DURÉE AGE
années. mois| ans. années. mois.
aunées. mois.
PPECEÉLELEETETT-E)
æ Qu OO: OC CD I NI 0 D © ©
Losmhiosoncaon— CPELCCPELCES CERPESCEET)
On voit par cette table qu'on peut espérer raisonnablement, c’est-à-dire parier un contre un, qu'un enfant qui vient de naitre ou qui a zéro d'âge vivra huit ans; qu'un enfant qui a déjà vécu un an ou qui à un an d'âge, vivra encore trente-trois ans; qu'un enfant de deux ans révolus vivra encore trente huit ans; qu'un homme de vingt ans révolus vivra encore trente-trois ans cinq mois; qu'un homme de trente ans vivra encore vingt-huit ans, et ainsi de tous les autres âges.
On ôbservera, 1° que l'âge auquel on peut espérer une plus longue durée de vie, est l’âge de sept ans, puisqu'on peut parier un contre
un qu'un enfant de cet âge vivra encore quarante-deux ans trois mois; 2° qu'à l'âge de douze ou treize ans on a vécu le quart de sa vie, puisqu'on ne peut légitimement espérer que trente-huit ou trente-neuf ans de plus, ét de même qu'à l'âge de vingt-huit ou vingt-neuf ans on a vécu la moitié de sa vie, puisqu'on n'a plus que vingt-huit ans à vivre; et enfin qu'avant cinquante ans on a véeu les trois quarts de sa vie, puisqu'on n'a plus que seize ou dixsept ans à espérer. Mais ces vérités physiques si mortifiantes en elles-mêmes peuvent se compenser par des considérations morales; un homme doit regarder comme nulles les quinze
DE L'HOMME
premières années de sa vie; tout ce qui lui est arrivé, tout ce qui s'est passé dans ce long intervalle de temps est effacé de sa mémoire, ou du moins a si peu de rapport avec les objets et les choses qui l'ont occupé depuis, qu'il ne s'y intéresse en aucune façon; ce n’est pas la même succession d'idées, ni, pour ainsi dire, la même vie; nous ne commencons à viyre moralement que quand nous commençons à ordonner nos pensées, à les tourner vers un certain avenir, et à prendre une espèce de consistance, un état relatif à ce que nous devons être dans la suite. En considérant la durée de la vie sous ce point de vue, qui est le plus réel, nous trouverons dans la table qu'à l’âge de vingt-cinq ans on n'a vécu que le quart de sa vie, qu'à l’âge de trente-huit ans on n’en a vécu que la moitié, et que ce n'est qu'à l'âge de cinquante-six ans qu'on a véeu les trois quarts de sa vie.
ADDITION
A l'article de la Vieillesse et de la Mort, pages 209 et suivantes de ce volume.
J'ai cité, d'après les Transactions philosophiques , deux vieillesses extraordinaires, l'une de cent soixante-cinq ans, et l’autre de cent quarante-quatre. On vient d'imprimer en danoïs la vie d'un Norvécien, Christian-Jacobsen Drachenberg, qui est mort en 1772, âgé de cent quarante six ans ; il était né le 18 novembre 1626, et pendant presque toute sa vie il a servi et voyagé sur mer, ayant même subi l'esclavage en Barbarie pendant près de seize ans; il a fini par se marier à l’âge de cent onze sns!.
Un autre exemple, est celui du vieillard de Turin, nommé André-Brissio de Bra, qui a vécu cent vingt-deux ans sept mois et vinetcinq jours , et qui aurait probablement vécu plus longtemps; car il a péri par accident, s'étant fait une forte contusion à la tête en tombant ; il n'avait à cent vingt-deux ans encore aucune des infirmités de la vieillesse; c’était un domestique actif, et qui a continué son service jusqu'à cet âge ?.
Un quatrième exemple, est celui du sieur de Lahaye , qui a vécu cent vingt ans; il était né en France, il avait fait par terre, et pres-
! Gazette de France, du vendredi 41 novembre 1774, article de Varsovie.
2 Gazette de France, du lundi 44 novembre 1774, article de Turin.
que toujours à pied , le voyage des Indes, de la Chine, de la Perse et de l'Égypte‘; cet homme n'avait atteint la puberté qu’à l'âge de cinquante ans, il s'est marié à soixante-dix ans, et a laissé cinq enfants ?.
! Gazette de France, {8 février 1774, article de La Haye,
? Exemples que j'ai pu recueillir de personnes qui
ont vécu cent dix ans et au-delà.
« Guillaume Lecomte, berger de profession, mort subitement le 47 janvier 1776, en la parolsse de Theuville-aux-Maillots, dans le pays de Caux, âgé de cent dix ans ; il s'était marié en secondes noces à quatre-vingts ans. » Journal de politique et de littérature, 45 mars 1776, article Paris.
« Dans la nomenclature d'un professeur de Dantzick, nommé Hanovius, on cite un médecin impérial nommé Gramers, qui avait vu à Temeswar deux frères, l'un de cent dix ans, l'autre de cent douze ans, qui tous deux devinrent pères à cet âge. » Zdem, 15 février 1775, page 197.
« La nommée Marie Cocu, morte vers le nouvel an 1776, à Websborough en Irlande, à l'âge de cent douze ans.
« Le sieur Istwan Horwaths , chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis , ancien capitaine de hussards au service de France, mort à Sar-Albe, en Lorraine, le 4 décembre 1775, âgé de cent douze ans dix mois et vingt-six jours : il était né à Raab en Hongrie, le 8 janvier 1665, et avait passé en France en 1712 avec le régiment de Berchiny : ilse retira du service en 1756. Il a joui jusqu'à la fin de sa vie de la santé la plus robuste, que l'usage peu modéré des liqueurs fortes n'a pu altérer. Les exercices du corps et surtout la chasse, dont il se délassait par l'usage des bains, étaient pour lui des plaisirs vifs; quelque temps avant sa mort il entreprit un voyage très-long, et le fit à cheval. » Journal de politique et de littérature, 45 mars 1776, article de Paris.
« Rosine Jwiwarowska, morte à Minsk en Lithuanie, âgée de cent treize ans. » Idem, 3 mai 1776, ibid.
« Le 26 novembre 1775, il est mort dans la paroisse de Frise, au village d'Oldeborn, une veuve nommée Fockjd Johannes, âgée de cent treize ans seize jours; elle a conservé tous ses sens jusqu'à sa mort. » Journal historique et politique, 50 décembre 1775, pag. 47.
« Lanommée Jenneken Maghbarg, veuve Faus, morte le 2 février 1776, à la maison de charité de Zutphen, dans la province de Gueldres, à l'âge de cent treize ans et sept mois ; elle avait toujours joui deHla santé la plus ferme, et n'avait perdu la vue qu'un an avant sa mort. » Journal de politique et de littérature, 45 mars 1776, article Paris,
« Le nommé Patrick Mériton, cordonnier à Dublin, parait encore fort robuste, quoiqu'il soit actuellement (en 4775) âgé de cent quatorze ans:il a été marié onze fois, et la femme qu'il a présentement a soixante-dix-huit ans. » Journal historique et politique, 10 septembre 4775, article Londres,
« Marguerite Bonefaut est morte à Wear-@ifford, au comté de Devon, le 26 mars 1774, âgée de cent quatorze ans.» Idem, 10 avril 4774, page 39.
» M. Eastmann, procureur, mort à Londres le 41 janvier 1776. à l'âge de cent quinze ans, » Journal de politique et de littérature, 45 mars 1776, art. Paris.
« Térence Gallabar, mort le A février 1776, dans la paroisse de Killimon près de Dungannon en Irlande, âgé de cent seize ans et quelques mois. »/bid,, 5 mai 1776, art. Paris.
« David Bian, mort au mois de mars 1776, à Tismerane, dans le comté de Clarke en Irlande, à l'âge de cent dix-sept ans. » Zdem, ibidem.
« À Vilejark en Hongrie, un paysan nommé Marsk Jonas est mort le 20 janvier 4773, âgé de cent dix-neuf ans , sans jamais avoir été malade. Il n'avait été marié qu'une fois, et n'a perdu sa femme qu'il y a deux ans. » Zdem, 15 fév. 1775, page 197.
« Éléonore Spicer est morte au mois de juillet 4775, à
Il y a dans les animaux, comme dans l’es- ‘ pèce humaine, quelques individus privilégiés, dont la vie s'étend presque au double du terme ordinaire, et je puis citer l'exemple d'un cheval qui a vécu plus de cinquante ans; la note m'en a été donnée par M. le duc de la Rochefoucault, qui non-seulement s'intéresse au progrès des sciences, mais les cultive avec grand succès.
« En 1734, M. le duc de Saint-Simon étant à Frescati, en Lorraine , vendit à son cousin, évêque de Metz, un cheval normand qu'il réformait de son attelage , comme étant plus vieux que les autres, ce cheval ne marquant plus à la dent : M. de Saint-Simon assura son cousin qu'il n'avait que dix ans, et c’est de cette assurance dont on part pour fixer la naissance du cheval à l’année 1724.
« Cet animal était bien proportionné et de belle taille, si ce n’est l’encolure qu'il avait un peu trop épaisse.
« M. l’évêque de Metz (Saint-Simon) employa ce cheval jusqu'en 1760 à trainer une voiture dont son maïitre-d’hôtel se servait pour aller à Metz chercher les provisions de Ja table ; il faisait tous les jours au moins deux fois
Accomak, dans la Virginie, âgée de cent vingt-un ans. Cette femme n'avait jamais bu de liqueur spiritueuse, et a conservé l'usage de ses sens jusqu'au dernier terme de sa vie. » Journal historique et politique, 50 décembre 1775, page 47.
« Les deux vieillards cités dans les Transactions philosophiques, âgés l'on de cent quarante-quatre ans, et l'autre de cent soixante-cinq ans. » Hist. Nat., tome ÎL, in-4°, pag 371.
Hanovius, professeur de Dantzick, fait mention dans sa nomenclature d'un vieillard mort àl'âge de cent quatre-vingtquatre ans.
Et encore d'un vieillard trouvé en Valachie, qui, selon lui, était âgé de cent quatre-vingt-dix ans. Journal de politique et de littérature, 45 février 1775, page 197.
D'après des registres où l'on inscrivait la naissance et la mort de tous les citoyens, du temps des Romains, il paraît que l'on trouva dans la moitié seulement du pays compris entre les Apennins et le Pô, plusieurs vieillards d'un âge fort avancé; savoir : à Parme, trois vieillards de cent vingt ans et deux de cent trente ; à Brixillum, un de cent vingtcinq; à Plaisance, un de cent-trente-un ; à Faventin, une femme de cent trente-deux; à Bologne, un homme de cent cinquante ; à Rimini, un homme et une femme de cent trentesept; dans les collines autour de Plaisance, six personnes de cent dix ans, quatre de cent vingt, et une de cent cinquante, enfin dans la huitième partie de l'Italie seulement, d'après un dénombrement authentique fait par les censeurs , on trouva cinquante-quatre hommes âgés de cent ans ; vingt-sept âgés de cent dix ans ; deux de cent vingt-cinq; quatre de cent trente; autant de cent trente-cinq ou cent trente-sept ; et trois de cent quarante , sans compter celui de Bologne, âgé d'un siècle et demi. Pline observe que l'empereur Claude, alors régnant, fut Curieux de constater ce dernier fait : on le vérilia avec le plus grand soin, et après la plus scrupuleuse recherche , on trouva qu'il était exact. Journal de politique et de littérature, 13 février 1773, page 197.
et quelquefois quatre, le chemin de Frescati à Metz , qui est de 3,600 toises.
« M. l'évêque de Meiz étant mort en 1760, ce cheval fut employé jusqu’à l’arrivée de monsieur l’évêque actuel, en 1762, et sans aucun ménagement, à tous les travaux du jardin, et à conduire souvent un cabriolet du concierge.
« Monsieur l’évêque actuel, à son arrivée a Frescati, employa ce cheval au même usage que son prédécesseur; et comme on le faisait fort souvent courir, on s’apercut, en 1766, que son flanc commençait à s'altérer; et dès lors monsieur l'évêque cessa de l'employer à conduire la voiture de son maitre-d'hôtel, et ne le fit plus servir qu à trainer une ratissoire dans les allées du jardin. Il continua ce travail jusqu'en 1772, depuis la pointe du jour jusqu’à l'entrée de la nuit, excepté le temps des repas des ouvriers. On s’apereut alors que ce travail lui devenait trop pénible, et on lui fit faire un petit tombereau, de moitié moins grand que les tombereaux ordinaires, dans lequel il trainait tous les jours du sable, de la terre, du fümier, ete. Monsieur l’évêque, qui ne voulait pas qu'on laissät cet animal sans rien faire, dans la crainte qu'il ne mourût bientôt, et voulant le conserver, recommanda que, pour peu que le cheval parût fatigué, on le laissât reposer pendant vingt-quatre heures; mais on a été rarement dans ce cas : il a continué à bien manger, à se conserver gras, et à se bien porter jusqu’à la fin de l'automne 1773, qu'il commença à ne pouvoir presque plus broyer son avoine, et à la rendre presque entière dans ses exeréments. Il commença à maigrir; monsieur l'évêque ordonna qu'on lui fit concasser son avoine , et le cheval parut reprendre de l'embonpoint pendant l'hiver; mais au mois de février 1774, i avait beaucoup de peine à trainer son petit tombereau deux ou trois heures par jour, et maigrissait à vue d'œil. Enfin, le mardi de la semaine sainte, dans le moment où on venait de l’atteler, il se laissa tomber au premier pas qu'il voulut faire; on eut peine à le relever ; on le ramena à l'écurie où il se coucha sans vouloir manger, se plaignit, enfla beaucoup et mourut le vendredi suivant, répandant une infection horrible.
« Ce cheval avait toujours bien mangé son avoine et fort vite; il n'avait pas, à sa mort, les dents plus longues que ne les ont ordinaire-
DE L'HOMME. 253
ment les chevaux à douze ou quinze ans; les seules marques de vieillesse qu'il donnait étaient les jointures et articulations des genoux, qu'il avait un peu grosses; beaucoup de poils blanes et les salières fort enfoncées : il n’a jamais eu les jambes engorgées.
Voilà done, dans l'espèce du cheval, l'exemple d’un individu qui a vécu cinquante ans, c'est-à-dire le double du temps de la vie ordinaire de ces animaux. L'analogie confirme en général ce que nous ne connaissons que par quelques faits particuliers, c'est qu'il doit se trouver dans toutes les espèces, et par conséquent dans l'espèce humaine comme dans celle du cheval, quelques individus dont la vie se prolonge au double de la vie ordinaire , c'est-àdire à cent soixante ans au lieu de quatrevinets. Ces priviléges de la nature sont à la vérité placés de loin en loin pour le temps, et à de grandes distances dans l'espace; ce sont les gros lots dans la loterie universelle de la vie; néanmoins ils suffisent pour donner aux vieillards, mème les plus âgés, l'espérance d'un âge encore plus grand.
Nous avons dit qu'une raison pour vivre est d'avoir véeu, et nous l'avons démontré par l'échelle des probabilités de la durée de la vie; cette probabilité est à la vérité d'autant plus petite que l'âge est plus grand ; mais lorsqu'il est complet, c'est-à-dire à quatre-vingts ans, cette même probabilité, qui décroit de moins en moins, devient pour ainsi dire stationnaire et fixe. Si l'on peut parier un contre un, qu'un homme de quatre-vingts ans vivra trois ans de plus, on peut le parier de même pour un homme de quatre-vingt-trois, de quatre-vingtsix, et peut-être encore de même pour un homme de quatre-vingt-dix ans. Nous avons donc toujours, dans l’âge même le plus avancé, l'espérance légitime de trois années de vie. Et trois années ne sont-elles pas une vie complète? ne suffisent-elles pas à tous les projets d'un homme sage ? nous ne sommes donc jamais vieux si notre morale n'est pas trop jeune; le philosophe doit dès lors regarder la vieillesse comme un préjugé, comme une idée contraire au bonheur de l'homme, et qui ne trouble pas celui des animaux. Les chevaux de dix ans, qui voyaient travailler ce cheval de cinquante ans, nele jugeaient pas plus près qu'eux de la mort. Ce n’est que par notre arithmétique que nous en jugeons autrement; mais cette même arith-
métique bien entendue nous démontre que dans notre grand âge nous sommes toujours à trois ans de distance de la mort, tant que nous nous portons bien ; que vous autres, jeunes gens, vous en êtes souvent bien plus près, pour peu que vous abusiez des forces de votre âge ; que d'ailleurs, ettout abus égal, c'est-à-dire proportionnel, nous sommes aussi sûrs à quatrevingts ans de vivre encore trois ans , que vous l'êtes à trente d'en vivre vingt-six. Chaque jour que je me lève en bonne santé , n’ai-je pas la jouissance de ce jour aussi présente, aussi plénière que la vôtre ? si je conforme mes mouvements, mes appétits, mes désirs aux seules impulsions de la sage nature , ne suis-je pas aussi sage et plus heureux que vous? ne suis-je pas même plus sûr de mes projets, puisqu'elle me défend de les étendre au-delà de trois ans? et la vue du passé, qui cause les regrets des vieux fous, ne m'offre-t-elle pas au contraire des jouissances de mémoire, des tableaux agréables, des images précieuses qui valent bien vos objets de plaisir ? car elles sont douces, ces images, elles sont pures, elle ne portent dans l'âme qu'un souvenir aimable ; les inquiétudes, les chagrins, toute la triste cohorte qui accompagne vos jouissances de jeunesse , disparaissent dans le tableau qui me les représente ; les regrets doivent disparaitre de même, ils ne sont que les derniers élans de cette folle vanité qui ne vieillit jamais.
N'oublions pas un autre avantage ou du moins une forte compensation pour le bonheur dans l'âge avancé; c'est qu'il y a plus de gain au moral que de perte au physique : tout au moral est acquis; et si quelque chose au physique est perdu , on en est pleinement dédommagé.
Quelqu'un demandait au philosophe Fontenelle, âgé de quatre-vingt-quinze ans, quelles étaient les vingt années de sa vie qu'il regrettait le plus ; il répondit qu'il regrettait peu de chose , que néanmoins l'âge où il avait été le plus heureux était de cinquante-cinq à soixante-quinze ans; il fit cetaveu de bonne foi, et il prouva son dire par des vérités sensibles et consolantes. À cinquante-cinq ans la fortune est établie, la réputation faite, la considération obtenue , l'état de la vie fixe, les prétentions évanouies ou remplies, les projets avortés ou müris , la plupart des passions calmées ou du moins refroidies, la carrière à peu près remplie pour les travaux que chaque homme doit àla
société; moins d'ennemis ou plutôtmoins d’envieux nuisibles, parce que le contre-poids du mérite est connu par la voix du public: tout concourt dans le moral à l'avantage de l'âge, jusqu'au temps où les infirmités et les autres maux physiques viennent à troubler la jouissance tranquille et douce de ces biens acquis par la sagesse ; qui seuls peuvent faire notre bonheur.
L'idée la plustriste, c’est-à-dire la plus contraire au bonheur de l'homme, est la vue fixe de sa prochaine fin ; cetteidée faitle malheur de la plupart des vieillards, même de ceux qui se portent le mieux, et qui ne sont pasencore dans un âge fort avancé; jelesprie des’enrapporter à moi :ilsont encore à soixante-dix ans l'espérance légitime desix ansdeux mois, à soixante-quinze ans l’espérance tout aussi légitime de quatre ans six mois de vie; enfin à quatre-vingts et même à quatre-vingt-six ans, celle de trois années de plus; il n'y a done de fin prochaine que pour ces âmes faibles qui se plaisent à la rapprocher : néanmoins le meilleur usage que l'homme puisse faire de la vigueur de son esprit, c’est d'agrandir les images de tout ce qui peut lui plaire en les rapprochant , et de diminuer au contraire, en les éloignant, tous les objets désagréables, et surtout les idées qui peuvent faire son malheur; et souvent il suflit pour cela de voir les choses telles qu'elles sont en effet. La vie, ou si l’on veut la continuité de notre existence ne nous appartient qu'autant que nous la sentons; or, ce sentiment de l'existence n'est-il pas détruit par le sommeil ? chaque nuit nous cessons d’être , et dès lors nous ne pouvons regarder la vie comme une suite non interrompue d'existences senties; ce n’est point une trame continue, c'est un fil divisé par des nœuds ou plutôt par des coupures qui toutes appartiennent à la mort; chacune nous rappelle l'idée du dernier coup de ciseau, chacune nous représente ce que c’est que de cesser d'être ; pourquoi donc s'occuper de la longueur plus ou moins grande de cette chaine qui se rompt chaque jour ? Pourquoi ne pas regarder et la vie et la mort pour ce qu'elles sont en effet ? mais comme il y a plus de cœurs pusillanimes que d'âmes fortes , l'idée de la mort se trouve toujours exagérée , sa marche toujours précipitée, ses approches trop redoutées , et son aspect .insoutenable ; on ne pense pas que l'on anticipe malheureusement sur son existence
HISTOIRE NATURELLE
toutes les fois que l'on s’affecte de la destruction de son corps; car cesser d’être n’est rien, maisla crainte estla mort de l'âme. Je ne dirai pas avec le stoicien, Hors homini summun bonum diis denegatum ; je ne la vois ni comme un grand bien ni comme un grand mal, et j'ai tàché de la représenter telle qu'elle est (page 209 de ce volume); j'y renvoie mes lecteurs, par le désir que j'ai de contribuer à leur bonheur.