‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 172 sur 186 · DU LIÈVRE · texte numérisé non relu

DU LIÈVRE

suffit pour les troubler; ils fuient, et fuient | chacun d'un côté différent.

Quelques auteurs ont assuré que les lièvres ruminent ; cependant je ne erois pas cette opinion fondée , puisqu'ils n'ont qu'un estomac , et que la conformation des estomacs et des autres intestins est toute différente dans les animaux ruminants : le cœeum de ces animaux est petit, celui du lièvre est extrêmement ample; et si l'on ajoute à la capacité de son estomac celle de ce grand cœcum, on concevra aisément que, pouvant prendre un grand volume d'aliments, eet animal peut vivre d'herbes seules, comme le cheval et l'âne, qui ont aussi un grand cœcum, qui n'ont de même qu’un estomac, et qui par conséquent ne peuvent ruminer.

Les lièvres dorment beaucoup, et dorment les yeux ouverts; ils n'ont pas de cils aux paupières ,etils paraissent avoir les yeux mauvais : ils ont, comme par dédommagement, l'ouie très-fine , et l'oreille d'une grandeur démesurée, relativement à celle de leur corps; ils remuent ces longues oreilles avec une extrème facilité ; ils s’en servent comme de gouvernail pour se diriger dans leur course, qui est si rapide, qu'ils devancent aisément tous les autres animaux. Comme ils ont les jambes de devant beaucoup plus courtes que celles de derrière, il leur est plus commode de courir en montant qu’en descendant; aussi, lorsqu'ils sont poursuivis, commencent-ils toujours par gagner la montagne : leur mouvement dans leur course est une espèce de galop, une suite de sauts trèsprestes et tres-pressés; ils marchent sans faire aueun bruit, parce qu'ils ont les pieds couverts et garnis de poils, même par-dessous : ce sont aussi peut-être les seuls animaux qui aient des poils au-dedans de la bouche.

Les lièvres ne vivent que sept ou huit ans au plus; et la durée de la vie est, comme dans les autres animaux, proportionnelle au temps de l'entier développement du corps : ils prennent presque tout leur accroissement en un an, et vivent environ sept fois un an. On prétend seulement que les mâles vivent plus longtemps que les femelles ; mais je doute que cette observation soit fondée. Ils passent leur vie dans la solitude et dans le silence, et l’on n'entend leur voix que quand on les saisit avec force , qu'on les tourmente et qu'on les blesse : ce n’est point un cri aigre, mais une voix assez forte , dont le son est presque semblable à celui

de la voix humaine. Ils ne sont pas aussi sauvages que leurs habitudes et leurs mœurs paraissent l'indiquer ; ils sont doux et susceptibles d'une espèce d'éducation : on les apprivoisé aisement, ils deviennent même caressants ; mais ils ne s’attachent jamais assez pour pouvoir devenir animaux domestiques; car ceux même qui ont été pris tout petits et élevés dans la maison, dès qu'ils en trouvent l’occasion, se mettent en liberté et s’enfuient à la campagne. Comme ils ont l'oreille bonne, qu'ils s'asseyent volontiers sur leurs pattes de derrière, et qu'ils se servent de celles de devant comme de bras, on en a vu qu'on avait dressés à battre du tambour, à gesticuler en cadence, etc.

En général, le lièvre ne manque pas d'instinet pour sa propre conservation, ni de sagacité pour échapper à ses ennemis; il se forme un gite; il choisiten hiver les lieux exposés au midi, etenété ilse loge aunord ; il se cache, pour n'être pas vu, entre des mottes qui sont de la couleur de son poil. « J'ai vu, dit du Fouilloux, « un lièvre si malicieux, que depuis qu'il oyait « la trompe, ilse levait du gite, et eût-il été à «un quart de lieue-de là, il s’en allait nager en «un étang, se relaissant au milieu d'icelui sur « des jones, sans être aueunement chassé des « chiens. J'ai vu courir un lièvre bien deux « heures devant les chiens, qui, après avoir « couru, venait pousser un autre et se mettait « en son gite. J'en ai vu d’autres qui nageaient « deux ou trois étangs, dont le moindre avait « quatre-vingts pas de large. J'en ai vu d'au- « tres qui, après avoir été bien courus l'espace « de deux heures, entraient par dessous la porte « d'un tect à brebis, et se relaissaient parmi le « bétail. J'en ai vu, quand les chiens les cou- «raient, qui s’allaient mettre parmi un trou- « peau de brebis qui passait par les champs , ne « les voulant abandonner ne laisser. J'en ai vu « d'autres qui, quand ils oyaient les chiens « courants, se cachaient en terre. J'en ai vu « d’autres qui allaient par un côté de haïe et « retournaient par l’autre, en sorte qu'il n'y « avait que l'épaisseur de la haïe entre les chiens «et le lièvre. J'en ai vu d’autres qui, quandils «avaient couru une demi-heure, s’en allaient « monter sur une vieille muraille de six pieds « de haut, et s’allaient relaisser en ur pertuis « de chauffant couvert de lierre. J'en ai vu « d’autres qui nageaïent une rivière qui pouvait avoir huit pas de large, et la passaient et re-

passaient en la longueur de deux cents pas, « plus de vingt fois devant moi. » Mais ce sont là sans doute les plus grands efforts de leur instinet; car leurs ruses ordinaires sont moins fines et moins recherchées : ils se contentent, lorsqu'ils sont lancés et poursuivis, de courir rapidement, et ensuite de tourner et de retourner sur leurs pas ; ils ne dirigent pas leur course contre le vent, mais du côté opposé. Les femelles ne s’éloignent pas tant que les mâles, et tournoient davantage. En général , tous les lièvres qui sont nés dans le lieu même où on les chasse ne s’en écartent guère, ils reviennent au gite; et si on les chasse deux jours desuite, ils font le lendemain les mêmes tours et détours qu'ils ont faits la veille. Lorsqu'unlièvre va droit et s'éloigne beaucoup du lieu où il a été lancé, c'est une preuve qu'il est étranger, et qu'il n'était en ce lieu qu’en passant, Il vient en effet, surtout dans le temps le plus marqué du rut, qui est aux mois de janvier, de février et de mars, des lièvres mâles qui, manquant de femeiles en leur pays, font plusieurs lieues pour en trouver, et s'arrêtent auprès d'elles ; mais dès qu'ils sont lancés par les chiens, ilsregagnent leur pays nataletne reviennent pas. Les femelles nesortent jamais: elles sont plus grosses que les mâles, et cependant elles ont moins de force et d’agilité, et plus de timidité : car elles n’attendent pas au gite les chiens de si près que les mâles, et elles multiplient davantage leurs ruses.et leurs détours: elles sont aussi plus délicates et plus susceptibles des impressions de l'air; elles craignent l'eau et la rosée, au lieu que parmi les mâles il s'en trouve plusieurs, qu'on appelle lièvres ladres, qui cherchent leseaux ; et se font chasser dans les étangs, les marais et autres lieux fangeux. Ces lièvres ladres ont la chair de fort mauvais goût, et en général tous les lièvres qui habitent les plaines basses ou les vallées ont la chair insipide et blanchâtre, au lieu que dans les pays de collines élevées ou de plaines en montagne, où le serpolet et les autres herbes fines abondent , les levrauts, et même les vieux lièvres, sontexcellents au gout. On remarqueseulement que ceux qui habitent le fond des bois, dans ces mêmes pays, ne sont pas à beaucoup près aussi bons que ceux qui en habitent les lisières, ou qui se tiennent dans les champs et dans les vignes, et que les femelles ont toujours la chair plus délicate que les mâles.

HISTOIRE NATURELLE

comme sur tous les autres ; les lièvres de montagne sont plus grands et plus gros que les liëvres de plaine : ils soat aussi de couleur différente; ceux de montagne sont plus bruns sur le corps , et ont plus de blane sons le cou que ceux de plaine, qui sont presque rouges Dans les hautes montagnes , et dans les pays du Nord, ils deviennent blancs pendant l'hiver, et reprennent en été leur couleur ordinaire : il n’y en a que quelques-uns, et ce sont peut-être les plus vieux , qui restent toujours blancs, car tous le deviennent plus ou moins en vieillissant. Les lièvres des pays chauds, d'Italie, d'Espagne, de Barbarie, sont plus petits que ceux de France et des autres pays plus septentrionaux : selon Aristote, ils étaient aussi plus petits en Égypte qu'en Grèce. Ils sont également répandus dans tous ces climats : il y en a beaucoup en Suède, en Danemarck, en Pologne, en Moscovie; beau : coup en France, en Angleterre , en Allemagne; beaucoup en Parbarie, en Égypte, dans les îles de l’Archipel, surtout à Délos,, aujourd’hui Idilis, qui fut appelée par les anciens Grecs Lagia, à cause du grand nombre de lièvres qu’on y trouvait. Enfin il y en a aussi beaucoup en Laponie, où ils sont blancs pendant dix mois de l’année, et ne reprennent leur couleur fauve que pendant les deux mois les plus chauds de l'été. Il paraît done que les climats leur sont à peu près égaux; cependant on remarque qu'il y a moins de lièvres en Orient qu’en Europe, et peu ou point dans l'Amérique méridionale, quoiqu'il y en ait en Virginie, en Canada, et jusque dans les terres qui avoisinent la baie de Hudson et le détroit de Magellan; mais ces lièvres de l'Amérique septentrionale sont peut-être d'une espèce différente de celle de nos lièvres; car les voyageurs disent que, non-seulement ils sont beaucoup plus gros, mais que leur chair est blanche et d'un goût tout différent de celui de la chair de noslièvres ; ils ajoutent que le poil de ces lièvres du nord del’Amérique ne tombe jamais, et qu’on en fait d'excellentes fourrures. Dans les pays excessivement chauds, comme au Sénégal, à Gambie , en Guinée, et surtout dans les cantons de Fida, d'Apam, d’Acra, et dans quelques autres pays situés sous la zone torride en Afriqueet en Amérique, comme dans la Nouvelle-Hollande et dans les terres de l’isthme de Panama , on trouve aussi des animaux que les voyageurs out pris pour des lièvres, mais qui

La nature du terroir influe sur ces animaux | sont plutôt des espèces de lapins ; ear le lapin

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