‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 3)Chapitre 30 sur 186 · ILE · texte numérisé non relu

ILE

matériels et anime d'un feu divin les traits de son visage ; son port majestueux, sa démarche ferme et hardie, annoncent sa noblesse et son rang; il ne touche à la terre que par ses extrémités les plus éloignées, il ne la voit que de loin, et semble la dédaigner; les bras ne lui sont pas donnés pour servir de piliers d'appui à la masse de son corps, sa main ne doit pas fouler la terre, et perdre par des frottements réitérés la finesse du toucher dont elle est le principal organe ; le bras et lamain sont faits pour servir à desusages plus nobles , pour exécuter les ordres de la volonté, pour saisirles choses éloignées, pour écarter les obstacles, pour prévenir les rencontres et lechoc de ce qui pourrait nuire, pour embrasser et retenir ce qui peut plaire, pour le mettre à portée des autres sens.

Lorsque l'âme est tranquille, toutes les parties du visage sont dans un état de repos, leur proportion, leur union, leur en semblemarquent encore assez la douce harmonie des pensées, et répondent au calme de l’intérieur ; mais, lorsque l’âme est agitée, la face humaine devient un tableau vivant, où les passions sont rendues avec autant de délicatesse que d'énergie , où chaque mouvement de l'âme est exprimé par un trait, chaque action par un caractère, dont l'impression viveet promptedevance la volonté, nous déeèle et rendau dehors par des signes pathétiques les images de nos secrètes agitations.

C’estsurtout dans les yeux qu’elles se peignent et qu’on peut les reconnaitre; l'œil appartient à l’âme plus qu'aucun autre organe , il semble y toucher et participer à tous ses mouvements, il en exprime les passions les plus vives et les émotions les plus tumultueuses, comme les mouvements les plus doux êt les sentiments les plus délicats ; il les rend dans toute leur force, dans toute leur pureté tels qu'ils viennent de naître; il les transmet par des traits rapides qui portent dans une autre âme le feu, l’action, l'image de celle dont ils partent ; l'œil recoit et réfléchit en même temps la lumière de la pensée et la chaleur du sentiment; c’est le sens de l'esprit et la langue de l'intelligence.

Les personnes qui ont la vue courte, où qui sont louches, ont beaucoup moins de cette âme extérieure qui réside principalement dans les yeux; ces défauts détruisent la physionomie, et rendentdésagréables ou difformesles plus beaux visages; comme l'on n’y peut reconnaître que les passions fortes et qui mettent en jeu les

autres parties, et comme l'expression de l'esprit et de la finesse du sentiment ne peut s'y montrer, on juge ces personnes défavorablement lorsqu'on ne les connait pas et quand on les connaît , quelque spirituelles qu'elles puissent être, on a encore de la peine à revenir du premier jugement qu'on a porté contre elles.

Nous sommes si fort accoutumés à ne voir les choses que par l'extérieur, que nous ne pouvons plus reconnaître combien cet extérieur influe sur nos jugements, même les plus graves et les plus réfléchis; nous prenons l'idée d'un homme, et nous la prenons par sa physionomie qui ne dit rien, nous jugeons dès lors qu'il ne pense rien ; il n’y à pas jusqu'aux habits et à Ja coiffure qui n'influent sur notre jugement; un homme sensé doit regarder ses vétements comme faisant partie de lui-même, puisqu'ils en font en effet partie aux yeux des autres , et qu'ils entrent pour quelque chose dans l'idée totale qu'on se forme de celui qui les porte.

La vivacité ou la langueur du mouvement des yeux fait un des principaux caractères de Ja physionomie, et leur couleur contribue à rendre ce caractère plus marqué. Les différentes couieurs des yeux sont l’orangé foncé, le jaune, le vert, le bleu, le gris, et le gris mêlé de blanc; la substance de l'iris est veloutée et disposée par filets et par flocons : les filets sont dirigés vers le milieu de la prunelle comme des rayons qui tendent à un centre ; les flocons remplissent les intervalles qui sont entre les filets; et quelquefois les uns et les autres sont disposés d’une manière si régulière, que le hasard a fait trouver dans les yeux de quelques personnes, des figures qui semblaient avoir été copiées sur des modèles connus. Ces filets et ces flocons tiennent les uns aux autres par des ramifications très-fines et très-déliées; aussi la couleur n’est pas si sensible dans ces ramifications que dans le corps des filets et des flocons, qui paraissent toujours être d'une teinte plus foncée.

Les couleurs les plus ordinaires dans les yeux sont l'orangé et le bleu , et le plus souvent ces couleurs se trouvent dans le même œil. Les yeux que l’on croît être noirs, ne sont que d’un jaune-brun, où d’orangé foncé; il ne faut, pour s'en assurer, que les regarder de près, car, lorsqu'en les voit à quelque distance, ou lorsqu'ils sont tournés à contre-jour, ils paraissent noirs, parce que la couleur jaune-brun tranche si fort sur le blanc de l'œil, qu'on la juge noire par

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l'opposition du blanc. Les yeux qui sont d’un jaune moins brun , passent aussi pour des yeux noirs; mais on ne les trouve pas si beaux que les autres, parce que cette couleur tranche moins sur le blanc; il y a aussi des yeux jaunes et jaunes-clairs; ceux-ci ne paraissent pas noirs, parce que ces couleurs ne sont pas assez foncées pour disparaitre dans l'ombre. On voit trèscommunément dans le même œil des nuances d'orangé, de jaune , de gris et de bleu; dès qu'il y à du bleu, quelque léger qu'il soit , il devient la couleur dominante; cette couleur paraît par filets dans toute l'étendue de l'iris, et l’orangé est par flocons autour et à quelque petite distance de la prunelle; le bleu efface si fort cette couleur, que l'œil parait tout bleu, et on ne s’apercoït du mélange de l'orangé qu'en le regardant de près. Les plus beaux yeux sont ceux qui paraissent noirs ou bleus; la vivacité et le feu qui font le principal caractère des yeux ; éclatent davantage dans les couleurs foncées que dans les demi-teintes de couleur; les yeux noirs ont donc plus de force d'expression et plus de vivacité, mais il y a plus de douceur , et peut-être plus de finesse dans les yeux bleus; on voit dans les premiers un feu qui brille uniformément, parce que le fond, qui nous paraît de couleur uniforme, renvoie partout les mêmes reflets, mais on distingue des modifications dans Ja lumière qui anime les yeux bleus, parce qu'il y a plusieurs teintes de couleur qui produisent des reflets différents.

Il y a des yeux qui se font remarquer sans avoir, pour ainsi dire, de couleur, ils paraissent être composés différemment des autres : l'iris n'a que des nuances de bleu ou de gris si faibles qu'elles sont presque blanches dans quelques endroits; les nuances d'orangé qui s’y rencontrent sont si légères qu'on les distingue à peire du gris et du blanc, malgré le contraste de ces couleurs; le noir de la prunelle est alors trop marqué, parce que la couleur de l'iris n’est pas assez foncée ; on ne voit, pour ainsi dire, que la prunelle isolée au milieu de l'œil; ces yeux ne disent rien, et le regard en paraît être fixe ou effaré.

Il y a aussi des yeux dont la couleur de l'iris tire sur le vert ; cette couleur est plus râre que le bleu, le gris, le jaune, et le jaune-bruns il se trouve aussi des personnes dont les deux yeux ne sont pas de la même couleur. Cette variété, qui se trouve dans la couleur des yeux, est

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particulière à l'espèce humaine, à celle du cheval, ete.; dans la plupart des autres espèces d’animaux , la couleur des yeux de tous les individus est la même : les yeux des bœufs sont bruns, ceux des moutons sont couleur d'eau , ceux des chèvres sont gris, ete. Aristote, qui fait cette remarque, prétend que dans les hommes les yeux gris sont les meilleurs , que les bleus sont les plus faibles, que ceux qui sont avancés hors de l'orbite ne voient pas d'aussi loin que ceux qui y sont enfoncés, que les yeux bruns ne voient pas si bien que les autres dans l'obsecurité.

Quoique l'œil paraisse se mouvoir comme s’il était tiré de différents côtés , il n'a cependant qu'un mouvement de rotation autour de son cen-

tre, par lequel la prunelle parait ‘approcher ou

s'éloigner des angles de l'œil, et s’élever où s'abaisser. Les deux yeux sont plus près l’un de l'autre dans l'homme que dans tous les autres animaux; cet intervalle est même si considérable dans la plupart des espèces d'animaux , qu'il n'est pas possible qu ils voient le mème objet des deux yeux à la fois , à moins que cet objet ne soit à une grande distance.

Après les yeux les parties du v isage qui Contribuent le plus à marquer la physionomie, sont les sourcils ; comme ils sont d’une nature diférente des autres parties, ils sont PRE apparents par ce contraste et frappent plus qu'aucun autre trait; les sourcils sont une ombre dans le tableau, qui en relève les couleurs et les formes Les cils des paupières font aussi leur effet, lots qu'ils sont longs et garnis, les yeux en paraissent plus beaux et le regard plus doux; il n'y a que l'homme et le singe qui aient des ‘eils aux deux paupières , les autres animaux n'en ont point à la paupière inférieure, et dans l homme même il y en a beaucoup moins à la paupière inférieure qu'à la supérieure ; le poil des sourcils devient quelquefois si long dans la vieillesse, qu'on est obligé de le couper. Les sourcils n'ont que deux mouvements qui dépendent des muscles, du front, l'un par lequel on les élève , et autre par lequel on les fronce et on les abaisse en les approchant l'un de l'autre.

Les paupières servent à garantir les yeux et à empècher la cornée de se dessécher ; la paupière supérieure se relève ets "abaisse , ‘inférieure n’a que peu de mouvement , et Motte le mouvement des paupières débende de la volonté, cependant l'on n’est pas maitre de les te-

nir élevées lorsque le sommeil presse, ou lorsque les yeux sont fatigués; il arrive aussi trèssouvent à cette partie des mouvements con vulsifs et d'autres mouvements involontaires, desquels on ne s'aperçoit en aucune façon; dans les oiseaux et les quadrupèdes amphibies la paupière inférieure est celle qui a du mouvement, et les poissons n’ont de paupières ni en haut ni en bas,

Le front est une des grandes parties dela face, et l'une de celles qui contribuent le plus à la beauté de sa forme ; il faut qu'il soit d’une juste proportion , qu'il ne soit ni trop rond , ni trop plat, ni trop étroit, ni trop court, et qu'il soit régulièrement garni decheveux au-dessus etaux côtés. Tout le monde sait combien les cheveux font à la physionomie, c’est un défaut que d'être chauve; l'usage de porter des cheveux étrangers , qui est devenu si général, aurait dû se borner à cacher les têtes chauves, car cette espèce de coiffure empruntée altère la vérité de la physionomie, et donne au visage un air différent de celui qu'il doit avoir naturellement ; on jugerait beaucoup mieux les visages si chaeun portait ses cheveux et les laissait flotter librement. La partie la plus élevée de la tête est celle qui devient chauve la premiere, aussi bien que celle qui est au-dessus des tempes : il est rare que les cheveux qui accompagnent le bas des tempes, tombent en entier, non plus que ceux de la partie inférieure du derrière de la tête. Au reste, il n’y a que les hommes qui deviennentchauves en avançanten âge, les femmes conservent toujours leurs cheveux, et quoiqu’ils deviennent blancs comme ceux des hommes lorsqu'elles approchent de la vieillesse, ils tombent beaucoup moins ; les enfants et les eunuques ne sont pas plus sujets à être chauves que les femmes ; aussi les cheveux sont-ils plus grands et plus abondants dans la jeunesse qu'ils ne le sont à tout autre âge. Les plus longs cheveux tombent peu à peu, àmesure qu'on avance en âge ils diminuent et se dessèchent ; ils commencent à blanchir par la pointe; dès qu'ils sont devenus blancs ils sont moins forts et se cassent plus aisément. On a des exemples de jeunes gens , dont les cheveux devenus blancs par l'effet d’une grande maladie, ont ensuite repris leur couleur naturelle peu à peu lorsque leur santé a été parfaitement rétablie. Aristote et Pline disent qu'aucun homme ne devient chauve avant d'avoir fait usage des femmes , à

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l'exception de ceux qui sont chauves dès leur naissance : les anciens écrivains ont appelé les habitants de l'ile de Mycone têtes chauves ; on prétend que c'était un défaut naturel à ces insulaires, et comme une maladie endémique avec laquelle ils venaient presque tous au monde.

Voyez la description des iles de l'Archipel par Dapper, page 354. Voyez aussi le second vol.

de l'édition de Pline par le Père Hardouin , page 541.

Le nez est la partie la plus avancéeet le trait le plus apparent du visage; mais comme il n’a que très-peu de mouvement, et qu'il n'en prend ordinairement que dans les plus fortes passions, il fait plus à la beauté qu'à la physionomie, et, à moins qu'il ne soit fortdisproportionné ou trèsdifforme, on ne le remarque pas autant que les autres parties qui ont du mouvement , comme la bouche ou les yeux. La forme du nez, etsa position plus avancée que celle de toutes les autres parties de la face, sont particulières à l'espèce humaine , car la plupart des animaux ont des narines ou naseaux avec la cloison qui les sépare; mais dans aucun le nez ne fait un trait élevé et avancé; les singes même n'ont , pour ainsi dire, que des narines , ou du moins leur nez, qui est posé comme celui de l'homme, est si plat et si court qu'on ne doit pas le regarder comme une partie semblable; c'est par cet organe que l'homme et la plupart des animaux respirent et sentent les odeurs. Les oiseaux n'ont point de narines, ils ont seulement deux trous ou deux conduits pour la respiration et l'odorat, au lieu que les animaux quadrupèdes ont des naseaux ou des narines cartilagineuses comme les nôtres.

La bouche et les lèvres sont, après les yeux, les parties du visage qui ont le plus de mouvement et d'expression ; les passions influent sur ces mouvements, la bouche en marque les différents caractères par les différentes formes qu'elle prend ; l'organe de la voix anime encore cette partie, et la rend plus vivante que toutes les autres; la couleur vermeilledeslèvres, la blancheur de l'émail des dents, tranchent avec tant d'avantage sur les autres couleurs du visage, qu'elles paraissent en faire le point de vue principal; on fixe en effet les yeux sur la bouche d'un homme qui parle , et on les y arrête plus longtemps que sur toutes les autres parties; chaquemot, chaque articulation, Chaque son produisent des mouvements différents dans

les lèvres : quelque variés et quelque rapides que soient ces mouvements, on pourrait les distinguer tous les uns des autres; on a vu des sourds en connaitre si parfaitement les différences et les nuances successives, qu'ils entendaient parfaitement ce qu'on disait, en voyant comme on le disait.

La mâchoire inférieure est la seule qui ait du mouvement dans l'homme et dans tous les animaux, sans en excepter même le crocodile, quoique Aristote assure en plusieurs endroits que la mâchoire supérieure de cet animal est la seule qui ait du mouvement, et que la màchoire inférieure, à laquelle, dit-il, la langue du crocodile est attachée, soit absolument immobile; j'ai voulu vérifier ce fait, et j'ai trouvé, en examinant le squelette d’un crocodile, que c'est au contraire la seule mâchoire inférieure qui est mobile, et que lasupérieureest, comme dans tous les autres animaux, jointe aux autres os de la tête, sans qu'il y ait aucune articulation qui puisse la rendre mobile. Dans le fœtus humain lamâchoireinférieure est, comme dans le singe, beaucoup plus avancée que la mâchoire supérieure ; dans l'adulte il serait également difforme qu'elle fût trop avancée ou trop reculée, elle doit être à peu près de niveau avec la mâchoire supérieure. Dans les instants les plus vifs des passions, la mâchoire a souvent un mouvement involontaire, comme dans les mouvements où l'âme n'est affectée de rien; la douleur, le plaisir, l'ennui, font également bâiller, mais il est vrai qu'on bâäille vivement, et que cette espèce de convulsion est très-prompte dans la douleur et le plaisir, au lieu que le bâillement de l'ennui en porte le caractère par la lenteur avee laquelle il se fait.

Lorsqu'on vient à penser tout à coup à quelque chose qu'on desire ardemment ou qu’on regrette vivement, on ressent un tressaillement ou un serrement intérieur; ce mouvement du diaphragme agit sur les poumons, les élève et occasionne une inspiration vive et prompte qui forme le soupir; et lorsque l'âme a réfléchi sur la cause de son émotion, et qu’elle ne voit aueun moyen de remplir son desir ou de faire cesser ses regrets, les soupirs se répètent, la tristesse, qui est la douleur de l'âme, succède à ces premiers mouvements; et lorsque cette douleur de l'âme est profonde et subite, elle fait couler les larmes, et l'air entre dans la poi-

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trine par secousses, il se fait plusieurs inspirations réitérées par une espèce de secousse involontaire; chaque inspiration fait un bruit plus fort que celui du soupir, c'est ce qu'on appelle sangloter; les sanglots se scccèdent plus rapidement que les soupirs, et le son de la voix se fait entendre un peu dans le sanglot ; les accents en sont encore plus marqués dans le gémissement, c'est une espèce de sanglot continué, dont le son lent se fait entendre dans l'inspiration et dans l'expiration; son expression consiste dans la continuation et la durée d'un ton plaintif formé par des sons inarticulés : ces sons du gémissement sont plus ou moins longs, suivant le degré de tristesse, d'affliction et d’abattement qui les cause; mais ils sont toujours répétés plusieurs fois; le temps de l'inspiration est celui de l'intervalle de silence qui est entre les gémissements, et ordinairement ces intervalles sont égaux pour la durée et pour la distance. Le eri plaintif estun gémissement exprimé avec force et à haute voix ; quelquefois ce cri se soutient dans toute son étendue sur le même ton, e’estsurtout lorsqu'il est fort élevé et très-aigu; quelquefois aussi il finit par unton plus bas, c’est ordinairement lorsque la force du cri est modérée.

Le ris est un son entrecoupé subitement et à plusieurs reprises par une sorte de trémoussement qui est marqué à l'extérieur par le mouvement du ventre qui s'élève et s’abaisse précipitamment ; quelquefois pour faciliter ce mouvement on penche la poitrine et la tête en avant, la poitrine se resserre et reste immobile; les coins de la bouche s’éloignent du côté &es joues, qui se trouvent resserrées et gonflées ; l'air, à chaque fois que le ventre s’abaisse, sort de la bouche avec bruit, et l'on entend un éclat de la voix qui se répète plusieurs fois de suite, quelquefois sur le même ton, d’autres fois sur des tons différents qui vont en diminuant à chaque répétition.

Dans le ris immodéré et dans presque toutes les passions violentes, les lèvres sont fort ouvertes ; mais dans des mouvements de l'âme plus doux et plus tranquilles, les coins de la bouche s’éloignent sans qu'elle s'ouvre, les joues se gonflent, et dans quelques personnes ilse forme sur chaque joue, à une petite distance des coins de la bouche, un léger enfoncement que l'on appelle la fossette, c'est un

est ordinairement accompagné. Le souris est une marque de bienveillances d'applaudissement et de satisfaction intérieure; c’est aussi une façon d'exprimer lemépris etla moquerie; mais dans ce souris malin on serre davantage les lèvres l’une contre l'autre par un mouvement de la lèvre inféricure.

Les joues sont des parties uniformes qui n’ont par elles-mêmes aucun mouvement, aucune expressign, sice n'est par la rougeur ou la pàleur qui les couvre involontairement dans des passions différentes ; ces parties forment le contour de la face et l'union des traits, elles contribuent plus à la beauté du visage qu'à l'expression des passions, il en est de même au menton, des oreilles et des tempes.

On rougit dans la honte, la colère, l'orgueil, la joie; on pâlit dans la crainte, l'effroi et la tristesse; cette altération de la couleur du visage est absolument involontaire, elle manifeste l'état de l'âme sans son consentement ; c’est un effet du sentiment sur lequel la volonté n'a aucun empire, elle peut commander à tout le reste, car un instant de réflexion suffit pour qu'on puisse arrêter les mouvements musculaires du visage dans les passions, et même pour les changer; mais il n'est pas possible d'empêcher le changement de couleur, parce qu'il dépend d'un mouvement du sang occasionné par l’action du diaphragme, qui est le principal organe du sentiment intérieur.

La tête en entier prend dans les passions, des positions et des mouvements différents; elle est abaissée en avant dans l'humilité, la honte, la tristesse ; penchée à côté dans la langueur, la pitié; élevée dans l’arrogance; droite et fixe dans l’opiniâtreté; la tête fait un mouvement en arrière dans l’étonnement, et plusieurs mouvements réitérés de côté et d'autre dans le mépris, la moquerie, la colère et l'indignation.

Dans l’affliction, la joie, l'amour, la honte, la compassion, les yeuxse gonflent tout à coup, une humeur surabondante les couvre et les obseurcit, 1l en coule des larmes; l’effusion des larmes est toujours accompagnée d’une tension des muscles du visage, qui fait ouvrir la bouche; l'humeur qui se forme naturellement dans le nez devient plus abondante, les larmes s'v joignent par des conduits intérieurs, elles ne coulent pas uniformément, et elles semblent

agrément qui se joint aux grâces dont le souris | s'arrêter par intervalles.

Dans latristesse !, les deux coins de la bouche s'abaissent, la lè re inférieure remonte, la paupière est En à à demi, la prunelle de l'œil est élevée et à moitié cachée e par la paupière, les autres muscles de la face sont relächés, de sorte que l'intervalle qui est entre la boucheet les yeux x. | plus grand qu'à l'ordinaire, et par conséquent le visage parait allongé.

Dans la peur, la terreur, l’effroi, l'horreur, le front se ride, les sourcils s'élèvent, la paupière s'ouvre autant qu'il est possible, ‘tlle surmonte la prunelle, et laisse paraitre une partie du blane de l'œil au-dessus de la prunelle, qui est abaissée et un peu cachée par la paupière inférieure ; la bouche est en même temps fort ouverte, les lèvres se retirent et laissent paraitreles dents en haut et en bas.

Dansle mépris et la dérision, la lèvre supérieure se relève d'un côté et laisse paraître les dents, tandis que de l'autre côté elle a un petit mouvement comme pour sourire; le nez se fronce du même côté que la lèvre s’est élevée, et le coin de la bouche recule; l'œil du même côté est presque fer mé, tandis que l’autre est ouvert à Vordinaire; mais les deux prunelles sont abaissées comme lorsqu'on regarde du haut en bas. #

Dans la jalousie, l'envie, la malice, les sourcils descendent et se froneent, les paupières s'élèvent et les prunelles s’abaissent, la lèvre supérieure s'élève de chaque côté, tandis que les coins de: Ja bouche s’abaissent un peu, et que le milieu de la lèvre inférieure se relève pour joindrele milieu de la lèvre supérieure.

Dans leris, les deux coins de la bouche reculent et s'élèvent un peu, la partie supérieure des joues se relève, les yeux se ferment plus ou moins, la lèvre supérieure s'élève, l'inférieure s’abaisse; la bouche s'ouvre et la peau du nez se fronce dans les ris immodérés.

Les bras, les mains et tout le corps entrent aussi dans l'expression des passions; les gestes concourent avec les mouvements du visage pour exprimer les différents mouvements de l'âme. Dans la joie, par exemple, les yeux, la tête, les bras et tout le corps sont agités par des mouvements prompts et variés: dans la langueur et la tristesse, les yeux sont abaissés, la tête est penchée sur le côté, les bras sont pen-

4 Voyez la dissertation de M. Parsons, qui a pour titre : Human physionomy explain'd. London, 1747.

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dants et tout le corps est immobile : dans l'admiration, la surprise, l'étonnement, tout mouvement est suspendu, on reste dans une même attitude. Cette première expression des passions est indépendante de la volonté; mais il y a une autre sorte d'expression, qui semble être produite par une réflexion de l'esprit et par le commandement de la volonté, qui fait agir les yeux, la tête, les bras et tout le corps: ces mouvements paraissent être autant d'efforts que fait l'âme pour défendre le corps, ce sont au moins autant de signes secondaires qui répètent les passions, et qui pourraient seuls les exprimer, par exemple, dans l'amour, dans le desir, dans l'espérance, on lève la tête et les yeux vers le ciel, comme pour demander le bien que l’on souhaite; on porte la tête et le corps en avant, comme pour ayancer, En S'approchant, la possession de l'objet desiré; on étend les bras, on ouvre les mains pour l'embrasser et le saisir : au contraire dans la crainte, dans la haine, dans l'horreur, nous avancons les bras avec précipitation, comme pour repousser ce qui fait l’objet de notre aversion, nous détournons les yeux et la tête, nous reculons pour l’éviter, nous fuyons pour nous en éloigner. Ces mouvements sont si prompts qu'ils paraissent involontaires; mais c’est un effet de l'habitude qui nous trompe, car ces mouvements dépendent de la réflexion, et marquent seulement la perfection des ressorts du corps humain, par la promptitude ayec laquelle tous les membres obéissent aux ordres de la volonté.

Comme toutes les passions sont des mouvements de l'âme, la plupart relatifs aux impressions des sens, elles peuvent être exprimées par les mouvements du corps, et surtout par ceux du visage; on peut juger de ce qui se passe à l'intérieur par l'action extérieure, et connaitre, à l'inspection des changements du visage, la situation actuelle de l'âme; mais comme l'âme n’a point de forme qui puisse être relative à aucune forme matérielle, on ne peut pas la juger par la figure du corps ou par la forme du visage; un corps mal fait peut renfermer une fort belle âme, et l'on ne doit pas juger du bon ou du mauvais naturel d’une personne par les traits deson visage ; car ces traits n'ont aueun rapport avec la nature de l'âme, aucune analogie sur laquelle on puisse fonder des conjectures raisonnables;

Les anciens étaient cependant fort attachés à cette espèce de préjugé, et dans tous les temps il y a eu des hommes qui ont voulu faire une science divinatoire de leurs prétendues connaissances en physionomie; mais il est bien

évident qu'elles ne peuvent s'étendre qu'à de- |

yiner les mouvements de l'âme par ceux des yeux, du visage et du corps, et que la forme du nez, de la bouche et des autres traits ne fait pas plus à la forme de l'âme, au naturel de la persanne, que la grandeur ou la grosseur des membres fait à la pensée. Un homme en serat-il plus spirituel parce qu'il aura le nez bien fait ? en sera-t-il moins sage parce qu'il aura les yeux petits et la bouche grande? il faut donc avouer que tout ce que nous ont dit les physionomistes est destitué de tout fondement, et que rien n'est plus chimérique que les induetions qu'ils ont voulu tirer de leurs préten- - dues observations métoposcopiques.

Les.parties de la tête qui font le moins à la physionomie et à l'air du visage sont les oreilles ; elles sont placées à côté et cachées par les cheveux : cette partie, qui est si petite et si peu apparente dans l'homme, est fort remarquable dans la plupart des animaux quadrupèdes, elle fait beaucoup à l'air de la tête de l'animal, elle indique même son état de vigueur ou d’abattement, elle a des mouvements musculaires qui dénotent le sentiment et répondent à l'action intérieure de l'animal. Les oreilles de l'homme n'ont ordinairement aucun mouvement, volontaire ou involontaire, quoiqu'il y ait des musclesqui y aboutissent; les plus petites oreilles sont, à ce qu'on prétend, les plus jolies; mais les plus grandes, qui sont en même temps bien bordées, sont celles qui entendent le mieux.

Il y a des peuples qui en agrandissent prodigieusement le lobe, en le perçant et en y mettant des morceaux de bois ou de métal, qu'ils remplacent successivement par d’autres morceaux plus gros, ce qui fait avec le temps un trou énorme dans le tube de l'oreille, qui croît toujours à proportion que le trou s’élargit; j'ai vu de ces morceaux de bois, qui avaient plus d'un pouce et demi de diamètre, qui venaient des Indiens de l'Amérique méridionale, ils ressemblent à des dames de trictrac. On ne sait sur quoi peut être fondée cette coutume singulière des’'agrandir si prodigieusementles oreilles; il est vrai qu'on ne sait guère mieux d'où peut venir l'usage, presque général dans toutes les

nations, de percer les oreilles, et quelquefois les narines, pour porter des boucles, des anneaux, ele., à moins que d'en attribuer l'origine aux peuples encore sauvages et nus, qui ont cherché à porter de la manière la moins incommode les choses qui leur ont paru les plus précieuses, en les attachant à cette partie.

La bizarrerie et la variété des usages paraissent encore plus dans la manière différente dont les hommes ontarrangé les cheveux et ia barbe ; les uns, comme les Turcs, coupent leurs cheveux et laissent croître leur barbe; d’autres, comme la plupart des Européens, portent leurs cheveux ou des cheveux empruntés et rasent leur barbe ; les sauvages se l’arrachent et conservent soigneusement leurs cheveux; les nè-

| gres se rasent la tête par figures, tantôt en

étoiles tantôt à la facon des religieux, et plus communément encore par bandes alternatives, en laissant autant de plein que de rasé, et ils font la même chose à leurs petits garçons ; les talapoins de Siam font raser la tête ct les sourcils aux enfants dont on leur confie l'éducation; chaque peuple a sur cela des usages différents, les uns font plus de cas de la barbe de la lèvre supérieure que de celle du menton; d’autres préfèrent celle des joues et celle du dessous du visage ; les uns la frisent, les autres la portent lisse. Il n’y a pas bien longtemps quenous portions les cheveux du derrière de la tête épars et flottants, aujourd'hui nous les portons dans un sac; nos habillements sont différents de ceux de nos pères, la variété dans la manière de se vêtir est aussi grande que la diversité des nations; et ce qu'il y a de singulier, c'est que de toutes les espèces de vêtements nous avons choisi l’une des plus incommodes, et que notre manière, quoique généralement imitée par tous les peuples de l'Europe, est en même temps de toutes les manières de se vétir celle qui demande le plus de temps, celle qui me parait être le moins assortie à la nature.

Quoïque les modes semblent n'avoir d'autre origine quele caprice etla fantaisie, les caprices adoptés et les fantaisies générales méritent d'être examinés : les hommes ont toujours fait et feronttoujours cas de tout ce qui peut fixer les yeux des autres hommes et leur donner en mêmetemps des idéesavantageuses de richesses, de puissance, de grandeur, etc. La valeur de ces pierres brillantes qui de tout temps ont été

regardées comme des ornements précieux, n'est fondée que sur leur rareté et sur leur éclat éblouissant; il en est de même de ces métaux éclatants, dont le poids nous parait si léger lorsqu'il est réparti sur tous les plis de nos vêtements pour en faire la parure: ces pierres, ces métaux sont moins des ornements pour uous, que des signes pour les autres, auxquels ils doivent nous remarquer et reconnaitre nos richesses ; nous tâchons de leur en donner une plus grande idée en agrandissant la surface de ces métaux , nous voulons fixer leurs yeux ou plutôt les éblouir; combien peu y en at-il en effet qui soient capables deséparer la personne de son vêtement, et de juger sans mélange l'homme et le métal!

Tout ce qui est rare et brillant sera donc toujours de mode, tant que les hommes tireront plus d'avantage de l’opulence que de la vertu, tant que les moyens de paraitre considérable seront si différents de ce qui mérite seul d'être considéré : l'éclat extérieur dépend beaucoup dela manière de se vêtir; cette manière prend des formes différentes, selon les différents points de vue sous lesquels nous voulons être regardés; l'homme modeste, ou qui veut le paraitre, veuten même temps marquer cette vertu par la simplicité de son habillement, l'homme glorieux ne néglige rien de ce qui peut étayer son orgueil ou flatter sa vanité, on le reconnait à la richesse ou à la recherche de ses ajustements.

Un autre point de vue que les hommes ont assez généralement, est de rendre leur corps plus grand, plus étendu : peu contents du petit espace dans lequel est cireonscrit notre être, nous voulons tenir plus de place en ce monde, que la nature ne peut nous en donner; nous cherchons à agrandir notre figure par des chaussures élevées , par des vêtements renflés; quelque amples qu’ils puissent être, la vanité qu'ils couvrent n'est-elle pas encore plus grande ? pourquoi la tête d’un docteur est-elle environnée d'une quantité énorme de cheveux empruntés, et que celle d’un homme du bel air en est si légèrement garnie? l’un veut qu'on juge de l'étendue de sa science par la capacité physique de cette tête, dont il grossit le volume apparent; et l’autre ne cherche à le diminuer, que pour donner l'idée de la légèreté de son esprit.

Il y a des modes dont l'origine est plus rai-

HISTOIRE NATURELLE

sonnable, ce sont celles où l'on a eu pour but de cacher des défauts et de rendre H nature moins désagréable. A prendre les hommes en général, il y a beaucoup plus de figures défectueuses et de laids visages, que de personnes belles et bien faites : les modes, qui ne sont que l'usage du plus grand nombre, usage auquel le reste se soumet, ont donc été introduites, établies par ce grand nombre de personnes intéressées à rendre leurs défauts plus supportables. Les femmes ont coloré leur visage lorsque les roses de leur teint sesont flétries, et lorsqu'une päleur naturelle les rendait moins agréables que les autres; cet usage est presque universellement répandu chez tous les peuples de la terre; celui de se blanchir les cheveux‘ avec de la poudre, et deles enfler par la frisure, quoique beaucoup moins général et bien plus nouveau, parait avoir été imaginé pour faire sortir davantage les couleurs du visage, et en accompagner plus avantageusement la forme.

Mais laissons les choses accessoires et extérieures, etsans nous occuper plus longtemps des ornements et de la draperie du tableau, revenons à la figure. La tête de l'homme est à l'extérieur et à l’intérieur d’une forme différente de celle de la tête de tous les autres animaux, à l'exception du singe, dans lequel cette partie est assez semblable; il a cependant beaucoup moins de cerveau etplusieurs autres différences dont nous parlerons dans la suite: le corps de presque tous les animaux quadrupèdes vivipares est en entier couvert de poils, le derrière de la tête de l'homme est jusqu'à l’âge de puberté la seule partie de son corps qui en soit couverte, et elle en est plus abondamment garnie que la tête d'aucun animal. Le singe ressemble encore à l’homme par les oreilles, par les narines, par les dents: il y a une trèsgrande diversité dans la grandeur, la position et le nombre des dents des différents animaux; les uns en ont en hautet en bas; d'autres n’en ont qu'àla mâchoire inférieure; dans les uns les dents sont séparées les unes des autres; dans d’autres elles sont continues et réunies; le palais de certains poissons n’est qu'une espèce de masse osseuse très-dure et garnie d'un très-

‘Les Papoux , habitants de la Nouvelle-Guinée, qui sont des peuples sauvages, ne laissent pas de faire grand cas de leur barbe et de leurs cheveux, et de les poudrer avec de la chaux. Voyez Recueil des Voyages qui ont servi à l'établissement de la compagnie des Indes, tom. AV, p. 637.

DE L'HOMME

grand nombre de pointes qui font l'office de dents .

Dans presque tous les animaux, la partie par laquelle ils prennent la nourriture est ordinairement solide ou armée de quelques.corps durs; dans l'horame, les quadrupèdes et les poissons, les dents ; le bec dans les oiseaux; les pinces, les scies, ete., dans les insectes, sont des instruments d'une matière dure et solide, avec lesquels tous ces animaux saisissent et broient leurs aliments ; toutes ces parties dures tirent leur origine des nerfs, comme les ongles, les cornes, ete. Nous avons dit que la substance nerveuse prend de la solidité et une grande dureté dès qu'elle se trouve exposée à l'air; la bouche est une partie divisée, une ouverture dans le corps de l'animal; il est donc naturel d'imaginer que les nerfs qui y aboutissent, doivent prendre à leurs extrémités de la dureté et de la solidité, et produire par conséquent les dents, les palais osseux, les becs, les pinces, et toutes les autres parties dures que nous trouvons dans tous les animaux, comme ils produisent aux autres extrémités du corps auxquelles ils aboutissent, les ongles, les cornes, les ergots, et même à la surface les poils, les plumes, les écailles, ete.

Le col soutient la tête et la réunit avec le corps; cette partie est bien plus considérable dans la plupart des animaux quadrupèdes, qu'elle ne l’est dans l'homme; les poissons et les autres animaux qui n’ont point de poumons semblables aux nôtres, n'ont point de cou. Les oiseaux sont en général les animaux dont le cou est le plus long; dans les espèces d'oiseaux qui ont les pattes courtes, le col est aussi assez court; et dans celles où les pattes sont fort longues, le col est aussi d’une très-grande longueur. Aristote dit que les oiseaux de proie, qui ontdes serres, ont tous le col court.

La poitrine de l’homme est à l'extérieur conformée différemment de celle des autres ani-

* On trouve dans le Journal des Savants, année 1673, un extrait de l'/storia anatomica dell’ ossa del corpo humano, di Bernardino Genga, etc, par lequel il paraît que cet auteur prétend qu'il s'est trouvé plusieurs personnes qui n'avaient qu'une seule dent qui occupait toute la mâchoire, sur laquelle on voyait de petites lignes distinctes par le moyen desquelles il semblait qu'il y en eût plusieurs : il dit avoir trouvé dans le cimetière de l'hôpital du Saint-Esprit de Rome, une tête qui n'avait pas de mâchoire inférieure, et que dans la supérieure il n'y avait que trois dents, savoir, deux molaires, dont chacune était divisée en cinq avec les racines séparées, el l’autre formait les quatre dents incisives et les deux qu'on appelle canines, page 254.

maux , elle est plus large à proportion du corps, et il n'y a que l'homme et le singe dans lesquels on trouve ces os qui sont immédiatement au dessous du cou, et qu'on appelle les c/avicules. Les deux mamelles sont posées sur la poitrine; celles des femmes sont plus grosses et plus éminentes que celles des hommes , cependant elles paraissent être à peu près de la même consistance , et leur organisation est assez semblable, car les mamelles des hommes peuvent former du lait comme celles des femmes ; on a plusieurs exemples de ce fait, et c’est surtout à l’âge de puberté que cela arrive; j'ai vu un jeune homme de quinze ans faire sortir d'une deses mamelles plus d'une cuillerée d'une liqueur laiteuse, ou plutôt de véritable lait. Il y a dans les animaux une grande variété dans la situation et dans le nombre des mamelles; les uns, comme lesinge, l'éléphant , n’en ont que deux qui sont posées sur ie devant de la poitrine ou à côté; d’autres en ont quatre, comme l'ours; d’autres, comme les brebis, n’en ont que deux placées entre les cuisses; d’autres ne les ont ni sur la poitrine ni entre les cuisses, mais sur le ventre , comme les chiennes, les truies, ete., qui en ont un grand nombre ; les oiseaux n’ont point de mamelles, non plus que tous les autres animaux ovipares : les poissons vivipares, comme la baleine, le dauphin, le lamantin, etc., ont aussi des mamelles et du lait. La forme des mamelles varie dans les différentes espèces d'animaux et dans la même espèce suivant les différents âges. On prétend que les femmes dont les mamelles ne sont pas bien rondes, mais en forme de poire, sont les meilleures nourrices , parce que les enfants peuvent alors prendre dans leur bouche non seulement le mamelon, mais encore une partie même de l'extrémité de la mamelle. Au reste, pour que les mamelles des femmes soient bien placées , il faut qu'il y ait autant d'espace de l’un des mamelons à l’autre, qu'il yen a depuis le mamelon jusqu’au milieu de la fossette des elavicules, en sorte que ces trois points fassent un triangle équilatéral.

Au dessous de la poitrine est le ventre, sur lequel l'ombilie ou le nombril est apparent et bien marqué , au lieu que dans la plupart des espèces d'animaux il est presque insensible, et souvent même entièrement oblitéré; les singes même n'ont qu'une espèce de callosité ou de dureté à la place du nombril,

Les bras de l'homme ne ressemblent point

du tout aux jambes de devant des quadrupèdes, non plus qu'aux ailes des oiseaux ; lesinge est le seul de tous les animaux qui ait des bras et des mains; mais ces bras sont plus grossièrement formés et dans des proportions moins exactes que le bras et la main de l'homme; les épaules sont aussi beaucoup plus larges et d’une forme très-différente dans l'homme, de ce qu'elles sont dans tous les autres animaux; le haut des épaules est la partie du corps sur laquelle l'homme peut porter les plus grands fardeaux.

La forme du dos n’est pas fort différente dans l'homme de ce qu'elle est dans plusieurs animaux quadrupèdes; la partie des reins est seulement plus musculeuse et plus forte ; mais les fesses, qui font les parties les plus inférieures du tronc, n'appartiennent qu'à l’espèce humaine, aucun des animaux quadrupèdes n’a de fesses; ce que l'on prend pour cette partie sont leurs euisses. L'homme est le seul qui se soutienne dans une situation droite et perpendiculaire; c'est à cette position des parties inférieures qu'est relatif cerenflement au haut des cuisses, qui forme les fesses.

Le pied de l'homme est aussi très-différent de celui de quelque animal que ce soit, etmême de celui du singe; le pied du singe est plutôt une main qu'un pied, les doigts en sont longs et disposés comme ceux de la main, celui du milieu est plus grand que les autres, comme dans la main; ce pied du singe n’a d’ailleurs point de talon semblable à celui de l’homme:

l'assiette du pied est aussi plus grande dans l'homme que dans tous les animaux quadrupèdes , et les doigts du pied servent beaucoup à maintenir l'équilibre du corps et à assurer ses mouyements dans la démarche, la course, la danse, ete.

Les ongles sont plus petits dans l'homme que dans tous les autres animaux; s'ils excédaient beaucoup les extrémités des doigts , ils nuiraient à l'usage de la main; lessauvages, qui les laissent croitre , s'en servent pour déchirer la peau des animaux ; mais quoique leurs ongles soient plus forts et plus grands que les nôtres, ils ne le sont point assez pour qu'on puisse les comparer en aucune façon à la corne ou aux ergots du pied des animaux.

On n'a rien observé de parfaitement exact dans le détail des proportions du corps humain; non-seulement les mêmes parties du corps n’ont pas les mêmes dimensions proportionnelles dans

HISTOIRE NATURELLE

deux personnes différentes, mais souvent, dans la même personne, une partie n'est pas exactement semblable à la partie correspondante ; par exemple, souvent le bras ou la jambe du côté droit n’a pas exactement les mêmes dimensions que le bras ou la jambe du côté gauche, ete. Ii a done fallu des observations répétées pendant longtemps pour trouver un milieu entre ces différences , afin d'établir au juste les dimensions des parties du corps humain, et de donner une idée des proportions qui font ce que l’on appelle la belle nature : ce n’est pas par la comparaison du corps d'un homme avec celui d'un autre homme, ou par des mesures actuellement prises sur un grand nombre de sujets, qu’on a pu acquérir cette connaissance ; c’est par les efforts qu'on a faits pour imiter et copier exactement la nature, c’est à l'art du dessin qu'on doit tout ce que l’on peut savoir en ce genre; le sentiment et le goût ont fait ce que le mécanique ne pouvait faire : on a quitté la règle et le compas pour s’en tenir au coup d'œil, on a réalisé sur le marbre toutes les formes, tous les contours de toutes les parties du corps humain, et on a mieux connu la nature par la représentation que par la nature même; dès qu’il y a eu des statues, on a mieux jugé de leur perfection en les voyant, qu'en les mesurant. C’est par un grand exercice de l’art du dessin et par un sentiment exquis, que les grands statuaires sont parvenus à faire sentir aux autres hommes les justes proportions des ouvrages de la nature; les anciens ont fait de si belles statues, que d'un commun accord on les a regardées comme la représentation exacte du corps humain le plus parfait. Ces statues , qui n'étaient que des copies de l'homme, sont devenues des originaux, parce que ces copies n'étaient pas faites d'après un seul individu, mais d'après l'espèce humaine entière bien observée, et si bien vue qu'on n'a pu trouver aucun homme dont le corps füt aussi bien proportionné que ces statues; c'est donc sur ces modèles que l’on a pris les mesures du corps humain, nous les rapporterons ici comme les dessinateurs les ont données. On divise ordinairement la hauteur du corps en dix parties égales , que l’on appelle faces en terme d'art, parce que la face de l'homme a été le premier modèle de ses mesures; on distingue aussi trois parties égales dans chaque face, c'est-à-dire, dans chaquedixième partie de la hauteur du corps; cette seconde divi-

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DE L'HOMME

sion vient de celle que l'on a faite de la face humaine en trois parties égales. La première commence au dessus du front à la naissance des cheveux, et finit à la racine du nez; le nez fait la seconde partie de la face; et la troisième, en commencant au-dessous du nez, va jusqu'audessous du menton : dans les mesures du reste du corps on désigne quelquefois la troisième partie d'une face, ou une trentième partie de toute la hauteur, par le mot de nez, ou de longueur de nez. La première face dont nous venons de parler , qui est toute la face de l’homme, ne commence qu'à la naissance des cheveux, qui est au-dessus du front; depuis ce point jusqu'au sommet de la tête il y a encore un tiers de face de hauteur, ou, ce qui est la même chose, une hauteur égale à celle du nez; ainsi, depuis le sommet de la tête jusqu'au bas du menton, c'est-à-dire dans la hauteur de la tête, il y a une face et un tiers de face; entre le bas du menton et la fossette des elavieules , qui est au-dessus de la poitrine, il y a deux tiers de face; ainsi la hauteur depuis le dessus de la poitrine jusqu’au sommet de la tête, fait deux fois la longueur de la face, ce qui est la cinquième partie de toute la hauteur du corps ; depuis la fossette des clavicules jusqu’au bas des mamelles on compte une face : au dessous des mamelles commence la quatrième face, qui finit au nombril, et la cinquième va à l'endroit où se fait la bifurcation du tronc, ce qui fait en tout la moitié de la hauteur du corps. On compte deux faces dans la longueur de la cuisse jusqu'au genou; le genou fait une demi-face , qui est la moitié de la huitième : il y a deux faces dans la longueur de la jambe depuis le bas du genou jusqu'au cou-de-pied , ce qui fait en tout neuf faces et demie ; et depuis le cou-de-pied jusqu'à la plante du pied, il y a une demi-face, qui complète les dix faces dans lesquelles on a divisé toute la hauteur du corps. Cette division a été faite pour le commun des hommes; mais pour ceux qui sont d’une taille haute et fort audessus du commun, il se trouve environ une demi-face de plus dans la partie du corps qui estentre les mamelles etla bifurcation du tronc; c’est donc cette hauteur de surplus dans cet endroit du corps, qui fait la belle taille; alors la naissance de la bifurcation du trone ne se rencontre pas précisément au milieu de la hauteur du corps, mais un peu au-dessous. Lorsqu'on étend les bras de façon qu'ils soient tous deux

sur une même ligne droite et horizontale, la distance qui se trouve entre les extrémités des grands doigts des mains est égale à la hauteur du corps. Depuis la fossette qui est entre les clavicules jusqu'à l'emboiture de l'os de l'épaule avec celui du bras il y a une face; lorsque le bras est appliqué contre le corps et plié en avant, on y compte quatre faces, savoir: deux entre l'emboiture de l'épaule et l'extrémité du coude, et deux autres depuis le coude jusqu’à la première naissance du petit doigt; ce qui fait cinq faces, et cinq pour le côté de l’autre bras, c’est en tout dix faces, c’est-à-dire une longueur égale à toute la hauteur du @rps; il reste cependant à l'extrémité de chaque main la longueur des doigts, qui est d'environ une demi-face; mais il faut faire attention que cette demi-face se perd dans les emboîtures du coude et de l'épaule lorsque les bras sont étendus. La main a une face de longueur, le pouce a un tiers de face ou une longueur de nez, de même que le plus long doigt du pied; la longueur du dessous du pied est egale à une sixième partie de la hauteur du corps en entier. Si l’on voulait vérifier ces mesures de longueur sur un seul homme, on les trouverait fautives à plusieurs égards, par les raisons que nous en avons données; il serait encore bien plus difficile de déterminer les mesures de la grosseur des différentes parties du corps; l’embonpoint ou la maigreur change si fort ces dimensions, et le mouvement des muscles les fait varier dans un si grand nombre de positions, qu'il est presque impossible de donner là-dessus des résultats sur lesquels on puisse compter.

Dans l'enfance, les parties supérieures du corps sont plus grandes que les parties inférieures, les cuisses et les jambes ne font pas, à beaucoup près, la moitié de la hauteur du corps; à mesure que l'enfant avance en âge, ces parties inférieures prennent plus d’accroissement que les parties supérieures, et lorsque l’accroissement de tout le corps est entièrement achevé, les cuisses et les jambes font à peu près la moitié de la hauteur du corps.

Dans les femmes, la partie antérieure de la poitrine est plus élevée que dans les hommes, en sorte qu'ordinairement la capacité de la poitrine formée par les côtes, a plus d'épaisseur dans les femmes et plus de largeur dans les hommes, proportionnellement au reste du corps; les hanches des femmes sont aussi beaucoup

plus grosses, parce que les os des hanches et ceux qui y sont joints et qui composent ensemble cette capacité qu'on appelle le bassin, sont plus larges qu'ils ne le sont dans les hommes ; cette différence, dans la conformation de la poitrine et du bassin, est assez sensible pour être reconnue fort aisément, et elle suffit pour faire distinguer le squelette d'une femme de celui d'un homme.

La hauteur totale du corps humain varie assez considérablement : la grande taille pour les hommes est depuis cinq pieds quatre ou cinq pouces, jusqu’à cinq pieds huit ou neuf pouces ; la taille médiocre est depuis cinq pieds ou cinq pieds un pouce, jusqu'à cinq pieds quatre pouces; et la petite taille est au-dessous de cinq pieds : les femmes ont en général deux ou trois pouces de moins que les hommes; nous parlerens ailleurs des géants et des nains.

Quoique le corps de l'homme soit à l'extérieur plus délicat que celui d'aucun des animaux, il est cependant très-nerveux , et peut-être plus fort, par rapport à son volume, que celui des animaux les plus forts; car sinous voulons comparer la force du lion à celle de l'homme, nous devons considérer que cet animal étant armé de griffes et de dents, l'emploi qu'il fait de ses forces nous en donne une fausse idée, nous attribuons à sa force ce qui n'appartient qu'à ses armes; celles que l’homme a recues de la nature ne sont point offensives , heureux si l’art ne lui en et pas mis à la main de plus terribles que les ongles du lion.

Mais il y aune meilleure manière de comparer la force de l'homme avec celle des animaux, c’est par le poids qu'il peut porter; on assure que les porte-faix ou crocheteurs de Constantinople portent des fardeaux de neuf cents livres pesant; je me souviens d’avoir lu une expérience de M. Desaguliers au sujet de la force de l'homme : il fit faire une espèce de harnoïs, par le moyen duquel il distribuait sur toutes les parties du corps d'un homme debout un certain nombre de poids, en sorte que chaque partie du corps supportait tout ce qu'elle pouvait supporter relativement aux autres, et qu'il n'y avait aucune partie qui ne fût chargée comme elle devait l'être ; on portait, au moyen de cette machine , sans être fort surchargé, un poids de deux milliers : si on compare cette charge avec celle que, volume pour volume, un cheval doit porter, on trouvera que, comme le corps de cet

HISTOIRE NATURELLE

animal à au moins six ou sept fois plus de volume que celui d’un homme, on pourrait done charger un cheval de douze à quatorze milliers, ce qui est un poids énorme en comparaison des fardeaux que nous faisons porter à cet animal, même en distribuant le poids du fardeau aussi avantageusement qu'il nous est possible.

On peut encore juger de la force par la continuité de l'exercice et par la légèreté des mouvements : les hommes qui sont exercés à la course, devancent les chevaux, ou du moins soutiennent ce mouvement bien plus longtemps; et même dans un exercice plus modéré, un homme accoutumé à marcher fera chaque jour plus de chemin qu'un cheval, et s’il ne fait que le même chemin, lorsqu'il aura marché autant de jours qu'il sera nécessaire pour que le cheval soit rendu , l'homme sera encore en état de continuer sa route sans en être incommodé. Les chaters d’Ispahan, qui sont des coureurs de profession , font trente-six lieues en quatorze ou quinze heures. Les voyageurs assurent que les Hottentots devancent les lions à la course, que les sauvages qui vont à la chasse de l'orignal, poursuivent ces animaux , qui sont aussi légers que des cerfs , avec tant de vitesse qu'ils les lassent et les attrapent : on raconte mille autres choses prodigieuses de la légèreté des sauvages à la course, et des longs voyages qu'ils entreprennent et qu'ils achèvent à pied dans les montagnes les plus escarpéés, dans les pays les plus difficiles, où il n’y a aucun chemin battu, aucun sentier tracé ; ces hommes font, dit-on, des voyages de mille à douze cents lieues en moins de six semaines ou deux mois. YŸ a-t-il aucun animal , à l'exception des oiseaux, qui ont en effet les muscles plus forts à proportion que tous les autres animaux , y a-t-il, dis-je, aucun animal qui püût soutenir cette longue fatigue ? l'homme civilisé ne connaît pas ses forces, il ne sait pas combien il en perd par la mollesse, et combien il pourrait en acquérir par l'habitude d'un fort exercice.

Ilse trouve cependant quelquefois parmi nous des hommes d’une force ‘ extraordinaire; mais ce don de la nature, qui leur serait précieux s'ils étaient dans le cas de l'employer pour leur défense ou pour des travaux utiles, est un très-

{« Nos quoque vidimus Athanatum nomine prodigiosæ os-

« tentationis quingenario thorace plumbeo indutum, co-

« thurnisque quingentorum pondo calcatum, per scenam inl'« gredi. » Pline, vol. IL, lib. 7, p, 59.

DE L'HOMME

petit avantage dans une société policée , où l'esprit fait plus que le corps, et où le travail de la main ne peut être que celui des hommes du dernier ordre.

Les femmes ne sont pas, à beaucoup près, aussi fortes que les hommes; et le plus grand usage, ou le plus grand abus que l'hemme ait fait de sa force, c'est d'avoir asservi et traité souvent d'une manière tyrannique cette moitié du genre humain, faite pour partager avec lui les plaisirs et les peines de la vie. Les sauvages obligent leurs femmes à travailler continuellement, ce sont elles qui cultivent la terre, qui font l'ouvrage pénible, tandis que le mari reste nonchalamment couché dans son hamae, dont il ne sort que pour aller à la chasse ou à la pêche, ou pour se tenir debout dans la même attitude pendant des heures entières; car les sauvages ne savent ce que c'est que dese promener, et rien ne les étonne plus dans nos manières, que de nous voir aller en droite ligne et revenir ensuite sur nos pas plusieurs fois de suite; ils n'imaginent pas qu'on puisse prendre cette peine sans aucune nécessité, et se donner ainsi du mouvement qui n’aboutit à rien. Tous les hommes tendent à la paresse; mais les sauvages des pays chauds sont les plus paresseux de tous les hommes, et les plus tyranniques à l'égard de leurs femmes par les services qu'ils en exigent avec une dureté vraiment sauvage : chez les peuples policés, les hommes, comme les plus forts , ont dicté des lois où les femmes sont toujours plus lésées, à proportion de la grossièreté des mœurs; et ce n'est que parmi les nations civilisées jusqu'à la politesse, que les femmes ont obtenu cette égalité de condition, qui cependant est si naturelle et si nécessaire à la douceur de la société; aussi cette politesse dans les mœurs est-elle leur ouvrage, elles ont opposé à la force des armes victorieuses, lorsque par leur modestie elles nous ont appris à reconnaitre l'empire de la beauté, avantage naturel plus grand que celui de la force, mais qui suppose l’art de le faire valoir. Car les 1dées que les différents peuples ont de la beauté sont si singulières et si opposées, qu'il y a tout lieu de croire que les femmes ont plus gagné par l’art de se faire desirer , que par ce don même de la nature , dont les hommes jugent si différemment ; ils sont bien plus d'accord sur la valeur de ce qui est en effet l'objet de leurs desirs, le prix de la chose augmente par la difficulté d'en ob-

tenir la possession, Les femmes ont eu de la beauté dès qu'elles ont su se respecter assez pour se refuser à tous ceux qui ont voulu les attaquer par d’autres voies que par celles du sentiment, et du sentiment une fois né la politesse a dû suivre.

Les anciens avaient des goûts de beauté différents des nôtres; les petits fronts , les sourcils joints ou presque point séparés, étaient des agréments dans le visage d'une femme : on fait en< core aujourd'hui grand cas, en Perse, des gros sourcils qui se joignent; dans quelques pays des Indes il faut, pour être belle, avoir les dents noires et les cheveux blancs, et l’une des principales occupations des femmes aux iles Marianes est de se noircir les dents avec des herbes, et de se blanchir les cheveux à force de les laver avec de certaines eaux préparées. A la Chine et au Japon c'est une beauté que d'avoir le visage large, les yeux petits et couverts, le nez camus et large, les pieds extrêmement petits, le ventre fort gros, ete. Il y a des peuples, parmi les Indiens de l'Amérique et de l'Asie, qui aplatissent la tête de leurs enfants en leur serrant le front et le derrière de la tête entre des planches, afin de rendre leur visage beaucoup plus large qu'il ne le serait naturellement; d'autres aplatissent la tête et l’allongent en la serrant par les côtés ; d’autres l’aplatissent par le sommet; d’autres enfin la rendent la plus ronde qu'ils peuvent; chaque nation a des préjugés différents sur la beauté, chaque homme a même sur cela ses idées et son goût particulier; ce goût est apparemment relatif aux premières impressions agréables qu’on a reçues de certains objets dans le temps de l'enfance, et dépend peut-être plus de l'habitude ou du hasard que de la disposition de nos organes. Nous verrons, lorsque nous traiterons du dévelopment des sens, sur quoi peuvent être fondées les idées de beauté en général que les yeux peuvent nous donner.

ADDITION

A l'article de la Description de l'Homme, Hommes d’une grosseur extraordinaire. .

Il se trouve quelquefois des hommes d'une grosseur extraordinaire ; l'Angleterre nous en

fournit plusieurs exemples. Dans un voyage que le roi George II fit en 1724, pour visiter quelques-unés de ses provinces, où lui présenta un homme du comté de Lincoln, qui pesait cinq cent quatre-vingt-trois livres poids de mare : la circonférence de son corps était de dix pieds anglais, et sa hauteur de six pieds quatre pouces; il mangeait dix-huit livres dé bœuf par jour; il est mort avant l'âge de vingt-neuf ans, et il a laissé sept enfants !.

Dans l’année 1750, le 10 novembre, un Anglais nommé Édouard Brimht, marchand , mourut âgé de vingt-neuf ans à Malder en Essex ; il pesait six cent neuf livres, poids anglais, etcinqcent cinquante-sept livres , poids de Nurémberg; sa grosseur était si prodigieuse, que sept personnes d’une taille médiocre pouvaient tenir ensemble dans son habit et le boutonner?.

Un exemple encore plus récent , est celui qui est rapporté dans la Gazette anglaise du 24 juin 1775, dont voici l'extrait :

« M. Sponer est mort dans la province de Warwick. On le regardait comme l'homme le plus gros d'Angleterre; car quatre ou cinq semaines avant sa mort il pesait quarante s/ones neuf livres ( c'est-à-dire 649 livres ); il était Agé de cinquante-sept ans, et il n'avait pas pu se promener à pied depuis plusieurs années ; mais il prenait l'air dans une charrette aussi légère qu'il était pesant, attelée d’un bon cheval: mesuré après sa mort, sa largeur, d’une épaule à l'autre, était de quatre pieds trois pouces : il a été amené au cimetière dans sa charrette de promenade. On fit le cercueil beaucoup trop long, à dessein de donner assez de place aux personnes quidevaient porter lecorps, de la charrette à l'église, et de là à la fosse. Treize hommes portaient ce corps, six à Chaque côté et un à l'extrémité. La graisse de cet homme sauva sa vie il y a quelques années ; il était à la foire d'Atherston, où s'étant querellé avec un juif, celui-ci lui donna un coup de canif dans le ventre ; mais la lame étant courte, ne lui perça pas les boyaux, et même elle n’était pas assez longue pour passer au travers de la graisse. »

On trouve encore dans les Transactions philosophiques, n° 474, art. 2, un exemple de deux frères, dont l’un pesait trente-cinqstones,

* Voyez les Gazettes anglaises. Décembre 1724.

3 Linnée natur. system. Edit. allemande. Nuremberg, 1775, vol. I, page 104, avec la figure de ce très-8ros homme , pl. 2.

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c'est-à-dire quatre cent quatre-vinet dix livres: et l'autre trente-quatre stones, c'est-à-dire quatre cent soixante-seize livres, à quatorze livres le stone.

Nous n'avons pas d'exemple en France d’une grosseur aussi monstrueuse ; je me suis informé des plus gros hommes, soit à Paris, soit en pro-

| vince, et jamais leur poids n’a été de plus de

trois cent soixante, et tout au plus trois cent quatre-vingts livres, encore ces exemples sontils très-rares : le poids d’un homme de cinq pieds six pouces doit être de cent soixante à cent quatre-vingts livres ; il est déjà gros s’il pèse deux cents livres, trop gros s'il en pèse deux cent trente, et beaucoup trop épais s’il pèse deux cent cinquante et au-dessus ; le poids d'un homme de six pieds de hauteur , doit être de deux cent vingt livres; il sera gros, relativement à sa taille, s’il pèse deux cent soixante, trop gros à deux cent quatre-vingts, énorme à trois cents et au-dessus. Et* si l’on suit cette même proportion, un homme de six pieds et demi de hauteur peut peser deux cent quatréevinot-dix livres, sans paraître trop gros; ét un géant de sept pieds de grandeur doit, pour être bien proportionné, peser au moins trois cent cinquantelivres ; un géant de sept pieds et demi, plus de quatre cent cinquante livres; et enfin un géant de huit pieds doit peser cinq cent vingt ou einq cent quarante livres, si la grosseur de son corps €t de ses membres est dans les mêmes proportions que celles d'un homme bien fait.

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