la partie supérieure des côtés du corps, la face extérieure du haut des jambes, le devant du bras et le bont de la queue étaient de couleur fauve. Le dessous de la mächoire inférieure et du cou, la poitrine, le ventre, le côté intérieur de la queue, la face intérieure du dessus des jambes et la face postérieure du dessous avaient une couleur blanche ; la bouche et les yeux étaient bordés de noir. Le poil du dos avait environ un pouce trois lignes de longueur ; la racine était blanche, la pointe noire , et le reste de couleur fauve ; cette couleur dominait, et était parsemée de bandes et de taches blanches que l'on appelle la livrée : ces taches étaient de différentes grandeurs, depuis deux ou trois lignes de diamètre jusqu’à dix; les unes se trouvaient placées en ligne droite de chaque côté de l'épine du dos, depuis le garrot jusqu'à la queue; les autres étaient distribuées irrégulièrement sur les côtés du corps, etil y avait une bande dé couleur blanche qui s’étendait depuis le haut du bras jusqu'à la cuisse en suivant différentes directions : cette bande remontait de chaque côté de la queue, dont la face extérieure était noire, de même que les environs de l'anus et de la vulve.
Le daim et la daine dont il vient d’être fait mention, avaient des larmiers comme le cerf, rnais il ne s'y est point trouvé de bézoards : la profondeur de ces cavités était de six lignes, leur orifice avait trois lignes de longueur , et une ligne et demie de largeur.
HISTOIRE NATURELLE
LE CHEVREUIL
Ordre des ruminauts, section des ruminants à cornes, genre cerf, (Cuvier. )
Le cerf, commele plus noble des habitantsdes bois, occupe dans les forêts les lieux ombragés par les cimes élevées des plus hautes futaies ; le chevreuil, comme étant d'une espèce inférieure, se contente d'habiter sous des lambris plus bas, etse tient ordinairement dans le feuillage épais des plus jeunes taillis : mais s'il a moins de noblesse, moins de force, et beaucoup moins de hauteur de taille, il a plus de grâce, plus de vivacité, et même plus de courage quele cerf? ; il est plus gai, plus leste, plus éveillé; sa forme est plus arrondie, plus élégante, etsa figure plus agréable; ses yeux surtout sontplus beaux, plus : brillants, et paraissent animés d'un sentiment plus vif; sesmembres sont plussouples, sesmouvements plus prestes, et il bondit, sans effort , avec autant de force que de légèreté. Sa robcest toujours propre, son poil net et lustré ; il ne se roule jamais dans la fange comme le cerf; il ne se plait que dans les pays les plus élevés, les plus secs , où l’air est le plus pur. Il est encore plus rusé, plus adroit à se dérober, plus difficile à suivre; il a plus de finesse, plus de ressources d'instincet : car, quoiqu'il ait le désavantage mortel de laisser après lui des impressions plus fortes, et qui donnent aux chiens plus d’ardeur et plus de véhémence d'appétit que l'odeur du cerf, il ne laisse pas de savoir se soustraire à leur poursuite par la rapidité de sa première course, et par ses détours multipliés. Il n'attend pas , pour employer la ruse, que la force lui manque : dès qu'il sent, au contraire , que les premiers efforts d'une fuite rapide ont été sans succès, il revient sur ses pas, retourne, revient encore, et, lorsqu'il a confondu par ses mouvements opposés la direction de l’aller avec celle du retour, lorsqu'il a mêlé les émanations présentes avec les émanations passées, il se sépare de la terre par un bond, et se jetant à côté, ilse met ventre à terre, et laisse sans bouger, passer près de lui la troupe entière de ses ennemis ameutés.
4 Lorsque les faons sont attaqués, le chevreuil qui les reconnait pour être à lui prend leur défense ; et quoique ce soit un animal assez pelit, il est assez fort pour battre un jeuue cerfet le faire fuir, Nouveau traité de la vénérie; Paris, 1730, page
NIdV'I 41 “HAUT W'1 CHIAMAAGTHO HI
LE
DU CHEVREUIL
Il diffère du cerf et du daim par le naturel , par le tempérament, par les mœurs, et aussi par presque toutes les habitudes de nature. Au lieu de se mettre en hordes comme eux, et de marcher par grandes troupes, il demeure en famille : le père, la mère et les petits vont ensemble, et on ne les voit jamais s'associer avec des étrangers. Ils sont aussi constants dans leurs amours que le cerf l’est peu ; comme la chevrette produit ordinairement deux faons, l'un mâle et l’autre femelle , ces jeunes animaux, élevés, nourris ensemble, prennent une si forte affection l’un pour l'autre, qu'ilsne se quittent jamais, à moins que l'un des deux n'ait éprouvé l'injustice du sort, qui nedevrait jamaisséparer ce quis'aime ; etc’estattachementencoreplutôtqu'amour : car, quoiqu'ils soient toujours ensemble, ils ne ressentent les ardeurs du rut qu'une seule fois par an, et ce temps ne dure que quinze jours ; c'est à la fin d'octobre qu'il commence, et il finit avant le 15 de novembre. Ils ne sont pointalors chargés , comme le cerf, d’une venaison surabondante ; ils n'ont point d'odeur forte, point de fureur, rien en un mot qui les altère et qui change leur état : seulement ils ne souffrent pas que leurs faons restent avec eux pendant ce temps ; le père les chasse, comme pour les obliger à céder leur place à d’autres qui vont venir, et à former eux-mêmes une nouvelle famille : cependant, après que le rut est fini, les faons reviennent auprès de leur mère, etils y demeurent encore quelque temps , après quoi ils la quittent pour toujours, et vont tous deux s'établir à quelque distance des lieux où'ils ont pris naissance.
La-chevrette porte cinq mois et demi ; elle met bas vers la fin d'avril ouau commencement de mai. Les biches , comme nous l'avons dit, portent plus de huit mois; et cette différence seule suffirait pour prouver que ces animaux sont d’une espèce assez éloignée pour ne pouvoir jamais se rapprocher , ni se mêler , ni produire ensemble une race intermédiaire : par ce rapport, aussibienqueparlafigure et parlataille, ils se rapprochent de l'espèce de la chèvre autant qu'ils s’éloignent de l'espèce du cerf; car la chèvre porte à peu près le même temps, et le chevreuil peut être regardé comme une chèvre sauvage, qui, ne vivant que de bois, porte du bois au lieu de cornes. La chevrette se sépare du chevreuil lorsqu'elle veut mettre bas; elle se recèle dans le plus fort du bois pour éviter le
loup, qui est son plus dangereux ennemi. Au bout de dix ou douze jours les jeunes faons ont déjà pris assez de force pour la suivre. Lorsqu'elle est menacée de quelque danger , elle les cache dans quelque endroit fourré; elle fait face, se laisse chasser pour eux ; mais tous ces soinsn'empêchent pas que les hommes, leschiens les loups, ne les lui enlèvent souvent : c'est là leurtemps le plus critique, etcelui delagrande destruction de cette espèce, qui n’est déjà pas trop commune : j'en ai la preuve par ma propre expérience. J'habite souvent une campagne dausun pays! dont leschevreuils ont unegrande réputation; il n'y à point d'année qu'on ne m'apporte au printemps plusieurs faons, les uns vivants, pris par les hommes, d'autres tués par les chiens; en sorte que, sans compter ceux que les loups dévorent, je vois qu'on en détruit plus dans leseul mois de mai que dans lecours detout le reste de l’année : etce que j'ai remarqué depuis plus de vingt-cinq ans, c'est que, comme s'il y avait en tout un équilibre parfait entre les causes de destruction et de renouvellement, ils sont toujours , à très-peu près , en même nombre dans lesmêmes cantons. 11 n’est pas difficile de les compter, parce qu'ils ne sont nulle part bien nombreux, qu'ils marchent en famille , et que chaque famille habite séparément; en sorte que, par exemple, dans un taillis de cent arpents , il y en aura une famille , c’est-à-dire trois, quatre ou cinq; car la chevrette, qui produit ordinairement deux faons, quelquefoisn'en fait qu'un, et quelquefois en fait trois, quoique très-rarement. Dans un autre canton, qui sera du double plus étendu, il y en aura sept ouhuit, c'est-à-dire deux familles ; et j'ai observé que dans chaque canton cela se soutient toujours au même nombre, à l'exception des années où les hivers ont été trop rigoureux et les neigesabondantes et de longue durée : souvent alors la famille entière est détruite ; mais dès l’année suivante il en revient une autre, et les cantons qu'ils aiment de préférence sont toujours à peu près également peuplés. Cependant on prétend qu'en général le nombre en diminue, et il est vrai qu'il y a des provinces en France où l’on n'en trouve plus; que, quoique communs en Écosse, il n'y en a point en Angleterre ; qu'il n'y en à que peu en Italie; qu'ils sont bien plus rares en Suède qu'ils ne l'étaient autrefois, ete. ;
| 4 A Montbard cn Bourgogne.
LS
mais cela pourrait venir, ou de la diminution des forêts, ou de l'effet dequelque grand hiver, comme celui de 1709 , qui les fit presque tous périr en Bourgogne, en sorte qu'il s'est passé plusieurs années avant que l'espèce se soit rétablie. D'ailleurs ils ne se plaisent pas également dans tous les pays, puisque dans le même pays ils affectent encore des lieux particuliers : ils aiment les collines ou les plaines élevées au-dessus des montagnes; ils ne se tiennent pas dans la profondeur des forêts , ni dans le milieu des bois d'une vaste étendue ; ils occupent plus volontiers les pointes des bois quisontenvironnées de terres labourables, les taillisclairs eten mauvais terrain, où croissent abondamment la bourgène, la ronce, ete.
Les faons restentavecleurs père et mèrehuit ou neuf mois en tout; et, lorsqu'ils se sont séparés, c'est-à-dire vers la fin de la première année de leur âge, leur première tête commence à paraitre sous la forme de deux dagues beaucoup plus petites que celles du cerf: mais ce qui marque encore une grande différence entre ces animaux, c'est que le cerf ne met bas sa têtequ'au printemps, et ne la refait qu'en été, au lieu que le chevreuil la met bas à la fin de l'automne, et la refait pendant l'hiver. Plusieurs causes concourent à produire ces effets différents. Le cerf prend en été beaucoup de nourriture; il se charge d’une abondante venaison ; ensuite il s’épuise par le rut au point qu'il lui faut tout l'hiver pour se rétablir et pour reprendre ses forces ; loin donc qu'il yaitalors aucune surabondance, il y adisette et défaut de substance, et par conséquent sa tête ne peut pousser qu'au printemps, lorsqu'il a repris assez de nourriture pour qu'il yen aitde superflue. Le chevreuil, au contraire, qui ne s’épuise pas tant, n’a pas besoin d'autant de réparation ; et, comme il n'est jamais chargé de venaison, qu'ilest toujours presquele même, que le rut ne change rien à son état, il a dans tous les temps la même surabondance; en sorte qu’en hiver même, et peu de temps après le rut, il met bas sa tête et la refait. Ainsi , dans tous ces animaux, le superflu de la nourriture organique, avant de se déterminer vers les réservoirs séminaux, et de former la liqueur séminale, se porte vers la tête, et se manifeste à l'extérieur par la production du bois, de la même manière que dans l'homme le poil et la barbe annoncent et précèdent la liqueur séminale ; et il paraitque ces productions, qui sont, pour ainsi dire, végé-
HISTOIRE NATURELLE
tales, sont formées d'une matière organique, surabondante, mais encore imparfaite et mêlee de parties brutes, puisqu'elles conservent, dans leur accroissement et dans leur substance, les qualités du végétal ; au lieu que la liqueur séminale, dont la production est plus tardive, est une matière purement organique, entièrement dépouillée des parties brutes, et parfaitement assimilée au corps de l'animal.
Lorsque le chevreuil a refait sa tête , il touche au bois, comme le cerf, pour le dépouiller de la peau dont elle est revêtue, et c'estordinairement dans le mois de mars, avant que les arbres commencent à pousser ; ce n'est done pas la sève du bois qui teint la tête du chevreuil : cependant elle devient brune à ceux qui ont le pelage brun, et jaune à ceux qui sont roux, car il y a des chevreuils de ces deux pelages, et par conséquent cettecouleur du boisne vient, commeje l'ai dit!, que de la nature de l'animal et de l'impression de l'air. A la seconde tête, le chevreuil porte déjà deux ou trois andouillers sur chaque côté ; à la troisième , il en a trois ou quatre; à la quatrième, quatre ou cinq, et il est bien rare d'en trouver qui en aient davantage. On reconnait seulement qu'ils sont vieux chevreuils, à l'épaisseur du merrain, à la largeur de la meule, à la grosseur des perlures, ete. Tant que leur tête est molle , elle est extrêmement sensible. J'ai été témoin d'un coup de fusil dont la balle coupa net l’un des côtés du refait de la tête qui commençait à pousser : le chevreuil fut si fort étourdi du coup, qu'iltomba comme mort : le tireur, qui en était près, se jeta dessus et le saisit par le pied; mais le chevreuil, ayant repristoutd'un coup le sentiment et les forces, l’entraiîna par terre à plus de trente pas dans le bois, quoique ce fût un homme très-vigoureux ; enfin, ayant été achevé d'un coup de couteau , nous vimes qu'il n'avait eu d'autre blessure que le refait coupé par la balle. L'on sait d'ailleurs que les mouches sont une des plus grandes incommodités du cerf, lorsqu'il refait sa tête ; il se recèle alors dans le plus fort du bois où il y a le moins de mouches, parce qu'elles lui sont insupportables lorsqu'elles s'attachent à sa tête naissante : ainsi, il y a une communication intime entre les parties molles de ce bois vivant, et tout le système nerveux du corps de l'animal. Le chevreuil, qui u’a pas à craindre les mou-
+ Voyez ci-devant l'histoire du cerf,
DU CHEVREUIL
ches, parce qu'il refait sa Lète en hiver, ne se recèle pas ; mais il marche avec précaution, et porte la tête basse pour ne pas toucher aux branches.
Dans le cerf, le daim et le chevreuil, l'os frontal a deux apophyses ou éminences, sur lesquelles porte le bois : ces deux éminences osseuses commencent à pousser à cinq ou six mois, et prennent en peu de temps leur entier accroissement; et, loin de continuer à s'élever dayantage à mesure que l'animal avance en âge, elles s'abaissent et diminuent de hauteur chaque année ; en sorte que les meules, dans un vieux cerf ou dans un vieux chevreuil, appuient d’assez près sur l'os frontal, dont les apophyses sont devenues fort larges et fort courtes : c’est même l'indice le plus sûr pour reconnaitre l’âge avancé dans tous ces animaux. Il me semble que l’on peut aisément rendre raison de cet effet, qui d'abord parait singulier , mais qui cesse de l'être si l’on fait attention que le bois qui porte sur cette éminence presse ce point d’appui pendant tout le temps de son accroissement ; que par conséquent il le comprime avec une grande force tous les ans, pendant plusieurs mois : et comme cet os, quoique dur, ne l’est pas plus que les autres os, il ne peut manquer de céder un peu à la force qui le comprime, en sorte qu'il s'élargit, se rabaisse et s'aplatit toujours de plus en plus par cette même compression réitérée à chaque tête que forment ces animaux ; et c’est ce qui fait que quoique les meules et le merrain grossissent toujours, et d'autant plus que l'animal est plus âgé , la hauteur de la tête et le nombre des andouillers diminuent si fort, qu'à la fin, lorsqu'ils parviennent à un très-grand âge, ils n'ont plus que deux grosses dagues ou des têtes bizarres et contrefaites, dont le merrain est fort gros et dont les andouillers sont très-petits.
Comme la chevrette ne porte que cinq mois et demi, et que l'accroissement du jeune chexreuil est plus prompt que celui du cerf, la durée de sa vie est plus courte, et je ne crois pas qu'elle s'étende à plus de douze ou quinze ans tout au plus. J'en ai élevé plusieurs; mais je n'ai jamais pu les garder plus de cinq ou six ans: ils sont très-délicats sur le choix de la nourriture; ils ont besoin de mouvement, de beaucoup d'air, de beaucoup d’espace, et c’est ce qui fait qu'ils ne résistent que pendant les pre-
mieres années de leur jeunesse aux inconvé- :
nients de la vie domestique. Il leur faut une femelle, et un pare de cent arpents, pour qu'ils soient à leur aise. On peut les apprivoiser, mais non pas les rendre obéissants, ni même familiers ; ils retiennent toujours quelque chose de leur naturel sauvage; ils s’épouvantent aisément, et ils se précipitent contre les murailles avee tant de force , que souvent ils se cassent les jambes. Quelque privés qu'ils puissent être, il faut s’en défier : les mâles surtout sont sujets à des caprices dangereux , à prendre certaines personnes en aversion ; et alors ils s'élancent et donnent des coups de tête assez forts pour renverser un homme , etils le foulent encore avec les pieds lorsqu'ils l'ont renversé. Les chevreuils ne raient pas si fréquemment ni d’un cri aussi fort que le cerf; les jeunes ont une petite voix, courte et plaintive, 222... mi, par laquelle ils marquent le besoin qu'ils ont denourriture. Ce son est aisé à imiter, et la mère, trompée par l’appeau, arrive jusque sous le fusil du chasseur.
En hiver, les chevreuils se tiennent dans les taillis les plus fourrés, et ils vivent de ronces, de genêt, de bruyère et de chatons de coudrier, de marsaule, ete. Au printemps, ils vont dans les taillis plus clairs, et broutent les boutons et les feuilles naissantes de presque tous les arbres. Cette nourriture chaude fermente dans leur estomac, et les enivre de manière qu'il est alors très-aisé de les surprendre; ils ne savent où ils vont ; ils sortent même assez souvent hors du bois, et quelquefois ils approchent du bétail et des endroits habités. En été, ils restent dans les taillis élevés, et n’en sortent que rarement pour aller boire à quelque fontaine, dans les grandes sécheresses ; car, pour peu que la rosée soitabondante, ou que les feuilles soient mouillées de la pluie, ils se passent de boire. Ils cherchent les nourritures les plus fines ; ils ne viandent pas avidement comme le cerf; ils ne broutent pas indifféremment toutes les herbes, ils mangent délicatement, et ils ne vont que rarement aux gagnages, parce qu'ils préfèrent la bourgène et la ronce aux grains et aux légumes.
La chair de ces animaux est, comme l’on sait, excellente à manger; cependant il y a beaucoup de choix à faire : la qualité dépend principalement du pays qu'ils habitent; et dans le meilleur pays il s'en trouve encore de bons et de mauvais. Les bruns ont la chair plus fine
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que les roux ; tous les chevreuils mâles qui ont passé deux ans, et que nous appelons vieux brocards, sont durs et d'assez mauvais goût.
Les chevrettes, quoique du même âge, ou plus âgées, ont la chair plus tendre. Celle des faons, lorsqu'ils sont trop jeunes, est mollasse; mais elle est parfaite lorsqu'ils ent un an ou dix-huit mois. Ceux des pays de plaines et de vallées ne sont pas bons; ceux des terrains humides sont encore plus mauvais; ceux qu'on élève dans des parcs ont peu de goût; enfin il n’y a de bien bons chevreuils que ceux des pays secs et élevés, entrecoupés de collines, de bois, de terres labourables, de friches, où ils ont autant d'air, d'espace, de nourriture, et même de solitude, qu'il leur en faut; car ceux quiont été souvent inquiétés sont maigres, et ceux que l’on prend après qu'ils ont été courus ont la chair insipide et flétrie.
Cette espèce , qui est moins nombreuse que celle du cerf, et qui est même fort rare dans quelques parties de l'Europe, parait être beaucoup plus abondante en Amérique. Icinous n’en connaissons que deux variétés: les roux, qui sont les plus gros, et les bruns, qui ont une tache blanche au derrière, et qui sont les plus petits ; et, comme il s’en trouve dans les pays septentrionaux aussi bien que dans les contrées méridionales de l'Amérique, on doit présumer qu'ils diffèrent les uns des autres peut-être plus qu'ils ne different de ceux d'Europe : par exemple, ils sont extrêmement communs à la Louisiane ', etils y sont plus grands qu'en France : ils se retrouvent au Brésil, car l'animal que l’on appelle cujuacu-apara ne diffère pas plus de notre chevreuil, quele cerf du Canadane diffère de notre cerf; il y a seulement quelque différence dans la forme de leur bois, comme on peut le voir dans la planche du cerf de Canada donnée par M. Perrault, et que nous avons aisément reconnu par la description et la figure qu'en a données Pison. « Il y a, dit-il ?, au « Brésil des espèces de chevreuils dont les uns « n’ont point de cornes, et s'appellent cyjuacu- « élé, et les autres ont des cornes, et s'appellent
* On fait aussi beaucoup d'usage, à la Louisiane, de la chair de chevreuil : cet animal y est un peu plus grand qu'en Europe, et porte des cornes semblables à celles du cerf, mais il n'en a pas le poil ni la couleur ; il sert aux habitants ainsi que le Inouton ailleurs. Mém, sur la Louisiane, par M. Dumont, t. }, page 75,
?Pison, Hist. Brasil, page 98, où l'on en voit aussi la figure,
cujuacu-apara | : ceux-ci, qui ont des cornes, sont plus petits que les autres; les poils sont luisants, polis, mêlés de brun et de blane, surtout quand l'animal est jeune, car le blanc s'efface avec l'âge. Le pied est divisé en deux ongles noirs, sur chacun desquels il y en a un plus petit qui est comme superposé ; la queue courte, les yeux grands et noirs, les narines ouvertes, les cornes médiocres, à trois branches, et qui tombent tous les ans. Les femelles portent cinq ou six mois. On peut les apprivoiser, etc. Maregrave ajoute que l’apara a des cornes à trois branches, et que la branche inférieure de ces cornes est la plus lon- «gue, et se divise en deux. » L'on voit bien par ces descriptions que l’apara n’est qu'une variété de l'espèce de nos chevreuils, et Ray soupconne ? que le cujuacu-élé n'est pas d'une espece différente de celle du cujuacu apara, et que celui-ci est le mâle, et l’autre la femelle, Je serais tout à fait de son avis, si Pison ne disait pas précisément que ceux qui ont des cornes sont plus petits que les autres. Il ne me parait pas probable que les femelles soient plus grosses que les mäles, dans cette espèce, au Brésil, puisqu'ici elles sont plus petites. Ainsi, enmême temps que nous croyons que le cujuacu-apara n'est qu'une variété de notre chevreuil, àlaquelle on doit mème rapporter le capreolus marinus de Jonston, nous ne déciderons rien sur ce que peut être le cujuacu-élé, jusqu'à ce que nous en soyons mieux informés.