‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 171 sur 186 · LE LIEVRE · texte numérisé non relu

LE LIEVRE

Ordre des rongeurs , genre lièvre, (Cuvier.) Les espèces d'animaux les plus nombreusesne

sont pas les plus utiles; rien n’est même plus nuisible que cette multitude de rats, de mulots,

HISTOIRE NATURELLE

de sauterelles, de chenilles, et de tant d’autres insectes dont il semble que la nature permette ét souffre, plutôt qu'elle ne l'ordonne , la trop nombreuse multiplication. Mais l'espèce du lièvre et celle du lapin ont pour nous le double avantage du nombre et de l'utilité : les lièvres sont universellement et très-abondamment répandus dans tous les climats de la terre ; les lapins, quoique originaires de climats particuliers, multiplient si prodigieusement dans presque tous les lieux où l’on veut les transporter, qu'il n’est plus possible de les détruire , et qu'il faut même employer beaucoup d’art pour en diminuer la quantité, quelquefois incommode.

Lorsqu'on réfléchit done sur cette fécondité sans bornes donnée à chaque espèce, sur le produit innombrable qui doit en résulter, sur la prompte et prodigieuse multiplication, de certains animaux qui pullulent tout à coup, et viennent par milliers désoler les campagnes et ravager la terre , on est étonné qu'ils n’envahissent pas la nature ; on craint qu'ils ne l’oppriment par lenombre, et qu'après avoir dévoré sa substance, ils ne périssent eux-mêmes avec elle. U L'on voit en effetaveceffroiarrivercesnuages épais, ces phalanges ailées d'insectes affamés, qui semblent menacer le globe entier, et qui, se rabattant sur les plaines fécondes de l'Égypte, dela Pologne ou de l’Inde, détruisent en un instant lestravaux, lesespérances detoutun peuple, et, n'épargnant ni les grains, ni les fruits, ni les herbes, ni les racines, nilesfeuilles, dépouillent la térre de sa verdure, et changent en un désert arideles plusriches contrées. L'on voit descendre des montagnes du nord des rats en multitude innombrable, qui, comme un déluge, ou plutôt un débordement desubstance vivante, viennent inonder les plaines, se répandent jusque dans les provinces du midi, et, après avoir détruit sur leur passage tout ce qui vit ou végète, finissent par infecter la terre et l'air de leurs cadavres. L'on voit dans les pays méridionaux sortir tout à coup du désert des myriades de fourmis, lesquelles, comme un torrent dont la source serait intarissable, arrivent en colonnes pressées, se succèdent, se renouvellent sans cesse, s’emparent de tous les lieux habités, en chassent les animaux et les homme et ne se retirent qu’après une dévastation générale. Et dans les temps où l'homme, encore à demi sauvage , était, comme les animaux, sujet à toutes les lois, et

DU LILVRE.

même aux excès de la nature, n'a-t-on pas vu de ces débordements de l'espèce humaine, des Normands , des Alains, des Huns, des Goths, des peuples, ou plutôt des peuplades d'animaux à face humaine, sans domicile et sans nom, sortir tout à coup de leurs antres, marcher par troupeaux effrénés , tout opprimer sans autre force que le nombre , ravager les cités, renverser:les empires , et après avoir détruit les nations et dévasté la terre, finir par la repeupler d'hommes aussi nouveaux et plus barbares qu'eux ?

Ces grands événements, ces époques si marquées dans l’histoire du genre humain, ne sont cependant que de légères vicissitudes dans le cours ordinaire de la nature vivante : il est en £généraltoujours constant, toujoursle même ; son mouvement, toujours réglé, roule sur deux pivots inébranlables, L'un la fécondité sans bornes donnée à toutes les espèces, l'autre les obstacles sans nombre qui réduisent le produit de cette fécondité à une mesure déterminée, etnelaissent en tout temps qu'à peu près la même quantité d'individus dans chaque espèce : et, comme ces animaux en multitude innombrable, paraissent tout à coup, disparaissent de même ; et que le fonds de ces espèces n'en est point augmenté, celuide lespèeehumainedemeure aussi toujours le même; les variations «en sont seulement un peu plus lentes ; parce que la vie de, l'homme étantpluslongueque celle de ces petits animaux, il est nécessaire que les alternatives d'augmentation et de diminution se préparent de plus loin etnes’achèvent qu'en plus detemps ; et cetemps même n'est qu'un instant dans la durée, un moment dans la suite des siècles , qui nous frappe plus que les autres, parce qu'ila été accompagné d'horreur etde destruction : car, à prendre la terre entièreet l'espèce humaine en général, la quantité des hommes doit, comme celledes animaux, être en tout temps à très-peuprèslamême, puisqu'elle dépend de l'équilibre des causes physiques ; équilibre auquel tout est parvenu depuis longtemps, et que les efforts des hommes, non vlus que toutes les circonstances morales , ne peuvent rompre, ces circonstances dépendant elles-mêmes de ces causes physiques dont elles ue sont que deseffets particuliers. Quelquesoin que l'homme puisse prendre de son espèce , il ne la rendra jamais plus abondante en un lieu, quepour ladétruireou la diminuer dansunaatre. Lorsqu'une portion de la terre est surchargée

d'hommes, ils se dispersent, ils se répandent, ils se détruisent, et il s'établit en même temps des lois et des usages qui souvent ne préviennent quetrop cetexeès de multiplication. Dansles climats excessivement féconds, comme à la Chine, en Égypte, en Guinée, on relègue, on mutile, on vend, on noieles enfants ; ici on ies condamne à uncélibat perpétuel. Ceux qui existent, s'arrogent aisément des droits sur ceux qui n’existent pas : comme êtres nécessaires, ils anéantissent les êtres contingents ; ils suppriment, pour leur aisance, pour leur commodité, les générations futures. Ilse fait sur les hommes, sans qu'on s’en aperçoive , ce qui se fait sur les animaux : on les soigne, on les multiplie, on les néglige, on les détruit selon le besoin, les avantages, l'incommodité, les désagréments qui en résultent, et comme tous ces effets moraux dépendent euxmêmes des causes physiques, qui, depuis que la terre a pris sa consistance, sont dans un étatfixe etdans unéquilibrepermanent, il paraît que pour l'homme, comme pour les animaux, le nombre d'individus dans l'espèce ne peut qu'être constant. Au reste, cet état fixe et ce nombre constant ne sont pas des quantités absolues ; toutesles causes physiques et morales, tous les effets qui enrésultent, sontcompris et balancententre certaines limites plus ou moins étendues , mais jamais assez grandes pour que l'équilibre se rompe. Comme tout est en mouvement dans l'univers, et que toutes les forces répandues dans là matière agissent les unes contre les autres ét se contrebalaneent, tont se fait par des espèces d'oscillations, dont les points milieux sont ceux auxquels nous rapportons le cours ordinaire de la nature, et dont les points extrêmes en sont les périodes les plus éloignées. En effet, tant dans les animaux que dans les végétaux, l'excès de la multiplication estordinairement suivi de la stérilité; l'abondance et la disette se présentent tour à tour, et souventse suivent desi près, quel’on pourrait juger de la production d’une année par le produit de cellequila précède. Les pommiers, les pruniers, les chênes, les hêtres, et la plupart des autres arbres fruitiers et forestiers, ne portentabondamment que de deux années l’une; les chenilles, les hannetons , les mulots et plusieurs autres animaux, qui, dans de certaines années, se multiplient à l'excès, ne paraissent qu’en petitnombre l'année suivante. Que deviendraient en effet tous les biens de la terre, que déviendraientlesanimaux utiles, et l'homme lui-même

si dans ces années excessives chacun de ces insectes se reproduisait pour l'année suivante par une génération proportionnelle à leur nombre ? Mais non : les causes de destruction, d'anéantissement et de stérilité suivent immédiatement celles de la trop grande multiplication ; et, indépendamment de la contagion , suite nécessaire des trop grands amas de toute matière vivante dans un même lieu , il y a dans chaque espèce des causes particulières de mort et de destruction que nous indiquerons dans la suite, et qui seules suffisent pour compenser les excès des générations précédentes.

Au reste, je le répète encore , ceci ne doit pas être pris dans un sens absolu ni même strict, surtout pour les espèces qui ne sont pas abandonnées en entier à la nature seule : celles dont l'homme prend soin, à commencer par la sienne, sont plus abondantes qu'elles ne le seraient sans ces soins: mais comme ces soins Ont eux-mêmes des limites, l'augmentation qui en résulte est aussi limitée et fixée depuis long-temps par des bornes immuables ; et quoique dans les pays policés l'espèce de l'homme et celles de tous les animaux utiles soient plus nombreuses que dans les autres climats, elles ne le sont jamais à l’excès, parce que la même puissance qui les fait naître les détruit dès qu’elles deviennent incommodes.

Dans les cantons conservés pour le plaisir de la chæsse, on tue quelquefois quatre ou einq cents lièvres dans une seule battue, Ces animaux multiplient beaucoup ; ils sont en état d’engendrer en tout temps, et dès la première année de leur vie. Les femelles ne portent que trente ou trente-un jours; elles produisent trois ou quatre petits, et dès qu’elles ont mis bas, elles recoivent le mâle. Elles le reçoivent aussi lorsqu'elles sont pleines ;, et par la conformation particulière de leurs parties génitalesil ya souventsuperfétation; car le vagin et le, corps de la matrice sont continus, et il n’y à point d’orifice ni de cou de matrice comme dans les autres animaux ; mais les cornes de la matrice ont chacune un orifice qui déborde dans le vagin, et quise dilate dans l’accouchement : ainsi ces deux cornes sont deux matrices distinctes, séparées, et quipeuvent agir indépendamment l'unedel'autre,ensortequeles femelles dans cette espèce peuvent concevoir et accoucher en différentstemps par chacune de ces matrices ; et par conséquent les superfétations doivent être aussi fréquentes dans ces animaux,

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qu'elles sont rares dans ceux qui n'ont pas ce double organe.

Ces femelles peuvent donc être en chaleur et pleines en tout temps; et ce qui prouve assez qu’elles sont aussi lascives que fécondes, c’est une autre singularité dans leur conformation : elles ont le gland du clitoris proéminent et presque aussi gros que le gland de la verge du mâle ; et, comme la vulve n’est presque pas apparente , et que d’ailleurs les mâles n’ont au dehors ni bourses ni testicules dans leur jeunesse , ilestsouvent assez difficile de distinguer le mâle de la femelle. C'est aussi ce qui a fait dire que dans les lièvres il y avait beaucoup d'hermaphrodites, que les mâles produisaient quelquefois des petits comme les femelles , qu'il y en avait qui étaient tour à tour mâles et femelles ; et qui en faisaient alternativement des fonctions, parce qu’en effet ces femelles, souvent plus ardentes que les mâles, les couvrent avant d'en être couvertes , et que d’ailleurs elles leur ressemblent si fort à l'extérieur, qu’à moins d'y regarder de très-près, on prend la femelle pour le mâle, ou le mâle pour la femelle.

Les petits ont les yeux ouverts en naissant.

La mère les allaite pendant vingt jours, après quoi ils s’en séparent et trouvent eux-mêrnes leur nourriture : ils ne s’écartent pas beaucoup les uns des autres, ni du lieu où ils sont nés; cependant ils vivent solitairement, et se forment chacun un gîte à une petite distance, comme de soixante ou quatre-vingts pas: ainsi, lorsqu'on trouve un jeune levraut dans un endroit, on est presque sûr d’en trouver encore un ou deux autres aux environs. Ils paissent pendant la nuit plutôt que pendant le jour: ils se nourrissent d'herbes , de racines, de feuilles, de fruits, de graines, et préfèrent les plantes dont la sève est laiteuse; ils rongent même l’écorce des arbres pendant l'hiver, et il n'y a guère que l’aune et le tilleul auxquels ils ne touchent pas. Lorsqu'on en élève,onles nourrit avec de la laitue et des légumes; mais la chair de ces lièvres nourris est toujours de mauvais goût.

Ils dorment ou se reposent au gîte pendant le jour, et ne vivent, pour ainsi dire, que la nuit : c’est pendant la nuit qu'ils se promènent, qu'ils mangent et qu’ils s'accouplent ; onles voit au clair de la lune jouer ensemble, sauter et courir les uns après les autres: mais le moindre mouvement, le bruit d’une feuille qui tombe,

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